XVI. — MANFRÈDE DE TRAVEMUNDE
Lorsque les deux femmes furent arrivées au pied du rocher, Swatiza , qui marchait nu-pieds la plupart du temps , prit Yolande sur ses épaules, et s'engagea bravement dans l'eau profonde, qui écumait autour d'elle. Bientôt, elle déposa son précieux fardeau sur la rive opposée. Yolande, encore tout effrayée du bruit du torrent, remercia sa libératrice avec effusion. Tout en marchant, Swatiza lui raconta comment elle était parvenue à s'échapper de Brunn, le jour où avaient été brûlés les deux sorciers de la cour.
— Je ne savais rien, dit-elle, de cette révolte soudaine, et je traversais tranquillement une rue écartée, quand j'entendis crier derrière moi : « La voilà ! c'est la sorcière ! au feu la sorcière ! » Au même instant quatre jeunes gens me saisirent. Je me crus morte; cependant, quelqu'un se mit à dire : « Conduisez-la au boulevard des Hongrois, le bûcher des sorciers est déjà prêt! hàtez-vous! »
» La foule grossissait à chaque instant. Impossible de chercher à m'échapper. J'entendis alors qu'on m'accusait d'avoir volé des enfants ; une idée subite me vint. Arrivée à un endroit que je connaissais, je dis à mes bourreaux : « Chrétiens, puisque je vais mourir, je veux vous rendre un enfant que j'ai volé
hier Dieu alors me fera miséricorde! — Où est-il? pauvre
créature ! Ah ! voleuse, infâme, où est l'enfant? »
» Je pris un air contrit, et répliquai : « Je l'ai déposé dans cette maison-là, voyez. Mais ne faisons pas peur à ces braves gens... Mettez-vous ici, faites le guet à la porte, je vais revenir. Donnez-moi seulement le temps de monter et de descendre pour prendre l'innocent. — Va, dirent lès niais, et reviens vite. » A ces mots, ils croisèrent la lance devant la porte. Or, cette maison est adossée contre une éminence. Je montai aussitôt l'escalier, et sautai par une lucarne, dans la ruelle voisine, au bout de laquelle s'ouvrait un carrefour, où aboutissent plusieurs rues. Je me précipitai dans les détours d'un véritable labyrinthe, et allai me réfugier dans la maison d'un pauvre ouvrier.
MANFRÈDE DE TRAVEMUNDE. 203
» J'appris, plus tard, que le peuple attendit quelque temps à la porte, et que, ne me voyant pas reparaître, il monta dans la maison et la fouilla du haut en bas. Ils ne m'y trouvèrent pas, bien entendu, et le bruit courut que je m'étais changée en chat ou en corneille. La nuit venue, je me glissai furtivement sur les remparts, d'où je pus descendre hors de la ville, à l'aide de quelques amis. Je traversai heureusement le fossé et vins chercher fortune en Allemagne. »
Swatiza se dirigeait vers la cabane d'un berger de ses connaissances. Elle dit à Yolande :
— Noble damoiselle, suivez mon conseil : continuez votre route en pèlerin, et voyagez seule, à moins que vous ne rencontriez quelque prélat, ou mieux quelque noble dame se rendant aux Lieux-Saints, qui vous admettra par charité au nombre de ses suivantes. Vous avez des vivres en abondance; d'ailleurs, voici une petite bourse : ne faites pas attention si elle est vieille et tout usée, vous y trouverez assez d'or pour faire votre voyage et séjourner à Rome. Mais rabattez votre capuchon, et frottez-vous le visage avec ces herbes, qui obscurciront un peu votre teint, car vous êtes trop belle ainsi, et celte beauté même vous exposerait à de mauvaises rencontres. Parlez la langue Slave, pour éviter la conversation des Allemands qui sont les uns pour Grégoire, les autres pour les excommuniés : ces derniers pourraient vous faire un mauvais parti. Vous avez appris le latin au couvent de Brunn ; si vous passiez, par hasard, près d'une abbaye, vous trouveriez à vous entretenir avec les clercs ; mais soyez prudente même avec eux. J'en connais plusieurs qui détestent le pape, parce qu'il veut leur défendre d'acheter leurs bénéfices aux délégués de l'empereur. Le pape appelle cela simonie, d'un mot latin que je ne comprends pas... D'ailleurs, le pape Grégoire exige qu'ils vivent saintement, et il me semble qu'il a raison.
— Merci de vos bons avis, Swatiza : je me recommanderai à mon bon ange, afin qu'il me guide et me conduise sans danger au tombeau de saint Pierre. Je prierai aussi pour vous, afin que Dieu vous ramène dans la bonne voie et vous retire de la vie de vagabondage et de désordre que vous menez. J'espère qu'il vous fera la grâce de sauver votre âme.
2C4 MANFRÈDE DE TR AVEMU.N'DE.
— Ah I damoiselle, repartit la bohémienne, remerciez Dieu d'avoir été élevée dans la piété chrétienne 1 Moi, je suis la thîc d'une famille de Zingari et de voleurs, qui m'apprirent à vivre de rapines dès mes plus jeunes ans. Quand j'avais dérobé une poule au marché ou du linge au lavoir, ma mère me donnait mille caresses; mais si je rentrais au soir les mains vides, elle me battait et me mettait à la porte sans souper. Et maintenant, je suis une malheureuse, digne de la malédiction du Ciel.
— Mon amie, dit Yolande en lui serrant la main, j'espère que le Seigneur, qui ne laisse pas un verre d'eau sans récompense, n'oubliera pas le service que vous m'avez rendu... Mais, je vous prie, pensez aussi à Raymond, et sauvez-le par charité!
Elles étaient arrivées à la demeure du berger ; il était encore nuit. Swatiza frappa à la porte.
— Ulpon, dit-elle, voilà un demi-marc d'argent, conduisez ce jeune pèlerin sur la grand'route; vous y arriverez encore avant le lever du soleil.
— Bien, bien, Swatiza, dit Ulpon, qui était un grand gaillard
solide et jovial; tu es devenue dévote à présent Mais il
paraît qu'au lieu de porter toi-même le cilice et de déchirer tes épaules à coups de discipline, en allant chercher des indulgences, tu le fais par procuration! Ma foi, cela vaut mieux... Mais si le pauvre garçon est chargé -de porter tes péchés sur le dos, je crains bien qu'il ne soit écrasé, avant que d'être arrivé au milieu du bois.
— Jase à ton aise, bavard, mais hâte-toi et aie soin de mon protégé. Adieu, mon cher Lando, bon voyage, et point d'inquiétudes! que Dieu t'accompagne!
Et le prétendu Lando se mit donc en route avec le berger. Quand ils eurent rejoint la grand'route, ce dernier indiqua à Yolande la direction d'Ausgbourg, et prit congé du jeune pèlerin, pour retourner à sa cabane. La pauvre enfant, restée seule, s'agenouilla sur une pierre, et, tirant de sa poche l'image de Marie, elle se recommanda à sa protection. Elle la pria d'être sa voie, son escorte, sa lumière et sa défense durant le cours de ce voyage si long et si dangereux. Puis elle se releva, le cœur léger et l'àme pleine de vigueur, de résolution et de courage. Lo n'était plus cette timide enfant d'autrefois; elle marchait avc<?
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confiance, avec ardeur, comme si elle eût été escortée par de vaillants guerriers.
Vers l'heure de Tierce," elle éprouva le besoin de prendre un peu de nourriture. Swatiza, à leur sortie de l'atelier des monnayeurs, avait mis un pain dans la besace d'Yolande. Elle s'assit à l'ombre, au bord d'un ruisseau, et commença son repas frugal.
En ce moment, elle aperçut un autre pèlerin. Attiré par la fraîcheur de ces lieux, il s'assit, ouvrit son sac, et prit une petite coupe, un demi-pain et quelques tranches de jambon enveloppées dans des feuilles de chàtaigner. Yolande reconnut, à son costume, qu'il était morave. Elle le considéra avec attention ; il lui était tout à fait inconnu. Toutefois, elle rendit grâce à Dieu de ce qu'il lui envoyait un compagnon, dont l'extérieur lui paraissait digne de respect. C'était un homme déjà âgé. Ses traits graves, sa tournure distinguée rendaient plus vénérables encore les longs cheveux blancs qui lui tombaient sur les épaules. La jeune fille, dans son costume d'emprunt, se tourna vers lui, le salua gracieusement en langue morave, et lui dit :
— Loué soit Jésus-Christ !
— Dans l'éternité, répondit le vieillard, en examinant son jeune compagnon. Vous êtes sans doute mon compatriote, jeune homme? ajouta-t-il. Quel est votre pays? Il me semble que je ne vous ai jamais rencontré à Brunn, à Znaïm, ni à Olmutz.
— En effet , répondit Yolande , Zwittau est assez éloigné des villes que vous venez de citer, et situé sur la frontière de Silésie.
— Zwittau ! reprit l'inconnu : j'y suis allé une fois avec mon père dans mon enfance, je m'en souviens à peine. Quel est votre nom? où allez- vous?
— Je me nomme Lando, dit la jeune fille, et je vais en pèlerinage au tombeau des saints apôtres Pierre et Paul, afin d'obtenir la délivrance de mon père, condamné injustement à l'exil par des ennemis cruels.
— Pauvre enfant ! s'écria le pèlerin. Entreprendre si jeune un voyage si pénible ! que Dieu vous exauce et sa sainte Mère ! Ecoutez-moi, je vais aussi en pèlerinage à Saint-Pierre-au-bois <7u Val lagarina, et je m'offre de tout cœur à vous accompagner
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jusque là, car vous m'inspirez de l'affection. Seulement, je ne vais pas plus loin. J'ai fait vœu à la sainte Vierge de visiter le s.mctuaire de Saint-Pierre-au-bois. C'est une chapelle antique, située dans les Alpes, sur les confins de l'Italie. Elle fut construite par Théodelinde, reine des Lombards, et les papes contemporains de Pépin etCharlemagne l'enrichirent de nombreuses indulgences, ainsi que les églises de Saint-Augustin de Pavie, de Saint- Ambroise de Milan et de Saint-Matthieu l'évangéliste de Salerne.
— J'accepte bien volontiers votre compagnie, dit Yolande, et je rends grâces à Dieu d'avoir trouvé quelqu'un pour guider mon inexpérience dans un si long voyage. Le Seigneur vous en récompensera dans sa bonté.
Bientôt ils se remirent en route, en récitant des psaumes et des oraisons. Les chrétiens de cette époque assistaient si assidûment aux offices de l'Eglise, qu'une longue habitude gravait dans leur mémoire les psaumes, les épîtres, les évangiles et les graduels de la sainte messe.
Ils causèrent ensuite des événements politiques en Moravie. Le pèlerin aimait surtout à amener la conversation sur les complications survenues dans tout l'empire par suite de l'injuste colère d'Henri contre la Saxe et la Thuringe. Il déplora la nouvelle guerre d'extermination que le roi venait de déclarer à ces malheureuses provinces :
— Après avoir ravi la Bavière au duc Othon, pour en investir le duc Guelf, dit-il, il veut maintenant assouvir le ressentiment qu'il a voué à Rodolphe de Souabe, à Berthold de Carinthie et à d'autres magnats de l'empire.... Henri les opprima comme des esclaves ; il confisqua leurs domaines selon les caprices de sa haine et de sa fureur.... Aussi toute l'Allemagne est en ébullition.... L'un prend le parti du roi, l'autre combat pour la liberté de l'empire, que les ennemis de Dieu, de l'Eglise et des peuples désolent par le meurtre, par l'incendie et par le pillage.
Yolande comprit aussitôt que son compagnon n'était pas un homme de basse extraction; elle lui demanda son nom.
— Je suis Théobald de Jamnitz, lui répondit le pèlerin; tout jeune encore, je fus admis à la cour du vieux marquis de Brunn, en qualité de page, servant et découpant à sa table. Grandi en âge, instruit et exercé au maniement des armes, je devins
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écuyer du marquis, et fis avec lui, en Italie, les campagnes de l'empereur Henri, père du roi actuel. Le marquis eut un fils nommé Ottocar, qu'il confia à mes soins. Sous ma direction, il grandit en beauté comme en nobles sentiments ; il devint un brave chevalier, plein de générosité; malheureusement, ces nobles qualités sont amoindries par un esprit orgueilleux et fier, qui ne souffre point les conseils. Et puis, de perfides courtisans, de vils adulateurs, pleins de malice et de cupidité, le flattent et l'égarent de plus en plus.
« A peine son père l'eut-il appelé à partager le gouvernement de ses Etats, qu'il commit deux fautes très-graves. Il se laissa d'abord entraîner par quelques misérables, et se montra hostile au saint et légitime pontife Grégoire, favorisant les simoniaques et les excommuniés, au grand scandale de son peuple ; puis il a voulu épouser, envers et contre tous, une jeune fille du couvent de Sainte-Marie.... »
— Mais, interrompit Yolande, eu cachant son émotion, n'est-il pas déjà fiancé à Gisèle de Moravie? Au moins, je l'ai entendu dire.
— Certainement, reprit Théobald : j'eus beau l'avertir, lui dépeindre les funestes suites de ce mariage insensé, la honte dont il se couvrirait s'il manquait à sa parole, le ressentiment du duc qui serait capable de marcher sur Brunn et de passer tous les habitants au fil de l'épée.... Ce fut en vain. Aveuglé* par l'orgueil, il fit assiéger le couvent par ses soldats. . . . Mais cette sacrilège entreprise ne resta pas impunie. A la nouvelle de cet attentat, les habitants du pays prirent les armes, et firent un grand massacre des Vandales. Le lendemain, ils coururent par la ville et brûlèrent vifs les deux sorciers d'Ottocar. Je nie trouvais dans la chambre du marquis, quand il donna aux sicaires l'ordre de surprendre le couvent, ce qui fit soupçonner à Otloeur que j'avais informé les paysans de son projet. Toutefois, je vous jure que je n'avais pas compris un seul mot de ce qu'il disait au sergent de garde. Quoi qu'il en soit, ni ma fidélité, ni mes anciens services, ni tant de soins prodigués à son enfance, rien ne put le désarmer; il m'accusa de félonie envers son père, et, si je ne m'étais réfugié en toute hâte chez mon ami Manfrède, il m'eût fait traîner comme un traître à la potence.
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— J'ai maintes fois entendu parler de Manfrède, dit Yolande, sans faire semblant de le connaître : c'est un ermite des environs de Brunu. Les uns prétendent que c'est un grand saint, d'autres le regardent comme un nécromancien redoutable , dont les conjurations peuvent faire trembler la terre, obscurcir le soleil, gâteries blés et déborder les fleuves. On va même jusqu'à dire qu'il peut donner la parole aux animaux et qu'il converse avec eux. 11 a, dit-on, à son service, des loups et des ours qu'il envoie à la chasse des daims et des chevreuils. 11 appelle les oiseaux, et ils lui obéissent, puis il les envoie, avec des lettres dans leur bec, au grand Shah de Perse ou au Soudan de Babvlone, qui lui paient, dit-on, des tributs....
— Quelles sottises, ù mon fils ! répondit Théobald ; ce sont des inventions et des calomnies des excommuniés, à qui Manfrède a fait la guerre, dont il brise les trames et déjoue les projets. L'abbé Daufer de Znaïm et lui sont deux hommes d'une éminente sainteté, qui honorent le vrai pape et le soutiennent dans toute la Moravie, la Bohême et l'Allemagne. Ils dénoncent les trahisons des simoniaques, et crient bien haut que les prêtres du Seigneur ne doivent toucher le corps sacré de Jésus-Christ qu'avec des mains pures, avec un cœur et des pensées chastes, parce qu'il est l'Agneau sans tache, plus pur que le cristal, plus candide que la lumière du soleil. Ces -misérables, plus vils que la fange, calomnient Manfrède et le traitent de sorcier. Cela n'a rien d'étonnant de la part de gens assez audacieux pour imputer à Grégoire le péché de simonie, dont ils sont gangrenés, et la luxure qui les infecte. Pour l'outrager, ils se servent des plus grossières épithètes, l'appelant lâche, démon, dragon de l'enfer! Ils sont même si stupides, si ignorants, qu'ils osent reprocher au pape Grégoire d'avoir inventé l'obligation du célibat sacerdotal, tandis que les saints Pères et les docteurs de tous les siècles, depuis les apôtres jusqu'à nous, ne cessent point de le prescrire à tout le clergé. Ils accusent Manfrède de sortilège, parce qu'il mène dans sa caverne une vie plus angélique qu'humaine.
\olande se réjouissait à ces paroles de Théobald, et les éloges qu'il prodiguait à son cher bienfaiteur ne faisaient qu'accroîtra les sentiments de profonde vénération qu'elle nourrissait pour lui dans son cœur. Se tournant vers son compagnon, elle lui dit
MANFRÈDE DE TRAVEMUNDE. 200
— Mais Comment ce Manfrède est-il venu habiter ces lieux déserts, ces souterrains, où, depuis tant d'années, dit-on, if mène une vie de pénitent?
— Mon ami, reprit Théobald, l'ermite Manfrède est un illustre personnage, de la plus haute naissance, car il est issu des seigneurs de Travemunde j qui possédaient jadis de nombreux navires sur la mer Baltique, et couraient les mers jusqu'en. Livonie et en Suède. Ils commandaient à presque toutes les îles de Gothland, d'Œsel et de l'archipel d'Abo, jusqu'à la mer de Finlande.
« Manfrède passa son adolescence dans un célèbre monastère de l'évêché de Brème, où ses études le mirent en rapport avec Adalbert, depuis archevêque de Brème, si célèbre par son ardeur et son zèle pour la liberté de l'Eglise, par l'élévation de sou esprit, par l'étendue de son érudition, par sa puissance et ses trésors. Tant de mérites, hélas ! étaient ternis par un orgueil qui ne pouvait souffrir de rival. Appelé dans les conseils du roi Henri, il voulut réformer l'empire à son gré, et fut la cause d'une foule de troubles.
» Ses études terminées, le jeune Manfrède entra dans la carrière des armes, et devint le plus brave chevalier qui eût jamais manié la lance et l'épée. 11 fut en outre le plus audacieux explorateur des mers arctiques. Il poussa ses vaisseaux dans le golfe de Bothnie, traversa les détroits du Sund, longea toutes les côtes de la Norwége, et parvint jusqu'aux îles glacées de l'Islande, combattant intrépidement les phoques et les ours blancs. De retour à Travemunde, il fut toujours en guerre avec les Poméraniens, les Courlandais, les Livoniens, et les Scandinaves païens, persécuteurs acharnés de quelques tribus de leur pays qui avaient embrassé la foi chrétienne. Entouré de la vénération publique, Manfrède fut proclamé le premier chevalier chrétien. Tous les barons du nord l'estimaient et l'aimaient parce que son nom tenait en respect les barbares, qui-n'osaient plus insulter ni faire le siège des nouvelles églises bâties par ces jeunes chrétientés.
i> I/imininence continuelle des invasions de ces barbares occasionna l'élection d'évêques guerriers, capables de défendre ïesco quêtes de la croix. La réputation de piété et de valeur de
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Manfrède le Lit élire, à trente ans, évêque d'un de ces nouveaux diocèses. Il fut sacré par Bézelin, métropolitain de Brème. Les richesses et la puissance de sa maison le suivirent sur le trône épiscopal, où il brilla aussitôt par la ferveur de son zèle, la douceur de son éloquence, la force de son âme, la dignité et la pureté de ses mœurs. La rigueur de sa justice, sa douceur, son cœur noble et généreux, la guerre qu'il fit à la simonie, ce fléau de notre siècle, la défense qu'il prit des veuves et des orphelins, ses libéralités envers les pauvres de Jésus-Christ, sur lesquels il répandait, comme une pluie bienfaisante, les trésors de son opulence : toutes ces vertus, véritables gloires de la mître épiscopale, brillaient chez Manfrède d'un éclat si vif, que sa renommée s'étendait dans toutes les Eglises du Nord , où son nom était en grande vénération parmi le peuple.
» Quand on vint lui annoncer les cruautés dont les tribus païennes de la Scandinavie accablaient les nouveaux chrétiens, son cœur s'anima d'une sainte indignation. Il s'unit aux évêques, aux abbés et aux princes voisius, leva des troupes, et, à l'aide de cette armée, il fît une guerre terrible à ces nations féroces. Il arracha leurs victimes au supplice qui les attendait, délivra les prisonniers, contraignit les oppresseurs à réparer tous les désastres qu'ils avaient causés par l'incendie, le pillage, la dévastation des campagnes, des villes, des églises et des monastères. L'ardeur de son zèle était si grande qu'il allait les surprendre jusque dans leurs forêts, où il reprenait aux vainqueurs le fruit de leurs rapines. Les prisonniers étaient conduits enchaînés sur le sol chrétien; là, il les condamnait à rebâtir de leurs propres mains les églises et les maisons. Us devaient transporter eux-mêmes les briques, le sable, le ciment et la chaux nécessaires pour construire les tours et les remparts de ces forteresses qui devaient bientôt mettre le pays à l'abri de leurs rapines et de leurs surprises.
» Depuis plusieurs années, Manfrède gouvernait son Eglise comme prélat et la défendait comme guerrier; il faisait fleurir la discipline dans le clergé, la justice dans la magistrature, et maintenait ses peuples dans la paix. Hélas! une guerre cruelle vint soudain troubler son repos.
» Plusieurs princes saxons, oubliant toute modération dire-
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tienne, et jaloux de la puissance de l'archevêque de Brème, prirent les armes et se liguèrent pour lui imposer d'injustes tributs. L'archevêque fit appel à ses sufîragants qui envoyèrent leurs troupes au secours de la métropole. Quelques-uns marchaient en personne à la tète de leurs étendards : de ce nombre était le valeureux Manfrède.
» L'armée saxonne avait, parmi ses chefs, plusieurs évêques vassaux des princes, par suite du funeste usage des investitures. L'empereur ou le prince donnent l'investiture des évêchés à titre de fiefs, et choisissent pour évêques des hommes d'épée plutôt que des hommes d'église, afin de les trouver prêts à les seconder dans les guerres intestines si communes de nos jours. En combattant dans les rangs de l'archevêque de Brème, Manfrède eut de fréquentes rencontres avec les Saxons. Il les battit plusieurs fois et les força de se replier sur leur territoire. L'hiver arriva sur ces entrefaites. Au printemps de l'année suivante, les hostilités recommencèrent. Les Saxons marchèrent, avec des forces imposantes, contre l'armée de Brème, et causèrent de grands dégâts sur leur passage, brûlant les blés, volant les bestiaux , massacrant les vieillards , traînant en servitude les femmes et les enfants, qu'ils vendaient comme esclaves en Poméranie et en Courlande.
» Ayant organisé ses troupes, composées des hommes les plus vaillants du pays, Manfrède entra en campagne et s'avança avec ses alliés pour repousser l'injuste agression des Saxons. Il rencontra l'ennemi au bord d'un petit torrent. Aussitôt, sans dresser les tentes, il fit ranger ses soldats en bataille, pour engager l'action. Les chefs jetèrent le bâton du défi ; les instruments sonnèrent la charge, et les deux armées s'ébranlèrent. Le premier choc fut terrible. A la tête des siens, Manfrède fondit sur un margrave et brisa sa lance contre la cuirasse de son adversaire, qui tomba de cheval grièvement blessé. Poussant ensuite son coursier au plus épais de la mêlée, il frappait à droite et à gauche de son tronçon de lance, brisant les casques de tous les chevaliers qu'il rencontra sur son passage, et parvenant enfin à enlever à l'un d'eux une lance pour remplacer la sienne. Alors, il continua de faire une large trouée dans les rangs ennemis... En ce moment, les Brémois commençaient à plier;
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la bravoure de Manfrède leur fait ressaisir l'avantage, ils se raniment, et, se précipitant en avant avec impétuosité, ils refoulent les Saxons jusque dans leur camp retranché.
» En ce moment, on vit un chevalier de haute stature s'élancer impétueusement à la rencontre de Manfrède qui, après avoir mis en déroute les vassaux du comte de Catelemburg, voulait repousser également ceux d'Alberstadt. Le chevalier portait un haubert de très-fin acier, à mailles d'or. Son morion à cimier de plumes d'aigle, supporté par deux lions d'argent affrontés au-dessus de la visière, cachait entièrement le visage du guerrier. Sa cotte d'armes écarlate était brodée d'or, et son cheval, couvert d'un tissu de mailles serrées, qui descendaient jusqu'au-dessous du jarret, avait un chanfrein d'acier surmonté d'une corne aiguë.
» Les soldats de Manfrède, à la vue de cet étrange adversaire qui courait sur leur chef, poussèrent un grand cri. Manfrède aperçut le danger, fit volte-face, et, la lance en arrêt, fondit sur ce nouvel adversaire sans lui laisser le temps de s'arrêter et de se préparer à le recevoir. Le choc fut si violent que les lances volèrent en éclats; les écus se brisèrent, et les chevaux, se heurtant en plein poitrail, roulèrent dans la poussière.
» En un clin d'œil, les combattants se relèvent, tirent l'épée et se portent des coups si terribles que leurs cuirasses en sont toutes hachées et leurs casques brisés. Manfrède maniait l'épée avec une remarquable adresse ; toutefois, son adversaire le serrait de près et lui avait déjà fait une légère blessure. Soudain, Manfrède fait un bond pour se dégager, puis, allongeant le bras, il atteint au flanc le chevalier inconnu, qui s'affaisse sur lui-même.
» Manfrède court vers lui, et enlève son casque pour le faire prisonnier. 0 douleur! en relevant sa visière, il reconnaît l'évêque Evremond, son ami!... Peu s'en fallut qu'il ne s'évanouît sur le corps de son adversaire.... Un gémissement profond s'échappa de sa poitrine :
» — Evremond ! s'écria-t-il, ô mon ami d'enfance, sais-tu îa main qui t'a frappé? O funeste condition de nos temps féroces et barbares!... Les évêques, ministres de paix, oints par i« Christ pour être les pasteurs des peuples, les sources de la charité
MANFRÈDE DE TRAVEMUNDE. 213
du. Rédempteur, sont forcés, par la cruauté des païens et plus encore par l'avarice des seigneurs, à prendre les armes, malgré la défense et les canons de l'Eglise, qui gémit de nous voir plus souvent à la main le glaive que la croix, et en tête le casque plus souvent que la mître? Pardonne, ô Evremond, mon ami, pardonne à ton meurtrier!...
» En disant ces mots, Manfrède ôta son casque. Evremond ouvrit les yeux, et, reconnaissant Manfrède, il lui dit :
» — Mon ami, je te pardonne du fond de mon cœur; tu n'es pas coupable... Tu n'as fait que te défendre contre l'injuste invasion de nos princes.
» Et, levant la main, il pria Manfrède de lui tendre la sienne en signe de réconciliation et d'amitié ; puis, se sentant défaillir, il ajouta :
» — Manfrède, évêque de Dieu, confesse-moi, absous-moi de mon péché, et fais mémoire de moi dans le saint sacrifice.
» Les guerriers s'éloignèrent en pleurant. Manfrède reçut la confession de son ami, lui donna l'absolution, le bénit, et, tirant sa croix épiscopale de dessous son haubert, il la lui donna à baiser. Evremond expira dans ce saint embrassement. Manfrède fit porter cette dépouille sacrée loin du champ de bataille, et, voyant alors les Saxons en pleine déroute et fuyant de toutes parts, il ordonna de sonner la retraite.
» La guerre terminée, Manfrède rentra, toujours triste et pleurant, dans son palais épiscopal. Il prit le deuil avec toute sa maison et fit réciter pendant trente jours, par les chanoines de sa cathédrale, l'office des morts et célébrer autant de messes pour le repos de l'âme d'Evremond. Il ne sortit plus du palais, revêtit le cilice, jeûna au pain et à l'eau, cessa de dire la messe ; et, descendant toutes les nuits devant l'autel du Saint-Sacrement, il se fouettait jusqu'au sang, et se prosternait ensuite le front sur la pierre, priant et gémissant jusqu'à l'aurore. Ce mois funèbre écoulé, il convoqua les chanoines au chapitre, et entra dans la salle les pieds nus et la corde au cou. 11 se prosterna devant eux en disant : « Voici l'assassin des évoques ; voici les. mains souillées du sang des oints du Seigneur! Voici le loup cruel qui n'est plus digne d'être votre pasteur ni votre père ! Archidiacre, levez-vous et donnez-moi la discipline devant tous
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les assistants. » Et il découvrit ses épaules, encore ensanglantées et meurtries de ses rigueurs quotidiennes, et voulut que l'archidiacre lui infligeât la pénitence canonique, pendant que ses prêtres, émus jusqu'aux larmes, récitaient les psaumes pénitentiaux qu'ils entrecoupaient de sanglots.
» Manfrède se releva, ainsi ensanglanté, et, se tournant vers !es chanoines, il leur dit : « Doyen, vous vous rendrez à Brème avec l'archidiacre, et prierez l'archevêque de choisir avec vous tous un nouveau pasteur pour cette Eglise que j'ai souillée de sang. » A ces mots, il se jeta à terre pour haiser les pieds de chacun, en les conjurant, par les entrailles de Jésus-Christ,, d'élire un pasteur pacifique, qui triompherait de ses ennemis par l'humilité, par la douceur, par la prière ; capable, en un mot, de tendre l'autre joue à qui le soufflèterait : « Oui, dit-il, c'est avec ces armes qu'on dompte les lions, qu'on foule aux pieds l'aspic et le basilic et que l'on change les loups en agneaux. Mes frères, ajouta-t-il en terminant, priez pour moi, et que Dieu vous garde l s>
» Un gémissement douloureux accueillit ce discours; tous s'élancèrent de leurs stalles, et vinrent se presser autour de Manfrède en criant : « Ne nous abandonnez pas, respectable père ! » Mais il répondit : « Que personne de vous ne me touche avec ces mains qui portent chaque jour l'Agneau de paix sur l'autel, car je suis un homme de sang !» Et il rentra dans ses appartements.
» Le palais épiscopal avait une porte qui s'ouvrait sur l'Oder. Au milieu des ténèbres de la nuit, Manfrède, habillé en pèlerin, sortit par cette issue secrète. Un batelier dévoué l'attendait dans sa nacelle ; bientôt il toucha l'autre rive. Quand le brave homme' eut débarqué le prélat, il s'agenouilla devant lui, lui baisa la main en fondant en larmes, et reprit aussitôt le chemin de la cité. De son côté, Manfrède traversa l'Allemagne et se rendit à Breslau, où il s'arrêta quelque temps. De là, il passa en Bohême, fit un pèlerinage en Moravie, au sanctuaire de Sainte-Marie de Brunn. Il y resta pendant trois jours, prosterné le front contre terre, sans prendre la moindre nourriture. 11 passait la nuit en prières sous le porche de l'église, et ne prenait que quelques heures de repos, étendu sur le seuil du grand portail.
A1ANFREDE DE TRAVEMUNDE. 21 D
» Le peuple qui alfluait au temple examinait curieusement ce pèlerin maigre, pâle, exténué, immobile, et versant des larmes. Tous se demandaient qui il était, mais nul ne le connaissait et chacun, comme c'est l'usage, faisait son petit roman sur cet homme étrange. L'un croyait voir en lui quelque brigand fameux qui, après sa conversion, cherchait à fuir les regards du monde; l'autre assurait que c'était probablement quelque Margrave, visitant les sanctuaires d'Allemagne en expiation de ses crimes ; d'autres le prenaient pour un de ces Danois chrétiens qui avaient envahi l'Angleterre, mettant les couvents et les églises à feu et à sang, et massacrant les moines au pied des autels; d'autres enfin affirmaient qu'il s'était battu à Rome pour Benoît IX, du temps des trois antipapes, après avoir commis des vols au palais de Latran et dans la basilique de Saint- Pierre, mais que le pape Damase II l'ayant relevé de l'excommunication, il voyageait pour gagner les indulgences des lieux saints, afin d'abréger la pénitence canonique.
» Le matin du quatrième jour, Théotbergc, qui venait d'être élue abbesse, l'envoya chercher par un chapelain, et voulut qu'il réparât ses forces épuisées par un si long jeûne. Elle lui dit qu'aussi longtemps qu'il voudrait demeurer au sanctuaire elle se ferait un plaisir de lui fournir tous les jours le pain nécessaire à sa nourriture. Elle lui demanda de prier pour les besoins de la sainte Eglise, si cruellement troublée par l'avarice et l'orgueil des grands de la terre.
» Manfrède se plaisait dans ce saint lieu. Il parcourut les environs, et découvrit enfin, dans les collines qui s'étendent d'Austerlitz à Brunn, la caverne qu'il habite encore aujourd'hui. .11 y entra, visita toutes les galeries, et s'installa dans l'une de ces grottes. Tous les matins, à la pointe du jour, il en sortait pour se rendre à l'église, où il assistait aux offices, toujours prosterné contre terre. Après la fermeture de l'église, il se rendait au couvent, où la sœur chargée de la distribution des aumônes lui .donnait un pain bis , qu'il emportait dans sa .caverne.
» Le bruit de sa sainteté ne tarda pas à se répandre aux envi- Tons, et, le soir, quand il revenait du sanctuaire, on l'attendait ;à l'entrée de la grotte pour lui baiser les mains, et se recom-
216 MANFRÈDE DE TRAVEMUNDE.
mander à ses prières. Ces démonstrations affligeaient le saint homme. Un jour qu'il attendait, dans la cour du couvent, son aumône habituelle, l'abbé Daufer vint faire visite à l'abbesse et passa près du solitaire. Les varlets qui le suivaient se trouvant un peu retardés par une voiture qui leur barrait le chemin, Manfrède s'avança vers l'abbé pour lui tenir l'étrier. En remerciant le pèlerin, qui avait déjà saisi le cheval par la bride pour l'attacher à la muraille, l'abbé Daufer fixa les yeux sur lui. 11 lui sembla reconnaître ses traits et chercha à se rappeler où il avait pu rencontrer le pèlerin. Tout en marchant lentement vers le cloître, l'abbé semblait discuter en lui-même, secouait la tête, et se parlait à demi-voix :
» — Cependant, plus je regarde... Mais c'est impossible, c'est une idée folle !
» Il entra enfin chez l'abbesse, sans dire mot, et d'un air soucieux :
» — Qu'avez-vous donc qui vous rende si pensif, Messire Abbé? lui dit Théotberge; qu'avez-vous rencontré de si étrange?
» L'abbé Daufer, qui se grattait le front en hochant la tête, lui demanda soudain :
» — Ma mère, dites-moi l'époque où vint ici ce pèlerin, qui reste si longtemps prosterné devant l'autel de la sainte Vierge?
» — Il y a six mois environ que je l'ai vu pour la première fois, répondit l'abbesse; il parle mal notre langue slave, et, à sa prononciation, on dirait qu'il est originaire de la Frise ou de la Germanie Scandinave.
» — Grand Dieu! c'est lui-même! s'écria l'abbé avec transport.
r> La vénérable abbesse le regardait avec surprise et ne savait que penser. Cependant l'abbé Daufer se calma, et, après avoir entretenu Théotberge de l'objet de sa visite, lui fit ses adieux et remonta à cheval. Il se dirigea immédiatement, siûvi de son escorte, vers la grotte du pèlerin, mit pied à terre, et confia la bride de son coursier aux mains d'un de ses soldats, en leur disant de l'attendre. Manfrède venait de rentrer dans sa solitude, et, assis près d'un feu clair, il mangeait un morceau de pain noir.
v Sans dire un seul mot, l'abbé Daufer courut vers lui, l'embrassa avec effusion, et yçrsaut de douces larmes, il s'éjria ;
MANFRÈDE DE TRAVEMUNDE. 217
d — 0 Manfrède, mon cher Manfrède, ne reconnaissez-vous pas votre ami Engeland, aujourd'hui l'abbé Daufer à Znaïm?
» Tout ému de cette scène imprévue, l'ermite le regarda en face, le reconnut et lui dit :
» — Vous êtes heureux, ù mon ami, de vous être fait moine et de vous être éloigné des attraits fascinateurs de la cour impériale! Hélas! je ne suis plus digne de votre amitié, car vous êtes saint, et moi... (il cachait sa figure dans ses mains)... moi, je suis un meurtrier sacrilège!
» — Vous êtes plus pénitent que moi, répondit l'abbé Daufer, et votre faute est effacée depuis longtemps dans l'abîme de la divine miséricorde, par votre repentir et votre pénitence.
» — Engeland, reprit l'ermite, en prenant le scapulaire, vous avez changé de nom et de mœurs,, et vous êtes devenu biei différent de celui qui fut autrefois l'écuyer de l'empereur. Mais moi, je suis évêque ; je n'ai pas renoncé au métier des armes, et, en faisant la guerre, pour une juste cause toutefois, j'ai frappé de mon glaive l'évêque Evremond. 11 est mort sous mes coups !... Est-il une pénitence proportionnée à mon crime? Les pleurs de toute ma vie pourront-ils jamais laver cette faute si grave?...
» En apprenant que Manfrède était évêque, l'abbé Daufer se jeta à genoux et voulut lui baiser la main. Mais l'ermite, effrayé, la retira vivement : « N'en faites rien, s'écria-t-il, cher Daufer, c'est une main de sang ! » En disant ces mots, il le releva et commença à lui raconter sa triste histoire; l'abbé consola son ami, le quitta et revint au couvent. Dès son arrivée, il s'empressa d'écrire à Walram, sire de Travemunde et frère de Manfrède, avec lequel il avait été lié d'amitié lorsqu'ils étaient ensemble pages de l'empereur Conrad et plus tard chambellans d'Henri III. 11 eut soin de ne pas lui révéler le lieu où son frère s'était retiré, mais il le consolait en lui disant que Manfrède était en vie, et habitait une solitude, où il passait ses jours dans la pénitence. Il pria Walram de ne révéler ce secret à personne, l'archevêque de Brème excepté. Dès qu'il eut écrit sa lettre, il expédia un courrier à Travemunde. Walram lui répondit surle-champ, le remerciant avec transport, et en joignant à sa lettre mille marcs d'or pour son frère, ce qu'il a continué de faire chaque année jusqu'à ce jour.
matii. iy
218 MAXFRÈDE DE TR AVE JIUN'DE.
» Manfrède ne voulut rien retrancher de sa sévère abstinence, et l'or de Walram lui servit à venir en aide aux malheureux : il devint le père des orphelins et la providence des pauvres de la contrée. Vous ne sauriez vous imaginer combien de larmes il a essuyées! combien de jeunes filles il a aidées à entrer en religion ou à s'établir honnêtement ! combien de prisonniers il a d livrés des mains d'impitoyables créanciers 1 combien de vieillards il a nourris ! combien de pauvres prêtres il entretient à ses irais ! Il passe dans l'oraison la plus grande partie de la nuit ; le jour, il reçoit dans sa grotte tous ceux qui viennent solliciter
ses conseils ou ses secours On lui apporte les blessés, dont
il panse les blessures, car il connaît la préparation des baumes les plus précieux : le jeune marquis Ottocar lui-même, blessé lors de la sédition de Drunn, a eu re'cours à ses remèdes et lui doit la vie. »
Yolande prêtait une oreille attentive au récit de Théobald, et en éprouvait la plus douce satisfaction. Elle remerciait la divine Providence d'avoir accordé à ce saint personnage la grâce de la sauver de tant de périls et de soustraire le comte Pandolfe, son père, à la fureur de ses ennemis. Ils continuèrent de voyager ainsi en s'entretenant de choses édifiantes. Yolande rendait à Théobald tous les services d'un domestique. A peine arrivaient-ils à un gîte, qu'elle s'empressait de lui laver les pieds. Elle faisait son lit. tous les jours, et quand il leur arrivait de ne trouver qu'un pauvre grabat, elle le cédait à son compagnon, et couchait par terre sur une poignée de paille.
Théobald ne pouvait se lasser d'admirer la charité et la prévenance de celle qu'il croyait être un jeune homme. Mais il éprouvait une sorte de pitié de le voir si délicat et si frôle. 11 ne cessait pas d'être, à chaque instant, édifié de la piété et de la dévotion de son compagnon, qu'il voyait souvent en prières. - Lorsqu'ils arrivaient à un sanctuaire, il se confessait et communiait avec un recueillement et une modestie qui semblaient plutôt être le propre d'un ange que d'une créature humaine.
En arrivant à Trente, ils apprirent de mauvaises nouvelles d'Italie. L'ambitieux et impie Guibert de Ravenne, bien qu'il ne fût pas formellement proclainé antipape, comme il devait l'être, quelques années plus tard, au conciliabule de Crcssaiioue,
MANFRÈDE DE TRAVEMUNDE. 219
se montrait ouvertement hostile au saint pontife Grégoire. Il briguait ardemment la papauté, et était déjà considéré de tous comme antipape de fait, et quiconque n'était pas pour saint Grégoire se proclamait à haute voix du parti de Guibert. A la suite du concile de Rome, qui souleva tant de colère chez l'empereur Henri et parmi le clergé rebelle, à cause de l'abolition des investitures et des peines canoniques lancées contre l'incontinence, Guibert était resté à Rome pour organiser sourdement ses menées contre le saint et austère Grégoire. Ce pontife faisait tous ses efforts pour affranchir l'Eglise de la tyrannie séculière et pour en bannir les vices do certains membres du clergé qui auraient dû surpasser en pureté la lumière du soleil. Or. Guibert, pour se concilier la laveur d'Henri et se frayer la route au pontificat, conçut l'horrible dessein d'assassiner Grégoire VII. 11 s'adressa à Cencio, le plus scélérat, le plus exécré et le plus déloyal des barons romains, et, à force d'or et de promesses, il le détermina à égorger le Vicaire de Jésus-Christ, pendant qu'il officierait à la messe de Noël, célébrée à minuit à la crèche du Seigneur. Cencio recruta secrètement en Lucanie, dans la Pouille et à Rome, des bandits aussi exécrables que lui-même ; ils ne manquèrent pas de se trouver à leur poste à l'heure convenue. Le pontife achevait de distribuer la communion aux iidèles, et tout le peuple était plongé dans un silence solennel, quand tout à coup les sicaires font irruption dans la Basilique, massacrent les assistants, arrachent avec de terribles vociférations la grille de la chapelle papale, égorgent plusieurs prélats, se ruent comme des lions sur le pontife, et le traînent par les cheveux sur les degrés de l'autel. Là, ils le frappent des pieds et des mains, tandis que le cruel Cencio lui porte au front un coup d'épée. Ils lui arrachèrent ensuite les ornements pontificaux, le chargèrent de chaînes et le conduisirent au donjon de Cencio pour le livrer vivant à Henri.
Le bruit de cet attentat se fut bientôt répandu dans toute la ville. Outrés d'indignation, les Romains sonnent le tocsin, sarment de torches et parcourent les rues en criant :
— Mort aux ennemis de Dieu et de Rome! Mettez le Pane en liberté ! Vive Grégoire I
Le peuple envahit les habitations des amis de Cencio, les sac-.
220 MANFRÈDE DE TRAVEMUN'DE.
cage et y met le feu ; il pénètre dans les tours, pensant y trouver Grégoire. Soudain, une voix s'élève dans la foule :
— Grégoire est au donjon de Cenciol
Dès l'aurore, de nombreux Romains s'élancent autour du palais du traître, dont ils enfoncent les portes à coups de béliers. Déjà des échelles sont appliquées aux fenêtres de la tour, ils ouvrent une large brèche et pénètrent dans le château pour délivrer Grégoire.
Le perfide Cencio, se voyant réduit à l'extrémité, et sous l'empire de la crainte de la mort, s'élance sur les traces du pontife, se jette à ses pieds, embrasse ses genoux et le supplie en pleurant de lui pardonner son crime et de le protéger contre la fureur du peuple.. Grégoire l'accueille avec bonté, les bras ouverts, lui pardonne avec une charité toute paternelle et se dirige aussitôt vers une fenêtre du palais. Il l'ouvre et exhorte les Romains à se calmer et à rentrer chez eux. Mais la foule enthousiaste envahit le castel et porte Grégoire en triomphe d'abord au Capitole, puis à la Basilique, pour y célébrer les divins mystères.
Cencio, qui devait la vie à l'héroïque et magnanime charité de Grégoire, reçut pour pénitence d'aller en pèlerinage à Jérusalem. Ingrat et traître, il se réfugia, au contraire, à la cour de l'empereur Henri, pour y continuer d'ourdir de nouvelles perfidies contre son Sauveur. Guibert, aussi pervers et aussi cruel que lui, voyant l'insuccès de ses mauvais desseins, se réfugia en Lombardie où, secondé par Théobald de Milan et quelques autres seigneurs dissolus, il fomenta des troubles et souleva contre l'Eglise une guerre horrible.1
Ces événements avaient de nouveau bouleversé toute l'Allemagne, dont les troupes descendaient vers l'Italie , par les vallées de l'Eizack, pour soutenir les mouvements de la Lombardie. Aussi, à leur arrivée à Trente, Théobald et Yolande trouvèrent la ville remplie de soldats, qui se rendaient à Vérone par la vallée de Lagarino. La prudente jeune fille, malgré son déguisement et la protection du pieux et sage pèlerin, ne vou-
(1) Paul Bemried, chap. 54, 55. — Lambert, an 1076. — Adam B>em.t Histoire ecclésiastique, tom. 3. — Voigt, Histoire de Grégoire VII.
lut pas se hasarder au milieu de ces troupes sauvages. Après avoir honoré les reliques de saint Vigile, patron de la ville de Trente, elle dit à Théobald qu'elle renonçait à le suivre jusqu'à Saint-Pierre-au-Bois, pour ne pas être inquiétée le long de l'Àdige par les troupes qui gardaient les gorges des Alpes.
— Je crois plus prudent, ajouta-t-elle, de descendre en Italie par la vallée de Brenta, où les passages sont libres et plus faciles.
Théobald se sépara avec peine de son cher et aimable compagnon. Il appela sur lui toutes les bénédictions du Ciel, et se remit en route de grand matin vers Caliano, tandis qu'Yolande se dirigeait vers le château-fort de Pergen.
La route qui conduit de Trente au château de Pergen était loin d'être aussi commode et aussi unie au temps d'Yolande qu'elle l'est aujourd'hui. 11 n'y a pas bien longtemps que furent pratiquées, dans les flancs des montagnes qui dominent la rivière de la Fersine, ces vastes ouvertures qui étonnent le voyageur, saisi de surprise à l'aspect imposant de ces blocs immenses rongés par le fer et la mine. Devant lui, se déroule une large route qui traverse parfois des masses gigantesques suspendues sur sa tête, comme des arches d'un pont jetées dans le vide. Mais à l'époque où se passe cette histoire, tout cela n'existait point. Au lieu de parcourir un chemin uni et droit, il fallait traverser des crevasses abruptes et profondes, à peine assez larges pour livrer passage aux chèvres et aux renards ; souvent même on rencontrait devant soi des parties de rocher écroulées, qui rendaient la route impraticable. Les voyageurs devaient se tenir constamment sur la crête des montagnes, montant et descendant sans cesse, selon la sinuosité, par de petits sentiers étroits, rapides et tortueux, obstrués par les ronces ou les buissons. Le trajet, long et pénible pour les piétons, l'était encore plus pour le cavalier. Parfois le sentier longeait les flancs escarpés de la montagne et grimpait contre
des rochers, écrasé d'un côté par d'énormes murailles de granit, et, de l'autre, effleurant des gouffres sans fond, où l'on entendait gronder sourdement les eaux d'un torrent.
Yolande, toujours déguisée en pèlerin, sortit des portes de Trente, et arriva enfin, après mille fatigues, sur l'heure du midi, à une large crevasse, au-dessus de laquelle était jeté un pont très-élevé. La vallée, extrêmement profonde en cet endroit, est resserrée entre deux montagnes dont les aspérités s'entrecroisent ; et le torrent, ne pouvant les traverser, a tellement concentré sa fureur sur ce point, qu'il est parvenu, à force de mordre la pierre, à ronger le pied de ces masses de granit pour se faire un étroit passage. Le Haut-Pont repose au-dessus de cet abîme, et, dans les parapets élevés qui le bordent, on a percé des fenêtres qui permettent aux passants de contempler ces superbes horreurs. Dans la vallée régnent des ténèbres éternelles, l'eau du torrent est noire, et son écume elle-même ne blanchit jamais. Il s'en élève .une brume noirâtre, dont les vapeurs humides et froides achèvent de glacer le spectateur. Si l'on passe la tête à l'une des ouvertures du parapet opposé, on voit les eaux jaillir avec une rage impétueuse et se précipiter d'abîme en abîme. Elles tourbillonnent, mugissent, hurlent, grondent comme la tempête, et jettent la terreur dans l'âme.
.Yolande, malgré sa lassitude et avant même de s'asseoir, ne put s'empêcher de contempler ces rochers horribles, car l'horrible a aussi son attrait. Elle aperçut quelques tourterelles voltigeant gaîment , mais lorsqu'elles arrivaient au-dessus du gouffre ténébreux, elles s'éloignaient à tire d'aile. Les éperviers décrivaient de grands cercles pour s'en écarter au plus vite. La jeune fille prit sa besace pour en tirer un peu de pain. En ce moment, elle entendit un bruit de pas précipités, et, de la forêt qui touchait à l'extrémité du pont, elle vil sortir quatre hommes au visage sévère et au regard enflammé. Ils amenaient vers le pont une femme échevelée, pâle, et dont les yeux respiraient la terreur et le désespoir. Arrivée à la tête du pont, elle commença à trembler et à crier, levant ses mains jointes vers le ciel et demandant grâce d'une voix étouffée par ia peur.
— Non î pas de pitié pour toi, répondirent ces hommes, ô femme cruelle ou plutôt furie d'enfer ! .. . Ce serait un crime que
de te pardonner! tu as assassiné ton mari et tes enfants... Eh bien ! tu mourras déchirée par les pointes des rochers, tu seras engloutie dans les tourbillons du torrent, semblables à la rage qui excita ton cœur dénaturé !
Et au môme instant, ils soulevèrent la pauvre femme et la placèrent sur le parapet. A cette vue, Yolande se leva, et, courant aux bourreaux, elle s'écria :
— Arrêtez ! et, si vous êtes chrétiens, vous ne la laisserez pas mourir sans faire un acte de contrition, afin qu'elle puisse, au jugement de Dieu, implorer les miséricordes de Jésus-Christ!
En ce siècle de foi, les hommes les plus cruels s'arrêtaient avec respect au nom de Jésus-Christ, et, avant de mettre quelqu'un à mort, ils lui laissaient le temps de recommander son âme à Dieu et de demander à la justice divine le pardon de ses fautes. A la voix impérieuse d'Yolande, qu'ils prirent pour un pèlerin, ils s'arrêtèrent, et répondirent :
— Brave jeune homme, que cette misérable demande donc pardon au Christ de son crime, mais qu'elle n'espère pas d'échapper à la mort. Comme tu le vois, elle est encore à la fleur de l'âge, mais son cœur est aussi hideux et aussi laid que ses traits sont doux et beaux. Mariée à un homme jeune et courageux, elle le délaissa d'abord pour mener une vie coupable; puis, un jour, saisissant le moment où son mari était assoupi dans la forêt, elle lui fendit la tête d'un coup de hache. Ello avait deux petits enfants, l'un de cinq ans, et l'autre de trois : cette furie mit le feu au toit de chaume de sa demeure, ferma la porte à clef, et ses enfants furent brûlés vifs. Mais le démon pousse au crime sans apprendre à le cacher. Dieu permit qu'après avoir tué son mari, elle jetât la hache dans un buisson. Or, tandis qu'elle affectait de pleurer et de se désespérer du meurtre de son époux et de la perte de ses enfants, pour mieux cacher son crime, un pâtre qui coupait du foin pour ses chèvres, trouva la hache tout ensanglantée. On reconnut qu'elle appartenait à cette misérable, qui fut aussitôt arrêtée, jugée et condamnée par le magistrat à être précipitée du Haut-Pont.
Puis, s'adressant à la femme qui se frappait la poitrine, et demandait pardon à Dieu, l'un des bourreaux lui dit :
— Hâtez-vous, et levez-vous !
— Laissez-moi, répondit-elle, nie confesser à ce jeune pèlerin, afin que Jésus me pardonne I
Et, s'agenouillant devant Yolande, elle lui avoua son crime. Alors l'un des bourreaux prit une poignée de terre, la mit dans la bouche de la malheureuse en signe de viatique, et, la soulevant aussitôt avec ses compagnons, ils la précipitèrent dans le vide. Elle tomba dans la gorge profonde, roula dans le torrent, tourbillonna un instant et disparut.
C'était une croyance superstitieuse de ces temps grossiers et barbares, que si l'homme n'avait pas auprès de lui, à l'article de la mort, un prêtre pour l'absoudre, il ne pouvait obtenir le pardon de Dieu qu'en avouant ses fautes à l'un des assistants. Cette croyance était fondée principalement sur ces paroles de î'Esprit-Saint : « Humiliez- vous, confessez votre péché et vous obtiendrez miséricorde.... » On peut aussi la rapporter à l'usage, encore en vigueur à cette époque, de confesser, agenouillé sous le porche des pénitents, à la foule qui se rendait à la messe, certains grands crimes dont l'aveu devait inspirer aux autres une terreur salutaire et abréger la durée des peines canoniques. Dans leur naïve et pieuse simplicité, nos ancêtres croyaient que la confession faite à l'heure de la mort, même à une personne qui n'avait pas reçu la prêtrise, leur obtenait l'absolution et la satisfaction pénales. Tant était profondément enraciné, chez les fidèles, le dogme de la confession, nié de nos jours parles protestants et tourné en dérision par les incrédules !
Quant à l'étrange coutume de communier les moribonds en leur remplissant la bouche de terre, quand ils ne pouvaient recevoir le corps sacré de Jésus-Christ, nous sommes portés à croire que cette terre était le symbole de l'humanité, dont le Verbe s'est revêtu. En effet, lorsqu'il prit un corps mortel > formé par Dieu du limon de la terre, Jésus-Christ, comme homme, s'est fait terre.1 Peut-être aussi cet usage doit-il remonter aux pèlerins de Terre Sainte, qui, venant à mourir dans le désert, sous les traits des hordes arabes, prenaient comme viatique cette terre baignée du sang de Jésus-Christ? Cet usage, du reste, n'était guère en vigueur que chez les soldats
(1) Formavit Lamlnus Deus kominem de limo levrce. Genèse, chap. 2.
LE SOLITAIRE DU LAC. 22j
mourants à la guerre, chez les condamnés à mort, ou les gens assaillis en route par des brigands.
Yolande n'eut pas le cœur de lever les yeux pour voir la chute de cette malheureuse, mais tandis que les bourreaux la précipitaient dans l'abîme, elle se mit à genoux et implora la miséricorde de Dieu en faveur de cette âme, pour laquelle elle récita les prières des morts. Elle ne cessa pas d'intercéder pour cette malheureuse jusqu'au moment de son arrivée à Pergen. C'était un bourg marchand, centre du commerce de ces riches vallées. La ville s'étendait au pied d'un fort, élevé sur la pointe d'un immense rocher, et qui subsiste encore presque tout entier aujourd'hui. Dans sa triple enceinte de murailles crénelées et flanquées de hauts donjons, s'élève le palais des anciens seigneurs. 11 se dresse majestueusement sur la crête d'une haute escarpe, et sa pittoresque silhouette, toute hérissée de tourelles et de clochetons, frappe de loin les yeux du voyageur qui suit la route de Levico.
La fille de Pandolfe ne s'arrêta pas. Elle évitait le plus possible de séjourner dans les villes fortifiées, et préférait se diriger à travers les villages et les bourgs ouverts, où- les chemins étaient plus libres et les embûches moins fréquentes. En effet, toutes les routes n'étaient pas sûres à cette époque. Une foule de petits tyrans, rapaces et cruels, imposaient des péages, des tailles et maintes autres exactions aux voyageurs, souvent plus exposés entre leurs mains qu'au milieu des voleurs. La jeune fille renouvela ses provisions à une auberge située en dehors de la ville, prit quelque repos à l'ombre, sur la grand'route, et s'achemina vers le lac de Levico.
Cette vallée couverte, sur les deux flancs, de fourrés épais, forme aujourd'hui un site agreste et solitaire. Au temps d'Yolande, elle était traversée dans toute sa longueur par un sentier pierreux et accidenté, entrecoupé de ravins et de précipices qui présentaient, même aux piétons, des passages fort difficiles. Mais à quelque distance, la vallée se bifurque. Une montagne boisée, dont les versants opposés plongent dans deux lacs limpides, celui de Caldonazzo à droite, celui de Levico à gauche, la coupe en deux parties. Yolande se dirigeait vers lo bourg de Valsugana et côtoyait le lac de Levico, dont les eaux.
limpides comme le cristal, s'encadrent dans les sinuosités de la montagne et forment de délicieux petits golfes où nagent, en se jouant, des poules d'eau, des cygnes, des canards au plumage vert et changeant. Ce lac profond n'a pas de rives; les flancs des deux montagnes y plongent verticalement, et sont couverts, de chaque côté, de chênes noueux, dont les troncs, penchés sur l'abîme, se mirent dans les ondes. Ce vaste miroir réfléchit renversées leurs cimes couvertes de feuilles et leur emprunte une teinte sombre et vcrdàtre qui, s'étendant d'un bord à l'autre, donne à tout le lac l'aspect d'une vaste prairie couverte d'une herbe tendre et brillante.
La beauté de ce paysage répand dans l'àme une douce mélancolie. Le silence qui y règne n'est interrompu que par le léger bruit des flots que le vent agite au plus profond de la vallée. Ces lieux inspirent une sorte de respect sacré, tout y réveille de nobles pensées qui élèvent l'esprit à la contemplation des choses célestes.
Au milieu de la barbarie des mœurs, fatigués de l'agitation des partis, et poussés par le besoin général de repos, beaucoup d'hommes du XIe siôr-le, après avoir passé leur brillante jeunesse à la cour des rois, à la guerre, dans les douceurs du commandement ou des grandeurs humaines, le cœur plein d'une foi que les passions n'avaient pu étouffer, se retiraient dans la solitude et vivaient loin du commerce et du souvenir des peuples. Ces montagnes accidentées, dont le versant méridional surplombe le lac, servaient de retraite à trois ou quatre solitaires qui y avaient bùti leur cabane de feuillage. Ils vivaient dans l'abstinence, ne se nourrissant que de poissons péchés dans ces eaux tranquilles.
Après avoir passé la nuit dans une masure abandonnée, à mi-chemin de Pergen et de Levico, Yolande atteignit ces hauteurs vers le milieu du jour. Accablée de lassitude et de chaleur, elle s'assit à l'ombre d'un vieux chêne, pour y prendre son frugal repas. A peine eut-elle ouvert sa besace, qu'elle crut entendre des voix sous la berge, toute couverte d'aulnes et de noisetiers. Craignant que des voleurs ne fussent cachés en cet endroit, elle se couvrit de son capuchon qu'elle avait rejeté en arrière pour mieux goûter la fraîcheur d'une brise légère qui
agitait le feuillage; puis, elle se leva avec précaution, et, du bout de son bâton, écarta les branches d'arbres. Auprès de la rive du lac se trouvait une petite terrasse traversée par un ruisseau limpide, dont les ondes, au niveau du gazon, se dirigeaient vers le lac, avec un doux murmure. Deux pins élevés ombrageaient cette charmante oasis, et, sur des sièges rustiques, adossés à leurs troncs, étaient assis deux hommes à l'aspect vénérable. L'un était vieux, et de longs cheveux, blancs comme la neige, encadraient son visage ; l'autre paraissait encore dans toute la force de l'Age.
11 racontait au vieillard qu'il avait reçu, la veille, la visite du vidame de Pergen, qui lui avait raconté la tentative d'assassinat de Cencio contre Hildebrand.
— C'est à l'instigation de Guibert de Ravenne que ce crime a eu lieu, continuait-il à demi-voix. Bien plus, Henri, quiregardo Hildebrand comme l'usurpateur du Saint-Siège, parce qu'il y est monté sans son assentiment, vient d'être excommunié avec une étrange audace par ce même Hildebrand, sous prétexte qu'il donnait l'investiture aux archevêques, évoques et abbés, en vertu de la seule autorité que lui confère la couronne impériale.
— Ariolfe, dit le vieillard d'une voix grave et tranquille, ton visiteur t'a raconté autant de mensonges et de calomnies qu'il a dit de paroles. D'abord Grégoire VII, et non plus l'Hildebrand de ton vidame, est souverain pontife, successeur direct de saint Pierre, et cela, de l'aveu solennel d'Henri lui-même. Pour soutenir le contraire, il faut être ignorant ou schismatique. Sache bien que l'Eglise de Dieu a été fondée par Jésus-Christ, dont elle est l'épouse; elle est aussi notre Mère, par conséquent notre Reine. L'Esprit-Saint l'a formée; il la dirige et l'éclairé, et, par suite, elle est le guide infaillible de notre ignorance. Dieu lui a donné la puissance, et, de son bras vigoureux, elle dompte l'enfer et met ses ennemis en déroute. Jusqu'à ce jour, sa poitrine n'a pas cessé d'être invulnérable : la colère des empereurs païens, la fureur des barbares, les perfidies des hérétiques, les sophistes et les faux sages, l'astuce de la politique, ont été impuissants contre elle. Elle a résisté et vaincu dans le passé, elle résistera et vaincra encore dans l'avenir. Dieu a dit à Céphas : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon
Eglise... » Crois-tu donc, après cela, qu'il soit besoin d'un consentement humain pour élire et confirmer les successeurs de saint Pierre et ses vicaires sur la terre?
— Tu as raison, Herman, reprit Ariolfe; mais si les successeurs et les vicaires de Jésus-Christ ont eux-mêmes érigé en loi, que le pontife élu dût être conflrmé par l'empereur, sous peine de voir annuler son élection, pourquoi voudrais-tu t'obstiner à regarder comme pape légitime cet Hildebrand, qui se refuse à demander l'approbation de l'empereur?
— Tu as toujours été soldat, mon cher Ariolfe, aussi ton ignorance est excusable. Apprends donc que l'Eglise de Dieu sur la terre est militante; c'est pourquoi Dieu la purifie dans les combats, et soulfre parfois que ses ennemis l'oppriment pour un temps. Or donc, vers le milieu de ce siècle, le pontife Jean XX étant venu à mourir, les tyrans de Rome voulurent, à tout prix, se créer un pape de leur espèce. Mais le clergé et le peuple en choisirent un autre, de sorte que l'Eglise vit en même temps Benoît IX issu des comtes de Tusculum, et Sylvestre III siéger dans la chaire de Pierre et se disputer le gouvernement de la chrétienté. Pour couper le schisme à sa racine, on déposa les deux prétendants, et l'on en éleva un troisième qui voulut prendre le nom de Grégoire VI. Mais les deux autres reprirent la tiare, et l'Eglise du Christ se trouvait dans une grande confusion, quand Henri III vint en Italie à la tête d'une forte armée et marcha sur Rome. Il en expulsa aussitôt Benoit et Sylvestre, et Grégoire, de son côté, dut renoncer à la papauté. Henri choisit et fit élire Luidger, évêque de Bamberg ; il prit le nom de Clément II et couronna Henri empereur. Ce fut alors que l'empereur se fit promettre par Clément, et jurer par le peuple , qu'il ne serait plus procédé à l'élection de nouveaux pontifes sans son ordre exprès1. Les intentions d'Henri étaient droites, car les temps étaient orageux et des factions orgueilleuses et terribles surgissaient de tout côté. Mais c'était un privilège tout personnel, et non transmissible par Henri à ses successeurs.
« Cependant, en vertu de ce grand axiome, que les faveurs
(1; Baronius, Annales, 10-lC.
personnelles se perpétuent chez les successeurs assez puissants pour s'en prévaloir, dès que l'empereur Henri III eut fermé les yeux et qu'Etienne IX et Nicolas II eurent succédé à Victor II ; quand Alexandre II, de sainte mémoire, eut été élevé sur lo trône pontifical et légitimement consacré, les courtisans du jeune Henri récusèrent Alexandre au nom du roi enfant, et déclarèrent son élection nulle et sans effet comme n'ayant pas été faite avec le consentement royal. Aussitôt, ils proclamèrent l'antipape Cadolaïis, qui fit éclater, dans tout l'Occident, des troubles et des déchirements inouïs. Que dis-je? nous aurions vu cet antechrist s'asseoir triomphalement sur le siège de saint Pierre, sans l'héroïque Mathilde, la grande comtesse d'Italie, qui sut opposer aux fureurs de Cadolaûs la sagesse de ses conseils et la force de ses armes.1
» Or, tu vois la perfidie grossière des ennemis d'Alexandre. La promesse de Clément II, toute personnelle à l'empereur Henri III et fidèlement respectée par ses successeurs Damase II, Léon IX et Victor II, à qui Henri III confiait en mourant la tutelle de son fils alors âgé de cinq ans, fut malignement interprêtée par des courtisans de mauvaise foi, qui voulurent la transmettre au jeune Henri IV. Alexandre II, le Vicaire de Jésus-Christ, se serait donc vu obligé de solliciter d'une femme et d'un enfant l'autorisation de recevoir le Saint-Esprit! Que dis-tu de cela? »
— Comment! d'une femme? interrompit Ariolfe avec vivacité.
— Oui, répondit Herman, d'une femme, de l'impératrice Agnès, tutrice d'Henri IV encore enfant.... D'ailleurs, la promesse de Clément avait été faite à l'empereur des Romains et non au roi de Germanie, et Henri était simplement roi alors comme aujourd'hui. Les princes allemands n'en déchirèrent pas moins le sein de l'Eglise de Dieu, en nommant un antipape, sous prétexte qu'Alexandre n'avait pas demandé la permission d'être pape à un enfant et à une femme. La pauvre impératrice Agnès se repentit de son péché, et alla le pleurer sur la tombe de saint Pierre, à Rome, où elle embrassa la vie monastique ; mais son fils, devenu grand, persista dans son acharnement
/Il Donizone et Fiorentini, Vie de la comtesse Mathildo.
contre Alexandre II et continua de combattre Grégoire VII son successeur. Mon cher Ariolfe, ces orgueilleuses idées, dirigées contre le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre, ne uniront pas avec Henri, et, sans être prophète, je crains bien que la nation la plus noble et la plus généreuse de l'univers, la nation allemande, en un mot, ne vienne un jour à perdre tout ensemble et le pape et la foi, en punition de la persistance si longue et si astucieuse qu'elle a mise à combattre l'autorité divine.
— A ce compte-là, reprit Ariolfe, il y a longtemps que les Romains auraient dû perdre le pape, tant ils se sont souvent montrés traîtres et ingrats.
— Avec cette différence toutefois, continua Herman, que les Romains pèchent avec un excès de vivacité dont ils se repentent bientôt, tandis que les princes et les prélats allemands méconnaissent sciemment et de propos délibéré l'autorité des Souverains Pontifes.... Ils voudraient se l'arroger à eux-mêmes comme de droit divin, mais Dieu les punira par le plus terrible des Jléaux en permettant qu'ils se séparent de son bercail, dans lequel seul résident le salut et la vie éternelle.
— Vous disiez tout à l'heure, reprit Ariolfe, que Grégoire a demandé l'assentiment du roi Henri?
— Je l'ai dit et je le prouverai, pour te montrer combien est injuste et perverse la guerre que l'impie Guibert, avec toute sa suite de simoniaques, de libertins, d'adulateurs et de flatteurs d'Henri, a déclarée à l'illustre pontife.
« Homme de grand sens et de grand cœur, le moine Hildebrand voyait depuis longtemps que tous les troubles survenant dans l'Eglise avaient pour cause l'asservissement où la tenaient les puissances séculières. Il conçut le sublime dessein d'affranchir l'Eglise, qui est un élément spirituel, de toute servitude terrestre, de la rendre maîtresse des choses créées, puisqu'elle est divine, et, en sa qualité de dépositaire des clefs du ciel et de l'enfer, de l'instituer juge suprême et sans appel de tous les chrétiens. Le premier point exigeait rationnellement que le Pape fût élu par l'Eglise romaiue et non par l'empereur ; que l'Eglise le consacrât, que cette consécration fût valide, indépendamment du consentement impérial. Hildcbrand prépara de longue main la réalisation de ce sublime et céleste projet, d'abord aa-c
Léon IX, puis avec Victor II et Etienne IX, et enfin avec Nicolas II, qui, au concile de Latran, publia cette constitution fameuse : « Que le Souverain Pontife ne serait élu que par les cardinaux de la sainte Eglise romaine, au suffrage desquels devaient se ranger le clergé et le peuple1. » Ces faits étant établis, tu verras cependant Hildebrand élevé au siège pontifical par l'acclamation des cardinaux, du clergé et du peuple, se regardant comme le véritable et légitime Vicaire de Jésus-Christ, et gouvernant déjà l'Eglise de Dieu avec une pleine autorité, différer de recevoir la consécration jusqu'à ce qu'il ait obtenu l'assentiment d'Henri.
» En effet, la nouvelle de son élection ne tarda pas à se répandre en Allemagne. Les méchants, qui redoutaient vivement cet homme austère et incorruptible, s'empressèrent autour du roi, blâmant ouvertement l'arrogance et la témérité des Italiens, qui osaient élire un pape sans l'agrément du roi. Henri, qui foulait aux pieds toutes les lois divines et humaines, eut peur et envoya à Rome le comte Eberard de Neilembourg pour demander aux cardinaux et au peuple pourquoi ils s'étaient donné un pape sans demander auparavant le consentement royal. Pour le cas où le comte reconnaîtrait l'irrégularité des comices, il devait déposer Grégoire et nommer immédiatement un autre pape. Mais en apprenant l'arrivée du comte Eberard, le saint Père l'accueillit avec une bonté et une courtoisie exquises. Il lui dit d'un ton plein de franchise : « Dites à votre roi que celui qui scrute les cœurs est témoin que je n'ai accepté qu'à regret, et en pleurant amèrement, la décision du clergé et du peuple romain qui m'appelait au souverain pontificat. Bien plus, j'ai supplié les cardinaux et obtenu d'eux de ne pas être consacré, avant d'avoir reçu l'assentiment de l'empereur, des princes et des évêques d'Allemagne. Nul ne me consacrera, si j'apprends que le roi Henri n'approuve pas mon élection. »
» Satisfait de trouver en Grégoire tant de douceur et de déférence, Henri envoya à Rome l'Evoque de Verceil, grand chancelier d'Italie, pour assister à son exaltation, qui eut lieu
(1) Labbe, Conciles, tom. 9, p. 100. Muralori, tom. 2, p. 2. Baronnes, Annules, l'un 10^0.
l'année suivante, le jour de la Purification. Et remarquons ici comment agissent toujours les hommes de Dieu. Grégoire savait qu'il était pape, sans avoir aucunement besoin de l'assentiment d'Henri pour la validité de son élection; il écrivait aux rois, aux princes, aux évoques pour les encourager, les reprendre, leur donner des conseils, veillant aux intérêts de leurs âmes et de leurs sujets, comme c'est l'obligation de celui qui gouverne l'Eglise de Jésus-Christ; néanmoins, il voulut avoir l'assentiment du roi. »
— Mais si Grégoire se tenait pour pape légitime, indépendamment de l'empereur, demanda Ariolfe, pourquoi feignit-il d'attendre cette autorisation pour se faire consacrer? Selon moi, c'est là une hypocrisie, une dissimulation indignes de la magnanimité de Grégoire.
— Mon cher Ariolfe, vous êtes dans l'erreur, répliqua Herman : la prudence est une partie essentielle de la magnanimité. Ilildebrand n'avait pas perdu de vue son dessein d'affranchir l'Eglise asservie depuis si longtemps au pouvoir temporel, mais il voulait détacher et non briser ses chaînes. Or, vous voyez le scandale que fait Guibert, et avec lui ces princes et ces évèques, courtisans avares, dissolus, qui traitent Grégoire d'intrus, prétendant qu'il n'a pas été nommé et élu par le roi de Germanie!... Vous verrez qu'à force de cris et d'intrigues, l'infâme Guibert, qui brûle d'être pape, nous tombera un jour comme une bombe. Mais, vive Dieu ! aussi longtemps que Grégoire aura souffle de vie, Guibert ne sera qu'un antechrist, et non le pape ! Cependant, la chrétienté d'Occident gémit dans une agitation funeste, et si elle ne voyait briller, du sommet de Canosse, le phare éclatant de la foi, elle ne saurait comment diriger sa barque à travers la tempête. Là, heureusement, brille encore le sentiment du vrai, là bat encore un cœur généreux, et l'invincible Mathilde, avec sa courageuse armée, a su jadis déjouer les mauvais desseins des Allemands conjurés contre le pape Alexandre.
« Je vous le répète, Ariolfe, si les ennemis de Jésus-Christ tentaient de venir en Italie, pour renverser le siège de saint Pierre, Mathilde serait encore là pour opposer à leurs efforts la foi et la poitrine des preux italiens. Aussi longtemps qu'il lui restera un pan de muraille pour s'y retrancher, elle combattra
à la tête des valeureux Italiens et finira par sortir victorieuse de cette lutte magnanime. Adieu, cher Ariolfe, voici bientôt l'heure de Sexte; il est temps que je me retire. Priez, mon ami, priez : dans ces bouleversements terribles , la prière est l'ancre do l' ame ; récitez souvent ce psaume sublime : Quare frcmuerunt génies, et populi méditait sunl inania ? Astilerunt reges terrœ, et principes convenerunt in unnm, advenus Dominum et advenus Christian ejus. Dirumpamus vincnla eornm , et projiciamus a nobis jugum ipsorum. Qui habitat in cœlis irridebit eos et Doniimts subsnnnabit eosx. Oui, Dieu se jouera de leurs desseins, de leurs ruses, de leurs terreurs, et, à la déception, il ajoutera la moquerie, il se rira d'eux, montrant au grand jour la couardise de ceux qui vont heurter leur front contre cette pierre où se sont brisées les têtes les plus robustes depuis Néron et Attila jusqu'à Didier. »
Les deux solitaires se séparèrent après cet entretien , Ariolfe habitant la forêt qui s'étend vers Pergen, et Herman celle qui touche Levico. Yolande avait éprouvé une grande jouissance à les entendre. Cette entrevue, qui jetait un si grand jour sur la validité de l'élection de Grégoire, lui fit remercier Dieu intérieurement. Mais elle fut impressionnée douloureusement, en entendant Herman augurer si mal de l'Allemagne, qu'il voyait déjà frappée de maux innombrables, en punition de ses rébellions passées et présentes contre l'autorité divine des Pontifes suprêmes de l'Eglise, dont Dieu est si jaloux. Elle se leva enfin, acheva son repas interrompu, et s'avança dans le voisinage de l'ermitage d'Herman. f>à, elle s'assit au pied d'un arbre, et se • décida à prendre quelque repos pour réparer ses forces. Après un court sommeil, elle s'éveilla, et, voyant le soleil penché déjà sur le lac de Caldonazzo, elle résolut de ne pas retarder davantage la visite qu'elle avait résolu de faire à Herman, afin d'arriver à Levico avant la nuit.
En approchant de cette demeure solitaire, Yolande éprouvait
(1) Psaume 11e. Pourquoi frémir, ô muions? peuples, pourquoi former de vains complots? Les rois de la terre se sont soulevés et les princes so sont coalisés contre le Seigneur et contre son Christ. Rompons, (disent-ils), leurs liens et rejetons leur joug loin de nous. Celui qui habite dans les cieux se rira d'eux, le Seigneur se moquera d'eux.