MATU
une sainte terreur; son cœur palpitait, car elle redoutait d'entendre l'ermite confirmer le terrible arrêt porté contre sa patrie. A cent pas de la cabane, elle aperçut un petit bosquet de myrtes, au milieu duquel une croix semblait marquer l'entrée de l'ermitage. Elle fit une courte prière, et s'avança d'un pas léger vers la cellule. Au moment où elle en touchait le seuil, Herman se releva, car ses oraisons étaient achevées. Il avait le visage enflammé, les yeux humides ; ses traits portaient encore l'empreinte d'une extase divine. A l'aspect du vieillard tout rayonnant encore d'une lumière céleste, Yolande baissa timidement les yeux, sans oser faire un pas.
— Approchez, vierge de Groningue, dit le vieillard d'une voix solennelle; approchez et écoutez-moi : Jésus-Christ a parlé, il ne se trompe pas, et ne ment jamais. 11 a promis l'indéfectibihté à son Eglise, et cette Eglise ne périra pas. La foi est le don le plus précieux que Dieu puisse faire aux nations ; c'est par la foi qu'elles entrent dans son bercail et participent aux fruits de la rédemption, au prix infini de son sang, à la grâce des sacrements, aux lumières de l'Esprit-Saint et à la vie éternelle. Mais le don de cette foi, qui est indéfectible dans l'Eglise gouvernée par le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre, n'a point été assuré pour toujours aux royaumes et aux nations. Da-;s sa miséricorde, Dieu leur pardonne beaucoup de péchés, mais il en châtie encore davantage dans sa justice. Parfois, dans les conseils profonds de sa sagesse, il punit les rois pour les crimes des peuples; parfois aussi il frappe les peuples à cause des crimes des rois!...
« 0 maison de Franconie ! ô maison de Ilohenstaufien ! votre couronne est une couronne de sang, une couronne de troubles et de calamités ! 0 Henri !V, ne t'enorgueillis pas de tes victoires sur les Saxons et les Thuringiens! Ne te vante pas d'avoir écrasé Rodolphe ton rival, de voir la Germanie trembler sous tes pieds, et l'Eglise en désordre, parce que tu as vendu le sang du Christ aux plus cupides et aux plus dissolus! Ne te glorifie pas d'avoir promené en triomphe ton antipape à travers l'Italie, d'avoir allumé un incendie destructeur au Vatican et de voir la sainte victime de ta fureur mourir dans l'exil deSalerne! Tremble! car au moment où les lauriers de ton triomphe sembleront da:ïs
tout leur éclat, tu les verras soudain se flétrir sur ton front et tomber à tes pieds!... Grégoire brifiera comme un astre parmi les élus de Dieu dans le ciel, mais toi ! La douleur te mordra au cœur, car ton fils se révoltera contre toi, tu seras accablé sous les imprécations des peuples que tu as opprimés 1 Rejeté du sein de cette Eglise, victime de tes cruelles et sacrilèges fureurs, malheureux, avili, déchiré de remords, tu mourras do la mort des pécheurs sans verser une larme de repentir 1
» Les enfants de tes enfants hériteront de ton crime, et je vois déjà les Ilohcnstauffen s'emparer à leur tour du poignard dont tu déchiras le sein de l'Eglise, pour le plonger de nouveau dans le cœur de cette sainte Mère, qui pleure, punit et pardonne! Mais elle se relèvera plus robuste après avoir été frappée; elle sortira plus pure, plus éclatante de ce bain de sang et de ce fleuve de larmes. Cependant les plus florissantes contrées de l'Allemagne, la plus noble et la plus généreuse portion du troupeau de Jésus-Christ s'isole du bercail béni, séduite par ses princes et ses pasteurs! Chassée des pâturages salutaires et des sources vives qui jaillissent du sein très-pur de l'Eglise, elle s'égare à travers les herbes vénéneuses et les eaux troubles de l'erreur.
» Les saints monastères, asiles des premiers apôtres de l'Allemagne, les somptueuses basiliques où retentissaient jour et nuit les louanges du Seigneur, les augustes cathédrales, les antiques métropoles des évoques sont saccagés, profanés, incendiés, renversés et n'offrent plus que des monceaux de ruines fumantes, funestes vestiges de fureurs sacrilèges.
» Vierge de Groningue, pourquoi pâlir? Pourquoi trembler et me regarder avec effroi? Consolez-vous au milieu de tant de ruines, car si les Henri de Franconie et les Frédéric de Hohenstauffen ont attiré, sur la nation allemande, la juste colère du Ciel à cause des guerres si longues et si atroces qu'ils firent «i l'Eglise, la maison de Habsbourg surgit soudain, intrépide et robuste, pour s'opposer comme un mur d'airain, comme une \ligue infranchissable, au torrent orgueilleux et débordé de l'hérésie, qui menace d'extirper et d'arracher la foi de tous les cœurs. Ferdinand, au cœur plein de vaillance, sera le rempart invincible où viendra se briser l'effort impuissant des ennemis
de l'Eglise; il sauvera de ce furieux cataclysme une vaste et noble portion de la Germanie. »
L'inspiré de Levico se tut un instant, ferma les yeux et se recueillit dans une profonde méditation. Enfin, levant son regard humide et suppliant vers le ciel, il ajouta :
— Je vois un empereur de l'auguste maison de Habsbourgrenier la piété de ses aïeux. Les temps sont funestes pour l'Eglise. Un serpent hideux souille de sa bave empoisonnée une grande partie des trônes catholiques d'Occident... Un noble rejeton des Habsbourg recueille ce venin, y trempe la plume et écrit des lois, dont chacune enchaîne l'Eglise, et, d'une mère et d'une reine, prétend faire une esclave. L'Eglise, éclairée par la sagesse de l'Esprit-Saint, est asservie, comme une pupille fantasque et idiote, à la tutelle du bras séculier. Les lois divines n'ont aucune vigueur, si l'autorité terrestre ne leur dit pas : Allez, je vous admets I Evoques, clergé, doctrines, culte extérieur, pieuses institutions de la charité chrétienne, sacrements eux-mêmes, tout rencontre mille et mille entraves; on refuse à l'Eglise le libre et universel gouvernement de ses enfants; on veut faire d'elle une étrangère, une marâtre! 0 mon Dieu, si bon et si miséricordieux, pourquoi l'avez-vous permis? Soixante-dix ans déjà passés, un joug cruel et sacrilège pèse sur l'auguste front de votre épouse ! Elle marche courbée et humiliée sous les yeux de ses enfants ! Voyez les blessures sanglantes dont son cœur est transpercé, voyez sa robe déchirée, son manteau royal traîné dans la boue !
A ces douloureuses exclamations, Yolande sentait son eœur se serrer, en proie à une anxiété poig-nante. Elle regardait fixement le prophète, sans faire le moindre mouvement. Tout à coup les traits d'IIerman s'adoucirent, ses yeux brillèrent d'un doux éclat; un sourire ineffable s'épanouit sur ses lèvres, et ii s'écria dans un transport de joie :
— 0 mon Seigneur, si bon et si plein d'amour, grâces vous soient rendues! Les larmes de vos saints sur la terre ont rempli la coupe de votre justice; leurs prières ont monté jusqu'à votre trône comme le parfum de l'encens ; ils ont fléchi votre cœur, et vous avez enfin pitié des longues et cruelles souffrances de votre Épouse! Oui, voici le jeune preux de Habsbourg! Ses
armes valeureuses brillent dans les plaines de l'Italie... Je le vois, le front encore ceint des lauriers qu'il a cueillis sur l'Adigc et sur le Mincio; il monte d'un pas ferme au trône de ses ancêtres, et, de là, il embrasse d'un regard assuré le vaste empire qui l'environne. Je le vois, humble et pieux, déposer ses lauriers aux pieds de la Vierge Immaculée qui donna la force à son bras, la vaillance à son cœur, le jugement et la rectitude à son génie. Il contemple d'un regard filial l'Eglise, sa divine Mère ; il la voit plongée dans le deuil et dans les larmes, courbée sous le joug, les fers aux mains et aux pieds. A ce spectacle, le jeune empereur frémit d'indignation, et s'adressant à celle qui le regardait avec espérance et amour : « Levez-vous, ma mère, s'écrie-t-il, levez-vous et régnez dans mon empire, libre et maîtresse de vos enfants, dont je jure en présence de Dieu et des hommes d'être à jamais le plus docile et le plus respectueux ! » Il dit, s'incline, brise ses fers et lui baise les pieds ; il enlève ses chaînes, et, lui prenant la main avec amour, il la pose sur son cœur, en disant : « Sentez, ô ma mère, comme mon cœur bat d'amour et de respect pour vous! Ce cœur inébranlable saura résister à la rage de vos ennemis, aux pièges de la ruse, à l'envie qui se ronge et se consume d'elle-même, aux artifices de l'hérésie, à la bassesse des méchants qui se croyaient grands et sages, parce que leurs sophismes et leurs mensonges rivaient chaque jour plus étroitement un anneau de vos chaînes. » Puis, ôtant le joug qui pesait sur le cou de l'Eglise : « Levez la tête, ô Reine des cieux, épouse immaculée du Christ, maîtresse et souveraine de l'univers chrétien ! reprenez votre diadème d'or, où brillent les dons de l'Esprit-Saint. Vos évêques vous entourent, confiez-leur encore le soin des trésors célestes de la doctrine, dans les universités, les séminaires, les écoles, les livres !... Ordonnez, et nous obéirons; guidez-nous, et nous vous suivrons; conseillez-nous, et nous ne sortirons pas de la voie du devoir! » Le vieux prophète du Lac parlait sous l'influence d'une extase qui semblait le détacher de la terre : ses traits brillaient d'une joie indicible. On eût dit un élu de Dieu, descendu du Paradis. Yolande, ne pouvant soutenir l'éclat surnaturel de l'auguste vieillard, baissa les yeux. Alors l'ermite, comme revenu à luifcnèmc, s'aperçut de la crainte respectueuse de la jeune fille.
— Levez les yeux, dit-il, et consolez-vous par la pensée que rien n'arrive en ce monde sans la permission de la divine Sagesse : Dieu dispose tout pour l'épreuve et le triomphe de son Eglise, pour le salut des élus, pour la gloire çie son nom. Volande, vous qui un jour deviendrez ma nièce, vous n'irez pas jusqu'au tombeau de saint Pierre, mais vous embrasserez les pieds de son successeur auprès de cette grande princesse, qui n'a pas son égale sur la terre pour la valeur, la noblesse et la piété. Quand vous la verrez, vous la saluerez de la part d'Herman de Thuringe. Allez, ma fille, partez avec la bénédiction de Dieu, car il se fait tard. En arrivant demain au bourg de Valsugana, allez trouver le vieux Prunn, bailli des deux châteaux, et dites-lui qu'Hernian l'attend à son ermitage, pour lui faire une communication importante... Adieu!
Volande eût bien voulu lui faire mille questions, mais elle se tut par respect, et se retira l'âme toute pénétrée des événements futurs que l'ermite lui avait annoncés. Elle passa la nuit à Levico, et, dès la pointe du jour, elle longeait le cours de la Drenta, se dirigeant vers Borgo.
La délicieuse vallée de liorgo s'incline vers l'Italie, elle est baignée à la fois par le fleuve et par de larges ruisseaux qui la traversent en tous sens. Les eaux fraîches et limpides y portent partout la fécondité et Ja vie. Tantôt contenues dans des canaux, elles vont mettre en mouvement des machines qui enrichissent l'industrie et le commerce; tantôt, elles serpentent à travers les prés, arrosent les vergers, embellissent les jardins et rafraîchissent l'air des vapeurs refroidies par la neige qui couvre les sommets élevés des montagnes voisines.
A l'entrée de la ville, sur deux pics aigus, s'élèvent deux châteaux antiques, dont la silhouette aérienne se dessine sur l'azur du ciel et donne au fond de la vullée un aspect imposant et majestueux. Ces forteresses furent bâties autrefois pour protéger la vallée contre les incursions des ennemis. Les montagnes, qui se prolongent au levant et au midi, offrent la plus délicieuse perspective que l'on puisse voir. Leurs versants sont couverts de vergers, de vignes, de champs, de prés, le tout s'étendant de mamelon en mamelon jusqu'aux [dus hautes cimes. C'est un tableau ravissant, où la richesse des couleurs le dispute
â l'originalité des groupes. Des bouquets d'arbres fruitiers, des pépinières, des treilles dorées, des groupes de pêchers, de pruniers et de poiriers, se succédant du haut en bas, font de la montagne entière un verger immense. Peut-être n'y a-t-il pas, dans tout le Tyrol italien, un paysage plus riant et plus enchanteur. Des villas, des châteaux, des chalets, égaient tout cet ensemble et détachent leurs blanches façades sur la tendre verdure des chàtaigners, des vignes et des amandiers. De l'autre coté de Borgo, s'élève la montagne de Sella, couverte de forêts et de pâturages. Plusieurs seigneurs y possèdent des habitations champêtres, où ils viennent goûter les douceurs de la belle saison. En effet, la promenade et les causeries intimes ont un charme particulier sous ces ombrages, le long des sources vives qui, jaillissant des rochers, vont se perdre en filets d'argent dans les prés. Ajoutons que les habitants du pays ont l'esprit vif, fécond et cultivé, ce qui rend leur commerce fort agréable, et ils exercent envers leurs amis une hospitalité toute cordiale, accompagnée des plus attrayantes distractions.
Tel est Borgo de nos jours. Mais au temps d'Yolande, on n'y voyait que des châteaux sombres, tristes, sévères, munis de bastions, flanqués de tours, hérissés de créneaux et de tourelles. La vallée, aujourd'hui si féconde et si riante, était boueuse et couverte de ronces. De la crête des montagnes, se projetait au loin l'ombre des épais massifs de chênes, qui couronnaient ces cimes sauvages.
Yolande fut parfaitement accueillie par le vieux Prunn, qui habitait un manoir dont la façade se mirait dans un bras de la Brenta. Elle était entourée d'un petit jardin, clos par un treillage garni d'excellents raisins. Des corbeilles de fleurs et un berceau couvert de plantes grimpantes achevaient de donner à l'enclos un gracieux aspect. C'est là que se récréaient les trois jeunes filles de Primn, belles, distinguées, et non moins recommandâmes par leurs vertus que par leur esprit et leur beauté. Yolande passa deux jours au milieu de cette aimable famille, sans quitter ses habits de pèlerin, puis elle prit la route d'Italie, à travers les gorges redoutables de Grigno et de Primolano.
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Le couvent des bénédictins de Praglia fut fondé, vers Tan \ 080, par Mautravers des comtes de Montebello, entre les monts Luganéens et de l'Arc. Il fut agrandi plus tard et devint fort célèbre aux XVe et XVIe siècles. C'est un des antiques monuments de la piété et de la religion de nos pères, que les Italiens et les étrangers, qui fréquentent les bains d'Albano, ne manquent jamais de visiter, et cbaque fois le touriste y trouve un nouveau sujet d'admiration. L'immensité de l'édifice, la majesté des arches et des quatre grands cloîtres, les terrasses qui l'entourent, l'aspect grandiose des salles destinées aux réunions publiques et pieuses des moines, le grand nombre des cellules où ils se retiraient dans un saint isolement, la magnificence des galeries, la somptuosité de l'église, la hardiesse et l'élévation des voûtes et des arceaux, tout invite au recueillement et au respect. Sous ces antiques murailles, dans ces longues allées, le silence, l'harmonie, la paix, le repos ont établi leur séjour. Dans cette pieuse retraite destinée à la contemplation, à l'étude, aux psalmodies nocturnes, la prière montait sans cesse vers Dieu, pour apaiser sa colère et attirer les trésors de sa miséricorde sur un monde souillé d'erreurs, de mensonges, d'ignorance, de maléfices, en un mot, de toutes les perfidies de la misère humaine.
En entrant sous ces arches silencieuses, en traversant ces longues galeries, en parcourant ces jardins suspendus, en descendant dans ces vastes souterrains supportés par de longues rangées de piliers entre lesquels d'étroites fenêtres laissent pénétrer une pale lumière, en voyant ces nombreuses cuves de marbre où chaque religieux venait laver sa robe de bure ; à l'aspect de ces sombres chapelles ornées d'antiques peintures, au contact de l'air pur qu'on respire dans ce pieux ermitage où les saints moines vivaient loin du tourbillon des vains désirs, on sent que l'âme s'élève à des sentiments dignes de la noblesse do sa nature et de la fin sublime pour laquelle elle a été créée.
Là, régna toujours la sainteté unie à la bienveillance, la retraite embellie par l'hospitalité, la richesse bénie par les for-
miers et les pèlerins. En effet, une bienfaisance large et généreuse y répandait sans cesse l'aumône au sein des pauvres, consolait les veuves et les orphelins, soignait pieusement les vieillards, protégeait l'innocence des vierges et conjurait les maux causés par les calamités publiques. Là aussi, le noble croisé qui, à la tête de ses lances, se rendait en Palestine pour conquérir le Saint-Sépulcre; la pieuse matrone qui faisait le pèlerinage au tombeau des princes des Apôtres; le margrave allemand, souabe au danois,, qui venait, suivi de ses guerriers, défendre le Saint-Siège contre le tyran qui lui faisait outrage, recevaient, avec leurs hommes et leurs chevaux, le plus large et le plus courtois accueil.
On voyait, chaque jour, accourir au monastère des centaines de pauvres, auxquels les moines fournissaient abondamment tout ce qui était nécessaire à leur nourriture. On s'étonne à la vue de ces granges immenses, où s'amoncelait le blé récolté, par les vassaux, sur les vastes possessions du monastère, et destiné à fournir du pain à ces troupes nombreuses venant de toutes parts. Mais à la vue des fournils, des cuisines, des fruitiers, des boucheries, des huileries, des ateliers de tout genre où les moines travaillaient avec les fermiers, on tombe dans un étonnement plus grand encore. Voici les appartements des pèlerins, l'hospice des voyageurs, les écuries, les fenils, les greniers ; voyez ces vastes celliers où se remisait la vendange, ces cuves pour le moût, grandes comme des citernes, ces treillages pour conserver le raisin en grappes, ces pressoirs avec leurs fosses et leurs cuves, qui peuvent donner une idée de l'énorme quantité de vin qu'on distribuait chaque jour au monastère ! Quelle immensité !
Notre siècle, qui s'épuise à poursuivre une civilisation artificielle, ne comprend pas la grandeur de ces anciens jours, où la générosité et la foi étaient, pour ainsi dire, innées; il s'apitoie sur tant de richesses englouties dans le monastère; il crie à la prodigalité 1 Mais tout en prétendant parler en faveur du peuple, il ne veut pas avouer que l'opulence des moines était pour le peuple une source de bienfaisance d'autant plus précieuse, qu'il y recourait sans honte et comme à un bien de lamille. Aujourd'hui, ces immenses possessions sont presque toutes aux mains de riches propriétaires, qui, après en avoir
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ravi les revenus aux pauvres, les dissipent en vain luxe, en festins, en fêtes et souvent en débauches.
Yolande descendit en Italie, en côtoyant les rives verdoyantes de la Brenta. Elle traversa Bassano et Padoue, pour continuer son pèlerinage vers le Pô, dont elle longea la rive droite. En quittant Padoue, elle entra dans les gorges Euganéennes, toutes couvertes alors d'épaisses forêts de chênes, de sapins et de mélèzes. Un jour, elle arriva, vers midi, entre la colline de Tramonte et les prairies qui entourent les bastions du sombre château de Bérenger, qu'un double fossé entourait. La jeune fille, qui avait pour règle de s'écarter toujours des ponts-levis, n'eut garde de s'approcher du manoir. Elle regarda autour d'elle, cherchant une cabane champêtre, où elle put prendre quelque repos. Elle aperçut une assez grande ferme, qui paraissait être habitée par un villageois dans l'aisance. Quelques petits enfants jouaient sur le seuil, et, dans la maison, elle put voir bientôt une belle jeune fille, grande, au teint coloré, robuste et occupée à peigner, avec une sollicitude toute filiale, les cheveux blancs comme neige d'une femme respectable. C'était la bisaïeule de la jeune personne. La vieille était courbée sur les genoux de sa petite-fille, qui rassemblait le peu de cheveux qui lui restaient et les nouait au sommet de la tête. La vieille avait plus de cent quatre ans, mais l'âge ne lui avait ôté ni la vue ni l'ouïe, et ses dents entières et fermes s'acquittaient à merveille de leur office. Grande et raide, le buste droit, la tête ferme, on l'eût prise pour une femme de cinquante ans, si des rides nombreuses n'eussent plissé son front et ses joues. Elle avait les genoux un peu faibles, et ne pouvait marcher que lentement, appuyée sur un bâton. Bientôt, elle se leva de l'escabeau où elle était assise, et, s'adressant à la jeune fille, elle lui dit :
— Ma chère Justine, je te remercie! Le bon Dieu te récompense de ta charité pour ta vieille aïeule I
En ce moment, Yolande entrait, enveloppée de son vêtement de pèlerin, et le capuchon abaissé sur ses joues. Elle s'avança modestement, et demanda l'hospitalité pour l'amour de Dieu.
— Soyez le bienvenu, répondit la vieille femme; sous le toi!; de Gilda, mon cher fils, l'accueil est toujours cordial. Entrez, asseyez-vous. Nos femmes sont allées porter le déjeuner des
faneurs; dès leur retour, elles apprêteront le dîner. En attendant, Justine, apporte le pain, le miel et le beurre.
La jeune fille alla prendre, dans une armoire, ce que la bonne femme lui avait commandé, et vint placer le tout sur une table de noyer, au milieu de la chambre. La vénérable femme vint s'asseoir en face d'Yolande, et, la regardant dans le blanc des yeux :
— Seigneur! dit-elle, que vous êtes jeune et frêle, mon cher enfant! D'où venez-vous, mon fils, et où dirigez-vous vos pas?
— Je viens de bien loin, ma bonne mère : j'ai promis un pèlerinage au tombeau des saints Apôtres.
— Tiens! j'y suis allée aussi, moi, dans ma jeunesse, avec mon pauvre père, dit la vieille Cilda. C'était au temps de l'empereur Othon IL J'ai vu et vénéré les chaînes de saint Pierre dans la basilique d'Eudoxie, trente ans après le grand miracle qu'elles opérèrent sur un écuyer d'Othon-le-Grand. Il était possédé du démon, et le contact de ces chaînes précieuses le chassa incontinent. Quand vous serez à Rome, mon cher ami, embrassez avec respect les chaînes du Prince des Apôtres, et vous n'aurez rien à craindre des sortilèges, des apparitions, des fantômes, des âmes damnées ou des démons. Vous le voyez, mes cheveux sont entièrement blancs, excepté sur le front, où j'ai conservé une mèche, noire comme la tête de Justine. Je vais vous dire pourquoi. Engellon , mon pauvre mari, requiescat in pncei\ l'attribuait à l'attouchement de ces chaînes sacrées. Il vous arrivera la même chose, si vous les mettez sur la tète.
— Priez le Ciel, ma bonne mère, répondit Yolande, que je puisse parvenir à Home, et embrasser dévotement ces saintes reliques, afin que, par les mérites de saint Pierre, j'obtienne la fermeté dans la foi, l'amour et le respect envers le Saint-Siège, l'obéissance au pasteur suprême de l'Eglise, vertus sans lesquelles on ne peut arriver à la vie éternelle.
La vieille aimait à parler, et, une fois lancée, elle ne s'arrêtait pas en chemin ; elle reprit donc avec précipitation :
— Je vous assure que, dès ce moment, je n'ai plus rien souffert ni des sorciers, ni des enchantements, ni des attaques des
(1) Qu'il repose en paix.
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mauvais esprits. N'est-ce pas une bien grande récompense, un insigne privilège que ne possèdent pas une foule de reines? Mon cher enfant, nous habitons une contrée bien dangereuse, bien funeste... Hélas! une porte de l'enfer s'ouvre sur les collines Euganéennes.
— Que dites-vous? reprit Yolande ; le péché, voilà la porte de l'enfer !... Je n'ai jamais oui dire qu'on pût y entrer autrement.
— Tu es encore jeune, mon enfant! poursuivit la vieille. Ecoute-moi. A trois milles de celte montagne, s'élève une éminence nommée Albano, à cause d'un rocher d'où jaillit un gros jet d'eau bouillante. Il forme un petit lac, bleu comme l'indigo, et autour de ce lac, par des tissures souterraines , sortent de grands jets d'une eau également bouillante. Ce lac et ces sources remplissent l'air ambiant d'une odeur de soufre qui suffoque ceux qui s'en approchent. Une fumée épaisse et noire s'en exhale et obscurcit les airs.
« Nos vieillards disent que Caï'n, errant sur la terre, et toujours poursuivi par l'ombre d'Abel, arriva un jour dans ces environs. Accablé de fatigue et de désespoir, il se jeta à terre pour dormir. Mais la terre s'entrouvrit et le fratricide tomba dans l'enfer. C'était un géant; Dieu éleva les monts Euganéens, pour remplir l'immense cavité qu'il avait creusée dans sa chute. En proie à de cruelles tortures, Caïn saisit Lucifer et le hisse sur ses épaules; de là, il heurte la base des monts Albano et Ortano ; il s'y cramponne, et il s'efforce avec rage de les soulever.... La sueur inonde tous ses membres, et cette sueur, imprégnée du soufre et du bitume de l'enfer, bout au milieu des Gammes qui entourent la masse énorme de son corps. Elle suinte à travers le roc, ruisselle dans les cavernes profondes, (iltre par les fentes des rochers, et s'élève dans les airs bouillante et fumeuse. Aussi, dans ces eaux maudites, on ne trouve aucun poisson. Les oies, les canards, les écrevisses n'y nagent jamais, et la vapeur épaisse qui s'en exhale répand une iufection capable de causer la mort.
» Mais ce n'est rien encore que ces eaux jaillissantes de l'enfer. Sur lé faîte des collines de Tramonte, de Torreglia, de Rovolone et de Carbonare, il n'est pas rare de voir apparaître l'ombre noire de Lamech, qui parcourt ces contrées cherchant Caïn,
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qu'il poursuit depuis près de six mille ans. Ce spectre menaçant porte un arc bandé, prêt à tirer sur le meurtrier d'Abel. Tout son corps exhale une fumée épaisse, qui forme autour de lui des tourbillons de nuages. Quand il appelle Caïn, sa voix retentit comme un tonnerre dans les vallées. Nos montagnards sont souvent témoins de ce prodige à l'approche de la pleine lune. Quand le géant Lamech arrive près du coteau de Trainonte, on entend la terre gémir comme un soufflet de forge; elle tremble et agile les feuilles des arbres, qui tombent, se dessèchent et roulent emportées par un tourbillon. Alors, Lamech fait sortir de terre le sommet de sa tète, dont les cheveux, raides comme une forêt de lances, se heurtent avec un bruit semblable au frémissement des arbres dans les bois. Les chiens hurlent, les taureaux beuglent, les chevaux hennissent, les coqs chantent, les moutons
bêlent Le spectre continue de s'élever de toute sa hauteur,
et, posant un pied sur la colline de l'Arc et l'autre sur le Trumonte, il se dresse si haut que sa poitrine et sa tète nous dérobent les rayons de l'astre du jour. »
— Ma bonne femme, interrompit Yolande, l'avez-vous jamais vu ce spectre? Cela doit être horrible, et, quant à moi, j'en mourrais de frayeur!...
— Je t'ai déjà dit que mon front fut touché, à Rome, par les chaînes de saint Pierre. Eh bien! leur précieux contact fait évanouir toutes les visions, et je ne pourrais voir le spectre de Lamech. Apprends aussi que toute la plaine qui entoure les eaux chaudes d'Albano est hantée par les âmes vagabondes des Euganéens, peuples anciens, oui, très-anciens, qui, venus ici par la voie de mer, exerçaient partout mille cruautés. Ils moururent l'un après l'autre, et, successivement, la justice divine les condamna ù errer jusqu'il jour du jugement dernier dans ces parages, où ils ne cessent pas de se mouvoir et le jour et la nuit. Dès le premier coup de minuit, toutes ces âmes vont se désaltérer et se baigner dans les eaux sulfureuses d'Albano, où on les entend gémir et soupirer jusqu'au point du jour. Elles sont invisibles, mais si, par malheur, elles viennent à toucher quelque chrétien en passant, il tombe de cheval, s'il est en selle, ou, s'il est à pied, il roule par terre, et n'a plus vingt-quatre heures à vivre. Un jour. Baldo, mon pauvre cousin, (je te parle ici