‹ Mathilde de Canosse et Yolande de GroningueChapitre 13 sur 15 · MAIS · texte numérisé non relu

MAIS

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d'un malheur arrivé il y a quatre-vingts ans, mais je m'en souviens comme si c'était d'hier,) revenait vers midi, du mont Ortona. Il suait à grosses gouttes, tant il se hâtait. Soudain, il se sent touché, les genoux lui manquent, ses lèvres se crispent, sa langue s'épaissit, et, sans pouvoir parler, il pousse un râle étouffe. Des bûcherons le rapportèrent à la maison, et dirent à Engelarde : « Pauvre femme, un esprit l'a touché; c'en est i' lit de Baldo. » L'infortuné succomba dans la nuit. Mais moi, je suis tombée cent fois dans ma jeunesse; le choc des esprits n'eut aucun pouvoir sur moi, car j'avais été bénie par les chaînes de saint Pierre.

« Lorsque ces âmes ont soif, elles entrent dans les chaumières et boivent l'eau qui s'y trouve, mettent à sec les auges des bestiaux et parfois môme les citernes. Elles pénètrent dans les granges, mêlent les fèves au blé, l'épeautre aux lentilles, les pois au froment. Si la ménagère est occupée à faire le pain, elles empêchent la pâte de lever. Et puisse Dieu nous préserver qu'elles jettent les yeux sur les enfants! Aussitôt on les voit maigrir et se dessécher comme l'herbe des prairies; leurs yeux roulent sous leurs paupières, et ils périssent dans les convulsions, ou bien ils se couvrent d'humeurs, et c'est une pitié que de les voir. Certaines d'entre elles sont des esprits badins, qui s'amusent à jouer mille mauvais tours. Elles tendent des trébuchets, tirent les échelles et font tomber les gens. Vous vous hâtez d'entrer chez vous, elles jettent de petits cailloux dans la serrure, la clef ne pèTrTpius faire son ollice et vous êtes obligé d'appeler le serrurier pour démonter la porte. Elles font peur aux chevaux, donnent des caprices aux mules et les font rester immobiles à la porte de l'écurie. Pendant l'été, elles se transforment en mouches ou en cousins pour nous tourmenter. Sous la forme de taons, elles piquent les chevaux de leurs aiguillons, et mettent en furie les génisses et les taureaux. Souvent aussi, changées en taupes, elles dévastent les prairies; rats, elles rongent les nois et les noisettes; teignes, elles trouent les vêtements de laine; vers, elles percent les tables de mille trous ; larves, elles détruisent les fruits. En un mot, elles causent le plus de mal qu'elles peuvent, et nulle conjuration, nul exoivi— me, nulle parole n'ont d'effet sur elles. Heureusement, le ternes

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rfest pas loin où ces âmes perverses devront quitter ce pays! »

— Comment ferez-vous? dit Yolande. Je ne vois pas de remède.

— Pardon, il y en a un, et celui qui nous l'apportera n'est autre que le baron de cette seigneurie, un homme de grandes richesses et d'une piété éminente, le sire de Mau travers des comtes de Montebello. Il a formé le dessoin de fonder au pied de cette montagne, un temple dédié à la sainte Vierge et un monastère de l'ordre de Saint-Oenoit. Il a déjà fait venir, du célèbre couvent de Pollirone, le père Iselbert pour faire les préparatifs. Si tu désirais le voir cette après-midi, il doit passer par ici pour aller visiter, près du mont de l'Arc, l'endroit désigné pour recevoir les fondements de l'édifice.

Yolande apprit cette nouvelle avec une grande joie. Elle espérait qu'Iselbert lui donnerait des conseils et des indications pour son pèlerinage, aussi l'attendit-elle avec impatience. Déjà les femmes commençaient à revenir des champs pour allumer le feu et préparer le repas des moissonneurs, qui rentrèrent à leur tour, la faux sur l'épaule. Il était près de quatre heures. Trois vieillards fils de Gilda, leurs sept fils, hommes de quarante ans passés, ayant tous de beaux et forts garçons, dont plusieurs étaint déjà pères de famille formaient, avec les femmes, filles et enfants un ensemble de trente-sept personnes. A mesure qu'ils rentraient, ils allaient mettre leur faux en place, puis venaient s'incliner devant la grand'môrect lui souhaiter le bonjour, avec une affection vraiment filiale. Bientôt on se mit à table, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. A la place d'honneur était assise Gilda, qui, comme reine de la table, fut servie la première. Les enfants occupaient de petites tables séparées. Deux femmes apportaient les mets destinés aux grandes personnes, tandis que deux autres servaient les enfants. Dans cette réunion si nombreuse régnaient un ordre et un accord touchants. Les femmes vivaient entre elles en excellente harmonie, et s'occupaient tour à tour du ménage. Toutes obéissaient à celle qui était de semaine, l'assistaient et s'acquittaient sa;:s bruit.de leur tâche.

Les jeunes filles menaient les bœufs de trait au pâturage, aidaient les faucheurs et les moissonneurs; faisaient la vendange,

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portaient les corbeilles de raisin au pressoir, et recueillaient le foin destiné à nourrir le bétail pendant l'hiver. Les plus petites soignaient les chèvres ou les moutons paissant dans les plaines et sur les collines. Les femmes s'occupaient du chanvre et du lin ; elles le mettaient rouir, le battaient, le filaient, et tissaient de la toile pendant l'hiver; d'autres avaient soin des oies, des poules, des canards, des œufs et des poussins. Toutes, en un mot, mettaient la main à la lessive, au ménage, préparaient le lard pour l'empêcher de rancir, enfumaient les jambons, fabriquaient les saucisses et les boudins, pétrissaient et cuisaient le pain. Cette famille était comme un petit état, où chacun se montrait jaloux de conserver les usages et les antiques traditions.

Yolande, en sa qualité de pèlerin, fut placée à table entre les deux plus vieux membres de sa famille et servie après Gilda. On lui offrait toujours le meilleur morceau. A cette époque, on ne mettait sur la table qu'un seul verre qui circulait de main en main. Yolande le reçut la première ; elle porta la santé de ses hôtes, se désaltéra et le passa à son voisin. À la fin du dîner, le plus âgé, qui avait entonné le Benedicite, se leva pour dire les Grâces, auxquelles tous les assistants répondirent Amen, en faisant le signe de la croix.

En un clin d œil les enfants disparurent. Justine offrit le bras à sa grand'mère et la conduisit sous le berceau de verdure qui ombrageait l'entrée du jardin, tandis que deux autres jeunes filles ramassaient les restes de pain et de ragoûts. Elles allèrent les offrir à quelques pauvres qui attendaient sous un énorme noyer dont le feuillage touffu ombrageait l'entrée de l'étable. Soudain, Nalda la frisée, l'une des deux aumônières, retourne sur ses pas, s'élance vers la maison où elle se précipite commo un ouragan, trempe les doigts dans un bénitier, joint les mains, s'arrose le visage d'eau bénite et en répand sur le seuil de la maison.

— Que fais-tu donc, Nalda? dit Justine; pourquoi cette eau? qu'y a-t-il?

Nalda posa le doigt sur ses lèvres :

— Chut! dit-elle. Baugulfa est avec les pauvres... Tu sais qu'elle est sorcière... Je viens chercher uu pain blanc, de ceux marqués d'une croix, et je vais le lui porter, afin qu'elle s'éloi-

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gne contente, autrement elle pourrait bien faire grand mal aux enfants de nos cousines.

A ces mots, elle eutra dans la dépense, prit un pain et le porta à la prétendue sorcière. Nalda le lui offrit d'un air souriant :

— Tiens, ma bonne Baugulfa, dit-elle, prends ce pain blanc pour l'amour de nous.

La pauvre femme regarda la jeune fille d'un œil joyeux, et baisant la croix marquée sur le pain :

— Va, dit-elle, sois bénie, heureuse enfant! Dieu te récompensera de ta charité. Les sorts et les maléfices ne passeront jamais le seuil de ta maison.

Nalda revint en courant près de Justine, et lui raconta en souriant les pronostics de la vieille.

— Le pain blanc, ajouta-t-elle, mettra un peu nos enfants à l'abri des sorts. Si Diomara et Gandolfa, nos voisines, en eussent fait autant, elles n'auraient pas eu à pleurer leurs fils. Au lieu d'accueillir Baugulfa avec bonté et de la régaler dlun bon pain, l'une lâchait contre elle un grand chien de cour, et l'autre lui refusait un peu de farine. Mal leur en prit, car la sorcière se tourna vers leur maison, se mordit les doigts, les plaça en guise de cornes, et murmura entre les dents je ne sais quelles imprécations. Deux jours après, le jeune fils de Diomara, véritablo fleur avec ses joues de lait et de roses, si grassouillet qu'on eût dit un pain de" beurre, commença à frissonner et à trembler de tous ses membres. Il perdit l'appétit et devint malingre; ses lèvres blanches et minces, son teint cendré et ses yeux cernés d'un cercle noir comme encre annonçaient sa mort prochaine. Quant à l'enfant de la pauvre Gandolfa, il gonfla comme une outre, devint flasque et jaune; ses joues retombaient molles et bouffies; ses gencives étaient enflammées, ses yeux ternes et mourants. La pauvre mère appela Eriberte, cette vieille femme qui possède les secrets de toutes les plantes, les vertus des minéraux, tes mystères des contre-poisons. Au seul aspect d'un enfant, elle vous dira : il a des vers, ou il tombe d'épilepsie, ou il est mal nourri. Or, Eriberte, en voyant le petit de Gandolfa, dit aussitôt : « Il faut ici des conj urations et non pas des remèdes. » Elle trempa le doigt dans l'huile de sainte Justine, fit sur l'enfant une petite croix au creux de l'estomac et lui arrosa le visage

t'BO LES BAINS D'ALBANO,

«l'eau bénite. Chose merveilleuse, ma chère cousine! la petite créature commença aussitôt à se tordre comme une couleuvre, à vomir de la bave et de l'écume et à pousser une espèce de râle effrayant. Le cou de l'enfant se gonfla au point de faire craindre pour sa vie, mais enfin il ouvrit la bouche et il en sortit des rats morts, des lézards, des crapauds, des boules de poils, des fourchettes et des épingles!... Hélas 1 dans quel état pénible ces coquines de sorcières peuvent vous mettre un enfant! Dieu nous garde du démon!... mais nous avons le plus grand intérêt à faire bon accueil à Baugulfa.

Tandis que Nalda racontait ces étranges choses, le père Iselbert arriva à îa chaumière avec un architecte et des ouvriers. Ils allaient tous, comme nous l'avons dit, visiter le mont de l'Arc, cherchant le site le plus convenable, les pentes les plus douces, les courants d'air les plus frais, le terrain le plus solide et le moins sujet aux filtrations souterraines, pour y jeter les fondements d'un monastère. Quand ils eurent bien étudié tout Je pays et sondé plusieurs éminences pour reconnaître la nature du sous-sol, ils se décidèrent unanimement pour l'espace qu'occupe aujourd'hui le célèbre monastère de Praglio, qui, dans le latin barbare du temps, fut nommé Notre-Dame de Pratalca, sans doute à cause des vastes prairies environnantes.

Pendant que les ouvriers sondaient le terrain çà et là, le père Iselbert les quitta pour venir causer un peu avec Gilda, qu'il trouva assise à l'ombre du berceau :

— Quoi de nouveau, bonne mère? Je vous souhaite le bonjour.... Avez-vous dîné de bon appétit?

— Mieux que jamais, répondit Gilda : l'estomac fonctionne toujours bien, et s'il ne me donne l'embonpoint, il me donne au moins la vie. 11 en est autrement de Justine et de tous les enfants de la maison, qui sont vigoureux et frais à plaisir. Le moindre morceau de pain leur profite. Bénissez-les, mon père, afin qu'ils grandissent en sagesse et en grâce....

— Et qu'ils vivent aussi cent ans, n'est-ce pas? ajouta lu moine en l'interrompant,

— Oui, oui, grâce à Dieu, reprit Gilda, j'ai atteint mes cent quatre ans, et pour le peu qu'il me reste à vivre, j'aime à respirer ici le grand air. Dites donc, mon père, nous avons reçu eu

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malin un pèlerin qui se rend à Rome. Il est si jeune, si délicat et de si bonnes manières, qu'on dirait vraiment un petit saint.. Voudriez-vous l'admettre dans votre société, et le conduire à Pollirone d'où il pourra continuer sa route?

— Bien volontiers , ma bonne femme. Frère Bernard doit justement rester ici pour surveiller les travaux commencés ; son cheval servira à votre protégé.... Mais où donc est-il? Appelez-le.

Justine alla chercher Yolande. Son air gracieux et honnête le fit prendre par dom Iselbert pour un jeune homme de bonne famille; il lui dit :

— Mon jeune ami, quel est votre nom?

— Lando, répondit la jeune 011e.

— Eh bien ! voulez- vous venir avec moi jusqu'au couvent de Poilirone?

— Grand merci, répondit Yolande en s'inclinant; vous me rendrez un grand service.

— J'en suis heureux , dit Iselbert ; trouvez-vous , demain matin, sur le seuil de la maison, je vous prendrai en passant, au point du jour.

Ils se mirent donc en route le lendemain. Le moine faisait marcher Yolande auprès de lui, et, chemin faisant, il commença à l'interroger. Iselbert apprit qu'elle venait de la Moravie et qu'elle avait traversé une grande partie de la Germanie. Il lui demanda des nouvelles de l'empire.

Yolande lui répondait avec beaucoup de jugement et do discrétion, déplorant les désastres et la désolation que les guerres cruelles d'Henri contre la Saxe et la Thuiïnge avaient répandus dans toute la contrée.

— Pauvre Germanie! dit Iselbert, tu m'inspires la plus vive compassion. Tu es la plus noble, la plus loyale, la plus généreuse et la plus vaillante de toutes les nations d'outremonts! Othon-le-Grand, Eric-le-Saint et Henri-le-Noir t'avaient élevée à l'apogée de la gloire et de la puissance! Hélas! aujourd'hui, leur fils t'opprime et te foule aux pieds! Encore, s'il ne te violentait pas da'ns ta foi, dont aucun peuple n'est plus jaloux que toi!... Il n'a pas eu honte de faire de l'Eglise le plus abominable marché, en vendant indignement les sièges épiscopaux, les abbayes, les prieurés, les canonicats, l'administration

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des hôpitaux, -en un mot tout ce qu'il y a de saint sur la terre... 0 mon enfant, malgré un si criant abus des choses saintes, tu ne dois pas conclure que tous les ecclésiastiques soient avares et cupides. N'oublie jamais la faiblesse de l'homme : pour peu qu'une tentation violente excite les penchants de sa nature corrompue, il lui est bien facile de prévariquer. Le monde en profite pour crier contre l'avarice et la cupidité des clercs, mais il est seul le véritable cupide, l'avare le plus raffiné. En effet, il s'arroge un droit qu'il n'a pas, qu'il ne peut avoir que par la violence et l'abus de la force, celui de voler les biens de l'Eglise et de les vendre au plus offrant. Tu le sais, l'Eglise dispense la grâce du Saint-Esprit en vertu de ses divines prérogatives, et elle ne veut aucun salaire pour cela. Au contraire, elle condamne, elle anathématise tout prêtre qui ose recevoir de l'argent, et répète ce que saint Pierre disait à Simon le Magicien, qui, voyant les apôtres donner le Saint-Esprit par l'imposition des mains, leur offrit de l'argent, en disant : « Donnez-moi ce pouvoir. » Mais Pierre lui répondit avec indignation : Soyez maudit, vous et votre argent, pour avoir cru que le don de Dieu puisse se vendre à prix d'argent1 ! Or, la cupidité de quelques princes, sous prétexte de fiefs, s'arrogea le droit de donner l'investiture des abbayes et des évêchés, et cela à prix d argent. Dès que cette porte fut ouverte à l'ambition, à l'orgueil, aux passions les plus honteuses, elles se pressèrent au seuil du sanctuaire pour s'emparer des dignités les plus saintes et les plus augustes. Les princes ont ouvert ainsi une voie large et nouvelle pour engraisser le trésor public du sang de Jésus-Christ, et Simon le Magicien, excommunié par saint Pierre, a été reçu et fêlé par Henri. Celui qui a le plus de marcs d'or et d'argent à lui offrir monte de plein pied dans la chair épiscopale ; il possède aussitôt la science céleste, la piété, le zèle, la sobriété, la douceur, en un mot tout le cortège des vertus qui doivent rendre l'évèque le guide et le tuteur du troupeau de Dieu. Hélas ! tous ces évoques, tous ces abbés avides sont des loups ravissants et non

(1) Obtulit eis pecuniam dicens : Date mihi h a no potestatem. — Peeunia fia tecum sit in perditionem; quoniam donum Dei existiiuiisti peeunia posgideri. (Act. Apost. cap. VII.)

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des pasteurs, des maîtres d'iniquité et non de justice, des intrus et non des Aarons choisis par Dieu, des antechrists et non des oints du Seigneur. Le pape Alexandre II combattit ce monstre abominable jusqu'au jour de sa mort, et Grégoire VII n'aura pas de repos qu'il ne lui ait tranché la tête et purgé l'Eglise de son souffle empoisonné. Mais Henri soutient cette hydre abominable ; il se rit des anathèmes du Pontife, et remplit de malédictions et de deniers ses coffres toujours vides à cause des guerres injustes et cruelles qu'il fait à ses sujets. Guibert, le porte-étendard des simoniaques, promet à Henri monts et merveilles, s'il veut l'élever au pontificat. Vous connaissez l'odieux attentat dont le saint Pontife fut victime, la nuit de Noël. Guibert voulait acheter le siège de saint Pierre au prix de sacs d'or qui auraient bientôt disparu dans les coffres sans fond de l'insatiable Henri. Est-il bien étonnant que l'Allemagne et l'Italie soient en effervescence, et que les clercs et les princes schismatiques soufflent partout l'agitation? Mais le grand cœur de Grégoire domine l'orage. Rocher inébranlable, il résiste aux fureurs de l'océan et voit sans sourciller les flots écumants se briser à ses pieds et rebondir au loin. Depuis mille ans, la mer mugit contre le rocher de Pierre, et plus elle bat ses lianes, plus il resplendit. Contre cet écueil, cent tyrans sont venus briser l'orgueil de leur couronne, et quiconque voudra encore s'y heurter sera broyé. Si le malheureux Henri s'obstine à attaquer cette pierre angulaire, elle ne tardera pas à lui briser la tête. C'est mon opinion confirmée par toute l'histoire. Néanmoins, je suis saisi de douleur à la vue de l'oppression des peuples, des persécutions qu'on fait subir aux évêques orthodoxes, aux abbés fidèles , aux princes généreux qui restent dévoués au saint Père Grégoire. On impose aux uns des tailles onéreuses, on tourmente les autres ; ceux-ci sont voués au mépris, arrachés de leurs sièges; ceux-là sont mis au ban de l'empire, sans asile et sans refuge; si quelque monastère les reçoit , si quelque prince leur donne asile , le roi n'épargne ni les menaces, ni les vexations, ni la violence pour les punir de cet acte de charité.

Le père Iselbert tourna les yeux vers son compagnon ; en ce moment, une grosse larme tombait sur le capuchon d'Yolande.

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Le moine se tut, fit arrêter sa monture, et , voyant que le reste de la compagnie était de beaucoup en arrière, il dit à voix basse :

— Bon jeune homme, vous pleurez; auriez-vousà gémir sur quelque parent persécuté pour sa fidélité au Pape? Dites-le-moi en toute sûreté, car moi et tout le monastère de Pollirone reconnaissons pour dame et maîtresse la grande comtesse d'Italie, l'invincible et religieuse Mathilde, dont les ancêtres dotèrent et fondèrent cette abbaye. Elle aussi nous protège, et nous honore au delà de tout ce que vous pourriez imaginer. Cette héroïne est le soutien de l'Italie, la consolation des bons, le boulevard du Saint-Siège apostolique. Le pape Grégoire l'appelle la fille aînée de l'Eglise, le bras puissant toujours prêt à le défendre, le bouclier impénétrable où viennent se briser les traits de ses ennemis. Mathilde seule a su résister avec un courage magnanime aux flatteries, aux séductions, aux violences ouvertes de tant de princes qui lui font la guerre à cause de son dévouement et de son respect inviolables pour le légitime successeur de saint Pierre. Sous l'égide de Mathilde, nous pouvous ouvertement nous montrer les fils dévoués de Grégoire. Dites-moi donc si vous avez quelque chagrin ; parlez avec confiance, soit pour soulager votre cœur, soit pour vous rendre digne d'obtenir les conseils et les secours de la comtesse, qui ne doit pas tarder à venir visiter le monastère. C'est pour ce motif que notre Révérend Abbé m'a bien recommandé de rentrer au plus tôt , pour m'y trouver présent lors de son arrivée.

Yolande éprouva une grande joie, en apprenant qu'elle se trouverait bientôt en présance de l'illustre dame, qui remplissait le monde de sa renommée et était l'espérance de tous les gens de bien. L'abbesse Théotberge et l'abbé Daufer en parlaient toujours avec la plus profonde vénération. Ils appelaient le sauveur de l'Occident, celle qui avait si énergiquement défendu, contre l'antipape Cadolaûs, le saint pontife Alexandre II, comme elle défendait encore actuellement la légitimité de l'élection de Grégoire VII et ses magnanimes vertus. La jeune fille exprima à dom Iselbert la tendre reconnaissance que lui inspirait sa compassion. Toutefois, continuant à se faire passer pour un homme, elle ajouta qu'elle pleurait tous les jours le long et dur

exil où gémissait son père, victime de son constant dévouement à la cause d'Alexandre et à celle de Grégoire.

— Cest précisément pour implorer la miséricorde divine en faveur de mon père, dit-elle, que j'ai fait vœu daller en pèlerinage à Rome.

Trois jours plus tard, ils traversèrent le Pô dans une nacelle et arrivèrent bientôt au couvent, où dom lselbert présenta le jeune pèlerin au vénérable abbé, en ajoutant que c'était un jeune homme vertueux et digne de toute sa sollicitude. L'abbé confia Yolande au père hospitalier, qui la conduisit au quartier des pèlerins. Deux jours après l'arrivée d'Yolande, un peu avant le coucher du soleil, on vit s'avancer vers la porte du monastère un cavalier annonçant que la comtesse Mathilde se trouvait à une demi-lieue de Pollirone. Alors l'abbé, à la tête des plus anciens religieux, descendit en costume et s'avança au delà du pont-levis abaissé sur le fossé du mur d'enceinte. Tous les religieux le suivirent et allèrent au devant de Mathilde, qu'ils attendirent, rangés au pied d'une croix de pierre élevée au milieu d'une vaste prairie. Le cortège de la noble dame était précédé de cent cavaliers, le casque en tête et la lance au poing. A quelque distance derrière eux, venaient ensuite deux trompettes, suivis de quatre massiers. On aperçut bientôt la comtesse, montée sur un magnifique cheval blanc. Un large manteau de brocard d'or à ramages l'enveloppait; une toque de soie bleue couvrait sa tête. Ses gantelets de daim à larg-s manchettes étaient fermés par des boutons de filigrane enrichis d'émeraudes; ses pieds étaient chaussés de souliers à la poulaine en maroquin rouge, ornés d'éperons d'or et de petits diamants.

Derrière la comtesse marchaient, à droite, l'évêque saint Anselme, et à gauche, le grand sénéchal, suivi du grand fauconnier, du maître de camp, des écuyers, des pages d'armes et des servants de haut lignage. La marche était fermée par un peloton de chevaliers, armés d'épées à deux mains, et couverts de cottes de mailles très-fines à larges manches. L'abbé présenta l'eau bénite, et tous se signèrent. Mathilde mit pied à terre dans le second cloître et fut conduite à l'église, où elle assista au chant des Complies, puis, suivant son usage, elle se leva à minuit pour les Matines.

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Le jour suivant, après Tierce, lorsqu'elle eut entendu la messe conventuelle, l'abbé et dom Isclbert lui présentèrent le jeune pèlerin, puis se retirèrent en le laissant seul avec elle.

Matbilde était d'une grande beauté. Ses traits, extrêmement; gracieux, étaient empreints d'un noble sourire et d'une aimable dignité. Quand elle parlait à quelqu'un, la douceur de sa voix et la sérénité de son regard ne manquaient jamais d'inspirer à ses auditeurs une affectueuse confiance. Yolande s'approcha d'elle. Mathiide la regarda d'un œil vif et scrutateur, en lui faisant une foule de questions auxquelles la jeune fille répondit, avec une justesse et une raison qui lui concilièrent aussitôt la tendresse et la compassion de la comtesse. Tout à coup elle interrompit le jeune pèlerin :

— Pourquoi, mon enfant, lui dit-elle, conservez-vous ce capuchon rabattu sur vos joues? Je vous prie de le rejeter en arrjère, comme il convient de le faire devant votre souveraine.

La timide enfant baissa les yeux, devint rouge comme un charbon ardent, et tout son corps trembla de crainte. Elle fit un mouvement pour rabattre son capuchon. x\u môme instant, sa longue et belle chevelure, réunie au sommet de la tête, se détacha et tomba sur ses épaules. Mathiide sourit avec bonté, la prit par la main, et lui dit :

— Je vous soupçonnais déjà d'être une jeune fille. Prenez courage, mon enfant ; Dieu vous a conduite à bon port, par sa grâce... Dites-moi maintenant qui vous êtes et sans détour; votre langage m'a déjà fait connaître que vous avez été élevée dans la fidélité et le respect envers le Vicaire de Jésus-Christ... Vos traits et vos manières me confirment dans l'idée que vous êtes de noble race.

Yolande raconta brièvement ses malheurs à la comtesse; elle lui dit de qui elle était tille, et pourquoi, ne pouvant rejoindre son père en Bohême, elle avait dû entreprendre ce long voyage. Elle la pria de tenir caché le secret de son rang, car elle redoutait le roi Henri et les ennemis de son père.

— Quoi 1 s'écria Mathiide, tu es donc la fille du comte Pandolfe de Groningue, que j'ai si bien connu dans ma première jeunesse, à la cour de ma mère Béatrixl C'était le plus noble, le plus honnête chevalier de l'empereur Henri III, qui nous

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l'envoya plus d'une fuis en mission secrète. Ma more le tenait en haute estime, à cause de sa valeur et de ses vertus, et je suis on ne peut plus heureuse de pouvoir accueillir dans mes bras la fille de ce héros magnanime, persécuté depuis tant d'années pour l'Eglise de Dieu. Ne doute pas de ma discrétion ; tu me tiendras lieu de sœur, et, si tu le veux, de fille et d'amie très-chère. Mathilde lui jeta les bras autour du cou, la serra affectueusement sur son cœur, et l'embrassa avec effusion. Yolande pleurait sur son sein, en lui promettant le dévouement et l'affection d'une fille pour sa mère.

La petite île de Saint-Switbcrt, aujourd'hui Kaisers werth, s'élève au milieu du Rhin, dans un endroit où ce fleuve élargi* lui forme comme une couronne de ses flots limpides, dans lesquels se mirent les saules, les trembles et les peupliers de la rive. L'an 1002, cette île était une résidence impériale. Au centre s'élevait un grand et somptueux palais, dont les salles, richement meublées, s'ouvraient sur les deux rives du fleuve et sur les collines voisines, dont les versants couverts de vignes, de vergers et de riches moissons formaient un magnifique tapis de verdure. Sur chacune de ces éminences est construit un château, nobles séjours des barons, dont les donjons élancés et les murs hérissés de créneaux et de tourelles se détachent de l'azur du ciel. Le palais de l'île est aussi entouré de jardins, de bosquets, de volières, de parcs giboyeux, et, à chacune des quatre portes de l'édifice , conduit une double rangée d'arbres séculaires, dont le feuillage forme une voûte épaisse et verdoyante.

A l'époque dont nous parlons, cette magnifique maison de campagne était occupée par un noble enfant et sa mère. Un jour, on vit descendre sur le fleuve un charmant petit navire, tout couronné de fleurs, et se dirigeant vers l'île. 11 ne tarda pas à aborder dans une anse, jeta l'ancre en s'approchant de la rive, sur laquelle s'abaissa un pont, couvert de riches tapis de

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Perse. Le vaisseau portait eu poupe uue élégante tourelle, dans laquelle se trouvaient de petites chambres richement tendues de velours, de brocatelle et de satin bleu, jaune et rouge, d'où pendaient des cordelières de soie à glands d'or. Des franges et des broderies d'un travail merveilleux rehaussaient encore ces riches tentures ; le mobilier qui garnissait ces appartements était un chef-d'œuvre de goût et de magnificence ; les ornements étaient de bronze ciselé, relevé de dorures ou d'émail; les plafonds, incrustés d'ébène, de nacre et de corail, étaient ornés de caissons à rosaces et de rinceaux habilement entrelacés. Aux fenêtres étaient suspendues de petites tentes destinées à garantir les appartements des ardeurs du soleil. Ue légers supports aux vives couleurs les soutenaient. Sur les balcons, sur les fenêtres étaient placés des vases d'argent ciselés, d'où s'élevaient des touffes de fleurs étrangères et indigènes qui exhalaient les plus suaves parfums. Cà et là, on voyait se jouer, sous les barreaux dorés de leur élégante prison, des oiseaux au plumage varié, qui mêlaient leur voix aux douces harmonies d'un chœur de luth, de harpes, de guitares et de flûtes, placé à la proue du navire. Les rameurs et les matelots étaient uniformément vêtus d'un costume vert-pomme et écarlate. Ils avaient des toques à plumes, et, autour des reins, des écharpes flottantes. Au sommet de la tourelle ondulait la bannière archiépiscopale d'Hannon de Cologne, qui descendait, en compagnie de plusieurs princes allemands, le cours paisible du fleuve.

Le jeune maître de l'île se promenait alors dans les jardins. A la vue de cette charmante embarcation qui entrait dans le port, il s'approcha du rivage. Aussitôt, on l'invita courtoisement à visiter le navire. 11 se hâta de traverser tout joyeux, le pont couvert de précieux tapis, et s'avança vers les riches appartetements de la tourelle, où les princes et l'archevêque l'attendaient pour lui présenter leurs hommages. Mais à peine fut-il à bord, que le pont fut relevé, les rames s'agitèrent en cadeuce et le vaisseau, sortant de l'anse fleurie, fendit, de sa proue eiïilée, les flots azurés du Rhin. L'enfant, d'abord charmé, puis surpris de voir la légère embarcation prendre le large, ne tarda pas à redouter une trahison. 11 frémit de colère.

Hien ne l'arrête ; il s'élance de la tour, gagne, en deux sauts,

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le bord du vaisseau, et se précipite au milieu du fleuve, nageant bravement vers le rivage. Mais ses vêtements l'empêchèrent de lutter contre le courant, et il allait disparaître sous les flots, si le comte Egbert ne se fût jeté dans le fleuve pour le sauver. Il le saisit par les cheveux, et, à l'aide des rameurs, le ramena à bord. A la vue de ce rapt audacieux, et surtout quand on apprit l'action désespérée du jeune roi, il s'éleva du rivage, couvert de peuple, un cri, un frémissement, une imprécation terribles. Quant à la pauvre mère, accourue à ce bruit, lorsqu'elle vit l'esquif voler sur l'onde, elle poussa des cris déchirants, s'arracha les cheveux, et, les yeux immobiles et hagards, les joues sillonnées de larmes, elle se mit à appeler son fils unique, qui, du pont du navire, lui tendait les bras en pleurant et en réclamant sa protection.

Cette malheureuse mère était l'impératrice Agnès ; le jeune enfant, le roi Henri IV, à peine âgé de douze ans. En mourant, l'empereur Henri III avait confié la tutelle du jeune Henri au pape Victor II, et à sa mère Agnès. Cette princesse gouvernait l'état avec beaucoup de sagesse, faisant régner partout la justice et la paix. Elle élevait son fils comme il convenait à un jeune prince appelé à prendre un jour les rênes d'un si vaste empire. Mais le pape Victor étant mort, l'impératrice, qui tenait à s'entourer des lumières et des conseils d'hommes renommés pour leur sagesse, s'adjoignit, de préférence à tous les autres seigneurs, l'évêque Eric d'Augsbourg, prélat d'un caractère doux, d'un commerce aimable, d'un esprit élevé. Il ne brillait pas moins par son génie, que par ses éminentes vertus.

L'envie, cette peste funeste des cours, ne pouvait voir de bon œil tant d'autorité concentrée entre les mains d'un seul homme. Beaucoup de princes en briguaient le partage. Plus entreprenants que les autres, Egbert, cousin du roi, et Othon de Bavière se liguèrent avec Sigefroid, archevêque de Mayence, et Adalbert de Brème. Ils allèrent trouver le sévère et saint archevêque de Cologne, Hannon, qu'ils persuadèrent de soustraire le jeune Henri à l'influence maternelle, sous le prétexte vain de donner à l'Allemagne un roi d'un esprit élevé, d'un cœur magnanime. « Une femme, lui dirent-ils, n'est pas capable de le former. » Ils organisèrent donc le rapt dont nous venons de faire le récit.

2C0 HENRI iv.

Cet enlèvement fut la cause de tous les égarements d'Henri. 11 avait reçu du Ciel un caractère généreux et ferme, mais il n'en conserva que l'orgueil et l'irascibilité. Le beau côté de sa nature fut remplacé par l'astuce maligne du serpent, par la

froide cruauté de l'hyène, et l'impétuosité du léopard. Il n'en pouvait, hélas ! être autrement. Les compagnons que lui donnèrent les princes de l'empire étaient des hommes ambitieux et cruels. Pour mieux parvenir à ruiner l'Etat par leurs rapines, pour s'enrichir par la vénalité des charges les plus importantes de l'Eglise, au lieu de former le jeune prince à la vertu, ils profitèrent de ses penchants impétueux et mobiles, et se gardèrent de corriger ses défauts. Le saint archevêque Ilannon avait beau le reprendre et le punir, ses adulateurs accablèrent d'épigrammes et de sarcasmes le vénérable prélat^ engageant son élève, qui n'y était déjà que trop disposé, à ne tenir aucun compte des avis de ce censeur austère, de ce vieillard radoteur. Ils firent si bien que le jeune prince finit par perdre toute affection, tout respect pour son vénérable précepteur. Bientôt, il ne voulut plus le recevoir. Délivré enfin de ce mentor importun, Henri se laissa emporter à tous les excès de son caprice, obéissant toujours à l'impétuosité de son âge et à ses passions sans frein. Ses infâmes courtisans ne négligèrent rien pour éteindre dans son cœur tout sentiment de justice et de bonté. Ils en émoussèrent les généreux instincts, et endurcirent son âme aux jeux cruels de la chasse. Ils le mirent en contact avec des hommes iniques, abjects, sans cœur, et l'habituèrent à mépriser les choses saintes. Tous lui représentaient sous les plus odieuses couleurs les hommes voués à Dieu, tous ceux qui avaient une réputation de sagesse et de vertu. Rien ne pouvait résister aux volontés, aux caprices, aux fantaisies du jeune souverain. Lu jour, le vénérable Hannon se trouvant obligé de le reprendre et de lui reprocher ses écarts, le violent enfant entra dans de tels accès de fureur, qu'il se précipita, l'épée nue, sur le saint vieillard. Il l'eût immolé, si les assistants n'avaient retenu son bras sacrilège.

Cependant, à ces malheureuses dispositions, s'associaient chez Henri des qualités naturelles qui l'eussent pu rendre les délices de l'Allemagne. 11 était bien fait de sa personne, et, quand il

paraissait en public, armé de sa cuirasse et de son casque à cimier, la visière levée, sa physionomie noble et aimable invitait

au respect. Mais dans la maturité de Yàge, ses vices le défigurèrent complètement. Son œil devint farouche et cruel , ses traits durs, son teint foncé, son visage sombre et contracté

par les plus ignobles passions. Pour l'éloigner des affaires de

'Etat, les courtisans étaient les premiers à offrir des aliments à ses vices. Ses soldats l'imitèrent bientôt, et, s'il fixait pour quelque temps sa résidence dans une ville ou un village, ces localités étaient traitées par ses officiers et par ses soldats comme un pays conquis. Les citadins ou les paysans étaient en proie à des exactions, a des outrages, à des rapines de toute espèce.

Les grands barons, voyant l'empereur se livrera de si scandaleux débordements, espérèrent que le mariage pourrait l'arrêter sur cette pente fatale. Ils le décidèrent, à la suite d'une grave maladie, à épouser Berthe, à qui il avait été fiancé par son père. C'était une princesse d'un esprit élevé et d'une rare beauté, qui semblait devoir faire le bonheur du roi et illustrer son trône.

Henri l'épousa en effet, mais bientôt cette vertueuse princesse lui devint odieuse. Autant la reine méritait d'affection, autant il lui prodiguait les outrages. 11 voulut s'en séparer à tout prix, mais comme il n'avait aucun motif apparent de divorce, il tenta d'en faire naître par la trahison. Cette lâche conduite ne lui réussit point, et, voyant que l'astuce ne lui servait à rien, il voulut répudier ouvertement la reine Berthe. D'accord avec les princes de l'empire, les archevêques et les prélats s'opposèrent énergiquement à cette iniquité. Rome s'en alarma comme d'un scandale inouï dans la chrétienté, comme d'une souillure infâme pour la majesté impériale, comme d'un sanglant outrage fait à toute la nation allemande. Henri s'obstina dans sa haine, et la reine, espérant le ramener à des sentiments plus doux, descendit volontairement du trône et se retira dans l'abbaye impériale de Loreschim, au grand chagrin de l'impératrice Agnès, qui gémissait des égarements de son fils. Cependant, les Saxons, les Thuringiens et les Souabes s'indignèrent de voir traiter si cruellement leur belle et malheureuse reine. L'inconduite d'Henri donna lieu à des révoltes sérieuses de la part de ces peuples tyrannisés de mille manières, et réduits au désespoir.

Cette dépravation, si odieuse à ces peuples encore grossiers, mais jaloux de leur honneur, était accompagnée de perfidies et de trahisons. Animé d'une haine secrète contre les Saxons et les Thuringiens, Henri fit bâtir, au centre de ces fortes et vastes provinces, sous le futile prétexte de se fortifier contre les invasions des Polonais et des Lithuaniens, des châteaux inexpugnables, auxquels il força de travailler ceux-mèmes dont il méditait l'extermination. H éleva sur la cime des monts, à l'entrée des vallées et sur des rochers inaccessibles, les forls de Wiganstenstein, de Moseburg et de Sassestein, dans le comté de Hoheinstein ; dans la Thuringe, ceux de Hasenburg, d'Honembiirg et de Yolkenroth, sur les terres du palatin Frédéric. Aussitôt il y plaça des garnisons cruelles et rapaces, qui s'abattaient sur la plaine comme des vautours, pillant les fermes et dévastant le pays qui se trouvait en proie à des alarmes continuelles.

Les peuples s'indignèrent du mépris avec lequel Henri affecta d'accueillir le cardinal Pierre Damien, légat a latere du Saint- Siège, qui, à la Diète de Francfort, lui intima, au nom de Dieu et de l'Eglise, de ne pas rompre le mariage qu'il avait solennellement contracté avec la reine Herthe. Tous les princes de l'empire adhérèrent à la sentence du pape , et , malgré ses répugnances, Henri se vit forcé de s'y soumettre. Il rappela son épouse, mais cette contrainte lui pesait tellement qu'à l'arrivée de la reine il prit aussitôt la route de la Saxe. Tendre et fidèle épouse, Berthe le suivit, pour implorer de lui un regard clément et une parole d'affection. Henri finit par céder, pour se soustraire aux importunités des princes, qui le suppliaient d'avoir pitié de sa malheureuse femme. Toutefois, il l'accueillit avec un visage si dur, avec des yeux si farouches et un maintien si froid, qu'elle put bien juger de l'aversion qu'elle lui inspirait.

De leur côté, les Saxons, exaspérés des nouvelles vexations du roi, s'éloignèrent brusquement de lui, en le voyant faire si peu de cas de leurs princes et de leurs barons. En effet, il s'en moquait ouvertement et se jouait d'eux à la cour et dans les Diètes. La révolte fut terrible : le roi, quand il vit son armée battue, leur promit son pardon. Mais lorsqu'ils eurent déposé les armes et qu'ils se furent loyalement fiés a la foi des traités,

le roi les attaqua à l'improviste et avec une cruauté tellement atroce, qu'on frémit en lisant le récit de ce massacre dans les histoires de Lambert, de Brunon, d'Aventin et d'Usperg luimême, parent et partisan de cet odieux tyran.

La cruauté qu'il faisait peser sur ses sujets n'était rien à côté de la lâche dissimulation à laquelle il s'abaissait, quand il avait le dessous et que les princes le tenaient en leur pouvoir. Il s'humiliait et demandait pardon, rejetait ses excès sur l'inexpérience de sa jeunesse, la légèreté de son esprit, les mauvais conseils de ses courtisans. Et ces princes nobles et généreux, non contents de lui pardonner, lui rendaient les honneurs dus à un souverain, et lui prêtaient l'hommage de leur foi. Il leur en témoignait hautement sa reconnaissance, et, en ce même temps, il levait sous main de nouvelles armées ; puis, au moment où les provinces étaient plongées sans défiance dans la sécurité et la paix, il fondait sur elles, assiégeait les villes, pillait les campagnes, et mettait tout à feu et à sang sur son passage.

Il fit un traité de paix avec la Thuringe. Tandis que les preux chevaliers se reposaient sur la parole du roi, Henri assiège soudain les forts de Beichleingen et de Scherdingen, qu'il emporte sans coup férir. 11 marche sur les autres forteresses qu'il prend et ruine de fond en comble. Cette déloyauté mit le comble à l'exaspération générale. Les Saxons et les Thuringiens, tour à tour vaincus et vainqueurs, avaient épuisé le roi et moissonné la fleur de ses légions. Aussi, quand, après la victoire de Ilohenburg, Henri se porta sur la Saxe à la tête d'une armée nombreuse, il se vit aussitôt environné de tous les hommes en âge de porter les armes. Tout le pays s'était soulevé en masse, pour marcher à sa rencontre, et lui disputer le passage de l'Elbe.

Devant ces troupes formidables, Henri trembla, et, prévoyant qu'il serait infailliblement écrasé s'il tentait la fortune des armes, il résolut de cacher sa faiblesse. Il envoya donc au camp eunemi des ambassadeurs munis de pleins pouvoirs : c'étaient les archevêques de Salzbourg et de Mayenee, les évoques d'Augsbourg et de Wurzbourg, avec Gothelon de Lorraine, prince doué d'une puissante éloquence et très-considéré dans toute l'Allemagne. Ils furent accueillis avec beaucoup d'honneur, et, après de longues discussions , la paix se conclut. Alors les

ambassadeurs exigèrent que les princes Saxons se présentassent devant le roi, et que, pliant le genou devant lui, ils se déclarassent ses fidèles vassaux. A cette proposition, un frémissement d'indignation parcourut tout le camp. « Henri, s'écriait-on, ne nous demande désarmés devant lui, que pour nous faire jeter au fond de ses donjons et nous maltraiter à son gré. » Les ambassadeurs, forts de la parole sacrée du roi qui leur avait dit de s'entendre à tout prix avec ces rebelles, levèrent la main, et les évèques jurèrent sur leur croix, le duc Gothelon par Dieu et son épée, que l'empereur, après avoir reçu leurs hommages dont il ne pouvait se dispenser comme vassaux, leur laisserait leurs fiefs et leurs dignités, avec la paix et la liberté pour tous.

Alors les princes, touchés des longs malheurs de leur patrie, pensèrent au sort qui menaçait tant de vieillards, de femmes et d'enfants, et, considérant combien de sang et de larmes coûterait même la victoire, ils étouffèrent, avec une magnanime abnégation, la voix de la fierté, et sacrifièrent tout à la paix. Ils dirent donc aux évêques et au duc qu'ils étaient prêts à se soumettre à Henri, Le roi fit dresser son trône sous sa tente, et, entouré des princes ses partisans, il reçut les Saxons, à la face de toute l'armée. Les délégués les plus illustres étaient Wezel, archevêque de Magdebourg, Buch, évèque d'Alberstald, Othon de Nordheim, Magnus, duc de Saxe, le comte Hermann, le palatin Frédéric, Adalbert landgrave de Thuringe, les comtes Rudiger, Siltz, Rcrn et Bérenger. Suivis d'un grand nombre de nobles et de barons, ils mirent un genou en terre devant le roi, et le reconnurent pour suzerain.

Aussitôt qu'Henri vit ces seigneurs à sa merci, il oublia ses serments, les fit charger de chaînes et les jeta dans de sombres cachots, dont il confia la garde à leurs plus cruels ennemis. H confisqua leurs biens et parcourut la Saxe en triomphe, accablant les villes de tout le poids de sa fureur et semant sur ses pas la terreur, l'incendie et la mort.

En violant si audacieusement la foi des traités, Henri s'était déjà attiré la haine et le mépris de tous les princes, et particulièrement de Rodolphe de Souabc et de Berthold de Zahringen. Sa félonie et sa trahison le rendirent bientôt pour tous un objet d'horreur.

Pondant son séjour à Nuremberg, se présenta à l'assemblée des princes un noble et loyal chevalier, nommé Reginger. 11 raconta aux ducs Rodolphe et Bcrthold que le roi lui avait donné Tordre de les assassiner avec les autres princes, à Wurzbourg, en faisant cacher les sicaires dans la salle où les Saxons devaient se retirer après la séance pour recueillir les votes. « J'eus horreur de tant de bassesse, ajouta Regingcr, et refusai de me prêter à cette abomination : le roi indigné me chassa de sa présence, et il m'aurait mis à mort, si je n'avais pris la fuite. »

A cette révélation, les princes frémirent. Quelques jours auparavant, Henri avait tué un de ses amis, de sa propre main, et fait traîtreusement poignarder, dans le bois de Harzbourg, le jeune Conrad, son secrétaire privé. Les Saxons notifièrent au roi qu'à partir de ce moment ils se regardaient comme relevés du serment de fidélité, attendu qu'il avait commis, à leur égard, un infâme parjure et médité leur mort. Ils ajoutèrent qu'ils ne voulaient plus rien avoir de commun avec lui, ni dans la paix ni dans la guerre.

Les perfidies de Henri IV allèrent plus loin encore en ce qui concerne les choses saintes. Ce prince fut toujours l'ennemi le plus irréconciliable de l'Eglise, et il usait contre elle, avec un redoublement de malice, de toute la déloyauté dont il était capable à l'égard des princes et de ses vassaux. On connaît cette longue suite de félonies, de mensonges, de calomnies et de trahisons ouvertes qui marquèrent son règne durant le pontificat d'Alexandre II. Ce prince rebelle à l'Eglise ne changea pas de conduite sous le saint pape Grégoire, qu'il berçait toujours de vaines promesses. Ses discours, remplis d'hypocrisie, faisaient parade d'un dévouement et d'un respect tout filial pour l'Eglise, • tandis qu'il se jouait du Saint-Siège, trafiquait des diocèses et des couvents de la Germanie, vendait au plus offrant les évêchés et les abbayes, dépouillait les prélats et les monastères de leurs biens et revenus, qu'il dépensait dans les plus infâmes orgies. Voigt, historien protestant, affirme que « Henri IV ne respectait rien de ce qui émanait du Saint-Siège Romain ; il se moquait des exhortations comme des décrets des Pontifes, et disait que nulle autorité de la terre n'est supérieure à celle de l'empereur. »

Toutefois, lorsqu'il se vit. menacé de la révolte des Saxons et

des Thuringiens, quand les princes, mécontents de sa tyrannie, l'abandonnèrent et que les peuples, irrités de ses profusions et de ses cruautés, voulurent secouer son joug détestable, Henri sentit chanceler sur son front cette couronne qu'il croyait si inébranlablement affermie. 11 commença à faire' de sérieuses réflexions, et reconnut qu'il ne lui restait plus d'autre ressource, que de recourir au pape Grégoire.

Affectant la plus vive contrition, il écrivit au saint Pontife une lettre célèbre dans les annales de l'hypocrisie humaine. 11 s'avouait coupable des crimes les plus horribles et ajoutait : «i Ayant obtenu de Dieu la couronne, je n'ai pas toujours porté au sacerdoce le respect qui lui est dû, j'ai méconnu ses droits sacrés; j'ai plus souvent tiré l'épée pour opprimer l'innocence que pour châtier les coupables. Mais aujourd'hui, touché de la grâce de Dieu, repentant et rentrant en moi-même, le front courbé dans la poussière, je confesse à Votre très-indulgente Sainteté mes égarements passés. J'espère qu'après avoir obtenu de l'autorité apostolique le pardon et l'absolution de mes crimes, j'en recevrai aussi le pardon du Tout-Puissant. Hélas! hélas 1 de combien d'iniquités je me vois couvert! j'ai prévariqué tantôt par la légèreté et les passions de ma jeunesse, tantôt par l'orgueil et la licence du pouvoir, tantôt par les séductions des flatteurs les plus détestables! Oui, j'ai péché devant le Ciel et devant vous, ô mon Père, et je ne suis pas digne d'être appelé votre iils ; car j'ai non-seulement volé les choses consacrées à Dieu, mais j'ai vendu des églises à des hommes indignes, simoniaques, dissolus; je n'ai pas défendu, comme je le devais, les sièges épiscopaux contre les rapines et les violences des impies ! Et comme je ne puis remédier aujourd'hui à tant de maux et de dommages, je recours à vous, très-saint Père, à vos conseils et à votre assistance, en vous promettant, pour l'avenir, le respect le plus profond et la plus humble obéissance en toutes choses. »

En lisant cette épitre, le saint pape Grégoire se sentit tout inondé de joie. Il fit part à la comtesse Mathilde et à plusieurs archevêques et princes d'Allemagne des espérances que lui inspirait la conversion sincère de l'empereur. Le digne pontife jugeait Henri d'après sa propre droiture. Il ne tarda pas à perdre toute illusion. Henri, ayant vaincu les Saxons dans une importante bataille,

reprit toute son arrogance, et, après s'être vengé sur ses adversaires, il recommença aussitôt à persécuter l'Eglise. Herman, évêque de Bamberg, ayant été déposé comme simoniaque par le Souverain Pontife, Henri nomma aussitôt à ce siège important Hupert de Goslar, homme d'une réputation exécrable, et que le peuple regardait comme le principal conseiller du tyran. L'abbé de Fulde vint à mourir. C'était le monastère le plus célèbre de l'Allemagne à cette époque. Henri convoque aussitôt le chapitre pour nommer un nouvel abbé, et, tandis qu'il mettait cette mitre aux enchères, il aperçoit hors de la salle le moine Ruttelin d'Hersfeld, venu à l'abbaye pour affaires. 11 l'appelle, lui passe l'anneau au doigt, et lui remet la crosse pastorale, en le saluant abbé, au grand éîonnement de toute l'assistance, et surtout du pauvre moine. A la mort de l'abbé Ulric de Lorsch, les religieux avaient proposé à l'empereur un homme recommandable par sa science et sa vertu. Le prince, dans un accès de bizarrerie, vit un jeune moine accroupi dans un coin.

— Eh ! dit-il, viens ici !

Le moine accourt tout tremblant.

— Est-ce moi que vous appelez, sire?

— Oui, mets-toi là 1

Et lui donne l'investiture de l'abbaye. Il vendait les sièges épiscopaux, et dès qu'un misérable ambitieux lui offrait une grosse somme d'argent, il recevait l'investiture. Il lui arrivait parfois qu'un enchérisseur se présentait. « Sire, disait-il, j'offre mille marcs de plus. » Henri remplaçait aussitôt le premier prélat par le second, et souvent le peuple chrétien avait deux évêques sans savoir auquel il devait obéir.

A ces sacrilèges vinrent se joindre les plaintes et les accusations des Saxons, qui appelèrent au Pape-des excès de tyrannie et d'impiété de leur souverain. Ils affirmaient que le gouvernement de l'empire était livré aux caprices d'hommes indignes, que l'empereur faisait concourir à l'élection des évêques, des prélats et des abbés, et cela au grand scandale des fidèles.

Le Pape n'ignorait pas ces énormités, et, bien longtemps avant d'avoir reçu les plaintes des Saxons, il avait écrit à Henri en termes graves et sévères, lui enjoignant de rentrer dans

l'obéissance due à l'Eglise. 11 l'avertissait, en outre, qu'il ne lui était pas permis d'avoir des rapports intimes avec des hommes excommuniés par les conciles et condamnés par le Vicaire de Jésus-Christ. 11 l'exhortait à se convertir et à se confesser à un évoque, qui eût reçu du Saint-Siège le pouvoir de l'absoudre de tant de crimes.

Après la démarche des Saxons, Grégoire lui écrivit de nouveau, il lui ordonna d'avoir à rendre la liberté aux évêques qu'il retenait prisonniers ou qu'il avait mis au ban de l'Etat, et de leur restituer en même temps les biens qu'il leur avait confisqués, les églises qu'il leur avait enlevées. Le Pape ajoutait que si l'empereur, après tant de prières, de conseils et d'ordres absolus, s'obstinait à se montrer rebelle aux décrets du Père des iidèles, et à persister dans ses relations avec les réprouvés, le glaive de saint Pierre le retrancherait lui-même du sein maternel de l'Eglise. A cette menace d'excommunication, Henri fut d'abord intimidé, mais enflé de l'orgueil de ses récentes victoires, il conçut un violent dépit, et, pour prouver au Pape qu'il ne craignait pas plus ses censures qu'il ne respectait son autorité, à la mort d'ilannon, archevêque de Cologne, il élut et investit de ce siège, Idulfe, son chapelain, malgré le clergé et le peuple, et au mépris des saints canons.

Sur ces entrefaites, les légats du Saint-Siège signifièrent au roi d'avoir à comparaître devant le concile de Home, pont répondre aux accusations que les Saxons avaient portées contre lui, et ce, sous peine d'être déclaré rebelle à l'Eglise et déchu de la couronne. Henri entra dans une violente colère, chassa les légats de sa présence et expédia des courriers à tous les évêques et aux princes de son parti. Il convoqua aussitôt le conciliabule de Worms, où il fit enregistrer les calomnies les plus noire? et les plus absurdes contre Grégoire. 11 le déclara simoniaque, sorcier, assassin, hérétique, adorateur de Satan. Henri, qui connaissait l'ém inente sainteté de Grégoire, riait sous cape de ces sottes extravagances ; mais les évêques en étant venus à proclamer la déchéance du Pape, il fut le premier à souscrire à cette déclaration. 11 fit envoyer les décrets sacrilèges de Worms aux évêques schismatiques d'Italie, principalement à ceux de la Lombardie et de la Marche d'Ancône, qui jurèrent de ne plus

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