‹ Mathilde de Canosse et Yolande de GroningueChapitre 3 sur 15 · IV. ' — OTTOCAR DE BRUNN · texte numérisé non relu

IV. ' — OTTOCAR DE BRUNN

En réfléchissant aux paroles de Pandolfe , l'abbesse en vint à conclure qu'il n'était point ce qu'il semblait être , et qu'il était bien plutôt un homme d'importance, que des raisons secrètes et légitimes forçaient à se cacher sous des habits grossiers. Elle s'attacha donc à donner à Yolande une éducation telle, que son élève pût être digne de monter au trône, si le Ciel l'y appelait. En agissant ainsi, Théotberge montrait sa prudence ; elle connaissait son époque, époque agitée et désastreuse pour l'Allemagne et même pour toute la chrétienté d'Occident, à cause des discordes civiles que L'ambition impériale suscitait de toutes parts. Les seigneurs allemands étaient divisés entre eux et irrités contre

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Henri IV. Les uns s'attachaient au parti d'Alexandre II et de son successeur Grégoire VII, véritables et légitimes souverains pontifes de l'Eglise romaine; les autres suivaient la bannière de Cadolaiïs de Parme, puis plus tard, de Guibert de Ravenne, antipapes, hommes superbes et dissolus, qui s'étaient glissés par fraude dans le troupeau de Jésus-Christ, pour le ravager. A cette rude époque, la raison ne se soutenait qu'à la pointe de l'épée et de la lance : où la force était insuffisante, la trahison se frayait un passage. Aussi arrivait-il souvent qu'un prince, opprimé par ses ennemis et dépouillé de ses Etats, devait chercher, dans un exil lointain et sous des noms et des habits empruntés, un refuge contre la perfidie.

Cependant Yolande coulait en paix ses jours dans le monastère; soumises à ses maîtresses, respectée de ses compagnes, chérie de toutes, elle se sentait heureuse. Par une belle matinée de la fin du mois de mai, les jeunes pensionnaires, sous la surveillance de quelques religieuses, se dirigèrent vers une chapelle dédiée à Notre-Dame-Auxiliatrice. Ce sanctuaire s'élevait au fond d'un petit bois situé en dehors de la clôture, non loin d'un ruisseau limpide que traversait un pont rustique. La douceur de la saison, la fraîche verdure, l'air pur et embaumé de senteurs aromatiques, le chant harmonieux de mille oiseaux divers qui sautillaient de branche en branche ou cachaient leurs nids sous le feuillage épais, tout invitait ces nobles damoiselles à se répandre dans les prairies ou à gravir les pentes fleuries des coteaux qui s'élevaient aux environs. Parmi ces jeunes filles, les unes s'amusaient à courir au milieu des herbes odorantes où bourdonnait l'abeille; les autres poursuivaient le papillon aux ailes peintes de mille couleurs; d'autres enfin, plus alertes et plus hardies , gravissaient d'un pied léger les collines des alentours. Une bande d'élèves assises à l'ombre des mélèzes chantait, au son d'un luth, que touchait délicatement la blonde Valdomire, un cantique pieux en l'honneur de Notre-Dame. Un autre groupe, près d'une fontaine qui bouillonnait aux flancs d'un rocher, cueillait de fraîches fleurs et les tressait en guirlande destiné à l'ornement de l'image sacrée , aux pieds de laquelle toute cette jeune troupe devait se réunir et prier, car tel était le but de cette promenade.

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Yolande, chargée de sa moisson fleurie, la disposait en guirlandes tout en causant de la beauté de ces lieux enchantés , et s'avançait le long du ruisseau, avec la sœur Valburge, son habile maîtresse dans l'art d'enluminer le parchemin. Tout .en causant, elles suivaient la rive que recouvrait un gazon vert et épais, et se dirigeaient, sans s'en apercevoir, vers un endroit solitaire , où les eaux du torrent amassées formaient un bassin, autour duquel les rossignols chantaient plus joyeux, cachés qu'ils étaient sous l'ombrage des peupliers blancs, des saules et des coudriers. Elles s'arrêtèrent pour prêter l'oreille à ce doux concert et se mirer peut-être dans ces ondes limpides, quand, tout à coup, la forêt voisine retentit au loin du son de la trompe de chasse, de la voix des chiens et du hennissement des chevaux. Quelque peu troublées, elles tournèrent les yeux du côté de ce bruit, et distinguèrent au milieu des arbres les chasseurs, pressant à coups d'éperon les flancs de leurs coursiers poudreux. Tout à coup, à quelques pas derrière les deux jeunes femmes, un cerf de la plus grande taille s'élance du taillis; il court la tête haute, les ramures renversées ; éperdu de terreur, il passe près d'Yolande, la heurte, la renverse, et fuit, tandis que la pauvre enfant roule sur le bord du bassin, y tombe et disparaît. Valburge pousse un cri terrible, se précipite vers la rive et a le bonheur de saisir un pan de la robe de son élève, au moment où elle remontait à la surface de l'eau : la religieuse l'attire à elle, la dépose sur le sable et se mettait en devoir de délacer son corsage pour la faire respirer, lorsqu'un jeune homme, armé d'un épieu, arriva sur les traces du cerf, au grand galop de son cheval.

A la vue de la jeune fille 'pâle et inanimée, étendue sur l'herbe, le cavalier serra la bride de sa monture, sauta à terre, attacha son coursier aux racines d'un chêne antique, et se hâta d'accourir vers les deux jeunes femmes. Il portait, pendue à son côté, une gourde d'argent ciselé qui contenait du vieux vin de Chypre, précaution utile en chasse : en verser quelques gouttes sur les lèvres de la victime, lui en frotter les tempes et les mains fut l'affaire d'un instant; aussi la vit-il bientôt revenir à elle, ouvrir les yeux et regarder lentement autour d'elle en soupirant. Yolande, entièrement rendue à la vie, se leva, et, de concert avec sœur Valburge, remercia le chasseur du service qu'il venait da

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leur rendre; puis, appuyées l'une sur l'autre, elles s'éloignèrent doucement pour rejoindre leurs compagnes.

Le cavalier était le jeune Ottocar, fils du puissant marquis de Brunn qui, peu de jours auparavant, l'avait appelé à partager le gouvernement de ses Etats, car il se faisait déjà vieux. Dès son enfance, Ottocar avait été fiancé à Gisèle, fille du duc de Moravie, mais cela ne l'empêchait pas de vivre au gré de ses passions. 11 laissa d'abord Yolande s'éloigner avec la sœur Valburge, puis, tout à coup, se redressant d'un air décidé, il tourna son destrier vers le point du bois, par où la damoiselle avait disparu, se mit sur ses traces et arriva bientôt à la prairie, où les pensionnaires et les religieuses étaient déjà réunies autour d'Yolande, l'aidant à changer une partie de ses vêtements, tandis qu'elles étendaient l'autre aux rayons du soleil, pour les sécher.

Ottocar s'approcha de la jeune troupe, non sans quelque embarras, et demanda des nouvelles d'Yolande; celle-ci avait déjà raconté à ses compagnes ce qui venait de lui arriver et le service qu'un cavalier inconnu lui avait rendu, aussi fut-il aussitôt entouré des religieuses et des damoiselles. Yolande, dont les couleurs avaient reparu, s'avança d'un air modeste, et lui offrit une églantine, qu'elle venait de cueillir :

— Acceptez-la, Messire, lui dit-elle, acceptez-la en souvenir du beau cerf que vous avez perdu, pour me faire revenir à la vie.

Ottocar prit la fleur et l'attacha au côté gauche de son pourpoint, puis, faisant volte-face, il se dirigea vers la forêt, en éperonnant son coursier avec une ardeur fébrile et disparut sous la feuillée. Le jeune Marquis avait environ vingt ans; il était haut de corps et robuste de sa personne, mais ses mœurs étaient rudes et son caractère dur et cruel. En rejoignant sa suite, il trouva que le cerf avait succombé sous les coups redoublés des chasseurs, mais au lieu de leur faire fête comme de coutume en pareille occasion, Ottocar reçut cette nouvelle d'un air distrait et froid. En vain ses compagnons accouraient de tous côtés, portant les trophées des victoires qu'ils avaient remportées sur les ours, les sangliers , les daims , les renards , hôtes de ces bois ; en vain les équipages chargés de gibier s'acheminaient vers Brunn au son des trompes, des timbales et des clochettes; Ottocar

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regagna la maison paternelle sans prendre part au triomphe, et, se jetant à bas de son cheval, il se retira, en toute hâte, dans ses appartements.

Il s'empressa d'ôter son ceinturon, détacha la rose de haie qu'Yolande lui avait donnée, et se préparait à la mettre dans un coffret d'or qui renfermait des parfums, quand il s'aperçut que deux pétales s'étaient détachés de la fleur. Son esprit étroit et superstitieux y vit un présage fâcheux, et il se prit à tirer un mauvais augure de cette légère perte. 11 fit aussitôt appeler deux astrologues qu'il entretenait au château, leur montra la fleur précieuse, et leur ordonna de lui expliquer comment et pourquoi elle avait perdu deux de ses feuilles. Ces imposteurs étaient Catalans d'origine ; ils avaient longtemps vécu parmi les Maures de Grenade, et se disaient initiés à la science des astres par leur maître, le célèbre Avicenne. Ils s'empressèrent de monter à leur observatoire et feignirent d'y passer la nuit à lire daus les constellations; puis le lendemain, dès le point du jour, ils se rendirent auprès du jeune prince et lui dirent :

— Seigneur, les astres se sont montrés favorables; nous avons vu le signe de la Vierge porter dans son ascension les pronostics des destins fameux qui te sont réservés par le Ciel. Cette rose aux cinq feuilles représente la couronne royale que décorent cinq joyaux précieux : une jeune fille de maison princière t*est désignée pour épouse, elle t'apportera en dot cinq villes entourées de murailles, cinq forteresses.... c'est-à-dire autant qu'il y avait de pétales à cette fleur.

A cette réponse insensée, Ottocar sentit son âme nager dans la joie, et se mit à rapprocher en idée cet oracle mensonger de la jeune fille du torrent, qu'il s'était si promptement décidé à préférer à Gisèle. Il se demandait sans cesse qui elle pouvait être, et d'où elle venait : sa grâce, sa dignité lui donnaient tout l'air d'une reine. Les ravages que les Danois exerçaient à cette époque sur les côtes de l'Angleterre lui faisaient parfois supposer que le père de cette jeune fille était peut-être quelque roi de Northumberland, de la Mcrcie, ou des Westangles, qui, après une défaite, était passé en Allemagne pour y lever des troupes, retourner en Angleterre et conquérir ses Etats. Dans l'espoir de découvrir la condition dj la damoiselle, Ottocar finit par se déci-

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der à interroger î'abbesse du monastère, femme dont la renommée était répandue au loin et qu'il savait être de bon conseil.

Il annonça une grande chasse pour le lendemain, et y invita tous les seigneurs de ses domaines; il leur expédia des messages pour les engager à amener avec eux leurs meutes d'élite, chiens courants et lévriers. En effet, dès l'aube du jour suivant, la troupe des jeunes cavaliers des environs tous bien armés d'épieux, de piques, de javelines, de viretons, se réunissait au pied du pont de Brunn, sonnant du cor à pleine poitrine et faisant piaffer et caracoler leurs coursiers. Ottocar se rendit aussitôt aux écuries où se tenait son cheval bai brun ; il allait se mettre en selle, lorsqu'il découvrit les deux feuilles de la rose d'Yolande accrochées aux broderies d'argent des arçons, lesquelles, étant fort relevées, les avaient retenues quand il avait quitté l'étrier, la veille au soir. 11 recueillit avec soin les pétales de la fleur, les mit anxieusement dans son escarcelle, sauta à cheval, et, ayant fait baisser le pont, rejoignit ses hôtes.

Quand ils eurent atteint la forêt qui se trouve au confluent de la Swarte et de la Zwitte, ils se dirigèrent vers les collines et les plaines d'Austerlitz; là, le grand veneur assigna à chacun des chasseurs et aux piqueurs qui l'accompagnaient le poste qui leur était destiné, tandis que les chiens, débarrassés de leurs laisses, battaient les taillis pour faire débucher le gibier qui s'y tenait caché. Déjà la forêt tout entière résonnait des hurlements, des des aboiements des chiens, du galop des chevaux, des sons aigus du cor; de toutes parts fuyaient épouvantés les cerfs, les daims et les chevreuils, se frayant un passage au milien des clairières, des taillis et des futaies de chênes et de sapins. A ce moment, Ottocar, profitant de l'empressement de tous à poursuivre le gibier fugitif, tira à droite, traversa un vallon solitaire, et, pressant de l'éperon son coursier haletant, arriva sur les bords du torrent auprès duquel il avait rencontré Yolande évanouie. Puis il tourna bride avec précipitation et s'éloigna au galop.

Il atteignit enfin les portes du monastère; il attacha sa monture au pied d'un vieux tilleul qui ombrageait l'entrée, et pénétra dans la première cour où se trouvaient les appartements de I'abbesse. La tourière avait maintes fois vu Ottocar à l'église lorsqu'il y accompagnait le marquis son père, à certaines grandes solen-

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nités de l'année; elle le reconnut aussitôt et s'empressa de l'annoncer. Au premier moment, la supérieure fut assez surprise de cette visite imprévue, mais en femme adroite et prudente, elle se remit et descendit au parloir où elle trouva le jeune prince auquel elle fit l'accueil le plus bienveillant, en lui demandant ce qui pouvait l'amener à honorer de sa présence l'humble communauté qu'elle dirigeait. Ottocar répondit que son ardeur pour la chasse l'avait entraîné sur les traces d'un daim effrayé, qu'il l'avait perdu de vue dans la forêt prochaine et qu'en le cherchant dans les taillis et les clairières, il s'était trouvé tout à coup au milieu des prairies qui environnaient le Monastère ; qu'à cette vue, il s'était proposé de venir saluer la révérende Mère, pour laquelle il avait toujours professé la plus haute estime.

Théotberge le remercia de son attention, et se mit à l'entretenir de choses indifférentes pendant qu'il goûtait à une délicate collation de fruits et de vins d'Italie qu'elle lui avait fait servir; mais Ottocar, feignant de céder à une pensée subite, l'interrompit pour lui parler d'Yolande et lui demander si elle était bien remise de la chute qu'elle avait faite dans le torrent et de l'évanouissement qui en avait été la suite.

— Grâce au Ciel, elle est très-bien, répondit l'abbesse, et elîo ne semble même plus s'en souvenir, comme une noble et courageuse fille qu'elle est.

— Est-elle notre concitoyenne, ou bien une étrangère? demanda le jeune homme; on la dit étrangère, contiuua-t-il. De qui est-elle fille?

— D'un simple bourgeois déjà d'un certain âge, répondit l'abbesse.

Ottocar devint rêvenr, il jeta les yeux d'un air vague sur les objets qui l'environnaient, puis rompant brusquement le silence :

— Madame, dit-il, vous dissimulez; cette jeune fille révèle une royale origine; son visage, sa démarche sont les indices de la royauté; elle ne peut être de naissance commune. Où demeura son père?

A ce changement de physionomie chez le jeune prince, l'abbesse devina qu'une noire tempête agitait son âme : elle sentit grandir les soupçons qu'elle avait conçus sur le véritable titre de Pandolfe. Les dernières paroles d'Ottocar achevèrent de l'ôclai-

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rer; elle crut fermement qu'il avait des renseignements certains sur la vraie condition de l'exilé, c'est pourquoi elle ajouta aveu francîiise :

— Je crois que vous ne vous trompez pas, Messire.

— Tant mieux, dit-il vivement... car, de toute façon, je veux demander sa main. Interrogez Yolande, et, sous peu de jours, vous me rendrez sa réponse.

— Mais, seigneur, n'êtes-vous pas fiancé à la princesse Gisèle de Moravie? demanda Théotberge. Le Duc vous tient déjà pour son fils, et tous vos vassaux se préparent à vous féliciter de cette alliance.

Le jeune homme rougit, puis regardant l'abbesse d'un air courroucé :

— Où demeure le père d'Yolande? dit-il. ABrunn...à01m(itz?

— Il demeure à Znaïm, répliqua la religieuse.

— Dieu vous garde, ma mère, reprit-il alors, dans trois jours vous me verrez ici pour avoir ma réponse.

Elle l'avait donc enfin, la pauvre femme, ce terrible secret! Et dans la connaissance qu'elle possédait du caractère rude, hautain et inflexible du jeune seigneur, elle se prit à frémir en voyant les malheurs qui allaient fondre sur elle, sur Yolande et peut-être sur le monastère même. Néanmoins, elle se dit que Dieu, gardien de l'innocence et défenseur de la justice, étendrait son bras puissant pour le salut de la jeune fille et des épouses de son divin Fils. Cependant elle crut prudent d'écrire à Pandolfe ce qui venait d'avoir lieu, et, pendant la nuit, elle expédia sa lettre à Znaïm par un messager à cheval, lequel rapporta la réponse; elle s'exprimait ainsi :

« La bassesse de sa condition, sa pauvreté, son titre d'étranger, ne lui permettaient pas de souffrir que sa fille aspirât à une alliance aussi brillante; n'étant pas faite pour tant d'honneur, il serait indigne du marquis de l'élever jusqu'à lui; il valait mieux la laisser suivre sa vocation pour le couvent, et si Dieu, après tout, ne voulait pas appeler Yolande à la vie religieuse, il se trouverait bien toujours quelque homme de naissance obscure qui l'accepterait pour épouse. »

L'abbesse prévit la tempête que cette réponse allait soulever dans le cœur du Moravo; elle fit mille plans pour protéger son

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