‹ Mathilde de Canosse et Yolande de GroningueChapitre 4 sur 15 · K6 OTTOCAR DE BRU XX · texte numérisé non relu

K6 OTTOCAR DE BRU XX

élève et le monastère contre les violences du jeune tyran. Aucun ne lui parut plus sûr que celui-ci : engager Pandolfe à venir secrètement reprendre sa fille et la conduire au château de Znaïm, où elle serait à l'abri de tout, cette citadelle se trouvant hors des Etats de Brunn. De son côté, Ottocar, avec son astuce ordinaire, se disait déjà, que dans le cas où son offre serait repoussée, le père ne laisserait pas sa fille au couvent, et qu'il viendrait la chercher le plus tôt possible. Aussi se promettait-il déjà de se placer sur la route avec ses gens, et de forcer le père à lui donner sa fille, ne fût-ce que pour se dérober au trépas. Toutefois, la première chose à faire était de s'informer des dispositions d'Yolande à son égard. Pour s'en assurer, il commanda qu'on lui amenât une de ces marchandes qui courent les foires et les fêtes de village, en vendant des épingles, des aiguilles, des petits miroirs, des rubans et autres bimbeloteries de cette sorte. Il lui confia une somme d'une certaine importance, lui ordonna de se rendre promptement à Vienne, et de s'y fournir de tous les objets de fantaisie, d'élégance et de goût qu'elle pourrait trouver dans la capitale du Duché d'Autriche.

Il ne pouvait mieux s'adresser. Cette femme était une bohémienne Morlaque, d'environ trente ans , vive et alerte. Deux longues tresses d'un noir d'ébène flottaient sur ses épaules ; son visage bruni était ovale, son front haut, ses yeux noirs brillaient d'un éclat étrange, et lorsqu'ils se fixaient perçants sur quelqu'un, ils l'embarrassaient et le stupéfiaient comme le regard du basilic. Elle était surtout voleuse de profession, et si adroite à ce métier, qu'elle vous eût dépouillé un homme avant qu'il s'en fût aperçu. A ce talent, elle joignit l'hypocrisie, l'art de feindre la vertu et la piété; sa fausse modestie, son apparente humilité, son maintien réservé, lui donnaient l'air d'une sainte, mais elle était maligne et corrompue. Auprès des paysannes, elle passait pour diseuse de bonne aventure, et les dupait adroitement; tout en feignant de lire dans la main des pauvrettes, d'examiner les plis, les sinuosités, les jointures de leurs doigts, elle les débarrassait subitement de leurs anneaux, de leurs bagues, de leurs boucles d'oreilles, puis les bonnes âmes s'en allaient cherchant par les champs ou dans leurs maisons, croyant les y avoir perdus, tandis que ces bijoux passaieut de la poche de la bohémienne en échange

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de beaux deniers comptants dans les mains des Juifs. Elle réussissait surtout à faire disparaître les enfants au berceau, en profitant de l'éloignement momentané de la mère ou de la nourrice, et, comme un vautour ravissant une tourterelle, elle disparaissait avec sa proie, et allait vendre en Transylvanie les malheureux qu'elle avait enlevés en Hongrie ; puis elle se défaisait en Lusace, en Westphalie, ou en Franconie, de ceux qu'elle avait ravis en Moravie ou en Bohème. Que de mères plongées dans les larmes par la cruelle ! Vingt fois les paysans s'étaient mis à sa poursuite, vingt fois elle leur avait glissé des mains comme la couleuvre dans les broussailles. ?

Swatiza (c'était le nom de la bohémienne) se rendit à Vienne, où, de l'argent d'Ottocar, elle se fournit d'aumônières de velours pers et gaufré, ornées de soie et d'or, à broderies appliquées, à fermoirs d'argent, à clous d'acier : elle acheta de plus des flacons à essence, des cassolettes dorées et émaillées, des ceintures à franges d'argent couvertes de filigranes avec leurs boucles assorties, gravées, ciselées, damasquinées ; des bagues en nattes, en serpents, en chaînons ; des anneaux à chatons d'émeraudes, d'onyx, de rubis, de grenat; des pendants d'oreilles de toutes les formes, en poires, en amandes, en rosaces, en clochettes ; dés en argent, étuis, pelotes, châtelaines et miroirs de Murano, colliers de corail lisse, à facettes, poli ou dépoli, fils de grains rouges, tablettes, boules de senteurs. Enfin la rusée avait fait ample provision de toutes ces bagatelles qui charment les jeunes filles. De retour à Brunn, elle se rendit auprès d'Ottocar qui, sous le sceau du secret, lui ouvrit son cœur et lui dit ensuite :

— Ma bonne Swatiza, tu me rendras le service que je vais te demander... tu n'auras pas affaire à un ingrat, sois-en sûre.

— Mcssire, lui répondit la bohémienne, vous savez bien que je suis heureuse de faire plaisir aux gens, lorsque je le puis; allez, si je suis pauvre, c'est que je me ruine à venir en aide à mon prochain, de mes peines et de ma bourse.

— En vérité, ma mie'?... Eh bien ! connais-tu, au couvent de la révérende dame Théotberge, une jeune fille nommée Yolande de Znaïin?

— Si je la connais, dites-vous, monseigneur? Oh! que oui, auc je la connais. C'est bien la plus aimable d'entre toutes les

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pensionnaires. Et puis, si bonne, Dieu lui soit en aide, la chère enfant!... Quand je reviens des foires d'Olmutz, de Brunn, de Hradisch et de Prostnitz je donne toujours un coup de pied jusqu'au monastère avec mes marchandises, et l'on ne me laisse pas à la porte au moins, savez-vous bien !... Il y a là sœur Cunégonde, et sœur Eriberfe, et sœur Galswinthe qui ne me veulent pas de mal : aussi, dès qu'elles me sentent venir : « Holà, Swatiza, s'écrient-elles, qu'as-tu là de beau? As-tu des Agnus- Dei? As-tu des reliquaires en forme de cœur? Montre-nous tout cela. » Et làrdessus, je leur en montre.... Faut voir! Dès que j'ai ouvert ma boîte, je me mets à genoux, et je m'enveloppe la main d'un chiffon de toile, en disant : « Ce n'est pas à moi, pécheresse, de toucher des choses aussi saintes.... Voilà des Agnus-Dei indulgenciés avec remise et pardon de péché et de peine par saint Grégoire-le-Grand, quand la colombe descendait du ciel et venait lui parler à l'oreille. Voici des reliquaires qui contiennent des parcelles de l'arche de Noé, des miettes de pain de Melchisédech, des cheveux de Mathusalem, des charbons du tourbillon de feu qui enleva le prophète Elie, des brins du manteau du prophète Habacuc. » Et les bonnes sœurs de baiser tout cela très-dévotement. Puis, comme je ne fais pas commerce des choses saintes, elles me donnent, en échange, de belles aumônes que j'empoche parfaitement. Oh ! les bonnes âmes!...

— C'est bien, c'est bien Et Yolande, la vois-tu parfois?

— Oh ! oui, messire, parce que sœur Cunégonde me mène souvent dans le verger où les jeunes filles prennent leur récréation après le déjeûner. C'est là que je vois Yolande, une petite qui a de l'argent, je vous en réponds, et bon goût par-dessus le marché. Je n'ai pas plus tôt étalé mes marchandises que la rusée s'est déjà emparée de ce qu'il y a de mieux, et elle le garde, quel que soit le prix que j'en demande. La dernière fois que j'y allai, je lui vendis une aumonière de velours cramoisi double, toute couverte de dorures et de paillettes, qu'elle me paya un bel écu d'or au soleil.

— S'il en est ainsi, reprit le jeune tyran de Brunn, tu vas te rendre au monastère et tu tâcheras d'entretenir Yolande, sans témoins; tu la laisseras choisir tout ce qu'elle voudra et tu lui diras : que le seigneur Ottoear, marquis de Brunn, la prie do

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l'accepter en échange de la rose; tu lui diras du bien de moi, tu l'instruiras du désir que j'ai de l'épouser.- Si elle te répond qu'elle est de trop basse extraction pour aspirer au rang de marquise, demande à voir sa main et soutiens-lui, au contraire, qu'elle est de sang royal. Ne sais-tu pas reconnaître à certains signes le lignage d'un individu?

— Ohl je crois bien que je me connais en pareille matière, dit l'intrigante qui profita de l'occasion pour faire une dupe; donnez-moi votre main. Voyez-vous ces trois plis sous la troisième phalange du petit doigt? Ils m'indiquent que votre mère descend en droite ligne d'Othon-le-Grand et que, par conséquent, le sang impérial coule dans vos veines.

— Par ma barbe 1 tu dis vrai. Et comment le sais-tu? quelles marques en as-tu?

— Les marques que mon art mystérieux et redoutable me fait connaître. Je vous dirai plus encore... c'est que ce demicercle blanchâtre qui règne à la racine de l'ongle de votre pouce me révèle clairement que quelques gouttes du sang de Charlemagne bouillonnent dans votre cœur.

A cette jonglerie de la bohémienne, Ottocar se livra à l'espoir; il ne douta plus de connaître le mystère de la naissance d'Yolande et il s'en tint même pour aussi certain que s'il avait eu sous les yeux l'arbre généalogique de sa famille, signé du notaire de la couronne et scellé de la bulle d'or. La passion est aveugle et conduit l'homme à s'aveugler. Ottocar, ce seigneur orgueilleux et hautain, remet ses intérêts, dans une circonstance aussi délicate, aux mains d'une misérable qui se joue de lui et lui tait croire les impostures les plus grossières. Il ne voit pas qu'il joue un rôle perfide et déloyal, un rôle qui lui attirera la colère de son père, le mécontentement de ses vassaux, la vengeance du duc de Moravie, son beau-père, auquel il fait une sanglante injure en refusant la main de sa fille à laquelle il s'est laissé engager. Aucune de ces considérations ne l'arrête, et se tournant vers la bohémienne :

— Va, lui dit-il, va, et rapporte-moi une réponse favorable; tu t'en trouveras bien. Mais, si la vie t'est chère, veille bien sur ta langue, qu'il ne t'échappe rien de tout ceci, autrement je te tue de ma propre main, je le jure sur la lame de mon épée.

Au reçu de la lettre de l'abbesse, Pandolfe comprit aussitôt qu'il fallait fuir à tout prix les poursuites d'Ottocar, qu'il connaissait pour un jeune homme hardi , emporté , résolu et s'irritent contre les obstacles à raison des difficultés qu'ils lui présentaient. Yolande était placée dans une localité qui dépendait de sa juridiction : les religieuses ne pouvaient opposer à la violence que leurs larmes, leurs prières et leurs gémissements; la garde du marquis était un assemblage de gens grossiers et cruels, restes de ces barbares que l'empereur Henri Inr avait défaits en cent rencontres et qui cent fois s'étaient réunis de nouveau en hordes mercenaires, fléaux de la haute Germanie, et se vendaient au plus offrant. Ces misérables joignaient à la brutalité de l'ours l'astuce du renard et la rapacité du loup : ils ne respectaient ni la sainteté d'un lieu, ni la faiblesse d'une jeune fille, ni les cheveux blancs d'un vieillard. Ils étaient chrétiens, uniquement parce qu'ils étaient baptisés, du reste, avides par nature, voleurs par penchant, errants et nomades par goût.

Pandolfe se disait que si Ottocar voulait s'emparer de la personne d'Yolande, rien ne lui serait plus aisé :* une troupe de ces mécréants en viendrait à bout aussi facilement que le vautour se saisit de l'agneau à la mamelle de sa mère. Que fallait-il faire? A qui demander aide et protection? Au père même du marquis? C'était risquer beaucoup, et si l'aller était périlleux, le retour l'était davantage, à et use des embûches que les satellites d'Ottocar pouvaient lui tendre et dans lesquelles il devait nécessairement succomber. Recourir au duc de Moravie, au père de Gisèle, de Gisèle lâchement abandonnée? N'était-ce pas jeter la discorde entre les deux Etats, allumer la guerre peut-être, et par là mettre en danger la vie de la pauvre Yolande, car on n'hésiterait sans doute pas à la sacrifier, pour apaiser le différend? Ce qui pressait le plus et semblait le plus sage, était donc de dérober la victime à la griffe du lion et de la cacher dans un lieu où l'insensé jeune homme ne pût la découvrir.

Un soir, au coucher du soleil, un cavalier traversait l'Igla sur un pont de bois. Les traits de ce cavalier disparaissaient sous le double abri d'an casque et d'un capuchon. Son haubert et son gorgerin étaient d'acier bruni ; sa cotte d'armes, d'un vert foncé, était retenue par un large baudrier qui soutenait un cimeterre à la mauresque, tandis que la ceinture supportait un estoc triangulaire. Les cuissards étaient d'écaillés, les jambières à genouillères mobiles en acier poli, tandis que les pieds se perdaient dans des poulaines de fer. Une lance acérée brillait à sa main que défendaient des gantelets de fer articulés. Cet homme, ainsi armé, n'eut pas plus tôt traversé la rivière, qu'il se mit à presser son cheval avec inquiétude, évitant toutefois de tenir le milieu de la route, comme s'il eût craint quelque surprise. Il était presque nuit, quand il entra dans un sentier, qui se perdait dans la forêt : aussi son inquiétude sembla-t-elle redoubler ; il éperonna plus vivement son cheval^ et, non content de jeter de droite et de gauche des regards perçants, il se retournait souvent encore, pour voir s'il n'était pas poursuivi.

Une épaisse obscurité ne tarda pas à remplir ces bois, qui n'étaient jamais très-éclairés, même en plein jour; le cavalier ralentit le pas, et ne s'avança plus qu'avec précaution, en sondant le passage avec sa lance étendue en avant, pour écarter les obstacles. La lune, sur son déclin, ne faisait que se lever; cependant sa faible lumière se frayait çà et là un chemin au travers du feuillage et éclairait, par moments, les sinuosités du sentier. Enfin, il arriva subitement à une clairière où la lune, tombant d'aplomb, éclairait une partie du bois d'une vive lumière, tandis qu'elle laissait l'autre dans les plus épaisses ténèbres.

Le cavalier s'arrêta un instant, leva sa visière et reprit haleine. La place où il se trouvait était de forme ovale et tapissée d'une herbe fine et serrée : cet endroit était entouré de tous côtés par de hauts sapins, dont les longues branches touffues se touchaient et s'entrelaçaient en formant une muraille de laquelle pendaient les cônes et les touffes vertes et hérissées, qui sont les fruits et les feuilles de ces arbres. Au milieu, s'élevaient vers le ciel trois hêtres antiques, dont l'immense feuillage s'étendait aux alentours. L'ombre qu'ils projetaient du côté opposé à la lune ressemblait au corps d'un affreux géant étendu sur l'herbe. Ce lieu

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sauvage et mélancolique, le silence de la nuit, l'obscurité des bois, le cri lugubre des hiboux et des orfraies, le grondement sourd d'une cascade lointaine, tout s'unissait pour remplir l'âme du voyageur d'un trouble qui ressemblait à la terreur.

Il allait abaisser sa visière et se remettre en chemin, déjà il rassemblait les rênes de sa monture, quand une voix profonde, s'élevant du sein de la forêt, lui cria :

— Arrête, Pandolfc, arrête; tourne bride et reprends le sentier que tu as suivi! Si tu avances, tu es mort! Ottocar, prévoyant que tu te rendrais sans doute au monastère pour y reprendre ta fiile, te tend, depuis plusieurs nuits, des pièges à la sortie du bois. Ses satellites armés te guettent et tu ne peux leur échapper, car ils sont nombreux et féroces. Garde-toi de repasser le pont de l'igla, mais remonte le fleuve ; tu trouveras un gué, attendu que les eaux sont basses. Dès que tu seras arrivé à Znaïm, rends-toi chez le seigneur abbé Daufer, il te dira ce que tu as à faire. Laisse ton Yolande à la garde de Dieu, de l'abbesse et de celui qui te parle en ce moment. Et maintenant, pars, je ne te retiens plus.

Ce cavalier n'était, comme vous le supposez déjà, rien d'autre que le comte Pandolfe de Groningue, qui se dirigeait en secret vers le monastère, où sa fille était renfermée, et voulait, s'il était possible, l'en retirer, avant qu'Ottocar ne tentât quelque violence pour s'emparer d'elle. Peindre l'étonnement du comte aux ordres impérieux, qui lui dictait la voix rude, mais loyale, dont la forêt venait de retentir, n'est pas chose facile. D'abord il s'arrêta tout court, puis il serra sa lance et la mit en arrêt; son oreille et sa personne entière devinrent plus attentives, il chercha à découvrir au milieu de l'obscurité, s'il n'apercevrait pas l'individu qui lui parlait aussi impérieusement, et à mesure que la voix s'élevait, il sentait son cœur battre avec plus de violence. Le groupe des trois hêtres attira surtout ses regards, car les paroles semblaient veuir de là : un moment il crut voir un corps blanchâtre se mouvoir à l'entour, grandir peu à peu, diminuer tout à coup et disparaître dans la forêt; mais il ne tarda pas à reconnaître que ce n'était là qu'un effet des rayons de la lune se jouant au travers des branches, agitées par la brise nocturne. Cependant, le comte s'était remis de sa surprise, et élevant la voix à son tour :

— Holà! s'écria-t-il, qui es-tu donc, toi qui me parle avec tant de bienveillance?

Tout resta muet. Il dirigea son cheval vers le bouquet de hêtres, sonda leur feuillage de la pointe de sa lance, personne ne s'y trouvait caché. Il fît le tour de la clairière, les sapins dont elle était entourée ne trahirent la présence d'aucun individu, ni souffle, ni bruit de pas. Il réfléchit alors un instant, puis se raffermissant sur ses étriers, il reprit la route de la rivière, en pensant à cette aventure et se demandant d'où lui pouvait venir un pareil avis. Il se disait que, connaissant les projets du marquis, la révérende mère abbesse avait peut-être ordonné à quelque serviteur du monastère de venir à sa rencontre, pour lui révéler les pièges qui l'attendaient. Cependant cette voix, partie d'une bouche invisible, lui semblait plutôt celle de quelque âme en peine, errante par la forêt, et suscitée pour son salut par la Providence divine : son bon ange qu'il avait si pieusement invoqué en entrant dans la forêt, n'avait-il pas voulu par ce moyen le faire échapper à la mort? Dans ces pensées, il cheminait toujours, et sortit bientôt de ces bois sombres, n'avançant qu'avec précaution et comme quelqu'un qui redoute une attaque subite.

Il était enfin arrivé sur les rives de l'Igla et les suivait depuis l'espace d'une portée de trait environ, lorsqu'il vit sortir de derrière un bouquet de saules deux hommes armés de lances, qui se jetèrent sur lui, en s'écriant :

— Rends-toi, chien, ou tu es mort!

Pandolfe s'attendait à une surprise, il était sur ses gardes : au premier de ses agresseurs, il porta un coup de sa lance si vigoureusement, qu'il l'atteignit dans le flanc gnuche et l'étendit mort sur la rive ; puis dirigeant son cheval sur le second et saisissant son cimeterre, il allait le lui décharger sur la tête, quand le bandit fît un bond de côté et chercha à lui enfoncer son arme au défaut de la cuirasse. Mais Pandolfe détourna le fer par un écart, auquel il força son destrier. Ce fut le noble animal qui pâtit, le fer lui effleura la croupe, mais l'assassin était hors de garde, et comme il se hâtait de donner un second coup, le comte lui porta un coup de pointe entre le col et l'épaule : il le vit chanceler. D'un coup d'éperon, il fit entrer sa monture dans le fleuve, le passa à gué, et atteignit l'autre rive sans difficulté.

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Sorti de ce danger, Pandolfe marcha toute la nuit et se trouva vers le lever de l'aurore à peu de distance du monastère, que présidait le vénérable abbé Daufer. Dans ces temps malheureux, les abbayes étaient les asiles les plus sûrs pour les misérables, pour ceux qui voulaient échapper aux poursuites des tyrans, pour ceux qui étaient fatigués d'une vie aventureuse, désabusés des vanités du monde, et des illusions de la fortune. Là on trouvait le repos, la paix, la justice, un refuge assuré, des conseils salutaires, aide et protection, liberté et sécurité. Dans ces asiles si saints et si respectés, le malheureux trouvait des consolations, le pauvre du pain, l'agriculteur un abri, des instruments, des semences. A l'intérieur, le chœur résonnait, nuit et jour, des louanges de Dieu; les cellules s'emplissaient de manuscrits, trésors de la science ; les ateliers voyaient naître les métiers et les arts nécessaires aux besoins et aux charmes de la vie. C'est aux moines seuls que nous devons les principes les plus sûrs et les plus élégants des arts manuels, tels que l'orfèvrerie, la mosaïque, l'incrustation , la ciselure ; leurs jardins abondaient en herbes médicinales , et leurs officines fournissaient aux malades les thériaques, les baumes, les potions et les remèdes les plus salutaires. Quelques-uns d'entre les religieux pratiquaient la chirurgie, et connaissaient la médecine, et s'il n'y avait eu des couvents à cette époque, l'homme serait mort sans le secours de l'homme, sans les consolations de la religion. C'est aux moines du moyen âge que nous devons même l'amélioration des races chevaline et bovine, l'art de cultiver les troupeaux, les abeilles, le travail des laines et celui de la cire.

Enfin, les monastères étaient des oasis fleuries, qui s'élevaient çà et là, pour égayer les steppes arides et les déserts brûlés de la barbarie occidentale. Si un couvent s'élevait aux bords d'un fleuve, on voyait bientôt surgir à côté un pont pour la commodité des voyageurs, et un moulin à blé ; une route conduisait le peuple vers l'église. Etait-ce auprès d'un lac? Une barque était soudain établie, pour passer les gens et les animaux d'une rive à l'autre; d'autres esquifs portaient des pécheurs, qui, en rassemblant leurs chaumières, éparses çà et là, formaient peu à peu des villages et des bourgs. Si le couvent était entouré de marais, de fondrières, de landes marécageuses, les religieux

creusaient des canaux spacieux pour l'écoulement des eaux stagnantes ; ils comblaient les ravins, aplanissaient les collines, donnaient une pente aux prairies, et, par ces longs et pénibles travaux, ils assainissaient d'immenses étendues de terres noyées ou arides ; ils défonçaient le sol et offraient une terre vierge et fertile à la culture des céréales, dont la rareté était souvent si désastreuse, à cette époque, pour les villes et les cités. Ils chassaient ainsi le mauvais air, peuplaient les solitudes et ouvraient le chemin aux relations entre les peuples. Le siècle qui regarde aujourd'hui les moines comme des gens inutiles et comme les plantes parasites de la société, oublie que c'est à eux qu'il doit cette civilisation dont il est si fier. Et nous-mêmes, nous, Italiens qui nommons notre pays le jardin de l'Europe, nous qui admirons, à juste titre, les plaines fertiles de la Lombardie, de la Vénétie, les coteaux de l'Emilie, et des provinces méridionales jusqu'à La Pouille, nous ignorons qu'à l'époque dont nous parlons, les pays aujourd'hui les plus fertiles et les plus riches n'étaient que des marécages et des forêts desséchées ou déboisées pir les religieux. Mais l'humanité est oublieuse, ingrate et làche/ elle insulte au lion devenu vieux : un temps viendra pourtant, où Dieu, juste rémunérateur, rendra à chacun selon ses mérites1. La voix mystérieuse avait commandé à Pandolfe de se rendre auprès du saint et puissant abbé Daufer : il obéissait, et tout en se demandant de quelle façon l'abbé avait pu connaître son projet d'aller reprendre sa fille, il était arrivé sous les hautes murailles qui entouraient le monastère. Dans ces temps de guerre continuelles, les lieux consacrés à la religion, en Germanie, étaient eux»

(1) Ceux qui voudront s'assurer de la vérité de ces assertions n'ont qu'à lire les Dissertations de Muratori, et surtout l'Histoire des monastères da Nonantola, de Bresello, de Saint-Pierre de Modène, de Saint-Benoît da Ferrare, de Polirone de Mantoue, de Saint-Zénon de Vérone, de Praglia et de Sainte-Justine de Padoue, de Saint-Sixte à Plaisance, de Saint-Jean de Parme. Ils verront dans quelle situation étaient la Lombardie et la Vénétie aux IXe, Xe et XIe siècles et compareront les marécages, les landes, les forêts d'alors avec les campagnes d'aujourd'hui cultivées par les moines, campagnes qui leur furent enlevées en 1810 pour les vendre aux juifs, aux usuriers et aux étrangers, et cela au grand dommage des pauvres du pays, qui tous les jours, et par milliers, trouvaient du pain aux portes des couvents.

mêmes, défendus de murs épais, fortifiés de tours, de créneaux, de boulevards, de mâchicoulis et de tourelles, pour protéger les hommes et les propriétés des incursions toujours renaissantes des Hongrois, des Russes, des Prussiens et des autres peuples barbares venus du fond de la Sarmatie. Nous voyons encore des restes de ces formidables défenses dans quelques endroits de l'Italie, par exemple, à Nonantola, au Mont-Cassin, à Saint-Zénon de Vérone, au Vatican et à Sainte-Sabine sur le Mont-Aventin, à Rome.

Pandolfe trouva le pont-levis encore dressé, parce qu'on ne l'abaissait qu'une fois le jour venu : il fut donc obligé d'attendre ; c'est pourquoi, mettant pied à terre, il se retira à quelques pas des fortifications, derrière un bouquet de chênes verts, jusqu'à l'ouverture des portes et l'abattage du pont. A peine s'était-il assis qu'il entendit un bruit de pas de chevaux, le long des fossés, et, après avoir écarté le feuillage, il découvrit une petite troupe de soldats du couvent qu'il prit pour une patrouille de retour de sa ronde nocturne, autour des murs, pour la sécurité du dedans et du dehors. Dès que cette troupe fut arrivée à la tête du pont, elle s'arrêta : les soldats levèrent leurs visières, essuyèrent la poussière dont ils étaient couverts, se mirent à donner du cor, et firent signe à l'homme de garde qui était apparu sur le haut de sa tourelle dès le premier signal. Cependant, un des soudarts, individu de taille gigantesque, et aux moustaches hérissées, se tournant vers un de ses camarades, lui dit :

— Holà, Porc-Epic, ton épaulière est tout en sang : il paraît que le brigand de cette nuit frappait ferme?

— Et toi, regarde ton casque : ou dirait que celui qui te donna sur la tête un coup d'estoc à deux mains, a voulu te la fendre jusqu'à la barbe.

— Oui dà!... Eh bien, je lui ai donné entre le bras et le poignet un coup de manchette si bien appliqué, que le drôle ne pourra plus faire de mal à personne ; la main lui pendait, retenue cm'elle était seulement par un lambeau de chair. Ah! mais c'est qu'on ne plaisante pas avec Sans-Quartier : gare à qui le touche. Qui s'y frotte, s'y pique.

— Mais, dites-moi un peu, s'écria Bras-de-Fer, à qui, diantre, le marquis Ottocar en avait-il, cette nuit, avec ses embuscades

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de coquins? Les pendards ! ils en voulaient, sans doute, à quelque pauvre diable de voyageur.... Mais mal leur en a pris, et ils en ont eu tout leur soûl, je vous en donne ma parole. Des quatre premiers que nous avons découverts auprès des piliers de Saint- Bonifacc, pas un ne rentrera à Brunn pour donner des nouvelles au marquis, je vous le garantis.

— Et les cinq barbus qui faisaient le guet au carrefour de la forêt, reprit le Terrible, ils y ont perdu leur temps et leur peine : à l'un, j'ai fendu le crâne avec ma masse d'armes, si bien que sa cervelle en a jailli de tous côtés; à l'autre, j'ai abattu la joue et une partie de la mâchoire, de façon à lui faire cracher toutes les dents, et elles étaient grosses comme celles d'un vieux sanglier.

— Et moi donc, dit l'Ourson, n'ai-je pas fait gentiment avec ma javeline un grand trou à l'âme de celui qui menaçait de frapper Sans-Quartier de sa hache? et Porc-Epic n'a-t-il pas bravement donné de son couteau dans le ventre à celui qui levait son fléau de fer contre le Rouge?

— A propos, s'écria le Rouge, avez-vous remarqué ces deux drôles étendus sur les bords de l'Igla? L'un avait déjà fait son paquet pour l'autre monde, et son compagnon poussait des gémissements sans fin pour une pauvre petite égratignure qu'il avait entre le cou et l'épaule : ne criait-il pas merci, en me tendant les mains, le lâche ! mais je lui donnai de ma hallebarde dans l'estomac et l'envoj'ai rejoindre son camarade. Ces braves se seront, sans doute, attaqués' à quelque chevalier errant, et voulaient, par passe-temps, lui tordre le cou ; mais pour cette fois, au lieu de prendre, ils ont été pris. Ils l'attendaient peutêtre à la tête du pont, tandis qu'il suivait la route du bois, et ils ne l'auront rejoint que sur le bord de l'eau. Je ne crois pas, du reste, que ce soit un des nôtres, parce que le Camerlingue n'a envoyé personne autre que nous pour battre la campagne pendant la nuit dernière.

En prêtant l'oreille à ces affreux propos, Pandolfe remerciait Dieu tout bas d'avoir échappé à tant de périls. D'ailleurs, il se perdait, de plus en plus, dans ses conjectures sur cette voix mystérieuse de la forêt, sur la connaissance parfaite que le seigneur Abbé semblait avoir eue des indignes projets d'Ottocar,

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de sa propre visite à l'abbesse Théotberge ; et plus il réfléchissait,, plus il se croyait le jouet d'un songe.

Cependant, tout en attendant que le guetteur fat descendu pour baisser le pont, les soldats continuaient à polir leur harnais et à faire la conversation :

— Corbœuf ! disait l'un, cette petite brise du malin nie donne un appétit à manger le père Cellérier en vinaigrette.

— Hé! reprenait un autre, ce ne serait déjà pas si mauvais... il est gras, le père Cellérier. Quant à moi, je me pousse dans les bonnes grâces du frère Colomban. 11 tient les clefs de la dépense, et l'on gagne avec lui quelques tranches de lard, quelques morceaux de viande fumée... l'eau m'en vient à la bouche, rien que d'y penser. Vous allez voir les côtelettes et les gigots de mouton rôtis qu'on va nous mettre sur nos tailloirs.

— Et tu vas t'en donner à cœur joie, n'est-ce pas? Mais que serait-ce que tout cela, si le frère Candide le sommelier ne l'arrosait de quelques cruches de bierre?

— Et de la double encore ! Avec deux hanaps de cette hierrelà dans l'estomac, je sauterais comme un léopard sur une douzaine de piquiers bohèmes. Si le Camerlingue veut me porter de faction, chaque nuit, je le veux bien, à condition qu'il me mettra d'abord dans les mains du frère Candide; je deviendrais un paladin, et, pour peu qu'il ajoutât un verre d'eau-de-vie, j'attaquerais un éléphant.

Pendant cet entretien, le guetfeur était descendu; il ouvrit la porte, descendit le pont, et tous les soudards, rangés deux à deux, entrèrent dans la première enceinte ; puis la porte se referma, le pont fut relevé, car le soleil n'était pas encore à l'horizon. Les hommes se rendirent à leur quartier; ils déposèrent leurs armes, accrochèrent leurs cuirasses aux murailles, et, sans quitter leurs casques, ils entrèrent dans le réfectoire réservé aux étrangers : là, ils demandèrent à grands cris le frère Colomban.

— Hé bien, hé bien! mes agneaux, dit celui-ci, en arrivant, quelqu'un de vous a-t-il besoin du maître mire1? Combien en avez-vous mis à bas de ces mécréants, la nuit dernière? Vous avez dû voir qu'il ne s'agissait pas de plumer des poulets ou fumer

(1) Le médecia.

des jambons. Eh bien ! où donc est ton épaulière, Sans-Quartier ? Et toi, Porc-Epic, qu'est-il donc arrivé à ton casque? Il paraît que l'affaire a été chaude?

— On le leur a rendu, je vous le promets, et on leur a fait bonne mesure encore! Voyez-vous, frère Colomban, quand les hommes d'armes de l'abbé Daufer ont déroulé la bannière aux couleurs du couvent, les malandrins de Brunn sentent que leur heure est venue; ils font bien un peu les fanfarons d'abord, mais nos lances leur apprennent bientôt à changer de ton.

Pendant que ces braves mangeaient au réfectoire du monastère, Pandolfe, voyant que la porte s'était refermée, venait de s'étendre sur l'herbe et succombait au sommeil, fatigué du voyage de la nuit, il fut réveillé par le bruit des trompettes qui retentirent, auprès de lui, sous les murs du couvent : aussitôt il fut sur pied. Deux hommes à cheval sonnaient de toutes leurs forces de ces instruments; ils étaient suivis de quatre gens d'armes également bien montés et portant l'épée nue : derrière eux s'avançaient deux moines encapuchonnés , cheminant sur deux mules blanches couvertes de drap écarlate. A quelque distance, marchaient une douzaine d'hommes, casque en tète, fauchard en main, qui précédaient deux hérauts d'armes, en riches hauherts damasquinés d'or, aux cimiers éclatants, aux tabards chargés du blason de l'abbé Daufer, qui portait d'azur au lion rampant d'argent, timbré de mître, accosté de l'épée et du bâton pastoral. Ils portaient sur l'épaule deux masses à clous d'argent, retenues à leurs bras par deux chaînes de même métal.

Enfin s'avançait l'abbé Daufer lui-même entre deux chevaliers armés de ces longues épées , dont on ne se servait qu'avec les deux mains réunies. Il chevauchait sur un magnifique palefroi blanc comme la neige, à la têtière d'argent ciselé, surmontée do trois plumes ondoyantes : le mors et les rênes étaient éclatants d'or, le harnais et les caparaçons frangés d'or et de soie cramoisie, le nœud de la croupière formé d'une riche topaze. Ce que l'on voyait de la selle était de velours rouge brodé d'or et semé de pierres précieuses, tandis que le coursier disparaissait presque tout entier sous une longue housse de tabis bleu de ciel à pièces appliquées : des étriers d'argent supportés par des étrivières de velours complétaient ce riche équipage. Quant à l'abbé, il était

simplement vêtu d'un ample manteau blanc à capuchon, pardessus son habit religieux. La marche était fermée d'abord par quatre hommes de pied tenant en laisse autant de chevaux chargés de la vaisselle, des matelas, des couvertures et4 des autres objets nécessaires en voyage; car, à cette époque, tout pèlerin devait porter avec lui ce dont il avait besoin, les hôtelleries étant rares. Enfin une forte troupe de hallebardiers formait l'arrièregarde du cortège.

Aussitôt que le guetteur eut entendu le son de la trompette , il se hâta d'ouvrir la porte, les cavaliers firent la haie de chaque côté du pont, le seigneur abbé passa au milieu d'eux, en leur donnant sa bénédiction, puis ayant pénétré dans les cours intérieures, il descendit promptement de sa monture, aidé des deux hérauts d'armes dont l'un tenait la bride et l'autre l'étrier. Cependant Pandolfe, qui avait assisté à cette scène, était plus curieux que jamais de sonder le mystère.

— Ainsi donc, se disait-il, l'abbé est sorti du monastèee, il a chevauché toute la nuit, ilétait accompagné d'une forte escorte : une cause grave et imprévue doit l'avoir forcé à cette course nocturne et mystérieuse. La voix de la forêt m'a commandé de me rendre auprès de ce prélat, en ajoutant que je trouverais chez lui aide, conseil et protection : ses gens ont veillé et battu l'estrade pendant toute la nuit. Comment savait-il qu'Ottocar me tendait des embûches? Où a-l-ii été depuis hier son'? Quelle route a-t-il prise? je m'y perds.

Dans ces pensées, Pandolfe se remit en selle, et ayant traversé le pont, il se présenta à la grande porte,, en demandant le sire abbé.

. — Il est bien las, répondit le portier, et ne fait que de rentrer. Sorti depuis hier, au coucher du soleil, il n'est revenu que depuis un quart d'heure : serait-il courtois de le déranger avant qu'il ait pris un peu de repos? Venez plutôt avec moi, chez le père Cellérier, vous pourrez vous rafraîchir et vous remettre un peu, car vous me semblez également assez fatigué.

Parlant ainsi, il faisait entrer le voyageur que deux valets d'écurie aidèrent à descendre de cheval en disparaissant aussitôt après, avec le noble animal, du côte des cours. Le Cellérier accueillit Pandolfe d'un air franc et cordial :

— Soyez le bienvenu, seigneur chevalier, lui dit-il, et que Dieu vous garde ! Vous me semblez encore à jeun ; quelque nourriture vous remettra.

Et il le fit passer dans la salle des hôtes, où une gigue de cerf, du pain blanc et une cruche de bierre le remirent de ses fatigues.

S'il eût vécu de nos jours, Pandolfe aurait largement déjeûné avec une tasse de café au lait et quelques tranches de pain rôti, parce qu'un estomac délicat de notre époque n'en pourrait soutenir davantage sans s'exposer à une indigestion; mais ces hommes des temps anciens voulaient du solide, et après avoir déjeuné copieusement, ils faisaient encore bonne figure au dîner. Ce repas qui se composait de grosses viandes, de pâtes nourrissantes qu'arrosaient des vins généreux, ne faisait aucun tort au souper. A ia vérité, quelques estomacs tudesques, — Dieu les tienne en joie! — possèdent encore de nos jours cette vertu digestive capable de dissoudre du fer : nous en voyons qui, après un ample dîner, trouvent encore un petit coin libre pour un souper abondant; mais, dans nos pays méridionaux, un léger repas est suivi d'une collation plus légère encore, et néanmoins, on passe quelquefois une assez mauvaise nuit; il faut de la rhubarbe et de la scammonée pour remettre ce pauvre estomac du XIXe siècle.

Après avoir réparé ses forces, Pandolfe demanda au Cellérier si l'heure était convenable pour voir le sire abbé, car il avait à l'entretenir. Le moine lui répondit de bonne grâce :

— A vous dire la vérité, le révérend père vient de rentrer au monastère et s'est retiré dans sa cellule pour quitter son habit de voyage, mais il m'a dit en passant que si, par aventure, un chevalier nommé Pandolfe se présentait ici, j'eusse à l'en informer aussitôt après la messe de communauté et à lui amener le voyageur.

— Ce chevalier, c'est moi même, reprit Pandolfe, et je vous serai très-reconnaissant de vouloir bien me présenter à Sa Révérence, dès que vous le jugerez à propos. Mais il vient de rentrer, dites-vous, et comme il est déjà d'un certain âge, pourquoi, au lieu d'assister au chœur, ne prend-il pas un peu de repos dans sa cellule?

— Oh ! le révérend père ne manquerait au chœur pour rien au monde : à l'office de la nuit, il est toujours le premier dans sa stalle; et pendant l'hiver si rigoureux en ces climats, il devient si faible, par suite des pénitences et des mortifications qu'il s'impose, qu'il est souvent obligé de se faire reconduire dans sa cellule par deux frères converts, qui le soutiennent par-dessous les bras. Pas de danger qu'il manque jamais aux exercices communs; et depuis trente ans qu'il est abbé, personne ne l'a vu se dispenser des Matines, quand il est au couvent. Hier, je ne sais pourquoi, il s'est mis en route après Compiles, et il a voyagé pendant toute la nuit. Quelque affaire importante l'aura forcé de sortir aussi tard : il s'agissait, sans doute, de quelque grand acte de charité, de sauver quelqu'un de quelque grand péril, car, en pareille circonstance, cet homme de Dieu oublie le poids des ans, les intempéries des saisons, les difficultés du voyage : il braverait la cruauté d'un tyran, lés forces d'une armée entière. J'ai voulu, par curiosité, savoir des soldats de son escorte où ils s'étaient rendus cette nuit avec tant de diligence : ils m'ont répondu qu'après avoir traversé la rivière de l'Igla, il leur avait donné ordre de s'arrêter et de se tenir dans les rangs en silence profond; puis, en compagnie de deux de nos frères, il s'est dirigé vers Krumau. J'ai questionné les deux moines, mais ils ont reçu de l'abbé, et cela en vertu de la sainte obéissance, l'injonction de ne dire à personne le lieu où il les avait conduits; au reste, ils voudraient parler qu'ils ne le pourraient pas, car arrivé à cet endroit mystérieux, le sire abbé s'est séparé d'eux pour aller entretenir quelqu'un que l'on ne pouvait voir, mais dont on distinguait pourtant la voix au milieu des ténèbres de la nuit.

Pandolfe écoutait tous ces détails avec la plus grande attention, et, comme son repas était achevé, il suivit le Cellérier à l'appartement qui lui était destiné dans l'hospice : le père l'y laissa, en lui disant qu'il viendrait l'y prendre après Tierce.

L'hospice était un grand bâtiment qui s'élevait hors de la clôture. Il était divisé en deux corps dont l'un était réservé aux hommes exclusivement et l'autre uniquement aux femmes : ce dernier était subdivisé en logements pour les gens mariés et leurs enfants. Le rez-de-chaussée était consacré aux écuries, aux remi-

MESSIRE ABBE DAUFER. 73

ses, aux magasins à provendes, immenses salles voûtées et bien aérées, où abondaient les provisions de toutes sortes, viandes sècbes et fumées, fromages, fruits, poissons marines ou salés. Sous les arcs des cloîtres régnaient les cuisines, les offices, les caves à la bierre, les réfectoires : derrière ces cuisines, des fourneaux et de vastes cuves offraient aux voyageurs fatigués ou surpris par la gelée le rafraîchissement ou le puissant secours du bain tiède. Sur l'extérieur du couvent s'ouvraient les fenêtres de la pharmacie et de ses laboratoires garnis d'appareils, d'alambics, de mortiers, de baumes et de remèdes de toute espèce. Chaque jour amenait au monastère deux ou trois cents pauvres qui y étaient nourris; quant à l'hospice, il était toujours rempli de voyageurs : les hôtelleries publiques faisant défaut, c'était aux couvents qu'il fallait demander l'hospitalité.

De chaque côté d'un long corridor s'ouvraient des portes numérotées, qui donnaient accès aux chambres réservées aux pèlerins. Toujours conduit par son guide, Pandolfe s'arrêta devant l'entrée du numéro dix, où il trouva que les serviteurs du couvent avaient déjà déposé sa valise, son casque, sa targe, sa lance, ainsi que le harnais de son cheval.

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