VI. — MESSIRE ABBE DAUFER
Aussitôt que la messe fut terminée etl'oiFice de Tierce fini, Ii> Cellérier revint chercher Pandolfe qu'il trouva assis sur un bahut placé au pied de son lit et se livrant à ses réflexions. Le comte se leva et suivit en silence le moine, qui le conduisit à l'appartement de l'abbé, où il le laissa. Pandolfe vit une enfilade de pièces richement meublées pour cette rude époque. Les murs de la première salle présentaient une suite de tableaux grossièrement peints, rappelant des traits de la vie de saint Benoît ; les figures étaient longues et sèches, sans aucune intelligence du dessin ni de la couleur : au-dessous de chacune d'elles, des distiques en vers barbares faisaient connaître le nom du saint qu'elles représentaient. On voyait Benoît, jeune encore, retiré dans son antre,
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où un corbeau lui apportait du pain; puis les moines de Saint- Côme lui offrant du vin empoisonné, et la coupe se brisant en éclats sous la bénédiction du saint ; plus loin, saint Placide s'étant laissé choir dans le lac, en était retiré par saint Maur, qui venait à lui en marchant sur l'eau et le sauvait en le saisissant par les cheveux.
La seconde salle était ornée de faits tirés de la vie de saint Grégoire-le-Grand : on y voyait ce saint pontife envoyant le moine Augustin à la conversion des Angles; ces nouveaux fidèles produisent, à leur tour, saint Boniface, apôtre des Bavarois, saint Wilfrid, apôtre des Saxons, saint Ludger, celui des Frisons, saint Rumbert qui éclaire le Danemark et la Norwége, saint Gérard qui baptise les Hongrois et les Bohémiens. Les autres pièces plus reculées étaient tendues de cuir cordouan rouge, vert ou bleu, poli ou chamoisé, uni ou rehaussé de fleurs d'or, d'argent ou de minium. Les plafonds à poutrelles, à solives ou à caissons, dorés et peints, portaient des têtes de saints, des rosaces, des blasons pour décorations. Les meubles sévères et pesants étaient, pour la plupart, en noyer, mais chargés de riches sculptures, d'ornements de cuivre et d'or : les sièges aux pieds tords, les fauteuils à bras, à dossiers élevés, n'offraient à l'œil que masques grimaçants et tètes d'animaux fantastiques. Les tables massives fléchissaient sous le poids des vases et des coupes en verres coloriés, d'objets en ivoire et en bois incrustés d'écaillés et de nacre de perle. Les planchers étaient faits de bois variés et rapportés avec art, et sous le pied se déroulaieut des tapis de peaux d'ours, de loup, de lynx, de cerf et de daim moucheté.
Pandolfe s'étonnait de ce luxe et de cette recherche qui pour l'époque avaient réellement quelque chose de royal, quand tout à coup une porte latérale vint à s'ouvrir, et l'abbé en personne te dirigea vers lui d'un air affectueux.
— Bienvenu, dit-il, en lui prenant la main, bienvenu soit le comte de Groningue, au nom de Jésus-Christ !
Il est impossible de peindre la surprise de Pandolfe, en s'entcndant appeler par son titre et. son nom ; lui, qui se croyait totalement inconnu en Moravie, être nommé ainsi par l'abbé !... Il se remit pourtant et baisa courtoisement la main du saint vieillard qui l'introduisit aussitôt dans la pièce la plus reculée
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de son appartement, celle qui lui servait de chambre à coucher. Mais combien -ce réduit était différent des salles qui le précédaient! Le lit, composé de quelques planches assemblées, était couvert d'une simple peau de mouton; une petite table de bois de noyer pour écrire, deux escabeanx pareils pour s'asseoir formaient le mobilier. Si, dans les galeries, les fenêtres brillaient de magnifiques vitraux peints et de verrières splendides, ici le jour ne trouvait d'accès qu'au travers d'un châssis de toile grossière. Une tablette supportait un crucifix, une statuette de la très-sainte Vierge et une tête de mort. Tout, en ce lieu, respirait la pénitence et la pauvreté.
— Veuillez vous asseoir, seigneur comte, dit le moine, et me pardonner de vous recevoir dans un lieu aussi indigne de votre naissance et de votre titre. Les hauts et puissants princes du siècle n'ont pas coutume de pénétrer jusqu'ici; mais vous, bien que de royal lignage, vous souffrez, je le sais, pour l'Eglise de Dieu, pour demeurer fidèle aux droits justes et saints du Vicaire du Christ, et partant, vous ne dédaignerez pas de vous asseoir dans une pauvre cellule avec un serviteur de Dieu. Hélas 1 c'est l'orgueil, c'est l'ignorance des gens du monde qui force les abbés à déployer toute cette magnificence, parce que, de nos jours, là où le droit repose sur la force à défaut de la raison, la pauvreté, la douceur et l'humilité chrétiennes sont méprisées et foulées aux pieds. Les grandes possessions dont l'Eglise est la maîtresse, font de nous les princes de riches et magnifiques contrées dont les fruits sont voués au culte de Dieu et à l'entretien des pauvres : et cependant les princes séculiers nous dédaignent, et si nous n'étions sur nos gardes, ils nous envahiraient par avidité et réduiraient en servitude nos vassaux bien-aimés. Et voilà pourquoi il faut que nous tâchions de paraître puissants, d'avoir des murs fortifiés autour de nos monastères, et des soldats à nos gages, non pas pour porter la guerre au loin, mais pour défendre les droits de l'Eglise, nos personnes, la substance des veuves et des orphelins, le pain des pauvres et des malades, la paix et la sécurité de tous les fidèles. C'est dans les galeries splendides que vous venez de traverser que j'ai coutume de recevoir les barons et les grands vassaux dont les fiefs relèvent de ce monastère, mais mon séjour à moi est dans cette cellule, où jo