MESS1RE ABBÉ DAUFER
pleure mes péchés et les pénibles épreuves de la sainte Eglise en butte à l'avidité et à l'avarice des grands. Quand, il y a quelques années, je venais présider aux conseils et aux jugements qui se tenaient dans la salle du trône de l'abbaye, et que je me disais qu'en ce moment-là môme, Alexandre, seul et légitime pape, fuyait les fureurs de l'anti-pape Cadolaùs, oh ! croyez-moi, seigneur comte, je rougissais de me voir au milieu de tant de splendeurs, tandis que le Vicaire du Christ, en proie à la misère, mendiait un abri loin du Vatican. De nos jours, c'est lïmpie Guibert de Ravenne qui essaie de ravir la tiare à Grégoire : il lui fait une guerre acharnée. Je vous rappelle ces faits avec intention, parce que vous êtes aussi, je le sais, au ban de l'empire et que les domaines que vous tenez de vos aïeux sont aux mains des rebelles qui déchirent l'Eglise. Mais gardez-vous de perdre courage, rappelez-vous que le Seigneur ne laisse jamais tenter l'homme au-dessus de ses forces; il donne aux affligés la vertu nécessaire pour soutenir noblement les adversités, et fait de la tentation môme une consolation et une couronne de gloire immortelle.
« Vous avez, en outre, je le sais encore, un autre combat à soutenir, combat qui est plus rude, plus douloureux pour votre cœur que la perte de votre couronne de comte : je veux parler des dangers qui menacent votre Yolande. Je sais que le marquis a juré votre mort, parce que vous lui avez refusé la main de votre fille d'une façon indirecte. Toutefois, si le Seigneur nous protège, il ne tombera pas un cheveu de votre tête, et Yolande échappera à son persécuteur : la Providence la destine à une plus digne alliance. Znaïm, j'en conviens, n'est pas sur les terres du marquisat de Brun, mais il en est trop voisin et vous pourriez succomber à quelque trahison. Vous partirez aussitôt que possible pour Boleslau, où se trouve le célèbre sanctuaire de Notre- Dame Auxiliatrice, et vous emmènerez avec vous votre fidèle et vertueuse Edeltrude.
» J'ai en Bohême quelques amis généreux et puissants, et votre séjour en ce pays ne sera pas troublé : je vous donnerai une escorte jusqu'à Budweiss, et mes gens vous précéderont, la nuit prochaine,' pour écarter les dangers de la route : demain, dès l'aube, vous vous mettrez en voyage, et comme vous avez besoin
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d'argent, voici une bourse d'or, et une autre vous est tenue en réserve pour vos besoins à venir. »
Pandolfe saisit la main du vénérable abbé, et, dans l'élan de son cœur, la couvrit de baisers et de larmes, lui exprimant ainsi, mieux que par des paroles, la reconnaissance dont il était pénétré.
— Oui, messire, ajouta-t-il, c'està vous que je devrai la liberté, la sécurité à venir. Permettez-moi, cependant, de vous recommander encore mon Yolande bien-aimée, seul bien qui me reste de tous ceux que j'ai possédés et dont l'avidité des hommes m'a dépouillé. Je ne vis plus que pour ma fille chérie, c'est elle seule qui me console de tous mes maux.
— Ne craignez rien, dit le moine, de bons yeux veillent sur elle : dans le cas où Ottocar voudrait avoir recours à la violence, sa sécurité est déjà assurée. Cette sainte enfant est sous la garde de la Mère de Dieu, protectrice de l'innocence, elle la protège de sa puissante main : nous ferons en sorte que votre fille soit promptement dans vos bras et dans ceux d'Edeltrude. Toutefois, si cet heureux moment devait tarder encore, ne perdez pas courage, et ne désespérez pas du secours divin. Vous verrez des prodiges, car Dieu est fidèle.
Encouragé par ces paroles, Pandolfe reprit :
— Cette nuit, m'étant revêtu de mes armes, je me suis mis en route pour le monastère, dans le dessein d'emmener Yolande et de la dérober aux poursuites d'Ottocar, lorsque, parvenu dans un lieu solitaire, au milieu de la forêt qui entoure les plaines de Brunn, je fus arrêté par la voix inconnue d'un être invisible qui m'appela par mon nom, m'ordonna impérieusement de suspendre ma marche, et me révéla les embûches que me tendait Ottocar. Je questionnai la voix, et je ne reçus pas de réponse ; je cherchai sous les arbres, et je ne trouvai personne : je demeurai interdit de ce prodige, et depuis je cherche vainement à deviner quelle est la personne qui a pu épier mes démarches et veiller à ma sûreté. Je me dis quelquefois que c'était quelqu'àme en peine, condamnée à errer par la forêt jusqu'au jour du j ugement.
■ — Non, reprit l'abbé, les âmes bienheureuses ne sont pas errantes comme vous semblez le croire : ce n'est point l'une d'elles qui vous a parlé cette nuit. C'est un homme.... un hommo