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portante, car il est admis à la table du sire abbé, où ne s'asseient jamais que des margraves ou des barons de l'empire.
— Hum ! disait un autre, je ne comprends rien de ce qu'ils disent : ils ne parlent qu'allemand, ce doit être quelque parent de l'abbé.
— Il me fait plutôt l'effet d'un pèlerin, de ceux qui s'en vont à Rome par dévotion, car il voyage seul sans même avoir d'écuyer.
— Et cependant il est merveilleusement armé. Je pense que c'est plutôt encore un chevalier errant qui va soutenir en lice l'honneur de quelque noble dame faussement accusée. Rappelezvous donc qu'il est arrivé casque en tête, avec camail en fer, lance en main, épée et poignard au flanc : il me paraît être un vaillant champion.
— A la vérité, il me déplairait fort d'avoir à sentir le fer de sa lance ou le tranchant de son épée. Voyez un peu quel poignet il vous a ! quel bras nerveux ! quel œil d'aigle ! . . . ventrebœuf ! . . .
Aussitôt que le diner fut terminé, l'abbé se leva de table et se rendit à sa cellule, tandis que Pandolfe, ayant revêtu ses armes, monta à cheval et piqua des deux vers Znaïm.
L'abbé Daufer était issu d'une noble famille de Thuringe et proche parent du Landgrave. Dans sa jeunesse, il avait été chevalier de l'empereur Henri III et très-avant dans la confiance de ce monarque. Il l'avait suivi dans ses campagnes d'Italie, deux fois accompagné jusqu'à Rome, et plus souvent encore à Vérone, où l'empereur avait longtemps fait son séjour pendant les guerres de Lombardie et à l'époque des querelles qui s'étaient élevées entre les habitants de cette cité et les seigneurs lombards. Pendant ces voyages répétés, Daufer avait beaucoup connu et plus encore admiré la valeur et la vertu de Boniface de Canosse ; il fréquentait sa cour, et avait été chargé de nombreuses missions auprès de lui, de la part de l'empereur, à l'occasion de la guerre de Parme et de celle de Bourgogne : ce fut ainsi qu'il se fit apprécier de la comtesse Béatrice et de la jeune Mathilde, à cause de son courage et de ses nobles qualités. Dans les ambassades qui lui furent confiées auprès de plusieurs souverains de l'Occident, pour les affaires de l'Eglise et l'extirpation de l'hérésie, de la simonie et du relâchement des mœurs, objets de lu sollicitude des pontifes et des conciles, il avait fait la connais-
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sance du cardinal Hildebrand (depuis Grégoire VII), et avait eu de fréquents et graves entretiens avec lui. Un jour que le chevalier exprimait au prélat son étonnement de le voir, lui si pur et si saint, lui si éclairé et si puissant auprès des rois de la terre, vivre cependant d'une vie si humble, si mortifiée et si pénitente, il lui demanda, d'un air de douce familiarité, de lui dire par quelle vertu il en était arrivé à unir tant de simplicité et tant de grandeur, tant de douceur et tant de fermeté.
— Par la seule vertu de Jésus-Christ, répondit le cardinal ; une pareille science ne s'acquiert qu'au pied de la croix et non à la cour.
Ces paroles, prononcées avec la chaleur de la foi qui enflammait le cœur du saint prélat, produisirent une telle impression sur l'âme de Daufer, que, de retour en Allemagne avec l'empereur, il dit adieu aux richesses qu'il possédait, à l'amitié du prince qui l'avait élevé en dignité, et se fit moine dans l'abbaye de Fulde, au grand étonnement de toute la cour. Il en avait été cependant le plus bel ornement par son amabilité, les grâces de sa personne et ses talents ; la vie qu'il y menait était noble et somptueuse, ses fêtes magnifiques, et, dans les tournois comme dans les autres exercices en honneur parmi les jeunes gentilshommes de cette époque, ii n'avait jamais rencontré d'égal.
Ce brillant seigneur, naguère si délicat, si élégant, si riche et si gracieux, fut à peine soumis aux épreuves de la vie religieuse et pénitente, qu'à la grande surprise de tous les moines, même des profès, il devint l'homme le plus humble et le plus mortifié. Sa blonde et soyeuse chevelure tomba sous les ciseaux ; ses riches et somptueux habits firent place à une bure rude et grossière ; sa chaussure, fine et soignée, fut remplacée par dessandales de cuir épais ; sa taille, droite et fière, se courba, s'humilia ; sa voix douce et bienveillante s'éteignit, son langage élégant et correct fit place au silence ou à de rares et simples discours ; enfin, sa nourriture, ses aliments si recherchés, si choisis jadis, ne furent plus qu'un peu de légumes, de pain dur: l'eau fut sa boisson, sa couche un fagot de sarments.
En vérité, on ne saurait trop admirer l'efficacité de la grâce divine qui seule peut opérer dans l'homme des merveilles aussi sublimes; elle le transforme'en un moment, le rend vainqueur
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de l'empire des habitudes qui font, pour ainsi dire, corps avec la personne et même avec l'âme. Et en effet, comment et pourquoi le moyen âge nous offre-t-il tant d'exemples de ces complètes métamorphoses chez des hommes hautains, dédaigneux, violents, sanguinaires même, avides du bien d'autrui, plongés souvent dans la mollesse et dans les voluptés? Nous voyons à chaque pas des comtes, des margraves, des landgraves, des ducs et des rois qui, après avoir consumé leur jeunesse dans les plaisirs et les délices, dans les tournois ou dans les batailles, prennent tout à coup la résolution de se faire moines, et cela dans les ordres les plus sévères, sous les règles les plus dures, dans les cloîtres privés de toute communication avec les hommes, aimant à être mal vêtus, pauvrement nourris, dormant peu, veillant au chœur, et se livrant sans cesse à de rudes et pénibles travaux. Et cependant ces hommes étaient de chair et d'os comme nous ! Comme nous, ils avaient de l'inclination naturelle pour une vie douce, les amusements, les plaisirs, le bol temps enfin, ni plus ni moins que de nos jours. Et nous, outre que nous ne sommes pas faits aux exercices belliqueux et aux fureurs de la guerre, comme ils l'étaient, nous ne savons même pas, à l'exemple de ces hommes vaillants, vaincre le goût inné que nous avons tous pour le bien-être et le repos. C'est, voyez-vous, que ces rudes chrétiens avaient une foi vive et pure en Jésus-Christ et au dernier jugement: cette foi, jointe à la grâce divine, leur était un aiguillon, leur donnait une énergie victorieuse contre les rébellions de la chair lâche et misérable. Ne voyons-nous pas, même de nos jours, la puissance de la foi dans tant de jeunes filles délicates qui, bien qu'élevées dans les douceurs et les recherches de l'opulence, se mettent à fouler d'un pied ferme les sentiers ardus et étroits de la vie claustrale chez les Clairisses, les Carmélites, les Capucines : et elles y rencontrent tant de joies, tant de délices intimes qu'elles sont au comble du bonheur dans les veilles, les jeûnes et les plus dures mortifications? Laissons les apôtres du christianisme civilise proclamer que les austérités ne s'accordent plus avec la civilisation actuelle, comme si le Christ n'avait souffert, comme s'il n'était mort que pour la société ancienne, comme s'il avait promis à la moderne qu'elle parviendrait à la gloire éternelle, en se promenant au tr^pers
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de jardins délicieux et non en gravissant péniblement les rochers du Calvaire.
Après avoir passé quelques années sous l'austère discipline de l'abbaye de Fulde, Daufer crût et se développa si .fort dans la vertu et dans la science, qu'il fut demandé par les moines de Moravie pour leur servir de père et de guide dans la vie spirituelle. L'abbé de Fulde y consentit ; et Daufer, arrivé à son nouveau séjour, y fit, par ses paroles et son exemple, refleurir l'esprit religieux. Le bruit de sa science et de sa vertu se répandit bientôt dans la Bohême et dans la Haute et la Basse-Saxe, et il ne tarda pas à y être en grande réputation. Il s'appliqua d'abord à guérir les plaies principales qui rongeaient la société du temps, c'est-à-dire, la licence des mœurs, l'avarice et la tyrannie des puissants; il réussit si bien, tantôt par ses exhortations paternelles, tantôt par ses paroles menaçantes, qu'il put bientôt commencer à recueillir dans bien des âmes les fruits les plus abondants des vertus* chrétiennes. Il parcourut presque toute la sauvage Moravie, malgré les périls nombreux que ce pays offre au voyageur, soit dans les profondeurs des forêts qu'il faut traverser, soit par l'impétuosité des torrents qu'il faut franchir.
Il fallait échapper à l'avidité de certains petits seigneurs qui, du haut d'un rocher surplombant la route, épiaient, cachés dans leurs castels, le malheureux pèlerin que le sort leur amenait. De ces repaires, ils envoyaient leurs satellites attendre aux défilés les passants désarmés et les dépouiller de leurs bagages et de leurs montures. Si ces malheureux essayaient de faire quelque résistance, d'autres assaillants, sortis des bois voisins, se joignaient aux premiers et finissaient par triompher du plus petit nombre. On faisait des prisonniers que l'on mettait aux fers, et qu'on chassait vers le château ; ils n'y étaient pas plus tôt arrivés qu'ils étaient jetés dans des cachots creusés dans le sein du rocher; là, ils cessaient de voir la lumière du jour, et mouraient bientôt de misère et de faim.
D'autres seigneurs plus perfides encore dispersaient dans la campagne leurs sicaires déguisés en bergers, en chasseurs, en gardes forestiers; les traîtres s'approchaient des voyageurs et sous prtjfcxte d'enseigner à ces imprudents la route qu'ils avaient
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à suivre pour se rendre à la ville, ils les dirigaient vers des marécages sans fonds, où ces malheureux trop confiants allaient •s'enfoncer et où ils étaient alors dépouillés sans miséricorde. Plus souvent, les infâmes pillards se bornaient à disparaître avec chevaux et marchandises, laissant les victimes de leurs ruses au milieu des marais et des fondrières. Ces infortunés, en cherchant à se dégager des pièges où ils étaient tombés, ne faisaient qu'user le reste de leurs forces; la nuit les surprenait au milieu de ces efforts inutiles et ils périssaient de froid dans les eaux glacées ou devenaient tout vivants la pâture des animaux sauvages et des oiseaux de proie.
Sur les rivières et les fleuves, les dangers n'étaient pas moins grands. Si l'on y trouvait des ponts, ces seigneurs avides et cruels les fortifiaient aux deux bouts, de bastilles, de herses et de tours, de façon que Ton ne pouvait les traverser sans se soumettre à un péage exorbitant, ou à d'infâmes exactions à la suite desquelles les bagages, et quelquefois même les femmes et les enfants, étaient enlevés. Si les victimes étaient riches, on les retenait en otages pour ne les relâcher que contre d'énormes rançons. Là où il n'y avait pas de ponts, les bateliers du baron voisin louaient leurs barques aux passants, puis, dès qu'ils étaient au milieu du courant, ils se laissaient entraîner jusqu'au pied du château où les voyageurs étaient aussitôt dépouillés et faits prisonniers.
Ces dangers existaient dans tous les pays de l'Europe occidentale à cette époque, mais ils se rencontraient plus particulièrement en Moravie et en Silésie, ces provinces étant encore sauvages et très-éloignées du centre de l'empire. Aussi l'abbé Daufer, que ces cruautés et ces vexations révoltaient, se voyant seigneur de riches et vastes domaines, et se sentant assez fort pour imposer des lois, commandait-il souvent à ces insolents barons de laisser libres et sûres les routes et les communications, et s'opposait-il à leurs violences contre les voyageurs. L'Eglise, mère toujours tendre envers ses enfants, portait des peines très-graves contre l'iniquité de ces châtelains. L'excommunication attendait quiconque persécutait ou opprimait les passants, surtout lorsqu'ils se rendaient en pèlerinage au tombeau des saints apôtres Pierre et Paul, ou bien à Saint-Jacques de Compostelle en Galice, qu au
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Saint-Sépulcre. C'était, pour cette époque, la seule garantie do sécurité que l'on eût en voyage.
A peine Daufer eut-il pris possession de son abbaye, qu'il défendit aux barons et aux vassaux liges du monastère, et cela sous peine de déchéance du fief, de tendre des pièges aux voyageurs ; il commanda de plus qu'ils eussent à rendre la liberté aux prisonniers qu'ils pouvaient avoir et à leur restituer leurs montures, leurs gens et leurs biens. Auprès des barons séculiers, il se servit de l'intermédiaire de ceux d'entre ses religieux qui jouissaient de plus de crédit ; et lorsque les négociations, les conseils et les prières avaient échoué, lui-même, à la tète de ses gens de pied et de ses cavaliers, allait assaillir les repaires et brigands, et en arracher les tristes victimes qu'ils renfermaient. Ce religieux, d'ordinaire si humble et si doux avec tout le monde, attaquait vaillamment les rebelles, et les assiégeait dans leurs forteresses ; mangonneaux , balistes et béliers1, faisaient alors leur office : échelles d'assaut et d'escalade, engins à ouvrir la brèche étaient employés sans scrupule, et les murs brisés lui ouvrant un passage, il s'élançait le premier dans la place.
Son premier soin était de voler aux prisons et d'arracher à ces sépulcres les malheureux qui y gémissaient retenus par de pesantes entraves, par des colliers de fer, par des ceintures et des chaînes scellées aux murailles.
Ces infortunés n'avaient plus rien d'humain, tant leurs membres étaient décharnés, leurs yeux caves, leur barbe hérissée, leurs cheveux longs et en désordre. Dans ces antres affreux, les uns avaient perdu l'usage de la vue, les autres sentaient leur chair tomber en lambeaux sous le frottement des fers. Ceux-ci étaient devenus difformes, obligés qu'ils se trouvaient de se courber sous la tension de la chaîne qui reliait leurs pieds à leur cou et ne leur permettait pas de se redresser; ceux-là se traînaient avec peine sur des jambes gonflées et raidies par l'humidité des souterrains où ils avaient été ensevelis. Telles étaient les prisons ou plutôt tels étaient les cachots des châteaux du moyen âge : de nos jours, nous en voyons encore les restes, et la seule vue nous fait frémir. C'est cependant au fond de ces abîmes que gémissaient^
(1) Machines de guerre en usage à cette époque.
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pendant de longues années, de pauvres voyageurs dont le seul crime était de passer pour riches auprès des cruels, aux mains desquels ils étaient tombés, et qui espéraient tirer de leurs parents une forte rançon.
Daufer ne pouvait sans doute se proposer une œuvre plus sainte et plus belle : aussi les déclamateurs modernes qui, dans leur ignorance et leur avidité, ne cessent de crier contre les richesses de l'Eglise d'autrefois, ne savent pas ou ne veulent pas savoir avec quelle générosité les évoques et les moines employaient leurs trésors aux services des malheurenx. Toutefois le digne abbé avait encore d'autres soucis non moins importants, poussé qu'il était toujours par sa droiture, son amour pour la justice, et son zèle pour la vérité.
Alexandre II venait d'être, à Rome, reconnu pour souverain Pontife de la sainte Eglise : cette élection déplaisait aux hommes sans principes. Sous prétexte qu'Alexandre avait été couronné sans le consentement de l'empereur, ils choisirent un antipape nommé Cadolaiis, intrigant sans foi et sans honneur, qui, soutenu par les troupes allemandes et lombardes, marcha sur Rome pour forcer le Vicaire du Cbrist à lui céder le trône.
Aussitôt que Daufer eut connaissance de la nouvelle calamité qui accablait l'Eglise, il écrivit à l'impératrice Agnès, pour la supplier, au nom de l'Agneau de Dieu, de ne pas souffrir que des méchants déchirassent la robe sans couture du Rédempteur et causassent un pareil scandale dans la chrétienté. Qu'elle voulût bien considérer qu'Alexandre, ayant été légitimement élu, était le seul pape véritable, et que quiconqne était contre lui était contre le Christ, la sagessse de Dieu et la vérité éternelle. Il soutenait que Cadolaiis n'était qu'un intrus, qui s'était frauduleusement introduit dans l'Eglise par la fenêtre, et non par la porte : comme le loup se glisse dans le troupeau pour mordre et dévorer les brebis et les agneaux, ce larron perfide s'était glissé dans le troupeau du Seigneur. Il suppliait la princesse de prévenir le massacre sacrilège qui se préparait, d'écouter, dans la bonté de son cœur maternel, le sang des martyrs, les larmes des vierges, les prières des confesseurs, les cris, les gémissements, le désespoir de tous les chrétiens. Que c'était Dieu lui-même qui mettait l'épée à la main des princes pour la défense de l'Eglise, le soutien
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des opprimés, la garde de la justice, la terreur de l'impiété.. . Que Dieu lui donnerait la force qu'il donna au bras de Judith, et que toute la chrétienté la saluerait, d'une commune voix, comme la gloire et le salut d'Israël.
11 ajoutait encore que si les murmures perfides des puissants mal intentionnés se faisaient entendre autour d'elle, il ne fallait s'en occuper non plus que du sifflement des serpents venimeux, mais, au contraire, reprendre courage plus vaillamment que jamais. Qu'elle fit ses efforts pour que le jeune Henri, l'espoir de l'empire, environné des fauteurs de l'antipape, ne méprisât pas les pasteurs légitimes, ou bien qu'à force de respirer l'air empoisonné de la désobéissance, sa foi deviendrait plus faible, son intelligence obscure, son cœur corrompu. Qu'une fois devenu homme, et monté sur le trône, il tomberait d'erreur en erreur, d'obstination en obstination, avec l'orgueil pour guide, 1\ idité des biens de l'Eglise pour aiguillon, la tyrannie pour but et pour terme final la misère des peuples qui lui seraient confiés. Mais les larmes de l'épouse retombent brûlantes sur le Cœur du Christ qui l'aime et l'honore; Henri ne trouverait jamais la paix, parce que Dieu, qui se réserve de punir dans l'autre vie les péchés commis dans celle-ci, a le secret d'empoisonner, dès ce monde, les jours de ceux qui affligent sa sainte Eghse.
Les secrètes menées de plusieurs princes allemands, l'avarice et. la dissolution de quelques ecclésiastiques, qui redoutaient la juste sévérité du pieux Alexandre à l'endroit de leur mauvaise conduite, tout faisait prévoir à Daufer que le cœur noble et droit de l'impératrice Agnès deviendrait le but de leurs intrigues. Cet homme de Dieu, s'élevant encore au-dessus de lui-même, par son zèle, réunit toute son énergie pour combattre sans relâche l'impie Cadolaïis, raffermir dans leurs principes les partisans d'Alexandre, ramener les égarés, fortifier les irrésolus, enflammer les tièdes, et instruire les ignorants. Il devint comme un mur d'airain pour les schismatiques, et soutint avec intrépidité les assauts de l'enfer entier qui semblait animer ces malheureux à la ruine de toute l'Allemagne et de toute l'Italie.
Daufer avait coutume de dire que lorsqu'une maison brûlait, il ne suffisait pas d'avoir la bonne volonté d'éteindre le feu et de se borner à gémir et se battre les flancs : qu'il fallait mettre la
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main à l'œuvre, appeler au secours, apporter de l'eau de toutes parts, et la verser par torrents. Les grandes crises sociales ne manquent pas de pleureurs, de traînards, de prophètes de malheurs qui, les mains dans les poches, ne cessent de crier : « Malheur à nous! Infortunés que nous sommes! Le monde va tout de travers ! Il n'y a plus de remède!... » Ce n'est pas ainsi que les fourbes et les agitateurs se conduisent : doucement, à petit bruit, ils intriguent, se poussent, se ménagent; ici ils attirent l'un, là ils se moquent de l'autre, ils flattent, promettent et menacent, ne se donnant ni trêve ni repos, qu'ils n'aient atteint leur but. Oui, sans doute, les peuples n'ont que de belles intentions, leurs âmes sont droites, mais ils ignorent les roueries des hommes, et c'est précisément par les apparences du bien et du vrai qu'on les fait tomber dans le mal et dans l'erreur. C'est aux chefs qu'il faut donc s'adresser; ce sont eux qu'il faut éclairer, convaincre et persuader. Un seul chef vous gagne une armée, un seul chef vous en fait perdre une.
C'est avec des opinions si sages, si prudentes, que l'abbé Daufer parcourait les cours des princes, les diocèses des évoques, les cloîtres des monastères. Dédaigné ici, il s'adressait là ; rebuté dans un endroit, il était accueilli dans un autre ; chez les uns, il éveillait les remords; chez les autres, la crainte ou le doute; il invoquait la conscience chez celui-ci, il provoquait chez celui-là un juste mépris des ennemis de Dieu et de l'Eglise; il trouvait pour tous des paroles d'encouragement, de reproche, de lumière ou de consolation, selon l'occurrence, et il en venait môme, au besoin, à menacer franchement et librement les coupables des châtiments de la justice divine. Pendant tout le pontificat d'Alexandre II, Daufer ne prit pas de repos, et lorsque Cadolaûs, vaincu et poursuivi par les Romains, se fut à grand'peine réfugié dans le château Saint-Ange , le saint abbé sollicita vivement Godefroid de Lotharingie, de ne pas le laisser échapper. II y réussit pourtant, mais Daufer le poursuivit encore par la parole et par ses écrits.
Un homme d'un cœur aussi haut et d'une activité pareille pouvait et devait craindre de se créer des ennemis de tous côtés. Et cependant, il poursuivait son chemin avec intrépidité, se servant toutefois de ces moyens qu'un soldat sage et discret ne
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rejette pas, méprisant les mauvais, attaquant ses ennemis en face, se défiant, autant que possible, des traîtres, et mettant, en toutes choses, une confiance illimitée dans la divine Providence, qui veille si tendrement sur ses serviteurs fidèles. Il en eut souvent des preuves flagrantes : un jour, il tomba au milieu d'une troupe d'assassins qui l'attendaient pour lui donner la mort, et qui ne le reconnurent pas. Une autre fois, il avait déjà le poignard sur la gorge ; il fut délivré sans savoir comment. Souvent, il traversa des contrées peuplées de ses plus cruels ennemis, entendit mettre sa tête à prix, vit la récompense promise à tout homme qui livrerait Daufer, mort ou vif, et il ne rencontra jamais de traître.
Une fois entre autres, il se rendait à Rottenstein : escorté de douze hommes d'armes, il arriva, sur le soir, dans un. village qui avait une honne hôtellerie. Il voulut en profiter, pour faire rafraîchir ses gens et leurs chevaux ; il leur dit de mettre pied à terre et de se reposer, tandis qu'il continuerait sa route seul, jusqu'au monastère de Prémontrés , que l'on voyait sur la colline à deux milles environ de cette bourgade. L'aubergiste lui fournit une humble monture, et l'abbé sans valise, ni manteau, ni armes d'aucune espèce, se mit paisiblement en route. Il avait fait un mille à peine, qu'un nuage noir se montra au sommet de la montagne; chassé par un vent violent, le nuage s'étendit et finit par se résoudre en une pluie torrentielle, qu'accompagnaient des éclairs et des coups de tonnerre redoublés. L'abbé pressa le pas de son cheval, afin de gagner l'abri que lui offraient les ruines d'un château dévasté par les Hongrois à l'époque de leurs invasions. Le lecteur qui sera allé de Vellétrie aux restes du vaste château de Nympha, au pied de la roche élevée qui sert de base à l'antique cité de Norma, peut, en se rappelant ce site, se faire une idée de celui que traversait Daufer.
Les tours et les murs de la forteresse étaient encore tout entiers, mais l'intérieur n'offrait, aux yeux, que décombres d'église, de maisons et d'édifices publics; au milieu de ces débris, l'ortie, le chardon et la ronce s'étaient frayé un passage : des crevasses, des murs éventrés, le lierre et le liseron sauvage laissaient pendre leur mélancolique verdure, qui ajoutait à la désolation de ce lieu. Un petit ruisseau coulait un peu plus bas, et mettait en mouve-
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ment la roue d'un pauvre moulin. Le monastère était encore éloigné, et d'ailleurs la pluie tombait trop violemment. L'abbé se résolut à gagner un édifice crénelé, sous la porte duquel, à son grand étonnement, il trouva" une sorte de taverne; il mit pied à terre, et attacha son cheval sous un hangar voisin. L'hôte vint à sa rencontre, et, de l'air le plus gracieux qu'il put prendre, l'invita à entrer dans la cuisine, où flambait un grand feu. Cet homme était, selon l'usage du temps, entièrement vêtu de cuir; une large ceiuture de peau de buffle entourait sa taille épaisse ; à cette ceinture pendait un long coutelas et un acier à aiguiser la lame, qui s'émoussait sous les énormes tranches de mouton, qu'il taillait pour ses convives ; sa barbe touiîue était hérissée, et ses cheveux longs et durs luisaient sous les onctions de graisse qu'ils avaient reçues. Toute sa physionomie annonçait un coquin fieffé.
Tandis qu'il se séchait, Daufer découvrit, assis autour d'une dable de chêne, une demi-douzaine d'hommes de mauvaise mine, casqués et cuirassés, dont les lances et les rondaches étaient déposées contre le mur, et qui mangeaient avidement, en s'abreuvant à une large cruche de bierre.
— Allons, hé! camarade, dit d'une voix enrouée l'un de ces hommes au tavernier, dépêchons, et tôt : cette nuit nous partagerons la somme. Ce sont quarante deniers d'argent, que nous donnera le baron, si nous lui portons la tête de ce Daufer. Il y ea aura six pour chacun de nous, et quatre pour toi. Allons! à boire !
— Mais, imbécile, tu comptes sans ton hôte. Daufer n'est pas encore arrivé; et, d'ailleurs, il est accompagné de douze porteurs de lances bien armés... Nous ne sommes que six.
— Que la fièvre te serre, bélître! Et l'hôte et ses garçons, les comptes-tu pour rien? Ou il viendraici, et il y couchera; et l'hôto a, là-haut, une chambre, quia une jolie trappe, où d'autres ont déjà passé... tu m'entends... Ou il passera son chemin, pour se rendre tout droit au monastère, et notre sentinelle est là-haut, qui fait le guet à un mille à la ronde. Nous nous mettons en embuscade, parmi ces ruines, que nous connaissons bien, et de là deux d'entre nous suffisent pour éventrer vingt hommes, avant qu'ils aient eu le temps de se reconnaître. Laisse-le venir seule-
ment, et nous raccommoderons comme il le mérite, cet oiseau de mauvais augure qui voyage avec sa besace, toujours garnie d'excommunications et d'interdits... Un pareil coup n'est qu'un
jeu pour des gaillards de notre trempe Mangeons bien et
buvons mieux.
— Ohël là-bas!... l'homme au feu!... cria un bandit, l'as-tu rencontré ce coureur de nuit?
— De qui parlez-vous? demanda Daufer.
— Du loup, répondit un autre qui, plus avisé que ses compagnons, s'était aperçu de l'imprudence.
— Non, reprit Daufer, je n'ai vu de loup d'aucune espèce.
— Tant mieux pour toi et pour nous, murmura l'hôte. L'abbé, voyant que la pluie s'était apaisée, paya son écot,
reprit sa monture, et, la pressant un peu, tout en bénissant le Seigneur qui l'avait tiré de ce mauvais pas, il atteignit le monastère à la nuit tombante.
Tandis que ces événements arrivaient à Pandolfe, à cause de sa fille, dont Ottocar avait résolu d'obtenir la main malgré tous les obstacles, la pauvre enfant vivait tranquille, sans se douter des malheurs qui la menaçaient. Son humeur douce, affable et gaie, la rendait chère à toutes ses compagnes qui, avec l'instinct de la jeunesse, devinaient tout ce que cette jeune âme renfermait de sentiments affectueux et fraternels à leur égard. Elles la regardaient même comme une conseillère prudente, une protectrice, et cela sans aucune difficulté, tant sa supériorité était reconnue, tant la sagesse et la charité se révélaient, chez elle, par ses regards, sa physionomie, ses actions et ses discours.
Yolande était l'agneau d'or qui reliait, les unes aux autres, toutes ces inclinations, ces humeurs, ces affections variées. Elle avait le talent de trouver, dans chacune de ses compagnes, ce côté heureux du caractère, qui peut s'eccorder, s'entendre, s'harmoniser avec les natures les plus difficiles. Cette précieuse qualité
lui conciliait la confiance générale, et ses maîtresses elles-mêmes savaient en tirer avantage dans l'intérêt commun. Yolande avait, entre autres vertus, celle qui rend une jeune fille si estimable, je veux dire la fidélité à garder scrupuleusement le secret d'une amie, l'adresse de se faire toute à toutes sans sévérité, mais aussi sans flatterie, et tout en conservaut une noble franchise. Là où elle voulait bien intervenir, on était sûr de voir les adversaires, quelquefois au moment d'éclater, se calmer tout à coup, s'accommoder, et la paix et la concorde se rétablir aussitôt.
C'est par là qu'elle s'était rendue, sans le vouloir, l'âme de ce petit univers. Elle conduisait les affaires, proposait les jeux, et était l'interprète des désirs de ses compagnes auprès des maîtresses. Elle savait aussi profiter adroitement de son influence sur les pensionnaires, pour obtenir d'elles plus de soumission au règlement de la maison et d'obéissance aux ordres de l'abbesse. Par là, la régularité était plus entière et plus facile, les résultats des études plus satisfaisants, à la grande joie des religieuses, cela va sans dire. Il ne faut pas croire qu'Yolande, chargée qu'elle était d'un rôle si sérieux et si difficile, perdit quoi que ce fût en amabilité; nullement. Dans certaines âmes d'élite, il y a de ces qualités tellement séduisantes que tout en elles, jusqu'à leur silence même, a de la grâce, plaît, attire la confiance et commande l'affection.
Par une belle après-dînée que le folâtre essaim se jouait sous les arbres du jardin, Swatizala bohémienne se présenta au monastère, portant sur son dos son petit magasin de babioles et de bijoux. Elle fit demander la sœur Cunégonde, et, prenant un air de componction et de modestie :
— Ma sainte et aimable sœur, lui dit-elle, je viens de bien loin, et je vous apporte des choses qui ont l'air de sortir du paradis : mais ce sont choses saintes et sacrées, et je n'oserais les toucher avec mes mains profanes ; c'est tout au plus si celles d'un prêtre sont assez pures pour cela. Mais les vôtres, ma sœur, celles de l'épouse du Seigneur, que ne peuvent-elles point toucher, ces mains virginales? Tout, jusqu'aux calices sacrés et aux saintes pâlies. Quant à nous, mettons-nous vite à genoux, tandis que la chère sœur Cunégonde ôtera la première enveloppe du sac qui contient les précieuses reliques.
Et ce disant, elle tira d'une poche de cuir un petit paquet recouvert de toile, sous laquelle se trouvait un sachet de taffetas cramoisi.
Pendant que la crédule Cunégonde ouvrait la poche de cuir, Swatiza se courbait jusqu'à terre en signe de profonde vénération : elle se tint dans cette posture jusqu'à ce que le sachet de taffetas fût ouvert, et que ce qu'il contenait fût exposé. Or, ce contenu était une vingtaine de grains de la grosseur d'une olive environ, et de couleur foncée.
— Que sont ces grains-là? demanda la sœur.
— 0 ma douce sœur, répondit Swatiza, en relevant la tête, c'est bien la plus sainte chose que vous autres, filles de Saint- Benoît, puissiez avoir sur la terre. Ces grains-là !.. . savez-vousde quoi ils sont faits? Hé bien, je m'en vais vous le dire. Et là-dessus elle se prosterna jusqu'à terre. Ces grains ont été tournés avec la béquille de Saint-Benoit, avec cette béquille dont il se servait, lorsqu'il fut devenu vieux et sur laquelle il s'appuyait. Quel trésor ! dame Cunégonde! Ce Fulde, un moine, (je rougis de le dire), voulut me les acheter pour vingt marcs la pièce ; mais je le réprimandai vertement de sa simonie et lui dis, en le regardant de travers : « Vilain simoniaque que vous êtes, [ils de Bélial, sontce là des objets de commerce? » Et je ne voulus pas lui en donner un seul. Je les gardais pour vous, pour vous seules et pour votre monastère, où ces grains ne peuvent manquer d'attirer toutes les bénédictions célestes. Eh! vite, ma sœur, remettez-les dans l'enveloppe; l'air même n'est pas digne de les effleurer: donnez-en un, je vous prie, à dame Eriberte, et un autre, à dame Alimburge. C'est par un vrai miracle, qu'ils sont en mes mains. Oh! que saint Benoit est u*n grand saint. Figurez-vous donc que je passais un soir dans la Forêt Noire : la nuit approchait, quand un gémissement long et sourd retentit au plus profond du bois. Je me dirigeai vers l'endroit d'où il partait, et j'arrivai à une petite clairière où s'élevait une petite cabane ombragée de quelques sapins. Sur le seuil était étendu un vieillard à demi-évanouï, c'était lui qui poussait des plaintes lamentables. Je lui demandai aussitôt ce qu'il avait : « Hélas ! ma chère fille, me dit-il, ne voyezvous pas que j'ai la jambe gauche déchirée? Ce matin, pendant que j'étais occupé à bêcher mon jardin, un ours énorme et furieux
se jeta sur moi, me laboura l'épaule de ses griffes aiguës, et de ses dents cruelles m'enleva les chairs de ma jambe. Je jetai vainement de grands cris arrachés par la douleur, puis je me traînai jusqu'ici comme je pus, mais alors les forces me manquèrent. Je vous en supplie, ma bonne fille, aidez-moi à gagner ma pauvre couche, j'y rendrai sous peu le derniersoupir sans nul doute, caria nature est vaincue chez moi par la souffrance. » Je le soulevai de terre, et l'aidai à atteindre son humble lit de paille. Ces efforts l'épuisérent, et comme il sentait la mort s'approcher à grands pas : « Bonne fille, me dit-il, je sens que je m'en vais, mais je veux, avant de rendre mon âme à mon créateur, je veux reconnaître votre charité. Voyez-vous une boîte suspendue au-dessus de cette tablette? Apportez-la-moi. » J'obéis, et quand il l'eut ouverte de sa main mourante : « Voyez-vous ce sachet, ma fille? Il contient quelques grains merveilleux qui furent faits de la béquille de saint Benoît. Ils ont été longtemps conservés avec soin dans la célèbre abbaye de Frising, à l'époque où les Hongrois dévastaient la Bavière, et mettaient tout à feu et à sang. Ils venaient de piller et de brûler la fameuse abbaye et son église, lorsqu'un saint religieux, échappé au massacre, qui était revenu pour pleurer sur les débris de son ancien séjour, crut voir au milieu des ruines et des cendres fumantes le petit sachet de soie rouge que vous tenez en main. 11 le ramassa, l'ouvrit, et, à sa grande surprise, trouva intacts les grains qu'il contenait ainsi qu'un parchemin sur lequel étaient indiqués le nom de l'abbé du Mont-Cassin qui avait fait ce présent à l'abbaye de Frising et l'époque où cette rare faveur avait été accordée. Vous dire comment ce trésor est aujourd'hui entre mes mains serait trop long... recevez-le des miennes, faites-en grand cas et puisse-t-il vous attirer toutes sortes de bénédictions. Celui qui l'aura en sa possession, possédera un trésor inestimable, et ne pourra sentir les atteintes du feu. » Ainsi parla le vieillard, puis il expira. Hé bien! sœur Cunégonde, est-ce là un miracle? Celui qui porte ce sachet ne peut être brûlé. Puissions-nous, du moins, brûler de l'amour de Dieu!... Comme nous l'avons dit, sœur Cunégonde était crédule, elle prit les grains avec respect, tenant déjà Swatiza pour une sainte, et aurait volontiers baisé le bas de sa robe. C'est qu'à cette époque de foi vive et simple, il était facile d'abuser de la crédulité du
peuple. Des imposteurs colportaient çà et là de fausses reliques pour en faire un commerce honteux : vainement les Souverains Pontifes, sentinelles vigilantes d'Israël, recommandaient-ils aux fidèles de ne point se fier à ces trompeurs effrontés, et de ne tenir pour véritables et saintes, que les reliques qui étaient revêtues du sceau du Saint-Siège, de celui des Légats à Laiere ou de celui des Évêques. Aussi les protestants n'ont-ils pas manqué de rendre l'Eglise, et cela bien à tort, responsable de ces abus; ils l'ont accusée de se jouer de la bonne foi des fidèles dans les reliques des saints, tandis qu'au contraire, elle s'est toujours montrée, à cet égard d'une sévérité qui a paru outrée aux hommes éclairés. Mais la calomnie n'a pas moins prévalu. Ces protestants, qui, de nos jours, achètent, à grands frais, comme étrusques, grecs ou romains, des bronzes ou des vases antiques, fabriqués hier dans les ateliers de Naples et de Rome, et qui les emportent en Angleterre ou en Allemagne, comme des objets sans prix de Porsenna, de Périclès et de Scipion, s'emportent contre l'Eglise romaine, dont ce n'est pas la faute, parce que quelques gens de bien du moyen-àge tenaient pour des reliques, des objets que des charlatans leur avaient donnés, comme saints, ou ayant été rapportés de la Terre Sainte par les Croisés.
Dès que la bohémienne eut vu sœur Cunégonde prête à tomber en extase spirituelle à l'endroit des grains miraculeux, ella sourit agréablement, et d'un air insinuant :
— Sainte petite Sœur, lui dit-elle, vous serait-il permis de me conduire auprès de vos belles demoiselles. J'ai ici beaucoup de jolies petites choses qui font plaisir à voir, et vous le savez, les jeunes filles sonteurieuses de ces bagatelles. Allons, ma révérende Mère, faites-moi cette faveur.
Sœur Cunégonde la mena au jardin et dès que les pensionnaires eurent reconnu celle qui l'accompagnait :
— Voici Swatiza! s'écrièrent-elles toutes, voici Swatizaï Oh! Swatiza, que nous apportez-vous de beau? d'où venez-vous? Avez-vous des aumônières de velours? Avez-vous des bracelets? Avez-vous des ceintures et des rubans? Allons, vite, la mère, montrez-nous tout cela.
Swatiza avança le menton, cligna de L'œil, plissa les lèvres et de la main leur envoyait des baisers.
LES EMBUCHES. 9o
— Mes chères jouvencelles, leur disait-elle, vous n'avez jamais rien vu de plus beau, de plus riche, de plus admirable que ce que je vous apporte. Voici des escarcelles de damas brodées en Bourgogne, des bijoux montés à Venise, une ville placée au milieu de la mer comme une perle dans sa coquille : des réseaux d'acier de Milan, des anneaux de toute espèce arrivés de Grenade, des draps de Trébisonde, des ceintures de Tartarie, des tissus de Golconde, des dentelles d'Anvers, des toiles peintes d'Arménie, des miroirs d'Amalfi, des émaux des Pyramides d'Egypte.
— Qu'est-ce que ces Pyramides d'Egypte?
— Ignorante! ce sont des princesses turques qui portent des pantalons de mousseline longs, larges et traînants.
— En vérité!... des femmes en pantalons? Avez-vous vu cela, Swatiza?
— Mille fois, au pays des Sarrasins, quand je visitai le Saint- Sépulcre.
— Et Grenade, où est-ce?...
— Au pays des Maures, de l'autre côté de la mer...
— Et Milan?...
— C'est bon, c'est bon, babillardes.
Quand la bohémienne eut fini d'étaler sur une table son magasin de séduction, toutes les jeunes filles s'empressèrent autour d'elle, comme un essaim d'abeilles prêta essaimer; l'une prenait un objet, l'autre en louait un autre; celle-ci se mirait, celle-là essayait un bracelet, se passait au doigt un anneau, approchait un collier de son cou; beaucoup avaient plus de désir que d'argent, toutes demandaient les prix de tout, et lorsqu'elles le savaient, elles baissaient les yeux, pinçaient les lèvres, inclinaient la tête et s'entreregardaient, comme pour se dire :
— J'en ai bien envie, mais mon escarcelle est vide. Les plus hardies disaient :
— Swatiza, mes parents vont m'envoycr de l'argent, fais-moi crédit, je te paierai plus tard.
— Mes belles, répondait la rusée, je ne suis qu'une pauvre femme, et, sans argent comptant, je ne puis rien me procurer. Savez-vous ce qu'il faut faire?
Et là-dessus elle baissait la voix.
— Si vous avez quelques jupes, chemises ou voiles, faites-en un paquet et remettez-le-jnoi en cachette, vous aurez une bague ou un bracelet en échange.
C'est ainsi que l'indigne femme leur apprenait à voler pour se procurer leurs fantaisies. Tout en dupant ces pauvres enfants, Swatiza cherchait Yolande de tous ses yeux. Elle l'aperçut auprès d'un rosier qu'elle dépouillait de ses plus belles fleurs. Abandonner ses marchandises aux pensionnaires, s'approcher du rosier et faire mille amitiés à Yolande fut l'affaire d'un instant.
— Heureuse, bienheureuse jeune fille, lui dit-elle, qui vous occupez de bagatelles, tandis que la fortune pleut à vos pieds. Voyez-vous cette couronne en filigranes, constellée de pierreries? Voyez-vous ce bracelet d'or avec cette escarboucle au milieu? Cette pierre jouit d'une étrange propriété, elle brille la nuit comme une étoile; elle vaut seule le prix d'une ville. Cette ceinture semée d'émeraudes et de rubis est digne d'une impératrice : ces trois objets sont à vous. Un prince vous les offre
Yolande regardait fixement la bohémienne sans dire mot. Swatiza s'animant continua :
— Vous me regardez là, toute stupéfaite. Sachez, ma fille, sachez qu'Ottocar, Margrave de Brunn, veut demander votre main. 11 m'envoie pour vous prier d'accepter ce léger présent. Oh! chère Yolande, quel beau sort vous est réservé 1 Ottocar, vous le savez, est le plus riche et le plus puissant seigneur de la Moravie, et le vieux duc l'a fiancé à sa fille Gisèle, qui lui apporte en dot plusieurs villes et châteaux. Et pourtant, il vous préfère à toutes les princesses d'Allemagne et de Bohème : il veut vous élever, vous une étrangère, au rang de marquise de Brunn, et vous couronner sous ce titre. Hé bienl qu'en dites-vous? Parlez! quelle réponse dois-je porter.au sire? Que vous êtes heureuse, contente, n'est-ce pas? Que vous le remerciez de ces présents, et que vous vous rendez à ses vœux. Laissez-moi faire seulement, chère Yolande, je vais le combler de joie, en lui disant de votre part....
— De ma part, interrompit fièrement Yolande, vous lui direz, Swatiza, que je ne suis qu'une pauvre fille du peuple, et que je ne puis aspirer à la main d'un puissant seigneur. Que j'ai encore mon père, et que c'est à lui, non à moi, de régler mon établis-
sèment selon sa condition. Que je ne puis, que je ne dois, accepter aucun don, sans l'agrément de l'abbesse, parce que je me déshonorerais par là.
— Oh! folle et imprudente fille que vous êtes! Ottocar est-ij, donc un parti à rejeter? Cessez de tenir de pareils discours. Prenez ces riches présents, et ne laissez point échapper l'occasion : une fois perdue, la retrou ve-t-on jamais?... Dites-moi, du moins, que vous réfléchirez, qu'en atte'ndant vous agréez ses présents, et l'offre qu'il vous fait de sa main.
Yolande se trouvait dans une de ces épreuves qui n'arrivent que trop souvent aux jeunes filles vertueuses égarées par la ruse, et entourées de trahisons. Mais ces âmes pures, bien que simples, innocentes et inexpérimentées, reçoivent de Dieu de telles lumières, qu'elles prévoient presque instinctivement les pièges qu'on leur tend, et finissent par en sortir d'un pied franc et léger. Et en effet, malheur à elles, si elles hésitaient à fuir. Le lacet qu'on cherche à leur jeter est souvent si ténu, que si, au lieu de le couper hardiment, elles veulent le défaire et le dénouer, il se resserre, s'attache et se noue à leurs pieds, de telle façon, qu'il n'y a plus d'espoir de le rompre. Yolande, devinant les projets de la bohémienne, les renversa d'un seul mot : elle lui répéta de nouveau, que sans le consentement de son père, et celui de l'abbesse, elle ne voulait pas continuer à écouter ses propos, et s'éloignant, elle alla rejoindre ses compagnes.
Cette fois, la corruptrice fut vaincue, et elle demeura seule avec sa honte Elle sortit du monastère, la tête basse, et se dirigea sur Crunn, pour remplir auprès du Margrave, la pénible mission dont elle était chargée. Celui-ci ne l'eut pas plus tôt aperçue :
— Hé bien, Swatiza, lui cria-t-il de loin, quelle réponse apportes-tu?
— La meilleure du monde , reprit-elle , si vous savez être homme.
-■- Tire-moi d'inquiétude et dis-moi si Yolande a fait bon accueil à mes présents?
— Comme toutes les jeunes filles, elle a commencé par faire des difficultés, en disant qu'il fallait que le sire de Brunn s'adressât à son père... Or, ce père n'est pas un idiot, j'aime à le croire,
et aux premiers mots que vous lui direz, il sera transporté de joie..
A l'embarras qui régnait dans les réponses de la sorcière, 43ttocar sentit la colère s'emparer de lui. Il la regarda de travers :
— Et de mes présents, lui dit-il, qu'en est-il advenu? Les a-t-elle acceptés de bonne grâce? A-t-elle essayé le bracelet? Et la couronne et la ceinture?
— Messire... c'est que... vous voyez bien... seigneur... les jeunes filles sont ainsi faites, elles meurent d'envie d'une chose et ne le laisseraient voir pour rien au monde. Une fois qu'elles ont pris le parti de mettre leur père en avant, elles font semblant d'y tenir, mais...
— Mais... mais... la peste t'étouffe, gibier de potence. Je ne sais ce qui m'empêche de t'écorcher vive, vieille scélérate.
Et en disant ces mots, il tourmentait le manche de son poignard. En voyant la tempête qui la menaçait, Swatiza s'écria :
— Hél pitié de moi, messire. Envoyez chercher le père, et vos désirs s'accompliront.
— Le père... le père..., reprit Ottocar en se calmant un peu, il a quitté Znaïni et l'on ne sait où il se rend ; mais ce qui m'intrigue le plus, c'est de ne pouvoir découvrir comment il a appris que j'avais placé plusieurs de mes gens sur sa route pour s'emparer de lui, me l'amener et le forcer ainsi à cédera mes desseins. Mes émissaires m'ont raconté, et ils le savaient de bonne source, que Pandolfe s'était mis en chemin pour venir chercher Yolande et l'emmener dans quelque pays éloigné; mais au milieu du voyage, il changea de dessein et tourna bride, si bien qu'au lieu de lui, mes vaillants n'ont trouvé que les soldats de l'abbé Daufer avec lesquels ils ont eu maille à partir, et non à leur avantage, car plusieurs y sont restés, les autres ont pris la fuite. Tu vois donc bien, malheureuse, que Pandolfe m'étant échappé, je ne pourrai jamais obtenir la main de sa fille.
— N'est-ce que cela? reprit l'astucieuse créature. Quelquesuns de vos fidèles ne peuvent-ils se rendre au monastère et porter à la fille un consentement simulé de la part de son père?
Le stratagème plaisait assez au jeune homme et il y applaudit, bien qu'il lui parût ditficile à exécuter. Toutefois, poussé par le démon, il dit à la bohémienne :
— 11 faudrait du moins avoir sous la main quelque objet qui eût appartenu à Pandolfe, afin de pouvoir le montrer à Yolande, si elle hésitait à croire que ce message vînt de son père; auraistu l'adresse de te procurer quelque chose?
— S'il s'est éloigné de Znaïm en toute hâte, ce ne sera pas difficile. Laissez-moi le temps de m'introduire dans la maison qu'il y occupait; j'y trouverai bien quelque objet qu'il y aura oublié ou mis de côté pour le retour. Bornez-vous à chercher un homme capable de bien jouer le rôle de faux messager, je me charge du reste.
Cependant Yolande avait bien d'autres pensées. Après avoir quitté brusquement Swatiza, elle alla trouver l'abbesse Théotberge et lui raconta de point en point la démarche que le Margrave de Brunn avait tentée auprès d'elle, les riches présents qu'il lui avait envoyés. A cette révélation, Théotberge la regardant avec affection, lui dit :
— Hélas! ma chère fille, le Seigneur vous réserve de dures épreuves, je le crains, mais soyez sûre que sa main puissante vous défendra de tout malheur : les saints anges vous porteront plutôt eux-mêmes de leurs propres mains avant de permettre que les mauvais desseins d'Ottocar, son humeur impérieuse et la colère que votre refus excite en lui, deviennent la cause de voire ruine. Yolande, vous le savez, j'ai pour vous les sentiments d'une mère tendre, souffrez que je vous fasse une question que la prudence et la délicatesse m'ont défendu de vous poser jusqu'ici. Dites-moi franchement, répondez loyalement et ne doutez pas de ma fidélité à conserver votre secret d'une façon inviolable, je vous le jure : Pandolfe, votre père, vous a-t-il découvert votre véritable origine?
A cette question subite et imprévue, Y'olandc baissa les yeux en rougissant un peu, et répondit :
— Ma mère, je me suis toujours crue la fille d'un simple vassal : cependant, il faut vous l'avouer, la dernière fois que mon père est venu me voir, il m'a prise à part, si-vous vous le rappelez, et pendant que vous vous entreteniez avec ma mère, il me dit, en tenant ma main dans les siennes : « Ma fille, vous êtes arrivée à un agetoù je puis confier à votre raison et à votre tendresse un secret que je vous ai caché jusqu'ici; le trahir peut me
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coûter la vie, songez-y. Vous saurez donc, ma chère Yolande, que j'ai, jusqu'à ce jour, dissimulé mon rang. Je ne suis pas de ce pays : je suis le comte de Groningue, et souverain de cette belle contrée; votre mère est fille du Landgrave de Hesse, maître de vastes états. Le Margrave de Brandebourg, naguère partisan de Cadolaiis, comme il l'est encore aujourd'hui de Guibert de Ravenne} a juré ma perte, parce que j'ai embrassé jadis le parti d'Alexandre II, de môme que je soutiens de nos jours les intérêts de Grégoire VII, vicaire de Dieu ici-bas. Tel est le véritable motif de la guerre qu'il m'a déclarée, guerre dans laquelle je remportai les premiers avantages, bien que mon armée fût inférieure à la sienne. Mais dans un autre engagement, le sire de Dessau m'ayant prison traître, je fus blessé dans la mêlée, et de plus je devins prisonnier du Margrave. Le courage héroïque de votre mère et sa tendresse dévouée me firent recouvrer la liberté. Mon frère Guinigise tint, en mon absence, les rênes du gouvernement, mais l'empereur et d'autres princes allemands qui favorisaient l'antipape, blessés de ma fidélité au Saint-Siège, aidèrent le Margrave de Brandebourg à m'arracher la couronne et à s'emparer de mes états. Vous le voyez, ma fille, tant que les circonstances ne deviendront pas meilleures, tant que l'empereur, revenu à des sentiments chrétiens, ne se sera pas réconcilié avec le saint pape Grégoire MI, la prudence ordonne que je vive caché afin de vous conserver l'héritage de vos aïeux. J'ai confiance en Dieu; c'est pour sa justice que je souffre ces peines : j'espère qu'il n'est pas loin le jour de la délivrance et de la consolation. »
Yolande cessa de parler; alors l'abbesse la prit dans ses bras, et la pressant contre son cœur :
— Oh! que jamais, lui dit-elle en pleurant, que jamais les espérances de Pandolfe ne soient déçues par les revirements de la fortune et les vicissitudes des temps! Votre père, ma chère fille, est un confesseur du Dieu vivant dans la personne de son Vicaire : or, celui qui souffre pour la justice sera élevé et glorifié dès ce bas monde, selon la mesure des peines et des humiliations qu'il aura endurées, parce que Dieu est la fidélité et la vérité éternelle, et qu'il a promis que ce serait ainsi. Quant à vous, mon enfant, vous qui êtes née dans l'exil, vous qui fûtes nourrie du pain des larmes, vous trouverez encore d'heureux jours, et
vous mourrez sur le trône. Ottocar ne serait pas indigne de vous, s'il était vertueux ; si, au lieu de vous tendre lâchement un piège, il vous avait franchement demandée à votre père, ainsi que F eût fait tout loyal chevalier, bien qu'à vrai dire Pandolfe lui eût toujours refusé votre main, Ottocar étant déjà fiancé à Gisèle, fille du duc de Moravie. Je prierai, et je ferai prier pour vous, ma fille. En attendant, attachez-vous à Dieu plus solidement que jamais : approchez-vous souvent de Jésus dans le sacrement de son amour, car la victoire, en pareille circonstance, ne s'obtient que par la prière.
Le même jour où Swatiza avait eu avec Ottocar l'entretien que nous avons rapporté, elle se rendit à Znaïm et s'empressa d'y faire des connaissances, grâce à ses marchandises : elle se faufilait dans les maisons, causait avec les femmesr leur offrait de bons marchés à conclure, donnant presque pour rien une partie de son assortiment. Aussi, en moins de trois jours, sut-elle se faire des amis de tous les gens qui pouvaient lui donner des renseignements sur Pandolfe : elle ne parvint cependant à découvrir que peu de chose. Une nuit, disait-on, les voisins entendirent un grand bruit de chevaux, et, le jour suivant, sa femme et lui avaient disparu. Ayant néanmoins réussi à découvrir la maison qu'avait habitée Pandolfe, elle s'introduisit auprès de la vieille femme qui en avait la garde, et par de petits présents d'épingles, d'aiguilles, de ciseaux, de miroirs, elle gagna sa confiance à ce point qu'elle en obtint de pouvoir visiter le logis. La pauvro femme, sans concevoir le moindre soupçon, la fit entrer, et Swatiza put s'assurer de la précipitation avec laquelle avait eu lieu le départ de Pandolfe : il n'avait rien emporté de ce qui pouvait contrarier un voyage rapide. Les meubles étaient tous à leur place : lui et sa femme chevauchaient en vrais pèlerins. Vainement Swatiza chercha-t-elle un cachet, un anneau dont elle put s'emparer, elle ne trouva rien de ce genre, et dut changer de batteries. Elle se trouvait précisément dans un réduit voisin de la chambre de Pandolfe : un petit lit, un dressoir, une statuette en ivoire, représentant Notre-Dame, en étaient le seul ameublement.
— C'est ici, dit la vieille, c'est ici la chambre d'Yolande, la fille de Pandolfe, lorsqu'elle était enfant. Elle est en ce moment au
couvent de Rrunn, et sa mère, qui l'aime tendrement, a tout conservé ici dans l'état que vous voyez, comme si sa fille y habitait encore.
Swatiza n'en voulait pas davantage : aussi, pendant que sa compagne ouvrait la porte, la bohémienne saisit la statuette d'un mouvement rapide et sortit aussitôt. Une ibis libre, elle fît un paquet de ses marchandises, et reprit en toute hâte la route de Drunn. Ottocar l'y attendait avec impatience.
— Et maintenant, lui dit-elle, en lui montrant l'image sacrée, maintenant il faut profiter de cet objet : il est connu d'Yolande, et depuis son enfance.
Ottocar fit appeler aussitôt l'un des deux magiciens espagnols dont nous avons parlé, gens trop prompts malheureusement à lui obéir en tout. Il lui commanda de revêtir l'habit et l'apparence d'un moine de Cluny, puis de se rendre auprès d'Yolande, et de l'exhorter, au nom de son père, à lui accorder sa main.
Le fourbe qui, contrairement à l'usage d'alors, portait une longue barbe pour se donner l'air et la majesté d'un philosophe, la peigna soigneusement et la divisa en deux longues mèches : il se lava le visage avec le suc de certaines herbes qui le rendit pâle et défait, endossa le froc blanc à large capuchon, puis, ainsi fait, il prit le chemin du monastère. Il se présenta à la porte du couvent, d'un air pieux et modeste, puis, au nom de Pandolfe, demanda à voir Yrolande et à lui parler. La tourière en avertit l'abbesse qui fit appeler la jeune fille, lui parla du moine, et l'accompagna au parloir. A la vue de Théotberge, l'imposteur se troubla, mais reprenant bientôt son assurance :
— Très-révérende Mère, dit-il, je suis de l'abbaye de Cluny. Notre saint abbé, successeur du célèbre Odilon, m'envoie en Pologne, pour y fonder un monastère de notre ordre. Je me suis arrêté quelques jours au couvent de Znaïm auprès du vénérable Daufer, pour me remettre des fatigues du voyage. J'ai appris là que Pandolfe était depuis plusieurs années établi en ce lieu. Or, je suis un vieil ami, un compagnon d'armes de Pandolfe, j'ai passé ma jeunesse avec lui à la cour de Henri II ; nous avons fait ensemble les guerres d'Allemagne et d'Italie, où il se signala par sa valeur. Mais enfin Dieu, par son infinie miséricorde, daigna me montrer la vanité du monde. La réputation de l'abbé Odilon
étant venue jusqu'à moi, je quittai la cour, j'abandonnai les armes, et je me mis à servir Dieu dans la pauvreté, l'humilité et la mortification. Quelques années après ma profession, notre supérieur m'envoya en Gothie et en Norwége, pour répandre la foi de Jésus-Christ : j'habitai longtemps ces contrées. Plus tard, je passai les mers, en compagnie de quelques prêtres, pour travailler à la conversation de la froide Islande, qui est l'ancienne Thulé. Hélas!... ma vénérable dame, quel pays! quelles mers! Là, règne pendant six mois une nuit profonde : le jour du midi ressemble au dernier crépuscule d'une soirée avancée ; pendant les autres heures, la nuit est si complète, qu'il faut de la lumière pour dîner comme pour souper, au lever comme au coucher, à l'église comme au marché, au chœur pour Matines comme pour Tierce. Et les lumières que l'on emploie ne sont que des branches de pin enflammées ou des étoupes trempées de graisse de phoque ou de baleine.
— Qu'entendez-vous, mon père, par des phoques et des baleines? demanda Yolande, qui écoutait attentivement cet étrange récit.
— Ma fille, répondit le faux moine, les phoques sont de grands animaux qui vivent dans l'eau et sur la terre : ils sont si longs que l'un d'eux remplirait un des côtés de votre cloître. Ils ont un ventre, une tête énormes : leurs yeux saillants ont l'air de deux boules de verre; l'ouverture de leur gueule est si haute et si profonde, que vous pourriez vous y tenir debout; leurs lèvres épaisses ressemblent à deux gouttières retournées, et de là s'avancent six ou huit dents plus longues que votre bras : ils ont des pattes fort courtes, et ils sont obligés de ramper sur leur ventre monstrueux. Quant à la baleine, c'est le plus grand poisson de l'Océan : il y en a de si prodigieuses, que lorsqu'elles flottent à la surface de l'eau, elles ressemblent à de petits îlots couverts de mousse. Phoques et baleines sont remplis d'une graisse blanche, dont on fait l'huile et en telle quantité que les habitants de ces pays-là retirent, de chacun d'eux, jusqu'à dix tonnes.
« Ces hommes se font au front et aux joues des incisions circulaires ou sinueuses, qu'ils colorent en rouge ou en bleu : plus ils sont peints, plus ils sont admirés et estimés. Ils vivent du produit de leur chasse, de leur pèche et de l'exploitation des
mines de fer, de plomb et d'étain, dont le pays abonde, et qni fait une des branches de leur commerce avec la Norwége, le Danemark et l'Angleterre. Ils passent leur vie au milieu des glaces que les ouragans et les flots en furie amènent et amoncèlent sur les rivages, où elles forment des montagnes, des châteaux avec leurs tourelles de cristal, de hautes pyramides, des arcs surmontés d'aiguilles acérées. Au milieu de cet étrange paysage, on voit se mouvoir des troupeaux de phoques, courir des bandes d'ours blancs, leurs ennemis acharnés : ces derniers s'élancent sur les larges échines de leur paisible proie, y enfoncent leurs dents avides, et de leurs ongles aigus les déchirent et les démembrent pour se repaître de leur chair.
» Mais ce n'est pas tout encore ; mes courses ne se bornèrent pas là : un vaisseau baleinier d'Islande me porta jusqu'aux rives inconnues du Groenland, dont les habitants, de taille courte et ramassée, ont le visage entièrement aplati, et les yeux obliquement placés. Ils s'habillent avec les dépouilles des ours blancs, portent sur la tête des bonnets de peaux de martres, et aux mains des gants de poils de lapins blancs comme la neige. Ils se donnent, dans leur langue, le nom d'Esquimaux, et voyagent sur la glace, dans des traîneaux tirés par des rennes ou des chiens très-agiles. Leurs habitations sont construites en blocs de glace d'une telle dureté que la nuit comme le jour, ils y entretiennent des feux ardents sans que les murs se fondent : le plancher de ces habitations est recouvert de peaux de bisons, d'ours et de rennes. Quelques cabanes ont pour toiture des eûtes de baleine sur lesquelles sont appliquées des peaux de phoques qui retombent de tous côtés jusqu'à terre en guise de tentes ; et, le croiriezvous? on trouve déjà daus ce pays des chrétiens, des naturels du pays convertis par les moines, des sièges épiscopaux, des églises épiscopales tout comme en Islande1.»
Yolande écoutait avec admiration les beaux récits du faux moine, mais l'abbesse se demandait à quoi tendaient tous ces longs discours, et elle priait Dieu qu'il daignât l'éclairer. Lorsque l'imposteur eut fini d'énumérer toutes ces merveilles, qu'il avait
(1) Le christianisme fut en effet porté en Islande et au Groenland, par des moines sortis de Norwége, vers l'époque dont nous parlons.
entendu raconter à un religieux, autrefois missionnaire, en effet, dans ces pays-là, il s'adressa à Yolande, d'un air tout paternel :
— Je n'eus pas plus tôt appris que mon cher Pandolfe habitait Znaïm, que je me rendis auprès de lui. Mais jugez de ma douleur!... Je le trouvai au lit d'un coup de pied de cheval qui, sans lui briser l'os de la jambe, lui a meurtri les chairs si cruellement, qu'il ne pourra chevaucher de longtemps. Vous vous imaginez bien l'accueil qu'il m'a fait en me retrouvant après une
si longue séparation Que de souvenirs de notre jeunesse nous
avons réveillés! Aussi suis-je resté à Znaïm quelques jours de plus que je ne voulais, pour jouir de cette rencontre : mais avant-hier, au moment où je lui faisais mes adieux : « Thibault, me dit-il tout à coup, avant de vous rendre en Pologne, il faut que vous me rendiez un service d'ami. J'ai confié au monastère de Brunn mon Yolande, ma fille unique, pour qu'elle fût élevée d'une façon conforme à sa naissance, et comme une bonne chrétienne, par cette admirable femme que l'on nomme Théotberge, et qui dirige ce couvent avec tant de prudence, (que votre modestie me pardonne, ô ma révérende Mère!). Or, vous saurez, mon ami, que le Margrave de Brunn, le jeune Ottocar, a rencontré ma fille par hasard. Il me l'a fait demander en mariage, mais, en comparant ma condition à la sienne, je m'en suis franchement défendu : rien n'y a fait. Le prince a insisté et de telle façon qu'il a fallu me rendre. Toutefois, je ne veux pas abuser de l'autorité paternelle : voyez donc Yolande, je vous en prie, cher ami, et engagez-la à écouter les propositions du Margrave. »
» Vous voyez, mon enfant, qu'il n'est pas nécessaire de discourir plus longtemps pour vous faire voir tous les avantages de la bonne fortune qui vous arrive. Votre futur époux est jeune, courageux, riche et puissant : vous êtes étrangère, peu favorisée des dons de la fortune, de naissance obscure, comparée à celle du jeune prince : il vous donne une couronne, il vous fait dame et maîtresse de tant de villes et de peuples; quelle folie ce serait de refuser le magnifique établissement qui se présente ! Votre père, retenu qu'il est au logis par son accident, vous invite à accepter : il vous en prie , par l'affection paternelle qu'il vous porte, et votre mère ajoute que, si vous refusez, ce serait lui donner la mort. »
1C6 LES EMBIJCUE?.
Les deux femmes gardèrent un instant le silence, quand tout à coup Yolande, comme frappée d'une idée subite, regarda le moine en face, et lui dit :
— Mais, mon père, pardonnez-moi cette question, quel signe auriez-vous à me donner pour me prouver que vous m'êtes réellement envoyé par mon seigneur et père?
— Vous avez raison, répondit l'indigne : Pandolfe, qui sait que votre prudence est au-dessus de votre âge, a prévu votre demande, et, se faisant apporter une petite statuette de Notre- Dame à laquelle vous avez une grande dévotion, et qui se trouvait au chevet de votre lit, me la remit en disant : Portez-la à ma fille de ma part et en mon nom.
Ce disant, il tira de son sac la Vierge d'ivoire que nous connaissons, et la mit sur la table.
— 0 chère et sainte image, s'écria la jeune fille, je te reconnais 1 Tu fus la joie de mon enfance, tu seras la consolation de ma jeunesse : jamais plus tu ne me quitteras. Tu seras dorénavant ma conseillère, ma gardienne, ma protectrice, le guide de mes pas en ce monde. 0 douceur de ma vie, ô lumière et amour de mon âme !
— Que je me sais donc bon gré, reprit l'imposteur, d'avoir pris avec moi l'image de la divine Mère ! La voici, questionnez-la : elle vous dira d'être soumise aux volontés de votre père, aux désirs de celle qui vous donna le jour, aux vœux du puissant seigneur qui désire obtenir votre main. Voyons : dites-moi , que me faut-il répondre au Margrave de Brunn?
— Vous lui répondrez, dit Yolande en regardant Théotberge, que je ne puis rien décider que je n'aie d'abord parlé à mon père.
— Comment ! s'écria le traître en rougissant de dépit, seriezvous assez insensée, assez téméraire, pour répondre d'une façon aussi peu convenable au Margrave?
— Pardon, mon père, dit alors froidement l'abbesse , mais Yolande fait en ce moment la réponse que toute jeune fille prudente doit faire en pareille occurrence. D'après vos propres paroles mêmes, l'indisposition de Pandolfe ne peut durer longtemps ; il se rendra ici, et verra sa fille. En voulant attendre l'arrivée de son père, elle n'offense, oe me semble, ni le Margrave, ni voua.
Aucune plume, aucun langage ne pourrait décrire la colère d'Ottocar, lorsqu'il vit, pour la seconde fois, ses ruses inutiles. Ce fut le malencontreux messager qui en ressentit les premiers effets: il essuya imprécations, menaces, injures et mauvais traitements.
— Hé bien! s'écriait le jeune homme hors de lui-môme, le voilà donc ce rare génie qui lit dans les cieux , qui pèse les influences des astres, qui dirige les planètes dans leur course, et règle la marche du soleil et de la lune ! Imposteur ignorant ! maladroit ! qui n'a pas su persuader une enfant, vaincre une vieille femme. Il parle merveilleusement et fait l'entendu devant les sots qui croient à sa science douteuse, à ses mystères ténébreux, à ses diaboliques sortilèges, mais vienne quelqu'un qui lui résiste, et le lâche cède et fuit. Va-t'en d'ici, ôte-toi de mes yeux.... Je ne sais ce qui m'empêche de te fendre le crâne avec ma hache.
Au premier moment, l'astrologue fut un peu déconcerté de cette apostrophe, mais se remettant aussitôt et prenant un air effrayé et assuré tout à la fois, il dit à son jeune maître :
— Je suis marri jusqu'au fond de l'âme, Messire, de n'avoir pu réussir à votre gré, mais veuillez bien vous rappeler que personne n'a encore trouvé le secret de vaincre l'obstination d'une femme, quand elle s'est mise en tête de dire non. Oui, chercher à la faire changer d'idée, c'est vouloir essayer de sauter pardessus son ombre. Il faut beaucoup de douceur et de patience avec elles, c'est ainsi qu'il faut les prendre, et l'on finit par vaincre sans peine une résistance que n'auraient pu ébranler vingt paires de bœufs ou même d'éléphants. Tentez d'autres moyens. Votre cour rassemble des Trouvères et des Ménestrels de grand talent : ils savent chanter, sur le luth et la mandore, les plus doux, les plus suaves refrains. Tâchez de découvrir si la chambre d'Yolande donne sur la prairie qui entoure le monastère, puis envoyez, pendant quelques nuits de suite, l'un ou l'autre de vos Troubadours, qui lui chante les plus touchantes
de ses baliades et de ses romances, celles surtout qui sont le mieux appropriées à votre position. Vous avez ici Godevise d'Aquitaine, Hildegarde de Lotharingie, qui pincent la harpe à ravir, puis Clet de Spolète, dont le chant l'emporte sur celui des fauvettes et des rossignols.
— En vérité, l'avis est bon! s'écria Ottocar. Swatiza... ici, fais en sorte de savoir si la fenêtre d'Yolande s'ouvre sur la prairie. Toi, cours de ce pas dire à mes chanteurs que je veux leur parler. Qu'ils attirent Yolande au balcon, c'est tout ce que je leur demande... ils s'en trouveront bien.
Le couvent de Brunn était situé à moins d'une lieue de la ville, dans un lieu retiré, mais agréable ; un parc antique l'entourait de ses épais ombrages, sous lesquels courait un ruisseau clair et limpide, qui se divisait en deux branches, dont l'une baignait les hautes murailles du monastère, le verger et le pied de l'église, pour aller se perdre au loin dans la prairie voisine. Pour pénétrer soit dans le couvent, soit dans l'église , il fallait traverser ce fossé sur de beaux ponts en pierres brunes, et comme les gardiens du lieu avaient soin d'arracher les plantes et les herbes aquatiques qui y croissaient, rien n'empêchait les fenêtres extérieures du bâtiment de se mirer dans les ondes pures, qui coulaient au-dessous. Celui des deux ponts qui conduisait à la porte principale, était mobile ; les gardiens le relevaient après Compiles pour ne l'abattre qu'après Prime. La partie extérieure des murs était extrêmement escarpée jusqu'au cordon de pierre, au-dessus duquel s'élevaient les quatre immenses façades latérales de l'édifice, qu'éclairaient des fenêtres à balcons, d'où l'on pouvait jouir de la vue de la campagne, et, pendant les soirées d'été, respirer la brise nocturne.
L'intérieur du monastère était fort vaste : il contenait, au rez-de-chaussée, plusieurs cloîtres, que surmontaient des galeries couvertes où, pendant l'hiver, aux jours de pluies, lorsque la neige venait ensevelir les campagnes, les jardins et les prés, les religieuses pouvaient se promener, et les jeunes filles prendre leur récréation. Au dehors était Y hospice*, disposé en apparte-
(1) C'est ainsi que l'on nomme, dans les couvents, cette partie des bâtiments qui est réservée aux étrangers et aux voyageurs.
ments commodes, car à celte époque on donnait volontiers l'hospitalité aux voyageurs et aux pèlerins, et une image miraculeuse de la sainte Vierge, qui reposait dans l'église du couvent, en attirait chaque jour un grand nombre. D'un côté, s'étendaient les bâtiments réservés aux élèves : les parents seuls pouvaient y pénétrer, surtout quand ils venaient visiter une enfant malade; enfin, plus loin, s'élevait le logement des religieuses, que la clôture rendait inaccessible aux séculiers, si ce n'est dans le riche quartier qui était réservé à l'abbesse.
Dans les salles du rez-de-chaussée, on recevait chaque jour, après le dîner, trois cents pauvres, auxquels on distribuait de la soupe, du pain, de la bière, et un plat de lard ou de viaude salée.
Pour accoutumer ses élèves à la compassion envers les malheureux, la pieuse abbesse envoyait souvent quelques-unes d'entre elles aider les sœurs converses dans cette œuvre de charité. Pour que ces jeunes filles comprissent bien tout le mérite qu'il y avait à s'humilier aux pieds de ceux que Jésus-Christ avait appelés ses frères, ïhéotberge ne permettait de descendre qu'à celles dont la conduite était irréprochable. Yolande cependant avait tant supplié, et d'ailleurs sa manière d'être était tellement édifiante en tout, qu'elle avait obtenu la permission de descendre chaque jour auprès des pauvres femmes pour les consoler et les servir. Et en vérité, la noble enfant s'acquittait merveilleusement de cette tâche; elle semblait rechercher les plus âgées, les plus infirmes, et s'empressait pour elles avec une sollicitude, une charité qui excitait l'attendrissement.
Pour savoir si la chambre d'Yolande donnait sur le jardin, et connaître au juste où elle était située, la diabolique Swatiza s'était adressée à celle de ces pauvresses qui semblait le mieux convenir à ses projets; elle lui fit un léger présent, en lui disant :
— Bonne femme, fais en sorte de savoir où repose Yolande, mais sois prudente... demande-le, comme si cela venait de toi seule, et surtout que personne ne t'entende; tâche de me dire aussi l'étage et le numéro de sa fenêtre... il y en a tant dans cette façade ! . . .
— Ohl que oui; rien qu'au dehors, il y en a autant que de jours dans l'année; ce couvent est si grand! Figurez-vous qu'à