CHAPITRE YII
Quand elle était arrivée, l'après-midi, à la maison (le santé, Mathilde s'était rendue immédiatement au bureau du docteur.
En partant, elle avait annoncé son retour pour le surlendemain seulement, mais elle pensa que, dans cette maison en plein coup de feu, on ne lui en voudrait pas d'être revenue un jour plus tôt.
En effet, on trouva tout de suite à l'employer, et ce fut, à sa grande satisfaction, dans une chambre du premier étage, pas très loin du fond du couloir où la grande et mystérieuse garde-malade soignait et gardait jalousement Madame Hasquien.
Mathilde avait son plan, qui était d'enlever Rose. Mais ce n'était pas très commode à exécuter.
Elle s'acquitta donc rapidement de tous les soins
que l'on réclamait d'elle dans la chambre qu'on lui avait désignée. Un chirurgien éminent avait procédé à un pansement délicat, pour lequel il avait eu besoin de l'infirmière en titre et de l'auxiliaire Mathilde. Cette dernière, ayant rempli ses fonctions à la satisfaction de tout le monde^ s'empressa d'aller faire un tour dans le jardin afin de voir, à tout événement, s'il n'existait pas d'autre issue que la porte principale.
Mais toute la propriété était entourée d'un mur imposant qu'il était impossible de franchir, et que ne trouait aucune poterne.
Mathilde songeait donc au moyen de s'en aller, le moment venu, par la grande porte, quand elle avisa une remise d'automobiles où un chaulïeur était en train de nettoyer une voiture qui appartenait à la maison de santé et servait au transport des malades.
Mathilde s'approcha négligemment, toute prête à engager la conversation avec le chaulïeur. Mais elle eut affaire à un quinquagénaire taciturne de qui elle obtint à peine quelques monosyllabes.
Tout de même, elle eut le loisir d'examiner le fond de la remise et d'observer qu'une porte à coulisse permettait de faire sorùr directement l'auto dans la rue, sans avoir à passer par le jardin.
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Tout en feignant de s'intéresser vivement au travail du chaufîeur, elle remarqua que la porte à coulisse se fermait au moyen d'un cadenas. A cet effet, la porte en question portait, fiché dans son bois, un crochet de fer formant anneau, qui s'unissait au moyen du cadenas, à un autre crochet planté dans le mur. Le cadenas qui devait joindre ces deux anneaux n'était pas encore fermé ; il pendait pour le moment à un des anneaux.
Mathilde remarqua que le cadenas était muni de sa clef. Le chauffeur devait être depuis assez peu de temps de retour d'un voyage en ville et il avait rentré son auto par la porte à coulisse, sans doute avait-il reconduit un malade à son domicile, ou bien était -il allé faire une course avec sa voiture pour le service de la maison ? Quand il amenait des malades , il passait toujours par la grande porte.
Continuant ses observations, Mathilde remarqua qu'il n'y avait pas de logement de chauffeur au-dessus de la remise. Ce mécano devait coucher en ville ou dans les combles de la maison. Il lui parut être un homme méticuleux qui sûrement, avant d'aller se coucher, fermait soigneusement ses portes. Quand viendrait l'heure, il ne s'en irait certainement pas sans refermer le cadenas de la porte à coulisse et
sans donner un tour de clef à la porte qui fermait la remise du côté du jardin.
Mais la fureteuse Mathilde aperçut un clou fixé dans un arbre tout proche, et ce clou lui parut destiné à recevoir la lourde clef de la porte. On saurait donc où la trouver .
Cependant, une fois la porte de la remise ouverte, comment ouvrir le cadenas de la porte à coulisse qui dormait sur la rue ? Il fallait, de toute nécessité, se procurer une petite lime. C'était bien compliqué, mais il n'y avait pas à choisir, car plus Mathilde y réfléchissait, [plus il lui semblait périlleux de s'en aller par la porte principale. Cela ne cadrait pas, comme on le verra plus loin, avec son plan, et d'autre part, cette porte principale était gardée par un concierge qui n'avait pas de cordon. Sa consigne était de se lever et d'ouvrir la porte lui-même.
Il s'agissait donc de trouver une lime pour venir à bout du cadenas? Il fallait s'en occuper sans retard, car il était six heures et demie et les boutiques de Neuilly devaient fermer à sept heures.
Mathilde, en passant chez le concierge, laissa sa blouse d'infirmière. Elle demanda, par la même occasion, l'adresse d'un quincaillier. Il y en avait un à trois minutes de là , dans une grande rue com-
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merçante, qui coupait le boulevard du Château.
Tout en marchant, Mathilde se disait qu'elle faisait peut-être là une course inutile. Ce mécano taciturne, après avoir fermé le cadenas, pouvait très bien y laisser la clef puisque, somme toute, il n'avait à protéger son automobile que contre les gens du dehors ; ceux-ci ne pouvaient ouvrir la porte à coulisse du moment que le cadenas était fermé : peu importait, pour cela, que la clef fût laissée ou non sur le cadenas.
Mais, au fond, il pouvait très bien ne pas faire ce raisonnement et emporter tout de même la petite clef. Il valait mieux ne pas courir cette chance et il était sage de se procurer une lirae à tout événement.
Si Firmin eût assisté à l'élaboration de ce plan de campagne, il n'eût pas manqué de s'étonner que Mathilde se préoccupât ainsi des moyens de faire fuir Rose avant de s'assurer de la personne même de la jeune femme. Mais il était probable que l'avisée Madame Gourgeot avait déjà combiné toute la première partie de son programme.
Elle trouva, à l'endroit indiqué, une boutique de quincaillier assez bien fournie, où sans doute de nombreux chauffeurs des environs devaient venir s'approvisionner. Or, voilà qu'en choisissant une
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lime, elle aperçut des cadenas qui lui parurent tout à fait semblables à celui qui fermait la remise. Elle en acheta un avec deux clefs.
Elle revint ensuite à la maison de santé, reprit sa blouse chez le concierge et se dirigea vers la remise où le mécanicien était toujours en train de travailler. Mathilde avait espéré qu'il laisserait la place vide un instant; mais, comme il n'en bougeait pas, il fallait faire sa connaissance.
— Toujours au travail?
— Tout le monde ne peut pas se reposer, répondit rudement le chauffeur.
Si peu aimable que fût cette réponse, il avait néanmoins engagé le fer, Mathilde ne manqua pas d'en profiter.
— Si c'est pour moi que vous dites ça, fit-elle, je trime depuis ce matin auprès de mes malades. C'est le docteur lui-même qui m'a trouvé mauvaise mine et qui m'a envoyée prendre l'air dans le jardin.
Elle jugea que le commencement de cette conversation créait entre eux assez d'intimité pour qu'elle pût se permettre de pénétrer dans la remise.
— C'est bien suspendu, ces voitures-là, dit-elle. Elle tenait à ne pas laisser tomber la conversation. Le chauffeur ne répondit rien, mais il ne laissa échapper du moins aucun signe d'impatience. Et
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c'était, en somme, tout ce qu'on pouvait demande à ce peu affable compagnon,
Mathilde remarqua avec satisfaction que, pour procéder à des réparations mystérieuses, il se glissait sous la voiture. Elle en profita pour s'en aller, en bon badaud, vers le fond de la remise.
Le cœur battant un peu, aussitôt qu'elle pensa n'être plus vue du mécano, elle remplaça le cadenas ouvert, pendu à l'un des crochets, par le cadenas tout pareil qu'elle avait acheté...
Si, avant de se retirer, le mécano fermait ce cadenas et en prenait la petite clef dans sa poche, l'astucieuse Mathilde n'aurait plus ensuite qu'à l'ouvrir avec sa double clef... C'était infiniment plus simple et plus expéditif que d'employer la lime.
La substitution opérée , Mathilde sortit tout doucement de la remise et reprit dans le jardin son innocente promenade qu'il n'était d'ailleurs pas dans ses idées de prolonger.
Les malades prenaient leurs repas entre six et sept heures dans leurs chambres, et les infirmières dînaient un peu plus tard dans les salles de garde.
Pendant le diner, Mathilde posa à ses collègues de fortune quelques petites questions qui n'avaient rien d'oiseux.
Elle apprit que la garde particulière de Rose
Hasquien continuait à veiller jalousement sur sa malade, et que personne n'était admis à pénétrer dans la chambre.
Au moment des repas, on déposait à la porte de la chambre, sur une petite table, les deux repas : celui de la garde et celui de la malade. On frappait doucement à la porte; la garde venait prendre la petite table et l'emportait dans la chambre.
La malade était une nerveuse très gravement atteinte, à qui les médecins avaient recommandé la claustration la plus absolue.
— Alors, dit Mathilde, en dehors de cette garde, personne n'est entré dans la chambre ?
— Le jour, dit une infirmière, où la malade est arrivée, une dame, sa sœur, je crois, est restée un instant auprès d'elle. Hier au soir, il est venu un monsieur, probablement un de ses parents. Il est entré, et la garde est sortie quelques instants après. Elle paraissait très pressée. Elle est allée faire une course au dehors ; elle n'est pas restée bien longtemps. Pendant le peu de temps qu elle est restée absente, le monsieur est resté dans la chambre avec la malade. Sans doute que c'est une personne qu'ils ne veulent pas laisser livrée à elle-même et qu'ils tiennent à surveiller tout en la séparant du monde et en l'enfermant.
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A neuf heures, selon la règle de la maison, l'électricité était éteinte dans les chambres.
Celles des infirmières qui passaient la nuit sur des fauteuils ou des chaises-longues auprès des lits des malades avaient déjà organisé leur installation.
Les autres se retiraient dans des dortoirs spéciaux... En principe, on leur défendait, par crainte d'incendie, d'allumer des bougies. Mais Mathilde savait bien qu'en vertu d'une tolérance l'heure de l'extinction des feux était prolongée pour les infirmières jusqu'à dix heures et demie.
Par exemple, à partir de cette heure-là, la consigne était très rigoureuse. Mathilde n'ignorait donc pas qu'en attendant onze heures, elle serait sûre de trouver une parfaite tranquillité dans la maison.
Elle était seule dans un petit dortoir de trois lits. Ses collègues passaient la nuit à côté de leurs malades.
Elle attendit paisiblement onze heures, en lisant, jusqu'à dix heures et demie au moins, un vieux roman tout déchiré qu'elle avait déniché dans un coin de la salle de garde. La dernière demi-heure dans l'obscurité fut la plus longue; elle finit cependant par passer comme les autres... A onze heures,
Mathilde s'engagea dans le couloir qu'une veilleuse éclairait. Puis, étouffant ses pas, elle gagna la porte du fond.
Elle frappa doucement.
Elle attendit un moment et frappa une seconde fois.
Peut-être Robert Ilasquien dormait-il... Quand Mathilde entendit enfin un peu de bruit, il se passa encore un temps assez long avant que l'on ouvrît la porte.
Quittait-il, pourlanuit, ses vêtements de femme ? C'était peu probable et c'eût été bien imprudent, étant données les alertes possibles. Mais sans doute, au moment d'un éveil subit, avait-il besoin de remettre en ordre son accoutrement.
La porte s'entre-bâilla et Mathilde aperçut une longue figure inquiète.
— Qu'est-ce que c'est? dit Hasquien.
— C'est une commission très pressante pour vous, madame, dit Mathilde. Voilà, continua-t-elle, aidée par son émotion à contrefaire la voix d'une personne essoufflée. Je viens de rentrer à la maison et, au moment où je sonnais, je me suis trouvée accostée par un monsieur qui m'a remis vingt francs et qui m'a chargée de vous prévenir, madame, pour que vous veniez le retrouver tout de suite, pendant
dix minutes. C'est de la part de M. le comte de Féliciat...
La garde-malade parut en proie à une grande perplexité.
— Il attend dans la première rue à gauche, qu'il a dit, à cent pas en sortant de la maison.
Robert Hasquien semblait de plus en plus agité. Il rentra dans la chambre, probablement pour voir si la malade dormait. Puis il revint au bout d'un instant et dit à Mathilde :
— Je ne serai pas longtemps. Restez à la porte de la chambre. Si par hasard vous entendiez remuer, entrez dans la chambre et empêchez la malade de se lever. Elle est très gravement malade. Je ne devrais pas la quitter une minute : je vous la confie. . ,
A peine Robert Hasquien avait-il disparu au bout du couloir que Mathilde ouvrait la porte. A la lueur de la veilleuse qui tremblait sur la cheminée, l'infirmière de rencontre s'approchait du lit. Une petite femme brune se dressa toute elVrayce.
— 11 n'y a pas de temps à perdre, dit Mathilde. Levez-vous vite et venez avec moi... Je suis une amie... Je viens de la part du jeune homme qui vous a recueillie l'autre soir...
Ci2 disant, clic l'aidait à se lever, et jetant les yeux sur les meubles, elle avisa une sorte de grand man-
teau de voyage, qu'elle mit sur les épaules de Rose...
— Des bottines maintenant...
— Je ne sais pas où sont mes bas, disait Rose.
— Mettez vos bottines sans vos bas.
Rose enfilait une bottine et Tôtait, s'étanttrompée. Cependant, Mathilde suivait par la pensée Robert Hasquien. Il devait sortir en ce moment de la maison... Il irait très vite au coin de la prochaine rue.. Il ne verrait personne et ne tarderait pas à soupçonner une trahison... Peut être aurait-on pu l'envoyer plus loin, mais c'eût été dangereux pour la vraisemblance...
Rose avait fini par se chausser tant bien que mal. Les deux femmes sortirent hâtivement, Mathilde prenant soin de refermer la porte. Elles s'engagèrent dans cet interminable couloir. Arrivées au bout, comme elles descendaient l'escalier, elles entendirent du bruit et s'arrêtèrent, figées de peur.
Ce bruit se précisa... C'était le docteur, directeur de la maison de santé, qui rentrait dans son appartement particulier... Il n'en finissait pas d'ouvrir sa porte... Et Robert Hasquien pouvait venir et les trouver dans l'escalier. Mathilde pensa à remonter pour se cacher n'importe où au second étage.
Enfin, le directeur rentra chez lui...
Mais il fallait attendre tout de même un instant qu'il ne fût pas trop près de sa porte quand on passerait devant... Elles descendirent avec encore plus de précautions .. Cependant, il fallait se presser, tout en faisant bien attention.
Il y avait pour sortir du bâtiment une double porte vitrée, et le bruit de la serrure paraissait effroyable...
Une fois dans le jardin, pour gagner la remise, on s'écartait enfin de la route que suivrait à son retour Robert Hasquien. Mais on passait devant la fenêtre ouverte du :directeur. Mathilde poussa doucement Rose vers le gazon, plus discret que le gravier des allées.
La clef de la remise était bien attachée au clou de l'arbre. Quel bruit d'enfer cette lourde clef revêche fit dans la serrure pourtant assez bien huilée!
Une fois entrée avec Rose dans la remise, Mathilde referma la porte en dedans. En cas d'alerte, elles étaient maintenant dans ce réduit remise comme dans une forteresse. Mais tout de même il valait mieux en sortir.
Mathilde avait sur elle sa fidèle petite lampe électrique. Elle éclaira le cadenas et vit que le chauffeur y avait laissé la clef. Il n'avait guère lieu de craindre, en effet, que les attaques venues du dehors.
La double clef de Mathilde fut donc inutile; elk' s't'tait donné pour changer le cadenas une peine superflue, qu'elle ne regretta pas, cependant. Le hasard, en effet, aurait très bien pu ne pas la favoriser. Elle s'arrangeait toujours pour se passer de lui, sans mépriser le secours qu'il voulait bien Ir fournir.
Cependant, le cadenas détaché, Mathilde poussai doucement la porte à coulisse ; ses muscles de campagnarde ne lui furent pas inutiles, elle nécarta d'abord cette porte que juste ce qu'il fallaii pour passer la tête ; mais elle ne fut pas longue à la refermer : à trente pas de là, à la lueur d'un bec de gaz, elle avait aperçu une grande silhouette de femme qu'elle connaissait bien.
Robert Hasqiiien revenait le long du trottoir et n'allait pas tarder à passer devant la remise.
Cette vision n'effraya Mathilde que pendant une seconde. Elle pensa tout de suite qu'Hasquien, n ayant pas trouvé le comte à l'endroit indiqué, faisait le tour du pâté de maisons. Elle prêta l'oreille pour l'entendre au moment où il passerait devant la remise. Mais l'épaisse porte ne laissait filtrer aucun bruit.
Au jugé, quand elle pensa qu'il avait toui'né l'autre coin de rue, elle écarta à nouveau la porte, sortit, et
fit sortir Rose. Puis elle l'entraîna rapidement, le plus loin possible de cet endroit dangereux.
Elles marchèrent droit devant elles pendant quelques minutes. Mathilde n'était pas très rassurée, mais elle ne s'eflrayait pas outre mesure : en somme, il faudrait à Robert le temps de rentrer dans la maison, de s'apercevoir de la disparition de Rose, puis de ressortir. Elles avaient sur lui une certaine avance, et il ne pouvait pas à lui tout seul les poursuivre dans toutes les directions.
Elles avaient bien plusieurs chances pour qu'il ne s'engageât pas sur la bonne route. Dans ces conditions, il ne s'agissait pas de se dire : il me poursuivra plutôt dans cette direction, on n'en savait rien. Il valait mieux ne pas faire de subtils zigzags, et couvrir le plus de chemin que l'on pourrait en ligne droite, afin de profiter le plus possible de sa chance.
Elles aperçurent enfin les lumières d'une automobile. Ce n'était pas un taxi, mais son chauffeur paraissait animé des intentions les plus hospitalières. Mathilde n'hésita pas à lui offrir cinq francs pour les conduire au cours de Vincennes. Il demanda dix francs. Ils transigèrent pour sept. Elles se hâtèrent de monter dans la voiture
Rose et Mathilde, pendant cette fuite, ne s'étaient pas adressé la parole. Elles avaient fui comme un
gibier pourchassé qu'un instinct de conservation occupe et mène exclusivement. Mais, à peine dans la voiture, cette pauvre petite bonne femme de Rose tourna quasiment de l'œil.
Mathilde Gourgeot n'avait sur elle ni sels ni vinaigre. C'était une femme assez dure et qui n'avait pas pour les évanouissements des jolies filles la tendre sollicitude d'un soigneur masculin. Mais elle savait que cette défaillance de Rose avait de sérieuses excuses.
L'auto continuait à rouler vers la barrière. On trouverait sans doute, passé la porte, un restaurant ouvert, où l'on pourrait se procurer du vinaigre, du cognac, de l'eau glacée. En attendant, il n'y avait qu'à établir un courant d'air dans la voiture...
Rose cependant n'avait pas perdu connaissance. Elle était seulement d'une extrême faiblesse... Mathilde vit que ses lèvi-es remuaient...
— J'ai mal... disait-elle... Pas mangé... pas mangé ftrois jours.
— Bon! bon! pensa Mathilde. C'est probableraient qu'elle se méfiait de la nourriture...
On s'arrêta à la barrière, à la Porte-Maillot. Puis Mathilde avisa un restaurant ouvert sur la droite dans l'avenue de la Grande-Armée. Le chaufTeur alla chercher un bol de bouillon qui fut bien accueilli
par Rose. Elle ne dédaigna pas non plus un petit pain qu'elle mangea avec une vive satisfaction, pendant que la voiture reprenait sa marche.
Mathilde la regardait, avec l'affection d'une garde dévouée, mais aussi avec la tendresse avare d'un détective qui tient à sa disposition un témoin précieux, qu'il s'agit de ménager pour en tirer les meilleui's renseignements possibles.
Répondrait-elle à toutes les questions ? L'interrogatoire avec elle devrait être prudent.
Il s'agissait de bien savoir d'avance ce qu'on voulait lui demander pour ne pas l'alarmer et la mettre trop sur ses gardes, au cas où elle ne voudrait pas trop parler sur le compte de Robert Hasquien.
Elle n'était encore qu'à mi-route, que Mathilde savait déjà quelques détails importants.
Elle n'avait pas voulu brusquer son témoin, mais, d'autre part, elle ne tenait pas à lui laisser la nuit pour réfléchir.
Un détective qui veut savoir la vérité est, par profession, un homme indiscret, et ne se fait aucun scrupule d'utiliser l'émotion des gens pour tirer d'eux des révélations intéressantes. Penchée habilement sur Rose dans une posture affectueuse, elle la confessait doucement, tendrement, comme pour la soulager... Et les questions étaient très coin-
plètes, très explicites pour que la patiente n'eût b faire que des réponses brèves... mais suffisantes...
— Pauvre femme! vous aviez peur de lui... Oui, je sais qui il est... Je vous dirai comment je l'ai su. Ne vous occupez pas de cela pour le moment. L'important, c'est que vous soyez en sûreté... Il ne vous atteindra plus, soyez tranquille...
Rose écoutait tout cela dans une sorte de rêve. Elle s'étonnait à peine que cette femme qu'elle ne connaissait pas sût autant de choses sur sa vie. Mathilde s'en rendait bien compte. Aussi en profitaitelle pour obtenir le plus possible de paroles ou d'asquiescements irrévocables.
— 11 voulait vous empoisonner... comme il a fait avec l'autre...
Rose cette fois ouvrit de grands yeux si angoissés
fpie Mathilde se demanda si elle n'avait pas été
rop loin... Aussi continua-t-elle d'une voix très
douce, où elle mit le plus qu'elle put d'affection et
de protection :
— Je sais tout cela. Mais je sais que vous ne saviez rien d'abord de la façon dont est mort votre beau-frère, et que vous ne l'avez appris que plus tard.
Mathilde, à ce moment, en disait plus qu'elle n'en, savait.
Elle disait ses suppositions avec autant d'autorité que si elles eussent été des certitudes. Elle sentait bien que c'était l'instant de risquer un peu...
Elle eut la satisfaction de voir qu'elle était tombée juste : Rose fondit en larmes, et sa confession coula tout à coup, comme une source enfin libérée. C'étaient des flots de paroles, qni s'arrêtaient parfois et que Mathilde savait faire repartir avec un mot habile.
... Rose avait bien su que son mari n'était pas mort. 11 l'avait mise au courant de ses projets de substitution... Il était bien forcé. Il ne pouvait faire cela sans la mettre dans la confidence...
... Mais elle n'avait rien su, oh! rien su, delà façon dont Arthur était mort. Elle avait cru que c'était une mort accidentelle. Les gens du Havre avaient appris qu'un des frères Hasquien avait succombé à la rupture d'un anévrisme. Seulement, eux croyaient que c'était Robert. Elle savait, elle, que c'était Arthur.
... Ce n'était que tout récemment qu'elle avait appris, ou plutôt soupçonné la vérité... au cours d'une dispute entre Robert et le comte de Féliciat.
Le comte avait reproché quelque chose à Robert. . . II ne s'était pas trop expliqué. . .
Tout de suite Rose avait eu une idée... une idée si horriole qu'elle l'avait repoussée...
Mais quand Robert Hasquien s'était installé à son chevet, et qu'il l'avait séparée du reste du monde, elle avait eu, la première fois qu'il lui avait présenté sa nourriture, elle avait eu l'impression, l'intuition certaine qu'il allait l'empoisonner... Un souvenir du Havre lui était revenu à l'esprit.
— Un jour, pendant que son frère était chez nous, il a insisté pour que j'aille dîner seule chez des amis du Havre, lui qui m'accompagnait toujours, n s'était mis à table tout seul avec son frère. En m'en allant, j'étais passée pour leur dire au revoir, dans la salle à manger... Ils mangeaient des œufs brouillés... J'avais faim... Je ne savais pas à quelle heure on mangerait dans la maison où j'allais. Avec une des cuillers qui étaient sur la table, je prends dans le plat xine cuillerée d'œufs brouillés... A ce moment, il fai^ comme un bond, saisit la cuiller. Et puis, il se calme avec effort... et me dit : « Tu es stupide. Tu vas te gâter ton dîner! »
... Alors, ces jours-ci, à la maison de santé, j'ai pensé à cela... Et je n'ai rien voulu manger... Mais c'était très difficile, parce qu il voulait me forcer... Et moij'avaispeur qu'il voie mes soupçons... Car j'étais à sa discrétion, et il n'aurait eu aucun ménagement.
23o MATHILDE ET SES MITAINES
Tout de même, de temps en temps je prenais un peu de pain; mais je ne voulais pas prendre de soupe ni de liquide...
Un jour, ce matin, je crois, comme il voulait me forcer à avaler de la soupe, je l'ai recrachée comme si j'avais un haut-le-cœur. . . Alors il n'a pas insisté.
Mais ce soir je n'en pouvais plus. Et je crois que si j'étais restée jusqu'à demain matin, j'aurais mangé tout de même, tellement je tombais de faim.
Cependant l'auto qui avait pris le boulevard Haussmann et les grands boulevards, avait dépassé la place de la République et s'engageait sur le boulevard Voltaire. Mathilde aurait bien voulu savoir si Rose était au courant du crime du passage Lunoyer. Elle trouva la transition pour y venir.
— Et vous n'avez plus mal à votre épaule ?
— Non, ce n'était rien, et j'ai été tellement remuée ces temps-ci, que je n'y ai plus pensé.
— Est-ce que vous savez qui vous a marquée ainsi? demanda Mathilde d'un ton d'une personne qui sait peut-être à quoi s'en tenir sur ce point. C'était une excellente attitude qu'elle avait adoptée pour ne pas paraître indiscrète. Elle feignait de savoir ce qu'elle demandait.
— Celui qui m'a marquée, c'est Arto,
— Ah oui! dit d'un air entendu Mathilde, qni, cependant, ne connaissait pas ce nom.
— Arto est une espèce de mulâtre qui n'écoute que le comte de Féliciat. Il est probable qu'il m'a marquée à l'épaule pour venger le comte, parce que Robert avait marqué deux jours avant la maîtresse du comte.
— Oui! oui, dit Mathilde, Madame Boscat... Et elle revit en pensée le visage blême de la femme enterrée. Et vous ne savez pas, dit-elle d'un air très innocent, où se trouve en ce moment Madame Boscat?...
— Je ne sais pas, dit Rose, mais elle est marquée, c'est-à-dire que si quelqu'un de la bande est pris, comme l'indiscrétion ne peut venir que d'une des femmes, tous les autres en liberté peuvent se venger sur elle ou sur moi. Vous savez, c'étaient des choses qu'ils faisaient pour nous impressionner. Mais je ne sais pas s'ils auraient exécuté leurs menaces...
— Pourquoi, pensait à ce moment Mathilde, ontils tué M""' Boscat?
Mais elle se garda de poser la question à Rose, qui, certes, n'était pas au courant de ce meurtre. Elle préféra continuer pour l'instant son enquête dans une autre direction.
— Vous étiez bien pressée de rentrer l'autre soir,.
OU plutôt l'autre nuit, quand vous vous êtes fait reconduire par ce cocher?
— C'était à cause de ma sœur, dit Rose, ma pauvre sœur qui ne sait rien de tout cela. Elle sait seulement que mon mari n'est pas mort... Ah! si elle savait le reste ! . . .
Et Rose se mit à pleurer.
— Voyez-vous, dit-elle, moi je suivais Robert, mon mari, parce que je fais ce qu'il veut. Mais je ne me rendais pas compte de ce que je faisais... Il me disait que nous allions refaire notre fortune, qu'il fallait se défendre dans la vie et que nous ne faisions tort qu'à des actionnaires de mines qui étaient tous millionnaires. Ils étaient presque tous ses ennemis, ajoutait-il, et avaient fait ce qu'ils avaient pu pour le ruiner.
— Bon, pensa Mathilde. A autre chose, maintenant... Pourquoi donc, l'autre nuit, quand vous alliez rentrer chez vous, avez- vous eu peur en voyant des personnes qui se trouvaient devant votre maison, et avez-vous dit au cocher de continuer sa route et de ne pas vous arrêter là?
— Gomment, dit Rose, vous savez aussi cela?
— Votre mari, toujours habillé en femme, était avec ces personnes . Ce n'était pas lui pourtant qui TOUS faisait peur à ce moment- là?
— C'est qu'il y avait là Arto, qui m'avait marquée. Il s'était même battu avec mon mari à cause de cela. Cet Arto est une espèce de sauvage. Rien ne larrête. Il aurait recommencé à se battre devant la maison. Rien n'aurait pu l'en empêcher. Et peutêtre ma sœur aurait-elle entendu du bruit. Alors, j'ai eu peur de ça et je ne suis pas rentrée avant le grand jour, et seulement quand j'ai vu qu'ils avaient tous quitté le devant de la maison. J'étais décidée à raconter à ma sœur, si elle était levée, n'importe quelle histoire d'accident d'automobile. Heureusement, elle n'était pas levée, et j'ai pu rentrer dans ma chambre sans être vue de personne. Pensez donc! Si ma sœur s'était aperçue de quelque chose !
Quelle était cette sœur que l'on ménageait tant dans cette famille de criminels? Mathilde allait poser quelques questions insidieuses, quand l'auto s'arrêta devant sa maison...
Quelle que fût la confiance de Gourgeot et de Firmin dans l'habileté de Mathilde, ils ne laissèrent pas d'être un peu étonnés quand ils la virent entrer avec Rose. Mais tout l'étonnement de Firmin fit bientôt place à un autre sentiment de timidité et d'émotion que causait en lui la présence de la jeune femme. Il ne pensait pas à s'approcher d'elle pour lui parler. Ce fut elle qni, sans le moindre embarras,
a34 MATHILDE ET SES MITAINES
et de l'air le plus naturel du monde, lui tendit franchement la main.
Avant de les mettre au courant de tout ce qui venait de se passer, Mathilde s'occupa longuement du logement de Madame Hasquien. Il fallait lui céder la chambre de Firmin. Sans tarder, Mathilde alla préparer le lit. Il fut entendu que Firmin irait chercher un gîte dans un hôtel du quartier. Rose avait peut-être encore faim. Mais on jugea que le consommé qu'elle avait pris avait été suffisant pour réparer ses forces et qu'il valait mieux attendre au lendemain matin pour lui offrir un repas substantiel. Mathilde alla donc l'installer dans la chambre, puis elle revint auprès des deux hommes, à qui elle fit un récit rapide et pourtant complet des événements de la soirée. Gourgeot dut à son tour lui faire une relation détaillée de son voyage à Bruxelles.
Le moment venu de se retirer, Firmin déclara qu'il préférait dormir tout simplement sur un fauteuil de la salle à manger.
Il laisserait la porte de la chambre de Rose entr' ouverte et veillerait ainsi sur le sommeil de la jeune femme.
Le couple Gourgeot comprit qu'il tenait à sa proposition et se retira dans sa chambre.
Firmin, quand il fut seul, se dit qu'il veillerait
mieux sur le sommeil de Rose s'il était dans la chambre même où elle reposait. Il entra donc doucement dans cette chambre... Rose dormait, Ma- Ihilde lui avait prête une de ses chemises de nuit, une austère chemise de nuit de paysanne... La précautionneuse Madame Gourgeot avait mis une veilleuse sur la table de nuit. Rose, la figure éclairée, dormait sans bouger. Pourtant Firmin remarqua qu'elle avait l'air de froncer le soui'cil comme si quelque inquiétude eût troublé son sommeil. Il porta auprès du lit un très lourd fauteuil vénérable. Il y prit place et contempla la dormeuse, dont le sommeil semblait plus paisible maintenant.
A mesure qu'elle se prolongeait, cette contemplation devenait plus fervente. Ce fut bientôt une adoration muette et si vive que si Rose se fût réveillée à ce moment, des paroles d'amour se fussent exhalées naturellement des lè\Tes extasiées de Firmin. Mais Rose ne s'éveilla pas. Et Firmin, fatigué par son «"•motion même, se laissa aller au fond du fauteuil pour adorer plus commodément.
Puis il ferma les yeux pour y emprisonner la chère vision de la dormeuse. Il se trouva bientôt <lans un paysage vague et changeant où des trains de Bruxelles arrivaient sur les quais du Havre. Il \[i des wagons sur des vaisseaux, et des tramways
sur des pelouses. Puis ce fut un interminable cour:* à l'Ecole de droit... Le professeur parlait extrêmement vite et Firmin ne pouvait arriver à noter son cours sur un morceau de papier infime... Quand le jeune homme ouvrit les yeux, il vit Rose qui le i*egardait en souriant...
Personne au monde ne fut aussi ennuyé que lui ni aussi honteux. Il se leva d'un bond, avec un air sérieux et effaré qui mit en joie la jeune femme. Puis il comprit brusquement qu'il fallait rire aussi. Il se mit donc à rire avec la grande bouche la plu>^ niaise que l'on pût imaginer. Il valait mieux encore reprendre son sérieux. Il toussa avec énergie et se rassit sur le fauteuil, son regard vague attendant les événements.
— Vous avez bien dormi? dit Rose.
— Quelques minutes à peine, dit Firmin.
— Vous croyez? dit Rose. Quand je me suis réveillée, vous dormiez. Et je me suis réveillée il y a bien une heure... Je ne voulais pas vous réveiller, vous dormiez si bien. Et pourtant, j'avais des choses à vous demander. Ces gens chez qui nous sommes ce n'est pas des gens de la police?
— ... Si, dit Firmin, après une légère hésitation. Rose se dressa brusquement sur son séant...
— Ils sont de la police! Oh! mon Dieu! mon
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Dieu ! Et moi qui lui ai dit des tas de choses ! Mais c'est un guet-apens! Vous m'avez attiré dans un guet-apens ! C'est infâme ce que vous avez fait là !
Firmin effaré, ne trouvait pas ses mots pour la calmer...
— Je vais m'en aller! dit-elle. Vous ne m'empêcherez pas de m'en aller, n'est-ce pas?
— Écoutez, dit Firmin, je vous en prie. .. On vous a sauvée... Vous voyez qu'on ne vous veut pas de mal...
— Mais je ne veux pas qu'on arrête mon mari, ni mon beau-frère... Oh! mon Dieu! mon Dieu! qu'estce que j'ai fait là! Mon mari et mon beau-frère, que j'ai trahis!
— Je vous en prie, dit Firmin. C'est moi qui ai lait des recherches... pour vous retrouver... la police m'a aidé. Mais je ne travaillais pas pour la police... Je parlerai à mes amis. Je leur dirai de ne pas livrer votre mari.
Rose fondait en larmes. Et Firmin lui prodiguait 1 assurance que Robert Hasquien ne serait pas livré. Elle finit par entendre ce qu'il disait et se calma un peu.
— Vous me promettez, dit-elle, qu'on ne le livrera pas? Ce serait tellement mal; ça me ferait tellement de peine.. .
— Mais non! disait Firmin. On ne le livrera pas. Et, tout en faisant cette promesse à Rose, il se
demandait : « Comment vais- je obtenir de Gourgeot qu'il ne le livre pas? Gourgeot est un fonctionnaire de devoir. De plus, il a entre les mains un criminel dont la capture fera honneur à la police française. en rivalité avec la police belge... Gourgeot évidemment ne lâchera pas sa proie.
Cependant, il répétait d'une voix douce :
— On ne le livrera pas.. .
Dans son désir de la calmer, il s'était approché d'elle, et lui avait pris la main... Elle s'était recouchée, apaisée et de nouveau souriante. Elle avait des émotions très vives, mais peu durables... Elle lui dit gentiment :
— J'ai assez dormi; vous aussi. Prenez une chaise et venez près de moi que nous causions. Je vous ai dit des choses pas gentilles. Mais il faut m'excuser. Je suis si nerveuse. Et puis voilà trois jours effroyables que je passe. Et ce soir, cette fuite... Cette personne vous a raconté ?
— Oui, dit Firmin. Elle m'a tout dit.
— C'est une femme étonnante, dit Rose. Elle m'emmenait comme une petite fille. Avec elle, je n'avais pas peur. Comment est-ce que vous la connaissez?
— Son mari est de mon pays, dit Firmin. Je me suis adressé à eux pour vous retrouver... parce que.. . parce qu'il me semblait que vous couriez des dangers...
— Vous étiez inquiet à cause de moi? demanda Rose.
— Oui^ dit Firmin.
11 cessa de lui tenir la main pour que son aveu fût plus chaste.
— Je vous aime tantl dit-il.
Elle eut un petit sourire étonné très gentil.
— C'est vrai, dit-elle. Mais pourquoi?
— Pourquoi? Est-ce qu'on sait pourquoi? dit-il très enhardi. Parce que je vous ai rencontrée l'autre soir. C'était si providentiel! Quand je vous ai emportée chez moi, j'ai cru que c'était un cadeau du Ciel, et que je ne vous quitterais jamais... Je ne comprenais pas pourquoi vous vous en alliez. Et puis quand je vous ai quittée, et que vous êtes montée dans cette voiture, et surtout quand vous m'avez remercié comme si on ne devait plus se revoir, il m'a semblé que j'étais tout seul au monde. Et puis je me suis dit que ce n'était pas possible, qu'on se reverrait, que ça ne pouvait être autrement. Je vous disais tout à l'heure que j'étais inquiet... Non, ce n'était pas ça... Au contraire, il me semblait
que VOUS ne risquiez rien, qu'il ne pouvait rien vous arriver sans que nous nous soyons revus. Car il était nécessaire que l'on se revoie, du moment qu'on s'était rencontré comme ça...
Elle le contemplait maintenant sans sourire, mais avec un air très doux cependant. Lui ne savait pas de quel air la regarder. Alors il prit le parti de baisser la tête.
— Vous êtes employé? demanda-t-elle après un silence.
— Je suis étudiant.
Elle fit simplement : Ah ! Et son visage devint plus sérieux... Que voulait dire ce « ah »? Et pourquoi était-elle plus grave? S'était-elle dit que l'aventure prenait un autre aspect, et sans doute un autre avenir? que ce futur avocat, ou futur médecin, n'était plus d'un monde trop difterent du sien?
Toujours fut -il qu'à partir de ce moment elle s'abandonna moins. Elle reprit cependant la conversation et posa à Firmin diverses questions sur ses études, sur son pays, sur sa famille. Mais c'était moins pour se renseigner que pour l'empêcher de garder le silence, pour qu'il n'eût pas la tête baissée, pour bien voir son visage et ses yeux. Ce n'était pas ce qu'il répondait, mais son regard et sa façon de parler qui lui donnaient les vrais renseignements
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utiles. Elle avait pour ses petites enquêtes personnelles des procédés instinctifs et inconscients qui valaient bien à certains égards ceux de Mathildc Gourgeol.
Lui, aurait bien voulu l'interroger aussi. Il avait pas mal de choses à lui demander. Pourquoi tenaitelle tant à ce Robert Hasquien ? A ce bandit qui l'avait séquestrée et torturée? Elle semblait le craindre, mais elle ne le désavouait pas.
— Vous Taimez bien, votre mari... ne put-il s'eml)ècher de dire.
— Mon mari?
Elle eut un moment d'hésitation. Fallait-ii répondre par une parole indiflérente, ou bien dii'e tout ce qu elle pensait à ce jeune homme, qui lui paraissait un brave garçon et qui l'interrogeait si simplement?
Au fond, elle ne demandait pas mieux que de se confesser.
— Je ne l'aime pas, dit-elle au bout d'un instant. Je ne l'ai jamais aimé. Nons étions l'un et l'autre delichc famille. Nous étions jeunes l'un et l'autre. Nous avons fait un mariage de raison qui avait tout l'air d'un mariage d'amour. Nous n'aurions pas demandé mieux que de nous aimer, nous étions pleins de bonne volonté, mais nous n'avons pas-
l'éussi à être amoureux l'un de l'autre. Il est vrai que nous n'avons pas fait grand effort pour cela.
... Je ne peux pas dire que je le déteste, et c'est ce qu'il y a de plus étonnant. Je sais qu'il a fait des choses abominables, et je ne sais même pas tout ce qu'il a pu faire... C'est un monstre, c'est évidemment un monstre... mais je n'en ai pas 1 impression. Avec moi il n'a jamais été méchant. Et je vais vous dire une chose qui va vous sembler énorme : c'est un monstre, mais ce n'est pas un mauvais garçon. Comprenez-moi... C'est un homme sans aucune espèce de scrupules. Le mal pour lui n'existe pas. Et puis il aime agir ; il a le goût des choses extraordinaires. Il aimait se faire passer pour mort, prendre des habits de femme, fabriquer de faux titres. Mon beau-frère, le comte de Féliciat, n'est pas un scélérat comme lui, mais je vous assure qu'il est plus méprisable. Il a des remords, tandis que Robert ne sait pas ce que c'est : il ne se demande jamais s'il a tort ou raison. Non, je ne le déteste pas. Je suis aussi incapable d,e l'aimer que de le haû*; mais je sens que j'ai de l'attachement pour lui, peut-être parce que j'ai l'impression que moi seule le connais tel qu'iL.est, et que je lui dois, à cause de cela, une espèce de protection. Et puis, quoi qu'il ait fait.
c'est mon mari ; nous avons mené une vie commune. Je suis peut-être forcée de le fuir, mais c'est pénible pour moi de l'abandonner.
— Comment, se disait Firmin, obtiendrai-je de Gourgeot qu'il ne le livre pas à la police?
— C'est curieux, continuait Rose^ c'est curieux qu'il ait sur moi tant d'influence, lui que je n'aimais pas... Mais c'étitit une affaire d'habitude. Je faisais toujours ce qu'il me disait...
Elle se mit à réfléchir. Mais elle était un peu trop fatiguée pour avoir la force de songer beaucoup. Ses yeux se fermèrent peu à peu. Au bout d'un instant, Firmin vit qu'elle s'était endormie.
Elle était charmante de paix et d'abandon. Ahl si Firmin avait osé la prendre doucement dans ses bras I
Au fait, puisqu'il avait fait son aveu... Mais c'était troptOt encore...