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CHAPITRE YIII

On remua dans la chambre à côté. Firmin regarda alors la fenêtre et vit que le jour attendait derrière les rideaux. Pourquoi cette nuit n'avait-elle pas duré plus longtemps? Il fallait maintenant retrouver Gourgcot et Mathilde, et soutenir avec «ux, à propos de Robert Hasquien, une exténuante discussion. Rien d'aussi pénible que d'enti'er en lutte avec des gens qui ne vous ont jamais contrecarré. Mais il avait promis à Rose.

Un somptueux petit déjeuner était préparé dans la salle à manger. Mathilde avait sorti du linge fin. Gourgeot et elle étaient déjà sur leur trentc-et-un. Gourgeot avait un complet gris tout neuf, et Mathilde portait un ruban mauve dans les cheveux.

Firmin fut touché de ces préparatifs. Mais, chez

Mathilde^ la maîtresse de maison était bien vite reléguée au second plan par la femme de police. Elle se hâta de demander à Firmin :

— Que vous a-t-elle dit?

— Différentes choses. D'abord, elle a eu une espèce de crise. Elle m'a demandé si vous apparteniez à la Sûreté.

— Et qu avez-vous répondu?

— J'ai été bien forcé de lui dire oui...

— Oui, dit Matlîilde. Évidemment si on n'avait pas été forcé de le lui dire, ça aurait peut-être été préférable.

— Mais du moment qu'elle me le demandait...

— C'est pour cela, ne put s'empêcher de dire Mathilde, que je vous avais demandé d'aller coucher à l'hôtel. . . Enfin ! ... Et c'est tout ce qu'elle a dit? Elle a eu une crise?

— Oui. Elle m'a supplié de vous demander... elle a eu peur que vous livriez son mari à la justice...

— Hé bien, dame! dit Gourgeot. Que voulez-vous que nous fassions de lui? Vous pensez bien que nous sommes là pour ça !

Firmin trouvait dans la manière d'être de Gourgeot et de Matlîilde une certaine résistance à laquelle il n'était pas habitué. II en fut un peu

enhardi, et n'hésita'^pas à sortir un argument auquel il avait songé.

— Somme toute, c'est moi qui suis venu vous demander d'éclaircir cette affaire. Si je n'en avais pas parlé, peut-être personne n'en aurait jamais rien su...

Mathilde allait répondre, sans doute avec une certaine ardeur. Gourgeot lui prit d'autorité La parole...

— C'est entendu, monsieur Remongel... Si vous n'aviez rien dit, les coupables auraient peut-être échappé toute leur vie à la justice... Mais que voulez-vous? Maintenant j'ai été chargé officiellement par mes chefs de rechercher les criminels. Ces criminels» je les connais. Ce sont des gens abominables, et qui constituent un grave danger pour la société. Je manquerais à tous mes devoirs si je les laissais en liberté... Vous savez, monsieur Remongel, que je vous suis dévoué coï'ps et âme. Mais vous pouvez aussi vous rendre compte que je ne peux pas vous accorder cela.

Evidemment, Firmin le comprenait bien. Mais que devenait la promesse qu'il avait faite à Rose? Il quitta donc le ton de la discussion, et demanda avec une certaine humilité qu'on voulût bien lui venir en aide. Il avait pris vis-à-vis de Rose un engagement.

imprudent sans doute, mais qu'il lui était pénible de ne pouvoir exécuter.

— C'est bon, dit Gourgeot. Chargez-moi simplement de parler à cette dame. Je lui expliquerai la situation.

— Elle dit que ce serait infâme de sa part de trahir les siens et de les livrer à la police...

— Est-ce que c'est ellequilesalivrés?... D'ailleurs, nous ne les tenons pas. L'exploit accompli hier par notre amie Mathilde a été très habile. Mais, ainsi que je le lui expliquais ce matin, c'est une gaflfe au point de vue policier. Nous tenions Robert Hasquien et nous pouvions le cueillii* ce matin. Maintenant nous lui avoii.5 donné léveil... Où est-il? C'est toute une pom*suite à recommencer. Moi qui espérais l'amener aujourd'hui, dimanche, à mon chef... C'est une petite satisfaction qu'il faut remettre à plus tard, à je ne sais quand, maintenant... — Mathilde. va donc voir si cette dame est réveillée. Elle viendra prendi'e son petit déjeuner et l'on réglera cette affaire tout de suite. Car je vois que ce pauvre M. Remongel ne sera pas tranquille tant que ça ne sera pas arrangé.

Pendant que Mathilde allait chercher Rose...

— J'ai bien compris vos raisons, dit Firmin à Gourgeot... Mais les comprendra-t-elle aussi? Votre

devoir... les intérêts de la société... Elle est trop intéressée dans celte affaire pour se rendre à de pareils arguments. Ce qu'elle veut, c'est que son mari ne soit pas arrêté... Elle ne sortira pas de là...

— Je m'en doute, monsieur Remongel. Aussi m'y prendrai-je d'une autre façon. Avec les femmes, la vérité et la raison ne suffisent pas toujours. Il faut mentir un peu. Mais c'est pour un bon motif...

Firmin n'eut pas le loisir de discuter cette morale spéciale. A ce moment, il vit enti*er Rose, très jolie, très reposée, et pleine d'une confiance qui le fil frémir.

Elle s'installa à table et mangea de bon appétit le chocolat qu'on lui avait préparé. Firmin, moins libi'e d'esprit, mangea distraitement, avec une faim machinale, et sans en recueillir une satisfaction aussi vive.

Quand elle eut terminé, elle se mit bien au fond de son fauteuil et regarda autour d'elle en souriant...

— Allons-y! pensa Gourgeot, avec plus de résolution que d'enthousiasme...

— M. Remongel et moi, dit-il avec simplicité, nous avons parlé tout à Iheure au sujet de ce que vous lui avez demandé cette nuit... Nous vous comprenons et nous trouvons très naturel que vous vouliez sauver votre man,..

— Mais on ne le livre pas ! C'est entendu! On me l'a promis ! Vous n'allez pas revenir là-dessus, ditelle toute angoissée...

— M. Remongelvous a dit qu'il nous le demanderait... Malheureusement...

— Il n'y a pas de malheureusement ! dit la petite femme en se levant avec impétuosité. Est-ce que x'ous allez trahir votre parole? dit-elle à Firmin.

— M. Remongel ne peut faire ce qu'il veut. L'affaire n'est plus entre nos mains. Les rapports sont depuis hier à la Sûreté. Ils savent que votre mari n'est pas mort. Ils savent qu'il est habillé en femme et que c'était lui qui vous gardait à la maison de santé...

Elle était retombée accablée sur le fauteuil et pleurait en se tordant les mains...

— Je comprends votre peine, poursuivit Gourgeot. Mais vous n'avez pas de remords à avoir. Toutes ces découvertes se sont faites en dehors de vous.

— Mais ce n'est pas à cela que je pense! Je me dis qu'ils vont être pris. Je pense au scandale... Je pense aussi à ce qu'on lui fera... Oh! c'est horrible, c'est horrible !

Firmin était ému de cette crise de douleur... mais il ne pouvait s'empêcher de penser que ça se passait

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assez bien. Et il commençait à connaître l'âme ardente et mobile de l'aimable Rose...

Le mensonge tranquille de Gom'gcot l'avait évidemment nn peu gêné. Voilà, pensait-il, ce qu'il y a d'un peu fâcheux dans le métier de policier et d'espion, qui peut être exercé par de braves gens et même par des êtres héroïques... Leur profession les contraint à se servir du mensonge, qui, quoi que Ton dise, reste toujours un assez vilain outil...

Gourgeot, cependant, avait arrêté un petit plan qui devait satisfaire tout le monde : Firimn s'en irait à la campagne avec Rose. Il y avait là un triple avantage, pour Firmin qui ne s'en plaindrait pas, pour Rose qui se reposerait et que le jeune homme se chargerait peut-être d'égayer, enfin pour le couple des détectives qui, débarrassé de cet inquiet jeune homme, travaillerait peut-être plus tranquillement.

Mathilde sans trop le laisser voir, n'était pas très contente.

Elle en voulait à Firmin d'avoir tari la source des renseignements que pouvait fournir Rose.

Le trajet du restaurant au cours de Vincennes, la veille au soir, ne lui avait pas permis d'apprendre tout ce qu'elle aurait voulu savoir, particulièrement en ce qui concernait la sœur de Rose, la comtesse de Féliciat, que la jeune femme tenait tant à [ménager.

MATHILDE ET SES MITAINES ûSl

Il est vrai que de ce côté-là Mathilde conservait toujours un bon moyen de communication en la personne de la femme de chambre, cette Clémentine, avec qui elle avait eu un entretien assez profitable, à la maison de santé.

Le dimanche était un mauvais jour pour s'en aller à la campagne. Ou bien alors il fallait partir assez loin de Paris. C'est à ce parti que s'arrêta Firmin. Il connaissait, près de Tours, une petite auberge où il était déjà allé passer deux ou trois jours, cette même année, aux vacances de Pâques. Il résolut de s'en aller le jour même. Rose, très brisée par ses émotions, était toute disposée à se laisser guider.

Firmin ne demanda pas à Gourgeot et à Mathilde quels étaient leurs projets. Il semblait occupé de toute autre chose. La perspective d'un petit voyage et d'un séjour à la campagne, seul à seul avec Rose, suffisait largement à l'absorber.

Il se disait seulement qu'avant d'aller prendre le train à la gare d'Orléans, il fallait passer à son hôtel pour y chercher quelque bagage. Arriverait-il des lettres de sa famille, et où les ferait-il suivre, pour ne pas risquer de livrer sa trace aux gens qui auraient intérêt à le rechercher ? Il se proposait de demander conseil à Gourgeot sur ce point.

Ce dernier se préparait à sortir. En réalité, ii allait porter à la Sûreté les renseignements qu'il y avait soi-disant envoyés la veille. Puis, il se mettrait à la recherche de la famille de Madame Boscat, la malheureuse femme enterrée dans la cave du passage Lunoyer, et dont le corps, après la découverte de Mathilde, avait été enlevé avec tant de hâte.

Quant à Mathilde, elle ne sortirait qu'après le retour de Firmin, quand celui-ci reviendrait avec sa malle pour emmener Rose à la gare.

Les deux hommes s'en allèrent donc chacun de leur côté. Firmin se promettait bien de rester absent le moins longtemps possible.

En arrivant sur la petite place où se trouvait son hôtel, il eut le désagrément de voir deux hommes en observation non loin de sa porte.

Il jugea préférable de faire monter son cocher avec lui, soi-disant pour l'aider à descendre sa malle.

Dans sa chambre, il ne vit rien de suspect.

Jamais préparatifs de voyage ne furent expédiés avec autant de rapidité. Il jetait dans sa malle, tant bien que mal, tout ce qui lui tombait sous la main.

Puis il descendit, avec l'aide du cocher, le colis, qu'ils chargèrent sur la voiture.

Dans la rue, il n'y avait plus qu'un homme en sentinelle. Mais, à trois ou quatre maisons plus haut, un taxi- auto était arrêté, en observation, semblait-il.

Au moment de donner au cocher l'adresse de l'avenue de Vincennes, Firmin se ravisa. L'auto allait probablement les suivre...

— Conduisez-moi, dit-il, au commissariat de police, au coin de la rue Pelpeau...

Il ne s'était pas trompé. L'auto, en effet, se mit bientôt en marche et descendit la rue Pelpeau, derrière le fiacre.

La tactique de Firmin eut un assez bon résultat. D'abord, le chauffeur de l'auto-taxi, fidèle aux ordres reçus, s'arrêta à trente pas derrièi'e le fiacre. Mais probablement l'aspect du bureau ofliciel, avec son drapeau, impressionna fâcheusement les messieurs qui devaient se trouver dans la voiture, car bientôt le taxi continuait sa route et s'en allait vers une destination inconnue...

Seulement, quelques instants après, un \isage curieux apparaissait à un coin de rue assez proche et constatait que la voiture de Firmin, chargée de sa malle, était toujours arrêtée devant le commissariat.

Évidemment, il y avait là quelqu'un qui tenait à

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ne pas perdre de vue cette voiture et cette malle.

Firmin, en arrivantau commissariat, constata que, ce dimanche, tout le bureau se trouvait placé sous la su7-erainetc provisoire du pâtre d'Arcadie. Le commissaire était allé satisfaire dans la banlieue un rêve toujours inassouvi de poésie et de grande nature. Quant au secrétaire, son dimanche était consacré à une blonde amie, qui tenait un hôtel dans le quartier des Halles, et le recevait le dimanche, pendant l'absence hebdomadaire de son mari. Ainsi, le seul personnage vraiment bucolique du bureau était le seul, ce jour-là, à se trouver privé de verdure et d'amour.

Il n'avait pas poussé la mégalomanie jusqu'à s'installer dans le cabinet du commissaire. Mais le fauteuil de cuir du secrétaire lui avait semblé suffisant pour y bercer ses rêveries.

— Bonjour, monsieur, lui dit Firmin. Figurezvous que je suis venu au commissariat parce que j'étais suivi par des gens qui faisaient le guet devant mon hôtel?...

L'Arcadien considérait-il Firmin comme un monsieur à ménager, ou bien sa propre grandeur intérimaire de chef du commissariat le prédisposait-elle à raméuité ? Toujours fut-il qu'il accueillit Firmin avec un visage très bienveillant, et voulut bien

prendre un air très intéressé par son aventure.

— Voyons, voyons, fit-il... En ce moment, je n'ai que trois agents à ma disposition. Mais nous pourrions tout de même aller voii* de quoi il retourne, Savez-vous combien ils sont dans le taxi-auto? Si on leur intimait. . .

Il n'acheva pas sa phrase et prit un air absorbé. Il était clair qu'il avait voulu seulement placer et })rononcer avec importance le mot : intimait, qui vous a tout de suite une certaine allure dans le langage d'un chef, si provisoire fût-il, de commissariat.

Firmin ne tenait pas à le voir accomplir une démarche inconsidérée. Il avait simplement voulu décourager ses suiveurs en faisant arrêter sa voiture devant le commissariat.

— Les arrêter ? continua le haut fonctionnaire. . . Je n'ai pas pour cela de pouvoirs réguliers...

— Il n'est pas question de ça, dit Firmin. Je vais voir seulement si leur auto est toujours dans la rue.

— Allons-y ! dit le jeune suppléant^ d'un air énergique, comme si cette démarche eût présenté le plus grand danger.

Ils virent que le taxi-auto était parti. Et Firmin se demandait s'il n'allait pas continuer sa route,

quand il eut la joyeuse surprise de voir une autre auto s'arrêter à la porte du bureau. Gourgeot luimême en descendait.

— Comment se fait-il? dit-il en apercevant Firmin.

— Et comment se fait-il? demanda celui-ci.

Gourgeot venait de la Sûreté. Après une conférence avec son chef, il venait prendre rendez-vous avec le commissaire pour préparer toute une série de notes à la presse, que le commissariat devait envoyer lui-même aux journaux, et qui était destinée à favoriser le travail de la Sûreté.

— Je vois, dit Gourgeot, qu'en ce qui le concerne, M. le commissaire observe fidèlement les prescriptions du repos hebdomadaire.

— Si l'affaire est pressée, dit le personnage d'églogue, je sais où il est et je peux lui passer une dépêche...

— Non, les notes à la presse, si on les envoie, doivent partir demain au plus tôt. Mais je voulais surtout lui demander de ne pas en expédier jusqu'à nouvel avis, même s'il se produisait quelque nouvel incident relatif à cette affaire du passage Lunoyer. Vous êtes au courant?

— Parfaitement, dit le pitre, en s'avançant évidemment un peu...

Ce fut le tour de Firmin de raconter sa petite histoire.

— Quel dommage qu'ils soient partis ! dit Gourgeot... Mais ils ne sont peut-être pas loin. En tout cas nous allons prendre place dans votre voiture, en faisant des vœux pour qu'ils se lancent à nouveau sm* vos traces... Ou plutôt non! Nous allons organiser quelque chose de plus intéressant, ce que j'appellerai la double filature, ou la filature en file indienne... Vous allez me faire le plaisir de reprendre votre route. C'est un peu fâcheux que vous vous soyez arrêté devant le commissariat, parce que ça peut leur donner de la méfiance; mais, si vous ne vous étiez pas arrêté ici, vous ne m'auriez pas rencontré. Alors, prenons les choses comme elles sont. Moi, je m'en vais filer avec mon taxi -auto jusqu'au cours de Vincennes... Je préviendrai la jeune dame. Elle descendra. Mathilde et moi, nous descendrons également, et nous nous placerons dans un petit endroit du voisinage pour guetter votre arrivée et celle des personnes curieuses qui vont vous suivre. Et nous, nous suivrons ces personnes-là. Vous remettrez à plus tard vos projets de voyage en Touraine, et vous irez tout simplement dans les environs de Paris, Vous n'avez à vous occuper de rien qu'à vous laisser

suivre. Mathilde et moi, on se charge du reste.

Gourgeot, ceci dit, s'en alla gaiement dans son taxi- auto, non sans avoir adressé un amical signe de main à l'employé d'Arcadie. Quelques instants après, Firmin prit place dans sa voiture après avoir donné à son cocher l'adresse du cours de Vincennes.

Il se disait, chemin faisant, qu'il regrettait beaucoup la première combinaison, car il eût infiniment préféré s'en aller en Touraine avec Rose, en laissant Mathilde et son mari poursuivre tout seuls leur intéressante enquête. Et puis^ un point le tracassait sur lequel il avait oublié de s'entendre avec Gourgeot : Rose serait-elle mise au couratit?

Si on la mettait au courant, elle ne serait évidemment pas très satisfaite de servir dappât pour la capture de ceux qu'elle voulait précisément sauver. Si elle n'était pas au courant, quelle gêne pour Firmin de ne rien lui laisser voir de ses préoccupations, quand il penserait lui-même constamment aux gens qui leur donnaient la chasse !

11 commençait à être las de ces procédés de policier. Il n'avait pas, comme ses amis, le feu sacré, cl la fameuse affaire du passage Lunoyer lui semblait terminée, élucidée ou classée, maintenant qu'il avait retrouvé Rose...

Cependant la voiture anûvait au cours de Vin-

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rennes. Rose était-elle déjà devant la porte? Il se mit debout dans la voiture pour l'apercevoir plus tôt. Mais il n'y avait personne devant la maison. Il descendit de voiture, pénétra dans l'allée et vit venir à lui Gourgeot, qui paraissait très grave.

— Elles ne sont plus là, dit-il à voix basse, quand il fut auprès de Firmin.

— Gomment se fait-il?

— Je ne vois pas encore... Quand je suis arrivé là-haut, la porte était grande ouverte.,. Il n'y avait personne dans lappartement. .. C'est à n'y rien comprendre... 11 est inadmissible que Mathilde, si elle a été obligée de partir pour une raison ou pour une autre, soit partie sans fermer les portes... Comment admettre, d'autre part, quelle ne vous ait pas laissé BU mot ou qu'elle ne m'ait pas écrit?

— Avez-vous interrogé la concierge ?

— La concierge est sortie pendant une heure ce dimanche matin. Pendant cette heure, la loge a été gardée par une voisine. Celte voisine était encore là quand je suis rentré tout à l'heure. Elle affirme que personne n'est sorti de la maison. . . Je suis arrivé oinq minutes avant vous, mais j'ai eu le temps de me renseigner. Je me suis dit aussi que ma femme avait pu sortir pour aller chez une voisine. Nous ne connaissons qu'une personne à l'étage au-dessous :

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elle n'a pas vu Matliilde... Comment a-t-on pu savoir que Rose était ici? Je me le demande, car vous pensez bien que j'avais prévu Thypothèse d'un guetapens. Hé bien! les bandits ont peut-être interrogé des infirmières de la maison de santé et retrouvé ainsi l'adresse de ma femme : c'est la seule explication que j'ai trouvée. . . Comment ma femme a-t-elle pu être victime d'un coup de force? L'appartement ne porte aucune trace de violence. Et vraiment Mathilde n'est pas une femme à se laisser emmener sans se mettre en travers. Heureusement que j'ai l'habitude de garder mon sang-froid dans n'importe quelle circonstance... Je vous affirme qu'autrement il y aurait de quoi me troubler un peu... La voisine qui remplaçait la concierge affirme qu'elle n'a pas quitté la loge... Maintenant elle l'a peut-être quittée, contrairement à sa consigne, et elle n'a aucune raison de s'en vanter... Voyons... qu'est-ce qui a pu se passer?

Gourgeot était maintenant arrêté au milieu de la cour, bien posé sur ses larges jambes, dans une solide attitude pour la réflexion. Firmin n'osait lui parler... Il attendit que cette méditation eût pris fin. Elle se termina brusquement par un pas en avant, cependant que l'inspecteur levait sa canne en l'air...

— Je suis un imbécile, monsieur Remongel... Je

me suis alarmé comme un gosse. Excusez-moi. IL s'agissait de Matbilde... Et dame! vous comprenez... on est un peu attaché l'un à l'autre. Mais de là à supposer, comme je l'ai fait, que, depuis hier au soir, Hasquien et ses complices aient eu le temps de faire leur enquête, de savoir qui était Mathilde et de combiner leur plan d'attaque, ce n'est pas raisonnable... Non. Ce qui s'est passé est beaucoup plus simple... La petite dame a voulu se sauver, elle est partie, et Mathilde lui a couru après, sans avoir le temps de refermer la porte.

A ce moment, une femme déboucha de l'allée dans la cour, et s'approcha de M. Gourgeot. C'était la voisine qui avait remplacé la concierge pendant une heure, et qui ne s'était soi-disant pas éloignée de la loge. Cette femme qui venait d'acquérir de vagues notions sur la profession de M. Gourgeot, avait tout à coup été prise d'une peur enfantine à ridée qu'elle avait menti à quelqu'un de la police. Elle venait dire la vérité en toute hâte : elle avait quitté la loge pendant trois minutes. Mais sa petite fille qui, le matin, jouait dans la cour avait vu sortir deux personnes.

— Ensemble? demanda Gourgeot.

— La petite va vous répondre, monsieur, elle va vous répondre bien exactement. . . Blanchette, viens

dire un peu à monsienr... où donc qu'elle est encore passée ?

Une petite fillette dune huitaine d'années, aux cheveux blonds presque blancs, déboucha à son tour de l'allée en sautant éperdument en l'air comme une danseuse d'opéra.

La figure de ballet n'était pas terminée, car elle ne consentit à répondre à sa mère qu'après avoir tourné deux fois autour de Firmin...

— Blanchette, veux-tu répondre? Oh ! pas moyen d'en faire fat^on! Tu t'en rappelles bien d'avoir vu sortir les dames tout à l'heure ?

— Tout à Fheui'c ! dit Blanchette. Et elle se mit à chanter : tout à l'heure ! tout à l'heure !

— Oh! la petite poison I Tu vas voir ce que tu vas recevoir !

Blanchette ne parut pas impressionnée par cette menace. Mais ayant suffisamment dansé et chante, elle se mit toute droite devant Gourgeot, joignit les talons, et attendit d'être interrogée, dans cette posture militaire.

— Oui, tout à l'heure, dit Gourgeot, tu as vu sortir deux dames. Lune d'elles était ma femme. Tu connais Madame Gourgeot?

— Oui, monsieur, je connais bien Madame Gourgeot.

MATHILDE ET SES MITAINES a63

— C'est elle que tu as tu sortir?

— Oui, monsieur, c'est bien elle, et pis une autre dame.

— Tu les as vues sortir toutes les deux ensemble?...

— Non, Monsieur, elles n'étaient pas ensemble. Madame votre dame elle est sortie d'abord. Et puis Fautre dame, elle est sortie un peu après elle,

— "Voyons, dit Gourgeot, tu ne te trompes pas? Ce n'est pas ma femme qui est sortie d'abord, c'est l'autre dame...

— Non, monsieur, dit Blanchette d'une voix chantante et un peu vexée, ce n'est pas l'autre dame qui est sortie la première, c'est la vôtre ! Votre dame allait très vite... et l'autre dame allait très vite aussi. M ni s votre dame est sortie la première !

— Tu es bien sûre de ce que tu dis là?

— Fais attention de ne pas mentir ! dit la mère.

— Laissez-la, dit Gourgeot. Pourquoi voulez-vous qu'elle mente? Elle a l'air bien sûre de son affaire Si nous 'nsistons, elle en sera peut-être moins sûre,et nous ne nous y retrouverons plus du tout. Je vous remercie, madame. Tiens, ma Blanchette, voilà deux sous pour t'acheter des sucres d'orge.

— Je m'achèterai des petites perles, dit Blanchette, pour faire un collier et des bagues.

— Comme tu voudras, dit Gourgcot, qui reprit au milieu de la cour son attitude méditative.

— Voilà qui démolit un peu vos suppositions, liasarda Firmin.

— Peut-être pas tant que vous croyez, dit Gourgeot.

— Peut-être, hasarda Firmin au bout d'un instant, peut-être Rose s'est-elle enfuie comme vous l'avez dit. Madame Gourgeot se sera précipitée sur ses traces. Rose se sera cachée dans un coin de l'escalier. Elle aura laissé passer et sortir votre femme. Puis elle sera descendue derrière elle?

— Humph! dit Gourgeot, ces trucs-là, ça ne prend pas avec Mathilde. Quand elle court après quelqu'un, ce n'est pas ça qui l'empêchera de regardeJf dans les recoins. Non, non, ça s'est passé autrement. Et maintenant, je suis sûr de mon alTaire. Je connais bien Mathilde. Et ce n'est plus des suppositions. Je suis prêt à parier trois déjeuners ou trente verres de fine que voilà la vérité : Mathilde a bien vu que la petite femme voulait se donner de l'air. Elle s'est dit à part elle : « Va-t'en donc, ma chérie, puisque tu veux t'en aller. » Elle a fait semblant de descendre chez une voisine, en laissant la porte de chez nous ouverlc. Puis elle est partie tout droit dans la rue, afin de guetter la sortie de la petite

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dame sous une porte cochcre... Voyez-vous, Muthikîe, elle n'a rien dit ce matin, mais ça l'embêtait de ne pas tirer de cette petite dame tout ce qu'il y avait à en tirer. Elle l'a donc laissée s'en aller pour pouvoir la pister. Ce n'est plus trois, c'est dix, c'est vingt déjeuners que je parie, monsieur Remongel! Pas avec vous, bien sûr, car je ne veux pas vous les gagner.

A ce moment, un jeune homme pâle, chaussé de savates et ceint d'un tablier, déboucha de l'allée, et parut chercher autour de lui dans la cour.

— Vous demandez api'ès M. Gourgeot ou après M. Remongel, dit l'inspecteur, en tendant la main vers le jeune homme pâle qui tenait une enveloppe entre ses doigts.

— En effet, dit le messager, c'est bien ces noms-là qu'il y a d'écrit là-dessus.

— Un mot de Mathilde^ c'est bien ce que je pensais. Allons, monsieur Remongel, vous voyez que je me réveille et que je commence à être un peu moins bête que tout à l'heure. Ah ! quel malheur de n'avoir pas eu de client pour mon pari de vingt déjeuners! C'était l'affaire sûre, ce pari-là... Dites donc, jeune homme, on vous a payé votre course?

— C'est-à-dire que la dame m'a donné dix sous . . •

— Je reconnais bien la générosité de Mathilde.

a(j6 MATHILDE ET SES MITAINES

Tenez, en A^oilà dix autres. Ecoutez, monsieur Firmin, ce que nous dit cette bonne Madame Gourgeot : a Je vous invite à déjeuner avec moi dans le restaurant-marchand de vins qui fait îe coin de la rue Pelpeau et de la rue Caliuzel.. . »

— C'est à côté de chez moi, dit Firmin.

— Hé ! hé! je m'en doute bien, dit Gourgeot, qui poursuivit sa lecture :

« ... Il y a deux portes. Entrez par la rue Pelpeau et ne vous faites pas voir par la rue Cahuzel... Je pense rester là un bout de temps, mais, si vous ne me trouvez plus, c'est que j'aurai eu des raisons de m'en aller. A y3ientôt... » Et c'est tout. Jeune homme, vous êtes employé dans le débit de vins où se trouve cette dame qui vous a remis cette lettre ?

— Parfaitement, dit le jeune homme pâle.

— Eh bien, on va te ramener à ton établissement. Nous |>rendrons une auto, tu monteras à côté du chauireur...

La malle de Firmin attendait toujours devant la porte, sur la voiture que le jeune homme avait prise le matin. II fit remettre cette malle chez le concierge et paya le cocher. La dernière alerte îeur avait fait oublier qu'ils pouvaient être suivis. Mais Gourgeot, en regardant autour de lui, dans la rue, ne vit rien de suspect. Peut-être, pensa-t-il, les poursuivants

avaient-ils abandonné la piste. L'arrêt de Firmin devant le commissariat leur avait sans doute inspiré quelque méfiance. En tout cas, il n'y avait pas dans les environs de taxi-auto en observation. En prenant un taxi, on sèmeraitles poursuivants éventuels, et s'ils s'avisaient, eux aussi, de monter en auto, on s'en apercevrait bien.

Quand ils furent dans le taxi-auto et qu'ils se lurent rendu compte, au bout d'un instant, qu'aucune voiture de ce genre n'était à leur poursuite, Gourgcot se frotta les mains.

— C'est fameux, dit-il à Firmin, c'est fameux que la petite femme soit revenue dans ce quartier-là, car je suppose bien qne si Matliilde se trouve dans ces parages, c'est que Madame Hasquien, ne doit pas être loin.

... Or, je ne sais pas si je vous l'ai fait remarquer, monsieur Remongel, nous connaissions la maison du boulevard de Gourcelles, nous connaissions celle du passage Lunoyer, avec sa sortie souterraine sur le chantier de la rue Dunand, mais il y avait un autre centre d'opérations des bandits qui, jusqu'à présent, nous avait échappé. Et nous savions seulement que c'était aussi dans votre quartier, puisque vous avez vu les lascars passer et repasser peu de temps après devant votre maison, la

fameuse nuit où vous avez recueilli la petite dame... L'endroit que nous cherchions se trouve donc rue Gahuzel et c'est bien là qu'est Madame Hasquien, puisque c'est là que nous ne devons pas nous montrer. Je suis impatient de savoir ce que nous allons voir dans cette brave rue Gahuzel.

De l'avenue de Vincennes à Belleville, il n'y a pas loin en taxi-auto. Le chauffeur, à qui l'on avait donné des instructions précises, arriva bientôt, par la rue Pelpeau, devant le restaurant indiqué.

Ce petit restaurant se composait de deux salles. Dans l'une se trouvait le « zinc ». Une petite salle réservée était le refuge des déjeuneurs et des dîneurs.

Cette petite salle donnait sur la rue Gahuzel. Mathilde était à son poste, l'œil au guet derrière les rideaux...

— Vous avez cru que j'étais morte, monsieur Gourgeot?

— Je n'étais pas trop rassuré sur ton compte...

— Oh ! c'est honteux . . .

Mais tout cela, c'était du passé. Gourgeot avait hâte, lui aussi, de s'approcher du rideau...

— Vous voyez, dit Mathilde, c'est la maison que vous apercevez sur la gauche, une espèce d'hôtel particulier à deux étages, une vieille maison comme on

en trouve encore quelques-unes dans ce quartier, où il y a de tout, de vieux hôtels bourgeois, des masures, des maisons de rapport à sept étages, et de grands bâtiments d'usines. . .

— Elle est entrée là tout à l'heure, dit Gourgreot..

— Oui . Elle a sonné et elle a attendu assez longtemps. Je n'ai pas bien vu la personne qui lui a ou^ ert, parce que j'avais été obligée de me mettre tout à fait de côté pour qu'elle ne m'aper- (•oive pas. Ça n'était pas commode. Il m'a bien semblé que l'homme qui lui ou^Tait était un vieil homme du peuple, à moustache grise, rappelant assez le signalement du gardien de la boutique de fontes et métaux, tel que vous nous l'avez décrit, monsieur Remongel. Vous vous rappelez le vieux gardien à qui la petite dame avait parlé avec autorité, vous aviez bien remarqué cela...

— 11 est possible, dit Gourgeot, qu'elle ne sorte pas de là avant longtemps.

Il nous sera difficile de rester ici jusqu'à la lin des siècles.

— En tous cas, dit Mathilde, restez-y jusqu'à la lin du déjeuner.

Pendant le repas, elle raconta ce qui s'était passé. Restée seule avec Rose, elle avait vu la petite dame prendre un air taciturne.

— Toi, me suis-je dit, tu veux te donner de l'air...

— J'ai gagné mes vingt déjeuners^ s'écria Gourgeot. Demande à M. Remongel si ce n'est pas ça que je lui avais raconté...

— Je pensais bien que vous devineriez. Aussi n"étais-je pas trop ennuyée de ne pas avoir pu vous laisser de petit mot...

— C'est bon. Une autre fois, si tu as le temps, écris toujours, car je ne suis pas toujours sûr de deviner, et j'aime autant n'avoir pas à me creuser l'esprit inutilement, .

— La vérité, dit Firmin, c'est qu'il a été très inquiet pendant quelque temps, et qu'il aurait préféré avoir une petite lettre.

— C'est vrai qu'on a été inquiet, monsieur Gourgeot?

— Tu as pu facilement la suivre sans être vue ? dit-il pour changer de conversation.

— Je me suis cachée comme j ai pu; mais elle nu pas regardé souvent derrière elle. En arrivant à la place de la Nation, elle a pris un taxi, j'en ai pris un autre. Quand elle s'est arrêtée devant la maison, je me suis arrêtée aussi à cent pas. Quand elle a eu sonné à la maison, elle a demandé de l'argent pour payer sa voiture, car elle est revenue donner quelque chose au chaufTeur.

MATHILDE Eï SES MITAINES 2^1

— Ce qu'il y a d'embêtant, dit Gourgeot, c'est qu'elle nous connaît tous les trois, et que ce ne sera pas facile d'aller examiner la maison. Je ne serais pas étonné si elle regardait derrière les rideaux... Oh ! ma foi, tant pis! si elle regarde elle nous verra. Nous n'allons pas nous priver de nous renseigner à cause de ça.

— Dites donc, fit remarquer Firmin, n'est-il pas possible qu'il y ait deux issues à cette maison?

— Et que la petite dame se soit donné de l'air par l'autre côté. C'est encore dans l'ordre des choses possibles...

— Oui, dit Mathilde, ça se peut. En tout cas, je n'ai pas l'impression qu'elle croyait être suivie. Elle a bien regardé deux ou trois fois derrière elle pendant qu'elle était sur l'avenue de Vincennes, mais in arrivant à la station, elle ne regardait plus ; elle croyait déjà m'avoir dépistée... 11 me semble à moi qu'elle doit être restée dans cette maison. Elle sait bien qu'au boulevard de Courcelles, nous la retrouverions. L'hôtel que vous voyez, ce doit èlre le dernier refuge de la bande. Pendant que je vous attendais, j'ai eu le temps de demander quelques renseignements au patron dici. Lhôtel est habité, parait-il, par un monsieur un peu bronzé de peau...

— Oui, dit Gourgeot, Rose t'avait parlé d'un nommé Ai'to, un mulâtre.

— Celui qui l'a marquée à l'épaule, l'autre soir.

— Si c'est bien ça, il faut avouer qu'elle a un certain courage de revenir dans cette maison.

— Pauvre femme! ne put s'empêcher de murmurer Firmin.

— Oui, pauvre femme! dit Gourgeot. Elle a tenu à rejoindre les gens de la bande pour le« prévenir que nous sommes sur leurs traces. Elle va retomber dans les pattes de son mari, qui va lui demander compte de sa fuite d'hier soir.

— Oh bien ! dit Mathilde, elle pourra toujours raconter que c'est moi qui l'ai emmenée de force.

Mathilde semblait avoir moins de pitié que les deux hommes pour la jolie petite Rose; Firmin le remarqua et lui en voulut un peu.

— Le patron t'a-t'il dit s'il y avait beaucoup de monde dans la maison?

— Il n'eu savait trop rien. C'est un vieux petit homme endormi, le patron, et peu bavard. Mais on saura cela par les fournisseurs de la maison. J'ai l'adresse de leur boulanger et de leur boucher.

— Ils sont fermés le dimanche.

— Pas toujours. Le boucher est ouvert pour le

moment. On aperçoit sa boutique dans la rue, un peu plus loin que la maison en question.

— J'irai lui rendre une petite visite. Monsieur Remongel, je crois que maintenant il va falloir agii' un peu brutalement et que les enquêtes, les allées et venues, le travail de demoiselle enfin, ça n'a plus de raison d'être. Voilà Mathilde qui fait la grimace. Tu n'aimes pas ça, petite sucrée?

— Si vous me laissez venir avec vous, vous savez bien que je n'aurai peur de rien.

— Et moi, je n'ai peur que quand tu es avec moi.. . Enfin, on verra ça...

— Ne me dites pas qu'on verra ça. Dites-moi qu'on m'emmènera.

— Je me demande, dit Gourgeot tout songeur, s'ils sont beaucoup dans cette maison. Ce qui m'a toujours étonné, c'est le nombre d'hommes que vous avez vus dans le passage Lunoyer, toujours ce fameux soir... Ils étaient une douzaine, mavez-vous dit?

— Ils n'étaient peut-être que dix. Le passage était mal éclaii^é...

— Nous connaissons le comte, Robert Hasquien, *e domestique du comte, nous avons entendu parlei* du mulâtre Arto. Le vieux gardien, à ce moment, faisait peut-être partie de la bande. Ça ne fait jamais

2j4 MATHILDE ET SES MITAINES

que cinq personnes, six avec Rose. Ils devaient bien, avoir encore avec eux quelques ouvriers, ceux qui fabriquaient les faux titres. J'ai idée qu'il se trouvait encore dans la bande, comme personnage important, un graveur, celui qui avait la direction du travail matériel, car je ne suppose pas que le comte, ou Hasquien, aient été capables de cette délicate besogne... Ah! cette vieille bâtisse, se dit avec impatience Gourgeot, qu'est-ce qu'il peut y avoir làdedans? Je crois qu'au fond il n'y a qu'un moyen de le savoir, c'est d'y entrer de force avec la police...

— Mais alors, dit Firmin, on arrêtera Madame Hasquien... Elle sera forcément impliquée dans les poursuites...

— Il y a des chances, dit Gourgeot. Aussi voudrais-jebien trouver un autre moyen. D'autant que, si nous faisons une entrée officielle chez ces braves gens, l'affaire nous échappe. Elle s'ébruite, et les personnages intéressants fichent le camp... Ça va bien, s'ils sont là. Mais s'ils ne sont pas là, et qu'on arrête les autres, les gros vont se barrer, ça ne fera pas un pli.

— Alors il faut entrer dans la maison pour se renseigner, dit Mathilde.

— Gomment veux-tu ? Nous sommes brûlés tous les trois, puisque la petite femme est dans la place.

et qu'elle nous connaît tous. Les conditions sont très [mauvaises : c'est un hôtel particulier. S'il y avait plusieurs appartements, il y aurait encore moyen.

— Il y a bien les maisons voisines, dit Mathilde.

— Voyons les maisons voisines... dit Gourgeot en écartant légèrement le rideau.

— A droite, une maison de rapport pas très neuve, à quatre étages ; à gauche, un chantier de bois.

— Pas mauvais, cela, un chantier de bois.. . Veuxlu, Mathilde, t'occuper de la maison de rapport? Il y a peut-être là un appartement à louer.

— J'ai peur que non. Je ne vois pas d'écriteau.

— On peut toujours faire la connaissance du concierge. Vas-y carrément. Moi je m'occupe du chantier de bois. Il y a bien quelque gardien dans ce chantier pour garder les bois et pour renseigner les gens curieux comme moi, qui aiment à s'instruire.

— Et moi, dit Firmin, qu'est-ce que je ferai pendant ce temps-là ?

— Vous resterez en observation dans cet établissement, et vous on serez quitte pour prendre de temps en temps une petite consommation, afin que le patron du cjifé trouve votre société agréable.

-"JfjG MATHILDE ET SES MITAINES

Gourgeot et Mathilde traversèrent la rue, de façon à se trouver sur le trottoir où était l'hôtel, Gourgeot, qui devait passer devant l'hôtel, courait moins de chances d'être aperçu en passant au ras de la maison. Devant la maison, où s'arrêtait Mathilde, l'inspecteur serra la main de sa femme :

— On se retrouvera au petit restaurant. Pas de rendez- vous fixe. On ira chacun de son c ôté le plus loin qu'on pourra. Vas-y, Mathilde, mais fais attention à toi. Je n'ai pas de femme de rechange.

— Embrasse-moi, dit Mathilde, le tutoyant par exception.

Il l'embrassa. Puis ils se quittèrent, marchant d'un pas léger. Au fond, ils aimaient tous deux l'aventure.

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