‹ Mathilde et ses mitaines, romanChapitre 9 sur 14 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

— Comme ça, dit Rasr, je ne compromets personne.

— Comment cette idée vous est-elle venue ? dit Firmin, encore tout abasourdi.

— En voyant les photographies. Quand on a bien regardé, comme moi, la tête de la gardemalade, assez attentivement pour s'apercevoir que cest nn homme, on a ses traits qui se trouvent gravés là. J'ai tout de suite été frappée de la ressemblance de cette garde, avec les deux photos. Évidemment elle ressemble plus à Robert, mais elle ressemble beaucoup aussi à l'autre. Et j'aurais pu hésiter si je n'avais pas eu plusieurs bonnes raisons de croire que la garde c'est décidément Robert. Quel motif aurait eu Arthur de s'habiller en femme ?

Supposez maintenant que c'est Robert, et vous verrez comme tout s'arrange bien. Robert a fait de mauvaises affaires ; il est dans une situation dont il ne peut pas sortir; cest un scandale qui va éclater : sll meurt, toutes les difficultés s'envolent. Mais il ne songe pas du tout à se suicider... Comment disparaître sans mourir? C'est alors qu'il a l'idée de faire venir son frère chez lui. Il a fait à ce frère, qui lui ressemble tant, toutes sortes de protestations. Et, quelques jours après, Fun des deux frères meurt subitement. Cette mort subite est bien providentielle.

— Alors, vous croyez que cet homme a été capable?...

— Vous oubliez que j'ai sur l'individu des références qui ne sont pas ordinaires. Nous avons tout de même exploré ensemble la cave du passage Lunoyer... Il ne doit pas être étranger à cette petite histoire-là...

— Alors, il aurait fait disparaître son frère à sa place ?

— Et le jour de la constatation du décès, il n'a cessé de pleurer et de se cacher le visage. Il ne s'est pas montré à l'enterrement. Il avait beau être sûr de la ressemblance, c'était tout de même un peu dangereux. . . Il est parti pour l'Angleterre tout de

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suite après... Et rappelez-vous aussi qu'il ne recevait personne dans sa chambre, personne que sa soidisant belle-sœur, c'est-à-dire sa femme.

— Se peut-il qu'elle soit complice de cette chose abominable !

— Il est possible qu'elle ne soit pas complice. Mais malgré mon désir de vous être agréable, il m'est difficile d'affirmer quelque chose à ce sujet. Tout ce que je puis vous dire, c'est que sa complicité n'est pas nécessaire. Elle peut très bien, elle, avoir cru à la mort subite de son beau-frère. Elle n'a été complice que dans la substitution, ce qui est infiniment moins grave, d'autant que cette complicité a dû lui être imposée par son mari. Il a évidemment un certain empire sur elle. Ce n'est pas un homme à laisser sa femme livrée à elle-même. Voyez comme il agit en ce moment avec elle. Il est sa garde-malade. C'est ce que j'appellerai une femme bien surveillée.

— Je vous avoue que je suis très tourmentée à l'idée qu'elle est ainsi là-bas à sa discrétion...

— Calmez-vous. On s'occupera de ça demain.

— Pourvu que demain il ne soit pas trop tard. Et puis comment ferez-vous pour la soustraire à sa domination?

— On trouvera bien quelque chose, que je vous

dis ! Pour l'instant, allons nous coucher. Je ne serai pas fâchée de me reposer un peu. J'ai idée que je vais dormir comme un petit enfant.

Le lendemain matin, le cocher, fidèle à son poste, les attendait pour les conduire à la propriété Hasquien.

La villa navait plus à la clarté du matin cet air légèrement sinistre que lui donnait le crépuscule. C'était une grande propriété, avec de grandes pièces hautes et claires. Et on avait beau la meubler de toutes les visions que suscitaient les hypothèses tragiques de Mathilde, on n'arrivait à ressentir qu'une bien faible et bien complaisante impression de terreur.

Du reste, cette vision ne leur apprit rien de nouveau . Aucun document ne vint confirmer ni infirmer les suppositions de Mathilde.

Firmin, depuis la conversation de la veille, se sentait agité d'une très vive impatience. Il ne serait tranquille que lorsque Mathilde serait rentrée à Paris et aurait repris son poste à la maison de santé. Il lui semblait que là elle pourrait veiller sur Rose.

Après que Firmin eut remis à Sidonie une belle pièce de cent sous, ils se rendirent à la poste pour voir s'ils ne trouveraient pas un télégramme de

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M. Gourgeot. Il n'y avait rien; ils reprirent le chemin de la gare.

— Il est probable, dit Mathilde, que les recherches de M. Gourgeot n'auront pas encore donné un résultat positif. S'il avait eu quelque chose, il aurait télégraphié, ne fût-ce que pour répondre à notre politesse d'hier... Maintenant, il faut dire qu'il n'est à Bruxelles que depuis hier au soir et qu'il n'a pas eu trop de la matinée pour faire son petit travail.

Il arrivèrent à Paris sur le coup de quatre heures.

— Il n'est guère probable, dit Mathilde, que M. Gourgeot soit de retour avant ce soir. Moi, je vais me trotter immédiatement à la maison de santé. Je prends la Ceinture jusqu'à la Porte-Maillot. Et de là, je trouve un tramway qui me met à deux minutes du boulevard du Château.

Mais Firmin l'obligea à prendre une auto. Elle le pria alors de passer à lavenue de Yincennes pour voir s'il n'y avait pas là un télégramme de M. Gourgeot.

Puis Firmin ferait un tour à son hôtel pour donner signe de vie à son logeur... Peut-être y trouverait-il une lettre de sa famille. 11 n'entretenait avec ses parents qu'une correspondance très espacée. Il avait reçu des nouvelles il y avait très peu de temps. Mais il se figurait toujours, quand il s'absentait, que

des lettres graves et de la dernière urgence allaient s'amonceler dans la loge du concierge.

Chez les Gourgeot, il trouva une dépêche de l'inspecteur, annonçant son retour le soir. Firmin se promit bien d'aller à la gare du Nord. Il s'énervait tout seul, se sentait inquiet et agité de vagues efTrois.

Il arriva chez lui. Bien entendu, il n'était arrivé aucune lettre de sa famille. Mais le concierge lui apprit quelque chose d'intéressant.

— Il est venu deux personnes pour vous dans la journée d'hier.

— Deux personnes?

— Oui, monsieur, un monsieur qui ne vous connaissait pas, ou plutôt qui a demandé après vous en disant qu'il ne savait pas votre nom, qu'il vous connaissait simplement du restaurant. . .

— Du restaurant là-bas, dans la rue?

— Il n'a pas dit. Il m'a dit simplement qu'il vous avait conduit à la porte d'ici. C'est comme ça qu'il savait votre adresse. Alors il m'a demandé votre nom pour vous écrire une lettre, à ce qu'il a dit. . .

— Ah ! dit Firmin, il vous a demandé mon nom? Aucun habitué du restaurant ne l'avait jamais

reconduit à sa porte. Il pensa que quelqu'un de la bande avait trouvé ce moyen pour savoir son nom.

Il demanda comment était ce questionneur. Mais le concierge, observateur médiocre, ne lui offrit que des détails vagues et hésitants. . .

— Et puis alors, dans la même journée, à peu près deux heures après, il est venu l'autre monsieur... Mais celui-ci, vous êtes au courant, puisque vous lui aviez remis votre clef.

— Ah ?^ dit Firmin, qui n'avait remis sa clef à personne .

— Il m'a montré votre clef qu'il tenait à la main . . .

— Vous êtes sûr que c'était ma clef?

— Je n'ai pas été regarder dans sa main. Mais pourquoi est-ce que vous me demandez ça? Est-ce que ce monsieur ne venait pas de votre part?

— Si, si... dit Firmin. Je voulais savoir simplement s'il ne s'était pas trompé de clef. Alors, il est monté dans ma chambre?

— Oui, pour prendre votre linge, comme vous lui en aviez donné la commission. Il est resté une vingtaine de minutes, puis il est redescendu. Je l'ai charge de bien des choses pour vous. Mais il n'avait pas trouvé ce qu'il fallait. « Il viendra faire ses commissions lui-même », qu'il m'a dit. Il a même ajouté : « Ce sacré Remongel! »

— Ça va bien, pensa Firmin : le premier des

deux hommes est venu cherchor mon nom pour le second.

Il monta h sa chambre. La serrure avait été ouverte habilement, car elle ne présentait aucune trace de détérioration. Firmin inspecta ses deux armoires. On les avait ouvertes et on avait fait des explorations sous le linge, que l'on avait ensuite essayé de remettre en place. Mais il n'était certainement pas aussi soigneusement rangé qu'avant. Le lit également avait été soumis à un léger bouleversement, hâtivement réparé.

— Ils se sont donné bien du mal pour ne rien dénicher, pensa Firmin. Mais ce qui lui donnait à réfléchir, c'est qu'il se trouvait dans Paris un homme capable d'ouvrir bien facilement la porte de cette chambre, fût-elle fermée à double tour. Et comme, la nuit, il était assez facile de tromper la surveillance du concierge, Firmin en conclut qu'il valait mieux continuer à coucher ailleurs.

En sortant de la maison, il n'était pas très tranquille. Il avait l'impression d'être épié. 11 avait d'abord formé le projet de se rendre à son restaurant habituel pour y dîner, mais il ne tenait pas à se trouver encore dans ce quartier à la nuit tombante. Il se hâta de descendre jusqu'au boulevard extérieur. Là, il prit le premier taxi qu'il aperçut et

se fit conduire à la gare du Nord, non sans s'être assuré que personne ne suivait cette auto rapide.

Le train de Bruxelles n'arrivait qu'à onze heures moins le quart. La soirée serait interminable.

Firmin aurait bien été jusqu'à Neuilly... Mais qu'y eût -il fait?

Rôder dans la nuit autour de la villa? A quoi bon?

D'autre part, il valait mieux ne pas chercher à voir Mathilde, quand il n'y avait rien de grave à lui dire. Ces visites répétées pouvaient mécontenter l'administration; il valait mieux les économiser. Firmin, après son dîner, quitta le restaurant, et fit un tour dans les rues a voisinantes.

Comme ces heures vides étaient longues après ces précédentes journées si bien remplies !

Il se dit : « Je vais prendre l'impériale d'un tramway et me laisser aller jusqu'au point terminus pour me faire ramener ici après. »

Il avait bien le temps. 11 aurait ensuite, une fois de retour, près d'une heure à attendre. Mais il n'avait pas fait cinq cents mètres qu'il s'affola, craignait l'accident possible, des retards imprévus, et se hâta de revenir aux environs de la gare.

A nouveau, il échoua dans un café, lut tous les journaux illustrés, puis attaqua l'indicateur, et, par

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pur besoin de s'instruire, calcula les vitesses des trains sur les dilTérents réseaux.

Quand il sortit du café, la pluie tombait. Il s'en affligea comme d'un malheur, et comme si cette légère averse eût gâté une soirée délicieuse. Mais c'était un bon prétexte pour aller se mettre à l'abri dans le hall de la gare.

Pendant une heure, il alla religieusement à l'arrivée de tous les trains. J

— Le train de Bruxelles, c'est bien celui qui vient là?

L'employé, interrogé, fit un signe de tête affirraatif. Le premier flot de voyageurs était très compact. Firmin le fouillait du regard. Ce flot s'éclaircissant, les recherches furent plus faciles, mais tout à fait infructueuses. Il aperçut, tout au bout, deux voyageurs d'une lenteur désespérante. Ces deux hommes n'avaient ni l'un ni l'autre la silhouette de Gourgeot et ne pouvaient s'identifier à lui que par un miracle.

— C'était bien le train de Bruxelles? demandat-il à un autre employé.

— C'est le semi-direct de Tergnier.

— Ce n'est pas le rapide de Bx'uxelles?

— Sur la voie quinze, à l'autre bout. Il doit arriver en ce moment. Il suivait l'autre tout près.

Firmin se précipita vers la voie quinze. Un nou-

veau flot de voyageurs... qu'il épuisa jusqu'à la lie. Mais il apprit incidemment que ce n'était qu'un train d'Arras.

Il valait mieux s'en remettre à la Providence et Qe plus interroger les oracles de la gare. Quelqu'un tapa sur l'épaule de Firmin. C'était Gourgeot, irrivé subrepticement par la voie onze.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes revenu du Havre ?

— Depuis quatre heures. Madame Gourgeot est à NTeuilly.

— En voilà une qui devrait bien envoyer des ;élcgrammes plus explicites. J'ai fini par com- :)rendre, mais avec un petit effort. C'est très joli de jC parler à demi-mot quand on est à côté l'un de 'autre et que l'on peut se demander au besoin des îxplications. Mais franchement elle aurait pu me ionner plus de détails sans compromettre personne. Seulement, je A^ais vous dire : chez elle c'est une [juestion d'économie. Le mot coûte deux sous et iemi. Elle n'a pas voulu vous faire trop de dépenses. C'est un de ses petits défauts... Si vous voulez, avant le se raconter quoi que ce soit, on passera dans un restaurant acheter un peu de viande froide, que l'on smportera à la maison pour un peu se caler les joues. J'ai déjeuné à trois heures de l'après-midi et

je n'avais pas faim pour dîner dans le wagon-restaurant. Nous prendrons ensuite un sapin. Dans la voiture vous me raconterez votre voyage et je vous raconterai le mien chez nous.

Une demi-heure après, Gourgeot, installé devant sa table, mangeait de bon appétit. Puis il fit à Firmin le récit suivant :

— J'ai été prendi'e votre télégramme en descendant de la gare. Et vous allez juger par ce qui va suivre de l'utilité qu'il y avait pour moi déposséder ce petit renseignement que m'a fait parvenir Mathilde.

« J'avais trouvé à la gare un employé de la Sûreté de Bruxelles, qui m'avait prévenu que son chef m'attendrait le lendemain à sept heures. Il tenait à me montrer qu'il se levait matin.

« Le lendemain, j'étais au rendez-vous, il me donnait les détails de l'affaire, je lui demandai alors de me faire conduire chez M. Baehren.

« M. Baehren est un financier de Bruxelles, d'une excellente réputation. C'est lui qui avait conduit chez MM. de Bickaert et neveu la ou les personnes qui venaient vendre des titres de la Golden Mount.

« Il parait que ce n'était qu'une seule personne. Tout au moins MM. de Bickaert n'eurent affaire qu'à un seul individu.

« Je me rendis donc vers un inspecteur chez M. Baehren et je me trouvai en présence d'un homme désolé, d'une bonne foi qui me paraît évidente.

— « Comment pouvais-je, me dit-il, avoir le moindre soupçon? La personne qui me demandait de la conduire chez un banquier pour vendre des titres, je la connaissais depuis son enfance. C'était le fils d'un de mes vieux amis, d'origine ardennaise, et qui avait longtemps habité Bruxelles avant de s'établir en France...

« — Et comment, lui demandai-je, s'appelle ce jeune homme?

<( — Le jeune homme que j'ai conduit chez MM. de Bickacrt?Il s'appelle Arthur Hasquien...

« C'est le fils d'un armateur du Havre, mort il y a cinq ans. Le frère aîné de ce jeune homme est mort l'année dernière. Il avait fait de mauvaises affaires. Mais on disait que son jeune frère Arthur avait gardé sa fortune personnelle, très considérable, parait-il... Il n'avait pas payé les dettes de son frère. Il y a des personnes qui pensent qu'il aurait dû le faire. Mais si ces dettes étaient très supérieures à sa fortune, il est un peu excusable de n'avoir pas voulu se mettre sur la paille pour une réparation qui eût été incomplète. D'ailleurs, ce que ce jeune

homme vint me dire à moi était vraiment très beau : il tenait à se défaire de ses titres pour désintéresser des créanciers de son frère et pour empêcher un scandale, qui eût déshonoré le nom de Hasquien. Et vous entendez, monsieur, je suis persuadé qu'il était sincère. Il croyait les titres vrais, j'en mettrais la main au feu. Cet homme a été trompé. 11 ne voulait pas vendre les titres à Paris pour faire l'affaire en plus grand secret. Il a dû partir en Angleterre avec l'argent. Et il n'est pas au courant de ce qui se passe

« — Mais ce M. Arthur Hasquien n'a-t-il pas passé un moment pour être faible d'esprit?

— Il a été souffrant étant jeune, mais maintenant c'est un jeune homme tout à fait intelligent et sérieux...

« — Pour se défaire de ses titres, il proposait de les céder dans de bonnes conditions?

« — Oui, monsieur, et c'est pour cela que je l'ai conduit chez mes amis de Bickaert qui ont une encaisse considérable et qui pouvaient, mieux que personne, exécuter cette opération.

« — Pardon de cette question... Vous deviez toucher une commission dans l'affaire?

« — Pourquoi m'en cacherais-je , messieurs? C'était une affaire parfaitement honorable, et

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M. Hasquien fut le premier à me dire : « Achille — on s'appelait par ses petits noms — il faut que vous ti'ouviez votre avantage dans l'affaire. J'y tiens. — C'est bon, lui ai-je dit. Ne me donne rien. Si MM. de Bickaert veulent me donner une épingle, je ne dirai pas non. » Vous voyez ce que l'affaire m'a rapporté : il ne m'a rien donné... Et je ne crois pas que MM. de Bickaert songent à m'envoyer quelque chose. Je vous dirai même que, si un arbitre l'exige, je supporterai une partie de leur perte. Mais ils savent que je ne suis responsable de rien.

« Somme toute, je savais le plus intéressant. Je suis venu rendre compte de ma visite au chef de la Sûreté de Bruxelles. Je ne lui ai rien dit de ce que l'enquête de Mathilde avait pu m'apprendre... Je réserve ça pour mon chef de Paris. Je réserve à ma maison le plaisir d'empoigner le voleur de Bruxelles et de le livrer bien gentiment demain ou aprèsdemain à la police belge en leur disant : « Messieurs, voilà comme on travaille chez nous... »

« Le reste de ma journée a été employé à des interrogatoires des employés de la banque de Belgique et du Comptoir d'Escompte.

« Le signalement qu'ilsnous ont donné correspondait bien à celui d'Arthur Hasquien.

« Une fois seul dans le train et débarrassé de

l'aide de ces braves collègues belges, qu'est-ce que j'ai fait, monsieur Firmiu? J'ai fait mon petit inventaire. Et voici oiî cela m'a conduit.

« Si j'ai bien compris le sens du télégramme de notre amie Mathilde, Robert Hasquien ne serait pas pas mort. Mais tout de même, il y a un an de ça, dans la bonne ville du Havre, il est fichtre bien mort un M. Hasquien. Ce défunt-là, c'est Arthur Hasquien. C'est bien ça, n'est-ce pas, monsieur Firmin?

— Oui, dit Firmin. Et Madame Gourgeot va plus avant dans ses hypothèses. Elle est persuadée que l'aîné des frères, Robert Hasquien...

— S'est chargé de la disparition de son cadet. Et pourquoi donc pas, s'il vous plaît? Voyez-vous, je crois que j'ai fait une petite erreur dans cette affairelà. J'étais bien sûr que le chef de la bande, c'était notre comte de Féliciat. Hé bien, maintenant, j'en suis à me demander si le grand organisateur de toute l'affaire ce n'était pas Robert Hasquien. Parce que, il n'y a pas à dire, ce monsieur-là c'est quelqu'un d'attaque... Cette façon de se mettre en femme... ce qu'il a fait au Havre... et surtout son dernier coup de Bruxelles, de reprendre la peau de son frère pour aller estamper les gens, ce n'est pas du travail de sous-ordre, ce n'est pas non plus une

chose qu'il a faite sur indications ou sur instructions... Un coup pareil, il n'y a que celui qui la conçu qui puisse l'exécuter.. .

— Mais comment cette idée des titres a-t-elle pu lui venir?

— Parce que très probablement Arthur Hasquien possédait des titres de la Golden Mount. Robert Hasquien était détenteur de la fortune de son frère, consistant en titres de cette compagnie. Il est bien possible que, ces titres, il ait dû les bazarder à un moment donné pour subvenir à ses besoins d'affaires. Et ce doit être pour éviter les réclamations de son frangin Arthur qu'il a dû le faire disparaître.

— Madame Gourgeot pense que, s'il a tué son frère, c'était parce qu'il avait besoin de passer pour mort et pour changer, pour ainsi dire, de personnalité avec sa victime.

— Mathilde, quand elle a fait cette supposition, ne connaissait pas dans ses détails l' affaire de Bruxelles. N'empêche que nos deux interprétations peuvent être justes l'une et l'autre. En supprimant son frère Arthur, Robert a fait coup double, voilà tout : il s'est débarrassé d'un créancier gênant et, en prenant la personnalité du mort, il a enlevé à ses propres créanciers un débiteur qui aurait été em-

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barrasse de payer ses dettes. Maintenant, comment l'idée lui est venue de fabriquer de faux titres? Il devait avoir conservé quelques titres de la Golden Mount, qui lui ont servi de modèle.

— Vous êtes un peu étonnant, dit Firmin. Mais ce qui m'a stupéfié le plus, c'est quand vous avez eu Mer l'idée brusque, en lisant votre journal, qu'il y avait quelque chose d'intéressant à la page de la dernière heure. Ça, c'est un peu du génie.

— Non, non, dit Gourgeoten riant franchement, ce nest pas du génie. J'avais vu par hasard à la première page : « Vol de faux titres à Bruxelles », puis trois lignes et enfin : « voir la suite en Dernière Heure ». Dites-vous bien que ce qu'il y a de moins admirable chez les détectives, c'est ce qu'ils font d'inexplicable. Ça s'explique généralement par un petit machin aussi bête que ça.

...Pour l'instant, dit Gourgeot, savez- vous ce que nous allons faire ? Nous allons nous coucher. La journée de demain sera passablement chargée et il est plus d'une heure un quart.

— Je vais encore coucher chez vous ce soir, dit Firmin. Demain, je me mettrai en quête d'un hôtel.

— Vous resterez ici jusqu'à nouvel ordre, dit Gourgeot. 11 vaut mieux se séparer le moins possi-

ble, pour éviter les pertes de temps... Allons ! pas d'observations, monsieur Remongel, et dépêchonsnous de nous coucher !

Ce disant il alluma une bougie qu'il présenta à Firmin. Ils se serraient la main en se disant bonsoir quand ils entendirent ouvrir la porte d'entrée. Firmin ne put s'empêcher de tressaillir.

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