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CHAPITRE IX

Le matin, rentretien de Gourgeot et du chef de la Sûreté n'avait pas été très long. L'inspecteur, en dix minutes, avait raconté toute l'affaire. Le patron appréciait Gourgeot à sa valeur. Il ne perdit pas son tempe à lui faire des compliments et à lui déclarer qu'il était content de lui. Mais il avait une façon, à certains moments, de lui parler d'égal à égal, qui valait les meilleurs éloges.

Ils jugèrent ensemble qu'il ne fallait plus beaucoup tarder à arrêter les criminels. Tout de même, il n'y avait encore aucun péril à attendre un jour ou deux. En effet, Gourgeot pensait qu'une forte raison, qu'on ne pouvait encore définir, retenait à Paris Robert Hasquien ; autrement, comment admettre qu'il n'eût pas quitté Paris aussitôt qu'il était revenu de

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Bruxelles, ayant avec lui la somme considérable qu'avait produite la vente des faux titres ?

Voici ce qui fut convenu entre le chef de la Sûreté et l'inspecteur : on attendrait en tout cas au lendemain pour essayer d'arrêter Hasquien. Deux autres agents, avec qui Gourgeot aimait particulièrement travailler, étaient en mission en province, et ne seraient de retour que le lendemain lundi. Gourgeot occuperait de son mieux sa journée du dimanche, et retrouverait ses deux collègues le lendemain de bonne heure, dans le bureau du patron, où l'on prendrait les dernières mesures pour l'arrestation.

Cependant Gourgeot, après avoir passé d'un pas nonchalant devant la maison où s'était réfugiée Rose, arriva jusqu'à la porte du chantier de bois. Il n'avait rien pu voir dans l'hôtel, dont les fenêtres étaient garnies de rideaux, et dont le rez-de-chaussée était d'ailleurs surélevé.

La porte du cliantier était entr'ouverte. Un vieillard à longs cheveux gris, qui ressemblait à un ancien modèle, était assis sur une chaise de paille, en train de fumer pour se distraire, une pipe sans tabac, la véritable fumée étant interdite dans ce chantier un peu trop combustible.

— Ça va, la santé ? dit Gourgeot, comme s'ils se

connaissaient de longue date. Je vois qu'on se maintient un peu...

— Oh ! pas trop fort ! dit le gardien. Mais quoi ! du moment qu on est toujours là...

— Allons, papa, je vois qu'il y a du bon et que tu es encore solide. Tu es employé dans ce chantier ?

— Il y a des chances, dit le vieux. C'est pas pour mon plaisir que je fume du crin de balai dans ma pifje. J'aimerais autant y mettre un sou de tabac.

— Si t'es employé ici, dit Gourgeot, tu vas peutêtre pouvoir me renseigner. C'est-il vrai que le terrain est à vendre et que le patron du chantier veut déménager.

— Il ne m'en a pas parlé, dit le vieux. Mais il est encore ben capable de le faire sans me demander mon avis.

— Il veut déménager, dit avec autorité Gourgeot. C'est encore assez profond, ce terrain-là. Ça ne dérangera pas si je donne un coup d'œil ?

— Oh ! du moment que vous ne fumez pas et que vous n'emportez pas de poutres dans vos poches, c'est pas moi qu'y verra de l'inconvénient.

— Est-ce que tu n'as pas posé chez les peintres? dit Gourgeot.

— Rapport à mes tifs. "Vous êtes pas le premier qui me demandez ça. Non, mon vieux, si je les

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laisse pousser, c'est que ma mômasse me trouve plus beau comme ça.

— Tn ne la bécotes pas souvent, ta mômasse?

— Tout de même. Une fois tous les dix-huit ans.

— T'es pas marié?

— Non, mon vieux. Vous voulez me proposer un parti?

— J'y penserai. En attendant, voilà vingt sous. Trotte-toi en face, au débit. Tu rapporteras un litre et deux verres.

— Oh! mais quoi? On vous a dit que c'était ma fête?

— Va toujours. Je t'attends à la porte. Je garde le bois.

Le vieux ne fut pas long. Quand ils eurent trinqué, Gourgeot, tout à fait de la maison, s'en alla paisi blement dans le chantier.

Pendant une douzaine de mètres, le mur de l'hôtel voisin s'élevait à la hauteur d'une maison de deux étages. Puis ce mur s'abaissait et Gourgeot pensa qu'à cet endroit il devait border le jardin de l'hôtel.

Il jugea qu'il n'avait pas plus de quatre à cinq mètres de haut, et vit avec satisfaction que les tas de bois du chantier le dominaient très largement et fourniraient ainsi un excellent observatoire.

Comme le vieux restait auprès de la porte d'entrée

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du chantier, il serait facile, sans être aperçu de lui, de monter sur un tas du fond.

Il ne restait plus qu'à trouver une échelle; Gourgeot pensa qu'il n'en manquait pas. Et, en effet, il en vit trois, de différentes dimensions, couchées le long du mur. . .

— Hé! hé! se dit-il, en appuyant une de ces échelles contre un des tas de bois, j'ai mal choisi mon jour pour mettre mon complet neuf. Mathilde ne serait pas contente si elle me voyait.

Mathilde eût été encore moins contente si elle l'avait aperçu sur le sommet du tas de bois rampant sur le ventre pour ne pas risquer d'être aperçu du jardin à côté. Quand il fut arrivé près du bord, il jeta un coup d'œil d'ensemble sur le jardin. Il vit qu'il était délimité de l'autre côté par un grand mur blanc sans ouverture, probablement un des corps de bâtiment de la maison où Mathilde avait dirigé ses explorations.

— Tiens ! pensa Gourgeot, ma femme a moins de chance que moi. Il n'y a pas de jour qui donne sur l'hôtel, dans la maison où elle est entrée. Et à moins qu'elle trouve le moyen de monter sur le toit... Mais elle en est fichtre Dien capaiDle.

Le jardin ae l'hôtel était assez ombragé, ce qui était sans doute agréable pour les locataires, mais

plein d'inconvénients pour les personnes, qui, du haut des tas de bois, cherchaient à se rendre compte de ce qui se passait chez le voisin. Gourgeot se dit qu'il avait heureusement à sa disposition trois tas de bois limitrophes, c'est-à-dire trois obserratoires d'où il pourrait explorer le jardin sous trois angles diflerents ,

Pour le moment, il ne voyait personne, et les fenêtres intérieures de l'hôtel étaient aussi closes et aussi mystéi'ieuses que celles du dehors. En regardant vers le fond, il vit qu'une légère fumée s'élevait au-dessus des arbres. Il fallut se transporter sur un autre tas de bois pour se fixer un peu les idées sur le compte de cette fumée.

Gourgeot, installé sur un autre tas^ après une manœuvre assez compliquée, aperçut avec satisfaction dans le fond du jardin voisin un petit bâtiment, de construction, semblait-il. assez récente. Contre le mur de ce bâtiment, se trouvait un petit tas de charbon. Gourgeot vit sortir du petit bâtiment un vieil homme en tenue d'ouvrier, qui tenait une pelle à la main et qui vint prendre du charbon sur le tas...

— Qu'est-ce qu'ils sont en train de faire cuire làdedans? se dit Gourgeot.

11 renifla l'air...

— Tiens! tiens! dit-il, ça sent le mouton grillé...

A ce moment, un grand jeune hommC;, à la figure longue, apparut à la porte du petit bâtiment. . .

— Je n'ai jamais vu cette figure, pensa Gourgeot. Mais j'ai idée que je la connais tout de même... M. Hasquien s'occupe aussi de cuisine à ce que je vois. C'est drôle que tous les messieurs surveillent la cuisson du mouton, dans cette maison-là?

... 11 est probable, pensa-t-il, que la bonne femme de la cave que l'on avait déménagée si précipitamment par le tunnel, ne se trouvait plus en sûreté dans le débarras de ce petit hôtel, et que l'on a jugé bon de la faire disparaître complètement. . .

Le jeune homme à figure longue et le vieil ouvrier étaient rentrés dans le petit bâtiment. Au bout d'un instant, Gourgeot jugea qu'il fallait peut-être rendre visite au tas de bois du milieu. C'était le seul où il ne fût pas encore monté pour observer le jardin. Il redescendit donc par son échelle qu'il alla ensuite appliquer contre ledit tas du milieu. De là, il n'apercevait plus le petit bâtiment, mais il voyait distinctement un bout d'allée blanche entre le feuillage touffu de deux arbres. Il y resta en observation pendant quelques minutes, et se disposait à retrouver un autre point plus intéressant, quand il vit passer dans l'allée, se dirigeant vers le bâtiment et venant de l'hôtel, Madame Hasquien elle-même, tou-

jours dans sa tenue de la veille, avec le manteau de voyage qu'elle avait mis avec précipitation sur ses épaules en quittant la maison de santé...

— Oh! oh! pensa Gourgeot, c'est le moment de se diriger sur le tas de bois du fond, pour voir ce qui va se passer autour du petit bâtiment.

Et, tout en redescendant assez précipitamment sur son échelle, il se disait : « Rose n'a pas changé de vêtements, c'est donc qu'elle n'a pas de vêtements de rechange dans cette maison-là. »

Il avait empoigné son échelle et s'apprêtait à la poser contre le tas de bois du fond, quand il entendit un grand cri de femme dans le jardin.

— Ah diable! elle a été là-bas plus vite que moi. Elle aura surpris mes cuisiniers, et elle aura vu quelque chose de pas très appétissant.

Il lui fallut un certain temps pour arriver en haut de son tas de bois. Quand il put plonger les yeux dans le jardin, il vit que Robert et sa femme avaient dû regagner l'hôtel, car il n'y avait devant le petit bâtiment que le vieil homme, qui regardait dans la direction du bâtiment principal.

Décidément les mouvements d'observation, avec cette combinaison d'échelle et de tas de bois, étaient bien lents quand il s'agissait de suivre une scène un peu rapide, caries personnes observées n'avaienl

pas toujours la complaisance de rester sur le même point.

Gourgeot se disait que, s'il était resté sur le tas de bois du milieu, il aurait vu passer sur le bout d'allée le mari et la femme, dont l'attitude respective devait être intéressante à regarder. Mais on ne peut pas tout prévoir. Il prit le parti de ne pas bouger pendant quelque temps. .

Soudain il entendit dans l'air comme un sifflement léger, auquel il ne prêta d'abord aucune attention.

(^e bruit se répéta. Il semblait venir du ciel.

Gourgeot leva la tête et, de l'autre côté du jardin, à la crête du mur très élevé qu'il avait en face de lui, il aperçut le haut dun visage, et des yeux qui le regardaient.

Hé ! hé ! c'était le visage de sa femme.

La mâtine, comme il le craignait, était bien montée sur le toit, puisque le grand mur nu n'oflrait aucune ouverture, et qu'elle tenait à savoir ce qui se passait dans le jardin.

Gourgeot lui fit signe de venir le rejoindre. Luimême descendit de son belvédère, afin daller la recevoir à l'entrée du chantier.

Il trouva le vieil homme aux longs cheveux toujours en train de fumer sa pipe vide, auprès d'un litre de vin considérablement diminué.

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— Je VOUS en ai gardé un verre ! cria cet homme vénérable, en lui montrant encore un peu de vin au fond du litre.

Il ne s'étonna pas que la visite du chantier eût duré aussi longtemps. Gourgeot lui dit qu'il était monté sur les tas de bois pour se rendre compte des dispositions du terrain. Mais c'est vraiment du luxe que de donner des explications à ce vieux philosophe, indifiérent aux vaines curiosités humaines.

— Ma femme va venir, dit Gourgeot, et nous visiterons tous les deux la pi'opriété...

— Alors, le fond du litre sera pour elle ! s'écria Thospitalier vieillard.

— Buvez-le toujours, dit Gourgeot, le marchand de vins n'est pas loin, et on trinquera encore tous les trois à la fin de la journée...

— Bon! bon! dit le gardien. Il trouvait parfaitement naturel que des gens qu'il ne connaissait pas vinssent ainsi passer plusieurs heures avec lui dans son chantier.

— Voici ma femme, papa, dit Gourgeot.

Approche, Mathilde.

— Hé hé! fit le vieillard, qui cligna de l'œil en regardant Gourgeot. On sentait bien qu'il était prêt depuis longtemps, quel que fût l'aspect de la dame, à faire ce signe éminemment flatteur.

— Ma femme et moi nous allons visiter le chantier. Je crois, dit Gourgeot à Mathilde, qu'il conviendrait tout à fait pour notre fabrique.

C'était vraiment par amour de Tart que Gourgeot prenait vis-à-vis de ce vieillard toutes ces précautions superflues.

Ils s'éloignèrent dans le fond du chantier. Le gardien attendit qu'ils fussent hors de vue pour boire à même le litre tout ce qui restait de vin. Puis il alla chercher un bâton dont il arma sa main droite, et revint s'asseoir sur sa chaise avec cet attribut d'autorité .

— Je vois que vous êtes bien ensemble, dit Mathilde à Gourgeot. La concierge de la maison là-bas avait l'air moins accommodant. J'étais décidée à être du même pays qu'elle, mais ça n'a pas été facile de trouver le pays d'où elle était. Heureusement que j'ai fini par apprendre qu'un locataire était sur le point de quitter la maison. Gomme cette concierge était hydropique et un peu lourde à se déplacer, j'ai eu la veine qu'elle me confie les clefs du dernier étage, où se trouvaient le petit logement à visiter. Pendant que j'y étais, j'ai donné un petit coup d'œil sur le toit, et j'ai eu la chance de vous apercevoir. Ce n'était pas confortable, ce toit, et pour descendre au besoin dans le jardin, je crois que ça n'aurait pas

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été tout seul. Avec vos tas de bois, ça sera plus aisé. Mais quel dommage que vous ayez votre complet neuf! Quel jour pour l'étrenner!

— Je l'avais parié, dit en riant Gourgeot. J'y ai pris soin, va!

Ils arrivèrent au tas de bois du fond, que Gourgeot estimait le plus intéressant. Il en fit les honneurs à Mathilde.

A ce moment, la cheminée du petit bâtiment continuait à envoyer des flocons de fumée d'une odeur caractéristique. Mathilde ne s'y trompa guère, et sans rien dire regarda Gourgeot. Puis tous deux demeurèrent en observation pendant assez longtemps, sans regarder rien d'intéressant. Mais, comme ils étaient deux, ils ne s'ennuyaient pas. Ils étaient allongés à côté l'un de l'autre sur le tas de bois. C'était une façon comme une autre de passer leur dimanche.

De temps en temps, le vieil ouvrier sortait du bâtiment avec sa pelle et venait chercher du charbon.

— Ils ne regardent pas au combustible, fit observer Gourgeot.

Enfin, très tard dans l'après-midi, le vieillard sortit du bâtiment et s'efl'aça sur le seuil pour laisser la place à son maître.

— Une connaissance à toi, dit Gourgeot à Mathilde en lui montrant le grand jeune homme mince.

Le vieil ouvrier tenait à la main une espèce de sac en toile. Il suivit son maître du côté de Ihôtel.

— Nous n'avons plus grand'chose à. faire ici, dit Gourgeot à Mathilde. Si tu veux, on pourrait aller manger un morceau, et quand il fera un peu plus sombre, on reviendra par ici. '

Il était convenu avec le chef de la Sûreté que l'on attendrait au lendemain. Un coup d'audace, ce soirlà, pouvait compromettre les choses, surtout si l'on n'était pas en nombre. Mais Mathilde et Gourgeot étaient si curieux de leur nature ! Comment résister à la tentation d'aller dans ce jardin mystérieux où il y avait tant de choses à découvrir?

Ils donnèrent en passant une pièce au vieux gardien et lui annoncèrent qu'ils viendraient boire le pousse-café avec lui. Il fallait bien se ménager une rentrée dans le chantier.

— C'est toujours vous qui êtes de garde cette nuit?

— Oui, dit le brave homme. Je suis de garde toutes les nuits. Le dimanche, il y a un gamin qui vient me remplacer jusqu'à midi pendant que je m'en vais dormir. Maintenant je suis de garde

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jusqu'à demain matin cinq heures, et même six, dit-il avec une véritable félicité.

— Le mieux, dit Gourgeot à Mathilde, est d'aller dîner au petit bistro à côté.

— Le mieux, fit-elle, est d'aller dîner chez nous. Gomme ça tu mettras un petit gilet de laine pour la nuit, et puis tu changeras ton complet neuf par la même occasion.

Elle admettait que par amour du métier on risquât sa peau, mais non pas ses vêtements neufs.

— Passons toujours chez le bistro pour voir M. Remongel. 11 se sera fait des cheveux en nous attendant.

Gourgeot, qui n'était pas cependant un homme hypocrite, parlait tout de même de Firmin e dehors de sa présence avec un peu plus de liberté et une nuance d'ironie.

Ils entrèrent chez le marchand de vins, mais Firmin n'y était pas.

— Ce monsieur avec qui nous avons déjeuné?

— Ah! il est parti, dit le garçon, il est parti il y a bien une heure de ça. Il a jeté une pièce sur la table et il n'a pas attendu sa monnaie.

— Bon! bon ! dit Gourgeot. Je vous remercie. Quand ils furent sortis du restaurant, l'inspecteur regarda sa femme.

— Oui, dit- elle, la petite dame est sortie pendant que nous étions sur le tas de bois .

— Est-elle sortie seule, ou avec quelqu'un?

— En tout cas, elle n'est pas sortie avec Robert Hasquien, puisque nous l'avons encore vu là il y a un quart d'heure.

— Et c'est l'important. Pourvu qu'il ne nous échappe pas, celui-là! Je commence à regretter d'avoir attendu si longtemps. Jai beau me répéter qu'il doit avoir une raison pour ne pas quitter Paris... Je suis sûr qu'il en a une, et je ne peux découvrir laquelle.

Ils étaient arrivés par le Métro jusqu'à l'avenue de Vincennes.

— Peut-être allons-nous trouver à la maison le jeune Firmin, ou un mot de lui. Mais, c'est curieux, je n'en ai pas l'impression.

Ils ne se disaient même pas que Firmin en tenait pour Madame Hasquien. C'était une chose dont ils étaient trop persuadés tous les deux, et ils ne perdaient pas leur temps à faire de ces constatations évidentes. Ils mangèrent rapidement ce qu'ils trouvèrent chez eux dans leur garde-manger. Puis ils changèrent de vêtements.

Gourgeot vérifia leurs revolvers qu'ils avaient dans leurs poches depuis le matin.

Mathilde avait dans sa robe, sous sa jaquette, une petite poche spéciale.

Ils étaient assez sûrs de leur sang-froid pour être certains qu'ils ne se serviraient de leurs armes qu'en cas d'extrême besoin, 11 était très rare, d'ailleurs, qu'ils sortissent armés. Mais ce jour-là, et sans même se consulter, ils avaient reconnu l'un et l'autre que c'était nécessaire. Gomme le répéta encore Gourgeot, ce n'était plus du travail de demoiselle.

Ils étaient l'un et l'autre très adi'oits et s'étaient exercés au tir au revolver, autant pour perfectionner leur tir que pour se familiariser avec leurs armes, qu'ils avaient maintenant bien en main.

A huit heures, ils étaient de nouveau [dans la rue Gahuzel et retrouvaient leur vieil ami du chantier.

Gourgeot avait emporté un petit carafon de cognac et quelques biscuits. Ils s'installèrent tous les trois dans une petite cahute. Le vieillard ingénu était enchanté de les voir et continuait à ne pas s'étonner qu'ils se fussent pris pour lui d'une si subite amitié.

— Vous allez vous coucher, papa? dit Gourgeot. Et pendant ce temps ma femme et moi nous allons faire un tour dans le chantier .

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— Hé! hé! répondit-il, de Tair entendu d'un homme qui comprend la vie.

— Quand on aura fait un petit tour dans le chantier, on sortira sans vous réveiller.

— C'est ça, prenez votre temps et amusez-vous durant que vous êtes jeunes. Hé! hé! ça vous passera avant que ça me revienne !.,.

La crête du mur, que Gourgeot et Mathilde avaient assez examinée l'après-midi, n'était même pas défendue par des tessons de bouteille. L'escalade était des plus simples . H suffisait de prendre une des échelles du chantier, et, une fois arrivé au sommet du mur, de faire passer cette échelle de l'autre côté. Gourgeot, qui était un homme de précaution, résolut de placer deux échelles à deux points assez éloignés l'un de l'autre.

— Si lun des hôtes de la maison aperçoit une des échelles et la retire, nous gardons cette chance qu'il n'ait pas aperçu l'autre.

En somme, et Gourgeot s'en rendait absolument compte, il faisait là une espèce de folie : pourquoi s'introduire dans cet hôtel, au lieu de guetter simplement à la porte? Il n'y avait pas de double issue Les bandits ne pouvaient s'en échapper, sans qu'on pût les suivre à la trace. Mais le sage Gourgeot cédait au vertige du danger, et aussi à l'attrait de

l'occasion. Il y avait là un mur, des échelles : il était impossible de ne pas utiliser ces échelles et ce mur.

Ils n'échangèi'ent plus, au moment de se mettre en campagne, de serrement de mains ni de baiser solennel. Ils avaient déjà procédé l'après-midi à une petite cérémonie de ce genre, au moment où ils s'étaient séparés. Ça suffisait pour une fois. Ils étaient assez sobres de ce genre de manifestation.

Il y a des gens qui pour de telles expéditions préféreraient être seuls qu'à deux pour être plus libres de leurs mouvements.

Mais ce n'était pas le cas pour le couple Gourgeot. Ils semblaient ne former à eux deux qu'un seul être.

Gourgeot marchait en avant et Mathilde, tout près ou plus loin de lui selon les circonstances, le suivait à la même allure. Il savait qu'elle suivait ses mouvements. Il continuait sa route sans le moindre retard. Et vraiment chacun des deux se sentait plus tranquille, plus complet à n'être pas séparé de l'autre : chacun d'eux emportait tout son univers avec lui.

Ils étaient descendus dans le jardin silencieux. Le bas de l'échelle se posait sur le gravier d'une allée qui s'enfonçait sous des arbres. Goui'geot et Mathilde s'avancèrent avec précaution dans cette allée.

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La nuit, par cette soirée de printemps presque <rété, était encore pâlie de jour. Au bout de l'allcc, iis aperçurent la maison... Aucune lumière, aucun bruit.

— Est-ce qu'ils seraient partis? dit Gourgeot à voix basse. Vraiment ça ne serait pas à faire. Ils seraient partis pendant notre dîner.

Une porte au rez-de-chaussée était ouverte à deux battants au haut de trois marches d'escalier. Gourgeot, suivi de Mathilde, entra sans hésiter. Il verrait bien ce qui arriverait.

La pièce où ils se trouvaient était faiblement rclairée par la vague clarté du dehors. Ils distinguèrent une table en désordre où Gourgeot compta quatre couverts.

— Quatre, pensa-t-il, c'est un peu beaucoup. Mais sont-ils encore là?

Une brève réponse lui arriva tout à coup sous forme d'un bruit aigu qui semblait venir d'un étage inférieur, d'un sous-sol par conséquent, puisqu'il se trouvait au rez-de-chaussée.

C'était comme le sifflement d'un gond mal graissé.

— Allons, se dit Gourgeot, la maison n'est pas vide.

La salle où ils se trouvaient était assez vaste, éclairée par deux grandes fenêtres.

Au fond, en face de l'une des fenêtres, sur leur gauche, ils aperçurent une porte ouverte.

Comment résister à l'invitation d'une porte ouverte ? Cette porte donnait sur un palier. Un large escalier montait aux étages supérieurs. Un escalier plus étroit descendait au sous-sol.

Le choix ne comportait aucune hésitation, puisque le bruit était venu du bas. Sans se dire qu'il était un peu scabreux d'entrer dans cette espèce de bouteille, Gourgeot, suivi de Mathilde, descendit l'escalier.

— Nous sommes dans le bal, pensait-il, allons-y!

Ils étouffaient davantage le bruit de leurs pas depuis qu'ils avaient entendu remuer dans la maison... Arrivés vers le milieu de Tescalier ils aperçurent une lueur qui venait d'en bas, mais, comme ils n'entendaient aucun bruit, ils continuèrent à descendre.

Ils se trouvèrent dans une pièce vide, et très vaste, qu'éclairait une bougie fichée dans une bouteille... On avait posé la bouteille sur le sol, à deux pas d'un grand trou où descendait un escalier de pierre. Mathilde et Gourgeot gagnèrent cet escalier; ils seraient descendus au centre de la terre.

L'escalier de pierre était coudé. Après sept ou huit marches en ligne droite il tournait brusquement autour d'une arête de maçonnerie.

Gourgeot descendit les sept à huit marches, mais il sarrèta à l'endroit où l'escalier tournait. A cet endroit, il était en pleine obscurité. La lumière de la bougie n'arrivait pas jusqne-là et une autre lumière, qui montait, ne parvenait pas non plus jusqu'à ce point.

En revanche, Gourgeot voyait parfaitement ce qui se passait dans la cave. Mathilde, qui ne donnait pas sa part aux chiens, s'était glissée entre son mari et le mur et regardait de tous ses yeux.

Il y avait là une sorte de laboratoire, des verres de chimiste de toutes formes, des cuvettes carrées en ébonite. Dans une de ces cuvettes, une plaque de cuivre baignait dans un liquide écumant.

Gourgeot pensa que c'était une plaque de graveur qu'un bain acide achevait de détruire. Il se dit que tout cela sentait le départ et qu'il avait bien fait de ne ''pas remettre au lendemain l'arrestation de Robert Hasquien.

D'ailleurs, il n'y avait plus dans la cave que Hasquien et le vieil ouvrier de laprès-midi, ce vieux grognard à moustache grise, qui ne faisait probablement qu'une seule et même personne avec le concierge de l'hôtel et le gardien du magasin de fontes et métaux du passage Lunoyer.

Hasquien avait un chapeau mou sur la tête et un

vêtement gris. Il portait une sacoche en bandoulière.

— Il se donne de Taii*, se dit Gourgeot. Il est probable qu'il n'a pas voulu s'en aller sans faire disparaître derrière lui toutes sortes de traces gênantes et particulièrement ce qu'il a fait cuire cet aprèsmidi dans le petit bâtiment. Il a anéanti également quelques objets compromettants de son laboratoire. Quant à ses complices qui ont probablement dîné avec lui tout à l'heure, nous arrivons trop lard pour lier connaissance avec eux. Heureusement que le gros morceau nous reste.

Mais le gros morceau pouvait disparaître dun moment à l'autre. Sur un signe à peine perceptible de Gourgeot,^ Mathilde remonta silencieusement l'escalier; Gourgeot en faisait autant. Ils se retrouvèrent dans le sous-sol qu'éclairait toujours la bougie fichée dans la bouteille. Ce sous-sol était très vaste et ils se reculèrent un peu à l'écart dans un coin sombre. De là, ils surveillaient la sortie de la cave et Hasquicn serait forcé de passer à quelques pas d'eux pour aller chercher l'escalier qui le remonterait au palier du rez-de-chaussée.

Gourgeot était décidé à brusquer les choses. Se contenter de suivre le bandit, c'était vraiment trop aléatoire. Il fallait s'assurer de lui tout de suite. Après on verrait .

On entendit remuer dans l'escalier de la cave. Puis une tête apparut au niveau du sol. C'était la tète d'Hasquien. Il continuait à monter l'escalier. On le vit bientôt se profiler de toute sa hauteur. Il fit quelques pas. Il était seul. Probablement le vieil homme était resté occupé à quelques rangements.

Quand Gourgeot vit Hascpiien à quatre pas de lui, il se redressa. Hasquien le vit, et recula. L'inspecteur, les deux mains en avant^ fonça sur son adversaire. Et tout de suite, Mathilde se dit que ça ne traînerait pas. Elle savait que son mari était d'une force énorme et qu'il écraserait le bandit avant que celui-ci eût le loisir de tirer une arme à feu ou un couteau.

Tout de suite Hasquien sembla ployer en arrière. Puis on entendit un cri de douleur. . .

Mathilde frémit à en mourir sur place, car ce cri Tenait de Gourgeot.

Quelque chose d'inexplicable s'était passé. Les deux hommes avaient roulé à terre, et déjà Hasquien s'était dégagé et courait à l'escalier... Mathilde s'approchait de Gourgeot, qui avait rugi d'une voix rauque :

— Je suis fait !

Mais dès qu'il vit Hasquien s'eniuir, il rugit de plus belle :

— Il se sauve! Cours après! Cours donc après, nom de Dieu! Et tire dessus. Tire aux jambes, entends-tu? Tire aux jambes!

Si bien que Mathilde, comme poussée par une force irrésistible, s'écarta de son homme blessé et courut à l'escalier sur les traces d'Hasquien. Il avait une dizaine de marches d'avance. Elle le vit traverser le palier, la salle à manger. Elle avait le revolver au poing. Mais elle ne voulait pas tirer avant d'avoir assez de lumière. Quand il approcha de l'embrasure de la porte, visant avec une certitude que rien ne pouvait faire dévier, elle lui envoya une balle dans le genou, et le coucha, hurlant et gémissant, sur le gravier du jardin.

Puis elle courut à une porte sur le palier, pénétra dans une chambre qui donnait sur la rue. Elle avait remis son revolver tout fumant dans sa poche. Elle alluma sa petite lampe électrique, dont elle promena le faisceau de lumière sur les fenêtres. Elle ouvrit les fenêtres et les volets. Deux hommes passaient, deux ouvriers, à qui elle donna ces ordi'es indiscutables :

— Toi, va me chercher des agents. Ramène ceux que tu pourras. Toi, viens avec moi par ici,,. Viens... il y a des blessés.

Un des hommes partit donc à la recherche d'un

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agent. L'autre, non moins docile, enjamba l'appui de la fenêtre, suivit Mathilde. Elle l'amena jusqu'auprès de Hasquien, qui râlait sur le gravier du jardin...

— Reste ici. Veille sur lui, qu'il ne bouge pas. Et ne t'approche pas trop près. Ah! regarde, à son poignet, ce bracelet avec une lame de couteau! C'est avec ça... Ah! mon Gourgeot... Ne bouge pas...

Puis ayant fait son métier jusqu'au bout, elle redescendit au sous-sol, pour s'occuper de son homme.

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