CHAPITRE III
Le petit restaurant, oùiM°"= Gourgeot et Firmin s'étaient installés, se trouvait à un coin de la rue des Pyrénées, en face d'un loueur de voitures; c'était chez ce loueur que remisait le vieux cocher, qui avait conduit Rose à son domicile mystérieux.
— Il fait beau temps, nous allons déjeuner dehors. Comme ça, quand il rentrera prendre sa voiture, le bonhomme ne nous échappera pas.
La terrasse du petit restaurant se composait simplement d'une partie du trottoir. Elle était occupée pav trois petites tables serrées tout près contre la devanture.
A une de ces tables mangeait lentement un jeune employé dont l'aspect tragique étonnait tout d'abord. Mais on se rendait compte que cet air sombre était
de naissance et n'était imputable ni à des circonstances extérieures ni à des douleurs secrètes. Il faisait craquer entre ses dents de petits radis roses qui firent envie à M""^ Gourgcot.
— Et j'ai tort d'en prendre, dit-elle, parce que je les supporte très mal.
— L'estomac ne va pas? demanda Firmin.
— C'est mon point faible, dit M™° Gourgeot. J'ai demandé des remèdes à droite et à gauche. Depuis quelque temps je bois le matin une infusion qu'une de mes voisines m'a indiquée. Mais je recommence ces temps-ci à soulï'rir de mes brûlures.
Firmin s'étonnait que cette femme, douée d'un tel esprit méthodique, ne s'en servît pas une minute pour le soin assez grave de sa propre santé. Mais, comme il n'arrivait pas à formuler nettement cette remarque, il préféra, par paresse, la garder pour lui.
Le jeune homme à l'aspect tragique était peut-être out simplement un mauvais génie, que le sort avait amené là pour inspirer à M""^ Gourgeot des tentations dangereuses, car elle mangea successivement, à son imitation, de la salade de concombres, du veau aux cornichons et un fromage inconnu qui empestait à dix mètres à la ronde.
— Pristi de prisli, que ça me fait mal! dit-
elle en se tapant sur le creux de l'estomac. Si vous avez fini, allons-nous-en, car je mangerais encore de toutes sortes de choses pour me faire passer mon mal, et plus j'en prendrais, plus ça me brûlerait là... Et puis, je ne serais pas fâchée d'aller faire un tour chez ce loueur, pour être bien sûre que cet imbécile de cocher n'est pas parti. Il avait bien dit qu'il prendrait sa voiture seulement après déjeuner. Mais, avec ces vieux abrutis-là, on n'est jamais sûr qu'ils ne vont pas changer d'avis.
... Allons! ce n'est pas cher, dit-elle en jetant un coup dœil sur l'addition que Firmin venait de régler. C'est au moins une maison oii l'on s'abîme l'estomac à peu de frais.
Ils traversèrent la rue et entrèrent sous la porto cochère du loueur. Ils se trouvèrent dans une petite cour champêtre occupée par deux poules et un très vieux chien qui étalait près d'un tas de fumier son corps jaune, difforme, au pelage dégarni. En tournant un pan de mur, on trouvait trois voitures, placées sous un appentis. L'un de ces fiacres servait de débarras. On comprenait par là qu'il devait être désaffecté ; mais on se demandait pourquoi les deux autres voitures, tout aussi délabrées, n'avaient pas aussi été admises à la retraite. Firmin désigna un coupé moisi.
— Voilà qui ressemble bien à la voiture de l'autre soir. Autant qu'il m'en souvient, elle n'avait pas de taxi. Ce fiacre-là n'en a pas non plus.
— Oui, dit Mathilde, c'est une de ces voitures sans compteur et sans pneus qui font le service des gares.
Cependant le silence agreste de cette cour n'était troublé par aucun bruit de la grande ville, qui paraissait être à cent lieues de là.
— 11 n'y a donc pas de bureau? demanda Firmin...
— Je ne crois pas, dit Matliilde. Ce matin, quand je suis passée ici pour demander des renseignements, j'ai trouvé par hasard dans la cour une bonne femme, qui paraissait appartenir à la maison.
— Voilà une porte qui doit donner dans lécurie. dit Firmin.
Cette porte s'ouvrait sur un réduit obscur qui sentait le vieux harnais, le crottin conservé et, par moments, une odeur de poisson, aussi inattendue que suffocante. L'œil peu à peu s'habituait à la pénombre et distinguait deux vieux chevaux blanchâtres, véritablement accablés.
— On trouve difficilement à qui parler, allait dire Firmin, quand il vit sortir d'une espèce de boite le seul humain de cette île déserte et probablement
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aussi le seul gorille. C'était un individu très vieux, quoique tout noir de cheveux, et dont les yeux se cachaient sous deux grottes que protégeaient de barl)arcs sourcils enchevêtrés. Il avait de grosses jambes courtes en cerceau et un torse important, recouvert d'un tricot marron. 11 portait une chemise jaunâtre, qui ne se montrait pas aux endroits ordinaires, tels que le col et les manches, mais de préférence dans l'ouverture antérieure du pantalon et dans un large espace, tout autour de la ceinture, que n'atteignait pas la culotte et que ne recouvrait pas le tricot.
Cet individu ne parut pas comprendre les questions que lui posa Mathilde. Puis il fit tout à coup (le surprenants progrès dans la langue française et répondit qu'aucun des deux cochers de la maison n'était encore veau chercher sa voiture.
Il ne restait plus qu'à attendre l'arrivée du cocher. Mathilde et Firmin, assis sur un banc primitif, se reposaient, avec ce spectacle rustique, des fatigues de la matinée. Ils étaient tout aux joies de la campagne et ne remarquèrent pas un paysan très usé qui, chaussé de lourds sabots, vêtu d'une grande blouse, se tenait au milieu de la cour... quand ils eurent l'aimable surprise de voir ce paysan retirer sa blouse, prendre dans une des voitures un paletot
miteux orné d'un faible nombre de boutons de métal, et remplacer une espèce de toque en fausse loutre pelée par un chapeau de cuir bouilli.
Ce changement de tenue fit faire à Firmin un rapprochement brusque. Il trouva soudain un air de connaissance à ce vieux visage touffu.
— C'est bien lui, dit-il à Mathilde.
Cependant le gorille poussait hors de l'écurie un des
deux vieillards chevalins que Firmin avait aperçus dans Fombrc. Un quart de siècle de résignation prenait place entre les brancards.
Mathilde s'était approchée du cocher. Elle avait pensé qu'avec lui il ne fallait pas finasser. C'était déjà assez difficile de lui faire comprendre les choses en lui pariant un langage clair.
— C'est bien vous, lui dit-elle, qui, avant-hier soir, avez chargé un client, une jeune dame, sur le coup de trois heures du matin, au coin du boulevard extérieur et de la rue Oberkampf?
— Oui, dit Firmin, une dame qui vous a demandé de la conduire dans le quartier de l'Étoile et qui vous a donné dix francs... J'étais avec elle, si vous voulez vous rappeler. . .
Le vieux cocher restait immobile, sans mot dire. Comprenait-il? Ne coin[>renait-il pas? Manquait-il d'une raison convaincante pour se ilépartir de son
silence? Ce fut l'avis de Mathilde . Elle lui dit carrément :
— Monsieur,' qui est là, tient énormément à retrouver la petite femme que vous avez conduite. Il y a une pièce de vingt francs à gagner pour vous.
En même temps Firmin sortit de sa poche un louis, qui se trouvait être un vrai louis, étant par hasard à l'effigie de S. M. Louis XVIII, Le vieux cocher resta quelques instants sur la réserve, mais il ne détachait yjas les yeux de la pièce de vingt francs.
— C'est pas des affaires qui me plaisent, dit-il. N'y a-t-il rien d'autre là-dessous qu'une histoire de poule?
Ce fut Mathilde qui se cliargea de mentir :
— Puisqu'on vous affirme que c'est simplement pour retrouver la petite femme.
En réalité, jamais le vieux cocher n'avait eu l'intention de renoncer à ce louis d'or. C'était au-dessus de ses forces. Et, s'il faisait ainsi des manières, c'est qu'il savait bien qu'on finirait par lui donner la pièce.
Il sortit de sa poche une grosse montre d'argent qui ressemblait à une petite ])assinoire. pendant que Firmin lui glissait le louis dans la main.
— C'est qu'il est tantôt une heure, et il y a un train à deux heures à la gare d'Austerlitz. Le temps
d'y aller, de pas se trouver en trop mauvaise place pour l'arrivée du train. . .
— On vous donne quarante sous de plus, dit Firmin. C'est ce que vous gagnerez à aller à la gare.
— Oh! il s'entend à traire la vache, ce vieux-là! dit Mathilde indignée.
Le vieux fit l'homme vexé...
— Reprenez votre pièce, dit-il à Firmin, en lui tendant le louis, qu'il tenait entre deux doigts de sa main velue.
— Mais non, mais non, dit Firmin.
Il ne comprenait pas comment Mathilde ménageait aussi peu ce précieux témoin.
Peut-être Madame Gourgeot avait-elle des idées d'économie ou de justice qui primaient l'intérêt bien entendu de ses recherches. Ou bien pensaitelle, à bon titre d'ailleurs, que le vieux ne rendrait jamais sérieusement la pièce de vingt francs.
— Allons! allons! dit Firmin, c'est pour rire ce que dit madame. Asseyons-nous sur ce banc et ditesnous un peu où vous avez conduit cette jeune femme.
Le vieux s'assit à côté de Firmin. L'étudiant se trouvait au milieu du banc, ayant de l'autre coté Mathilde, qui prenait son air le plus indifférent, tandis que le vieux cocher affectait de ne s'adresser qu'à Firmin.
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— On est donc allé du côté de l'Arc, puisque cette personne avait dit de l'emmener là. On a pris la rue Louis-Blanc, puis repris, comme de juste, les boulevards, au boulevard de la Chapelle... Puis on a continué la ligne des boulevards. On n'allait pas vite rapport à la boitcrie de ma bête.
« En arrivant au boulevard des Batignolles, j'entends cette petite dame qui se penche à la portière : « Cocher ! qu'elle me dit, vous n'irez pas jusqu'à l'Etoile. Vous m'arrêterez boulevard de Courcelles, au,., je ne me rappelle plus du numéro, mais je retrouverai bien la maison. Je la retrouverai d'autant mieux que cinquante pas avant d'y être, la cliente, sans se pencher à la portière, se met à m'appeler de l'intérieur de la voiture, en ouvrant la vitre qui se trouve derrière mon siège, enfin une des Autres, que je dis, puisqu'il y en a deux,.. « Cocher, qu'elle fait donc, ne m'arrêtez pas où je vous ai dit ! Allez plus loin ! Suivez le boulevard ! Mais tournez dans la première rue que vous rencontrerez... »
Je ne sais pas si c'est une idée, mais elle parlait en soufflant, comme une personne qui a peur. Je ne dis rien, mais, en passant devant le numéro qu'elle avait dit d'abord, je vois trois personnes qui étaient devant la porte, deux messieurs assez grands,
et une dame qui paraissait encore plus grande que les messieurs. 11 m'a semblé aussi que ces personnes, ils ont regardé du côté de la voiture. Seulement quand ils ont vu que je n'arrêtais pas là, ils n'ont plus regardé du tout... J'ai donc continué jusqu'à une rue passé le Parc Monceau, la rue Alfred-de- Vigny qu'elle s'appelle... « Allez toujours, qu'elle me dit encore... » Tout au commencement de l'avenue Hoche, elle me tape aux carreaux. Puis elle est descendue et m'a remis les dix francs qui étaient convenus. Sur le trottoir clic avait l'air toute perdue. 11 faisait à peine jour. Je m'ai dit un moment: « La voilà qui n'ose pas rentrer chez elle à cause peut-être despersonnes qui sont devant la maison». Un moment, l'idée m'a pris de lui dire : « Remontez dans ma voiture, je vous ramène au boulevard de Courcelles, et que l'on vous dise un mot, je serai là... » Mais je me suis dit ensuite que tout ça cane me regardait pas.
Le récit du vieux cocher paraissait très véridique, à part, sans doute, ses velléités de défendre Rose, qu'il avait dû retrouver après coup, par un besoin sénile de bravoure.
— On va prendre votre voiture, dit Mathilde... Soyez tranquille, on la prendra au tarif, et vous nous conduirez jusqu'au boulevard de Courcelles
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pour nous faire voir celte maison, puisque vous n'avez pas retenu le numéro.
Le fiacre était attelé. Firmin, dans un désir de gagner les sympathies de tout le monde, donna un franc au palefrenier gorille, qui fut tellement ébloui par cette pièce d'argent qu'il oublia de dire merci. Il fit avancer le cheval au moyen de multiples cris amicaux. Cette bête avait tous les points de la bouche et des flancs insensibles, et le palefrenier n'obtenait quelque chose d'elle qu'en faisant appel à une vieille camaraderie.
— Nous en avons bien pour trois quarts d'heure à aller jusqu'au Parc Monceau avec cette guimbarde, dit Mathilde. Et ce qu'on va être secoué là-dedans 1 Enfin, ou ne peut pas la charger dans le Métro !
— Où a-t-ellc pu aller ? dit Firmin, une fois installés dans la voiture. Où a-t-elle pu aller quand le cocher l'a descendue avenue Hoche ? Dans un hôtel? Elle navait pas un sou sur elle. C'est moi qui lui ai prêté dix francs pour payer sa voiture... Elle m'a remis cette petite épingle d'or. Peut-être ça pourra-t-il vous servir dans votre enquête...
— C'est possible, mais je ne vois pas encore comment, dit Mathilde. Ces petits objets-là, c'est comme les traces de souliers dans la poussière. 11 faut que le policier ait rudement de la veine pour
que ça serve à quelque chose. Quand un assassin laisse sur le lieu du crime un bouton de culotte avec l'adresse de son tailleur, il est vraiment bien obligeant pour ces messieurs delà police.
Puis Mathilde se tut. Firmin préféra la laisser à ses réflexions. D'ailleurs, il était bien possible qu'elle ne pensât à rien. Comme elle le dit plus tard à Firmin : « Je ne me force pas à réfléchir, à ruminer, à me dire: C'est peut-être ci et peut-être ça... D'ailleurs, je ne cherche jamais à deviner. On se fait des idées fausses, et on a beaucoup de peine à s'en débarrasser... Non, je me procure le plus que je peux de matériaux, et, une fois que c'est emmagasiné, ça se construit tout seul. »
Firmin, en dehors des faits qui les préoccupaient l'un et l'autre, ne trouvait pas facilement des sujets de conversation, quand il était avec Mathilde. Il est vrai qu'il la connaissait depuis bien peu de temps.
Ce fut elle qui rompit le silence la première.
— Vous vous demandiez tout à l'heure ce qu'elle a pu faire avenue Hoche, quand la voiture l'a quittée. 11 est probable qu'elle est venue tout doucement à un coin de rue, pour guetter le départ des personnes qui se ti'ouvaient devant sa maison... Puis, quand ces personnes sont parties, elle a dA rentrer chez elle. « Deux messieurs d'assez bonne
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taille, a dit le cocher, et une dame plus grande que les deux messieurs... »
Cependant le cheval vénérable était tout de même arrivé sur le boulevard des Batignolles, on ne savait par quel prodige, probablement parce que la terre tournait sous ses pas. On était en vue du boulevard de Courcelles et Firmin commençait à se sentir très ému. Il allait apercevoir la maison de la mystérieuse dame de ses pensées.
Le fiacre dépassa la rue du Rocher, qui heureusement se laissait dépasser sans résistance... Toujours suivant le boulevard de Courcelles, il atteignit le boulevard Malesherbes, [qu'il dépassa aussi. On avait dit au cocher : « Vous irez [jusqu'à ce qu'on vous arrête. En passant devant la maison, vous la montrerez, sans trop avoir l'air, du bout de votre fouet ». Ce ne pouvait être que sur la droite, l'autre côté du boulevard étant bordé par le Parc Monceau.
Il désigna enfin de son fouet une maison de belle apparence...
— Ah ! Ah ! c'est une maison de rapport, dit Mathilde, ce n'est pas un hôtel. Il va falloir choisir entre un certain nombre de locataires. C'est peutêtre moins commode, d'un sens. Mais, d'un autre côté, j'aime mieux avoir affaire à un concierge d'un immeuble de rapport qu'à celui d'un hôtel particu-
lier. Celui-là parlera moins facilement parce que l'habitant est son patron, tandis qu'un concierge ordinaire n'est pas gêné de causer sur ses locataires... Mais maintenant, dites donc, on peut lâcher ce cocher. . .
— Vous ne me gardez pas?, dit ce vieillard ingénu, qui s'illusionnait peut-être légèrement sur les charmes de son équipage.... Vous auriez pu me garder la demi-journée. On aurait été faire un tour au bois de Boulogne. Il y a du beau monde autour du lac en cette saison-ci.
— Merci, dit Mathilde, nous avons à faire.
— Ce sera comme vous voulez, fit le cocher, avec l'air de dire : « Vous ne savez pas ce que vous refusez ».
Il tourna bride laborieusement, non sans avoir dans sa barbe injurié un taxi-auto qui passait trop près de lui, et qui fda tout droit, dédaigneux de sa diatribe. Puis Mathilde et Firmm virent leur compagnon d'une heure s'éloigner du côté de la rue de Prony. Il s'arrêta à la station, où il offrit au public son fiacre moisi, en concurrence avec des autos et des victorias de la Compagnie, qui du coup paraissaient d'une rare élégance.
Mathilde avisa un petit café assez convenable, au coin d'une rue avoisinante.
— Entrons là, dit-elle. Il y a le téléphone.
— Vous voulez téléphoner? demanda Firmin.
— Non ! non ! Ce n'est pas à leur appareil que j'en veux. C'est à leur annuaire. Dans cette belle maison que l'on vient de nous montrer, presque tous les locataires doivent avoir le téléphone...
— Garçon, une petite menthe, une autre consommation pour monsieur, et l'annuaire des téléphones,
— Vous prenez de la menthe ? demanda Firmin. C'est sans doute que votre déjeuner ne passe pas?
— C'est en prévision que j'aille mal, ditMatliilde, car il a l'air de parfaitement passer. C'est drôle, je remarque que quand mon esprit trotte, c'est comme si je prenais de l'exercice : ça m'empêche de sentir mon estomac.
Cependant, le garçon avait apporté l'annuaire.
— Cherchez donc, aux rues, le boulevard de Courcelles, dit Mathilde à Firmin. Moi, je ne sais pas chercher vite dans les dictionnaires. J'ai j>ourtant bien l'ordre de l'alphabet dans la tète, mais, au moment où je cherche, je ne retrouve plus mes lettres.
— Voyons, combien d'abonnés à ce numéro-là? dit-elle, quand Firmin eut trouvé la page... Trois, quatre, six, sept, et le téléphone est dans l'immeuble... Nous disons donc six locataires qui ont le
téléphone. En admettant qu'il n'y ait pas de corps de bâtiment sur la cour, ça nous donne bien six locataires. Il n'y a pas de sixième, les étages sont hauts, mais il y a un bourgeois au rez-de-chaussée, « D'autre part, la maison n'est pas très lai^ge ; il n'y a quun appartement par étage ; ça nous fait bien notre compte de six locataires. Voyons les noms. On va les inscrire sur un bout de papier. Inscrivez également leurs numéros de téléphone, on pourra s'en servir. Bosch, B-o-s-c-h (Emile). jDoIourieu... entre parenthèses M'"^.. Dulourieu en un seul mot, Comte de Féliciat. Baron de Meuran. Fessier, conseiller d'État (mazette !) et Ruhrig (Otto)... Un Allemand au moins, celui-là. En somme, là-dedans, c'est presque tout du monde chic. On s'en doutait, dans une belle maison comme ça. Eh bien! Monsieur Rcmongel, je vais vous dire une bonne chose, c'est que ça ne va pas être commode ... Oh! je sais bien que si on était inspecteur de police, on irait interroger le concierge, on lui poserait militairement cinq ou six questions, îl répondrait ce qu'il voudrait, on écrirait un rapport et ça ferait le compte : on aurait gagné ses appointements et personne n'aurait rien à dire. Mais nous, c'est une autre paire de manches, il faut que nous trouvions la vérité. Il ne sagit pas que le monde nous réponde n'importe quoi, ce qu'il veut.
Il faut qu'on nous dise ce qui est. Il ne faut donc pas que l'on se méfie de nous . Nous ne savons pas qui est ce concierge ou cette concierge. Ce n'est pas comme avec ce vieux fourneau de canaille de cocher, à qui il suffisait de refiler un louis pour qu'il lâche son paquet. Lui, ne risquait rien à bavarder. Tandis que les concierges ne sont pas toujours disposés à en sortir sur le compte de leurs locataires. Il y en a bien qui préféreront ne pas prendre l'argent qu'on leur ofire, de crainte de s'attirer plus que ça ne vaut de désagréments. . . Voyons, c'est bête de ne pas trouver tout de suite un plan... Les moyens de se présenter ne manquent pas, comprenez-vous, mais je voudrais quelque chose de sûr. Il ne s'agit pas de risquer de se faire couper l'entrée de la maison. On serait bien monté après!... Attendez... attendez... Oh! mais ces bougres ont eu une riche idée de se faire installer le téléphone dans l'immeuble ! On va l)ouvoir parler au concierge par téléphone... Et, comme ça, si on ne réussit pas, comme il n'aura pas vu notre tète, on ne sera pas brûlé dans la maison, et on pourra essayer quelque chose d'autre.
... Allons, tout de même, on va se servir de leur appareil, à ces bonnes gens du café ! Venez donc avec moi, monsieur Remongel. Le téléphone, madame, s'il vous plaît?
— Au premier, dit la dame du comptoir.
— Bon, dit Mathilde à demi- voix, tout en montant lescalier. J'avais peur qu'il soit dans la cuisine ou près du comptoir. Au premier, on a dos chances de ne pas être entendus.
Ils entrèrent tous les deux dans la petite cabine. Mathilde donna un des récepteurs à Firmin et demanda le numéro de l'immeuble.
— Attention ! dit-elle à Firmin.
— Allô? dit une voix dans l'appareil.
— Allô! dit Mathilde, madame la concierge?
— C'est bien moi, dit la voix.
— On vous parle des magasins du Printemps : c'est une personne du bureau des objets perdus, qui est à l'appareil. On a perdu un petit sac en or, qui doit appartenir à une de vos locataires. Vous m'entendez bien?
— Très bien, dit avec empressement la concierge. Gomment s'appelle cette dame?
— C'est précisément ce que nous voulons savoir. Un de nos inspecteurs a vu tomber le petit sac des mains d'une dame. Il s'est précipité à la suite de cette personne. Mais il a été séparé d'elle par la foule. Devant la porte, le chasseur à qui il a donné le signalement de cette dame, lui a dit quelle était montée dans un taxi-auto, en donnant l'adi'essc de
chez VOUS. Une autre dame, qui était avec elle, lui a dit : « Tu rentres déjà, Rose? » C'est comme ça que nous avons su qu'elle s'appelait Rose et qu'elle habitait dans votre maison... Alors nous voudrions savoir son nom pour lui envoyer son sac.
— C'est que, dit la concierge, je ne vois pas qui s'appelle Rose dans la maison... Je ne connais pas les noms de toutes les dames... Mais, si vous voulez, je vais m'informer et je vous donnerai un coup de téléphone.
— Non, dit Mathilde, parce que notre bureau va fermer. Mais on passera chez vous tout à l'heure et vous pourrez dire le nom à la personne qui viendra...
— Attendez... Ce n'est peut-être pas la peine de vous déranger. Voilà une femme de chambre de la maison qui passe. Nous allons sans doute tomber justement que ce soit pour ses maîtres... Voulez-vous attendre à l'appareil?
— J'attends, dit Mathilde. Pourvu qu'on ne coupe pas, dit-elle à Firmin... Ils n'auraient qu'à demander le Printemps, dit-elle en se détournant pour ne pas parler sur la plaque.
— On reparle, souffla précipitamment Firmin.
— Allô! allô! Vous êtes toujours là, mademoiselle du Printemps? C'est la concierge.
— Bon ! bon ! Parlez !
— Hé bien, la demoiselle qui se trouve là n'est pas la personne que vous cherchez. Mais elle sait qu'il y a une personne qui s'appelle Rose, au premier étage. C'est la belle-sœur de M. le comte de Féliciat. C'est une dame veuve, la sœur de M™^ la comtesse. Elle s'appelle M™"" Hasquien... Comment ce que vous écrivez le nom, mademoiselle Mélanie? Au fait, j'ai une lettre là pour elle... Voyons H. C'est une h qui commence, H-a-s-q-u-i-e-n... Attendez... Qu'est-ce que vous dites, mademoiselle Mélanie? Mademoiselle du Printemps, d'après ce que me dit cette demoiselle qui me cause, ça ne peut pas être cette dame qui a perdu son sac, car elle n'est pas sortie de la journée d'hier. Il paraît qu'elle est malade et qu'il est même venu des médecins ce malin pour une consultation, ce qui s'appelle.
— Allons, bon, c'est que c'est une autre dame... Attendez, madame la concierge, c'est moi qui vous prie d'attendre un peu...
Mathilde s'arrêta quelques instants. Firmin lui fit un signe intcrrogatif. Mais, d'un geste delà main, elle l'invita à prendre patience.
— Madame la concierge, c'est moi, du Pi intemps. Vous êtes encore là? On m'avertit à l'instant que le sac vient d'être réclamé. C'était une autre dame. Le
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chasseur avait mal compris le signalement donné par l'inspecteur. A.\x revoir, madame! Et toutes mes excuses pour vous avoir dérangée...
— Oh! de rien, madame. Il n'y a aucun dérangement..
— J'aimais mieux, dit Matliilde, après avoir raccroché les récepteurs, j'aimais mieux liquider cette histoire de sac perdu. Autrement cette brave concierge se serait crue obligée de faire une enquête dans la maison. Gomme ça, elle en parlera peut-être moins... Il est préférable aussi qu'elle ait pu me donner le renseignement séance tenante. Autrement j'aurais été obligée d*y aller et de me présenter comme une employée du Printemps. Maintenant, elle continue à ne pas me connaître, et je pourrai y retourner, si besoin est, sous une autre qualité... En somme, ça ne s'arrange pas trop mal. Nous tenons le nom de la dame. Nous savons qu'elle est souffrante, ce qui est bien compréhensible après ce qui lui est arrivé. Je ne suis pas fâchée non plus de m'être rendu compte parle téléphone de ce qu'était la concierge. C'est une brave femme qui ne boude pas à la conversation et qui me paraît toujours prête à vous en dire plus qu'on n'en demande, si on sait un peu la mettre en confiance. Je ne sais plus qui a dit ça, une parole que m'a rapportée mon
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mari : sans les bavards, et surtout sans les bavardes, qu'est-ce que deviendrait la police? Maintenant il ne s'agit plus que de trouver un plan poui* compléter nos renseignements. Peut-être que ça va nous venir en nous promenant. Nous allons faire un tour sur le boulevard de Gourcelles et passer devant la maison. Vaut mieux ne pas y passer trop sou^'eat et trop nous faire voir, surtout vous qui êtes connu de quelqu'un. Mais une toute petite fois... Ce serait vraiment de la malechance s'il nous en arrivait de l'ennui...
Mathilde se leva pour sortir, mais se rassit tout à coup.
— Aïe, aie, aïe ! c'est bien ce que je craignais. C'est mon sacré estomac. Tout de même, tout à l'heure, jai parlé trop tôt. Moi qui pensais passer au travers.
— Qu'est-ce que vous faites quand ça vous prend? demanda Firmin, avec une sollicitude légèrement embarrrassée.
— Oh ! il n'y a rien à faire... Mon mari me fait boire du kirsch. J'en prends pour qu'il me laisse la paix. Mais ça ne me réussit pas.
— Voulez-vous venir avec moi chez le pharmacien? Il y en a justement un à l'encoignure, en face.
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— Qu'est-ce que vous voulez quil me fasse? Allons-y quand même pour faire sa connaissance. C'est peut-être lui qui fournit les médicaments à la personne en question.
Tout en admirant à part lui le sens pratique de sa compagne, Firmin, la prenant par un bras assez gauchement, la conduisit jusqu'à la pharmacie, où un jeune homme blond, barbu, frisé et aromatiaue fit prendre à Mathilde quelques gouttes d'un calmant sur un morceau de sucre. Comme il y avait deux ou trois personnes dans la boutique, Mathilde ne jugea pas le moment favorable pour poser des questions, mais elle feignit d'être très soulagée, pour avoir une occasion de revenir et de redemander un peu de ce remède qui avait si bien réussi.
— Tout de même, dit-elle, quand ils quittèrent la pharmacie, il vaut mieux que nous ne marchions pas l'un à côté de l'autre, au moins pour passer devant la maison.
— Alors, dit Firmin, je vais prendre du côté du parc Monceau.
— Non, dit Mathilde. C'est moi qui prendrai de ce côté-là. La jeune personne est malade, mais elle est peut-être allongée auprès d'une fenêtre. Dans ce cas, elle verra plus facilement de l'autre côté du
boulevard sur l'autre trottoir, d'autant plus que, je vous connais, vous ne pourrez pas vous empêcher, en passant, de regarder les fenêtres... Non, non, prenez donc par ce côté I
Firinin ne put se retenir de sourire. Un détail l'avait particulièrement frappé dans les paroles du concierge. Rose était veuve, par conséquent libre. Une énorme baie s'était ouverte, sur un horizon confus, mais éclatant. C'était comme un chaos de lumière et de bonheur. Il s'en alla d'un pas léger. Il était convenu qu'ils devaient se rejoindre au coin de la rue de Prony, là même où ils avaient vu le cocher s'arrêter pour se mettre en station.
Ils se rejoignirent à l'endroit indiqué sans que ni l'un ni l'autre eût rien remarqué d'anormal. Mais ils virent sortir du débit de vins, qui se trouve auprès de la station, leur ami le vieux cocher. Il n'avait évidemment pas trouvé de client. Il s'en était consolé en buvant, ayant d'ailleurs fait largemf^nt sa journée avec les vingt francs de Firmin. Des qu'il vit ses deux voyageurs, il s'approcha d'eux, avec force démonstrations.
— Eh bien, dites donc, je l'ai vue, la petite dame ?
— La petite dame?
— Oui, elh; est pas bien portante, la pauvre, fitil, avec un apitoiement légèrement affecté.
— Comment le savez-vous? dit Mathilde.
— Pas malin, dit le vieux. Voilà à peine cinq minutes qu'on est venu la cliercher dans une belle automobile d'ambulance... Je l'ai bien reconnue...
— C'est vraiment pas de veine, dit Mathilde. C'est la faute à ce mal d'estomac. Il nous a fait perdre un quart d'heure. C'est sûrement pendant ce temps-là que l'ambulance est venue la chercher... Vous n'avez pas pu savoir où se trouvait cette maison de santé oii l'on a probablement conduit cette dame?
— J'ai le nom de la rue et j'ai le numéro... C'est à Neuilly, 211, boulevard du Château. Montez dans ma A'oiture. Je vous y mène en cinq minutes. Ça vaut bien un bon pourboire. J'ai fait parler le chauffeur de l'auto, et cest lui qui m'a donné l'adresse,
— Comment était la jeune dame ? interrogea Firmin. Est-ce qu'elle vous a paru très malade ?
— Très malade n'est pas le mot. Elle marchait bien toute seule. C'est à peine si une autre dame qu'est montée avec elle la tenait par le bras. Mais quant à dire qu'elle était pâlotte, elle l'était. C'est une personne qui souffre des nerfs. Je le sais parce que le chauffeur de l'ambulance m'a dit que la maison où c'est qu'on la menait, c'était pour les mala-
Il8 MATHILDE ET SES MITAINES
dies des nerfs... Eh bien, est-ce qu'on embarque pour Neuilly ? Votre équipage vous attend...
— Non ! non ! nous ne pouvons pas y aller maintenant.
— Où faut-il vous conduire alors ?
— Nous restons dans le quartier, dit Mathilde.
— Voilà encore cent sous, dit Firmin qui ne put supporter la figure déçue du vieux cocher.
— Nous irons tout à l'heure à Neuilly avec une voiture plus rapide, dit IMathilde en s'éloignant. Nous avons tiré de ce cocher tout ce que nous pouvions. Et puis il finissait par y mettre un peu trop de zèle. 11 faisait des enquêtes... C est très bien pour ce qu'il nous a dit. Mais il aurait fini sûrement par des bêtises. . . Il est maintenant un peu plus de trois heures et demie. Avant d'aller à la maison de santé, je voudi*ais bien rendre une visite à cette brave concierge... Mais pour ça j'ai mon plan... Nous allons descendre jusqu'au boulevard Haussmann, et nous achèterons dans un magasin de nouveautés un morceau de tapis. C'est pour la concierge... Prenons un taxi-auto. Je vous fais bien des frais. Je sais bien que ça vous est égal. Tout de même ça m'ennuie de vous faire autant de frais...
— Laissez donc, dit Firmin.
Vingt-cinq minutes après, le taxi-auto déposait
devant la maison du boulevard de Courcelles Firmin et Mathilde. Mathilde tenait à la main un petit tapis roule. Elle avait jeté par la portière le papier où se lisait imprimé le nom du grand magasin.
— Vous pouvez descendre et venir avec moi, ditelle à Firmin. Il n'y avait que la jeune dame à vous connaître dans la maison. Maintenant qu'elle est partie, c'est franc.
Firmin régla le taxi, et la suivit chez la concierge. . . Cette brave femme était sur le pas de sa porte.
— Tiens! dit Matliilde, elle est grande et mince, et d'après sa voix, je m'étais figuré qu'elle était boulotte. Pourtant, si j'étais un détective comme on dit qu'il y en a, je l'aurais vue dans le téléphone comme elle est, avec son âge exact et la couleur de ses cheveux.
— Madame, dit Mathilde en s' approchant de la loge, je suis chargée par ma maison, qui s'occupe de tapis d'Orient, devons offrir, à titre gracieux, cette petite carpette qui nous vient du Turkestan.
Elle déroula la carpette devant la concierge un peu abasourdie.
— Il faut vous dire que nous nous sommes procuré les adresses d'un certain nombre de maisons, et que nous avons mis de côté un lot de nos plus jolies carpettes que nous ofïrons à mesdames les con-
cierges. . . qui veulent bien nous dire en échange quels sont ceux de leurs locataires qui sont susceptibles de s'intéresser à nos articles d^Orient.
Elle entra dans la loge, et posa carrément la carpette par terre.
— Vous vo5'ez,ajouta-t-elle, ça fait très bien dans votre loge : c'est entièrement gratuit et ça ne vous engage absolument à rien.
— Mais qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? fit la concierge, un peu embarrassée.
— Dites-nous si nous avons des chances déplacer de nos articles dans votre maison. On nous a d'ailleurs indiqué le nom d'une personne... Est-ce que ce n'est pas ici qu'habite le comte de Féliciat?
— C'est ici même, au premier.
— Hé bien, nous allons y monter...
— Ccst que vous ne trouverez aucun des maîtres cil ce moment. M. le comte est en voyage depuis quinze jours. Tant qu'à Madame, elle est allée dans une maison de santé pour conduire sa sœur.
— Je sais cela, dit avec aplomb Mathilde, mais la personne qui nous a envoyés chez M™'' la comtesse nous a dit que madame rentrerait le plus tôt possible, aussitôt que sa sœur serait installée là-bas.
— Ah bien alors! vous n'avez qu'à monter au deuxième, premier au-dessus de l'entresol. Vous
trouverez les domestiques, en attendant les maîtres.
— Vous voyez, dit Mathilde à Firmin en montant Tesealicr. Il n'y a que les marchands d'articles d'Orient qui pénètrent comme ça à toute heure dans les maisons, et que l'on fait entrer dans les appartements, et même dans les salons... Je sais cela parce que mon mari s'est occupé d'une affaire de vol, où précisément quelqu'un s'est introduit dans un appartement en proposant des machins du Japon. C"est bien le moins que les trucs des escrocs servent de temps en temps à la police... Vous me direz que j'aurais pu me présenter tout de go dans la maison^ sans passer par la concierge. Mais comme ça j'ai lié connaissance avec cette brave femme. Et puis jaurais risqué de n'être pas reçue. Tandis que, de cette façon, je suis mieux renseignée: je sais que le monsieur n'y est pas (elle a dit qu'il était en voyage depuis quinze jours). Je pourrai, en attendant la maîtresse de la maison, faire connaissance avec lappartement.
Ils n'avaient pas pris l'ascenseur. La concierge, en raison sans doute de l'amabilité de Mathilde et de la bonne mine de Firmin, ne les avait pas invités à monter par l'escalier de service.
Ils sonnèrent à une grande porte qui donnait sur un large palier.
Firmin n'était pas encore fait à ce métier d'intrus, et malgré l'entregent de Mathilde il craignait les rebuffades possibles des domestiques. Un petit valet de chambre vint leur ouvrir.
Firmin eut alors l'impression furtivc d'avoir vu cette figure-là quelque part...
Cependant Mathilde avait pris la parole et répétait ce qu'elle avait dit au concierge : Madame de Perrecieux (nom pris au hasard) les recommandait à la comtesse de Féliciat. . . On savait que la comtesse était sortie, mais on savait aussi qu'elle devait rentrer de bonne heure.
— Ce n'est pas ce qu'a dit madame, fit le domestique.
— Mais c'est ce qu elle a téléphoné devant nous à Mme de Perrecieux. Elle a dit que nous l'attendions un peu.
— C'est bien, dit le domestique...
Il ouvrit la porte d'un salon où il les fît entrer, puis il se retira. Il paraissait assez pressé.
Firmin, un peu troublé, avait à peine regardé l'antichambre qui, vaguement, lui avait paru luxueuse. Il se trouvait maintenant dans un salon qu'il détailla avec plus de sang-froid. Il n'avait pas une compétence spéciale dans les questions d'ameubhMnent. Il lui sembla qu'il y avait là de Ijcaux mculîles, mais il
n'aurait su leur attribuer une époque. Deux portraits à rhuile, sur les murs, attirèrent son attention. L'un représentait une femme brune assez forte, qui lui parut avoir une ressemblance de famille avec Rose. C'était sûrement le portrait de la comtesse. Il s'approchait de l'autre portrait qui faisait pendant, en se disant à part lui : « Voyons maintenant la figure du comte », quand il tressaillit... Cet individu grisonnant et qui paraissait d'une haute taille, c'était un des deux hommes qui l'avaient questionné l'avant-dernière nuit, en face de sa maison, au pied du réverbère, et dont le signalement correspondait à celui du mystérieux locataire du passage Lunoyer.
Il alla à la fenêtre chercher Mathilde, qui n'avait accordé au salon qu'une attention très rapide, et qui préférait regarder au dehors, pour se distraire, simplement.
— Venez, souffla-t-il, très ému, venez...
Il l'amena devant le tableau et lui fit part de sa curieuse découverte.
— L'homme qui est soi-disant en Aoyage, le comte, c'est l'individu de l'autre soir, que j'ai rencontré devant ma porte...
Et il ajouta, tout à coup, frappé d'une lumière subite :
— Et l'autre individu, qui avait une petite figure pâle, l'homme que j'avais pris pour un apaclie, c'est le domestique qui nous a ouvert, tout à -l'iieure... Je ne pense pas que lui m'ait reconnu, parce qu'il ne m'a pas regardé... C'était surtout vous qu'il regardait parce que c'était vous qui lui parliez...
Mathilde restait sans mot dire, un peu déroutée par cette abondance de découvertes... Elle était venue chercher quelques renseignements dans cette maison, et le destin lui en envoyait un monceau. On eût dit un joueur qui ramasse des cartes magnifiques, et que la richesse de son jeu déconcerte un peu.
— Qu'est-ce que nous allons faire? demanda Firmin.
— Eh bien, il faut nous en aller avec notre récolte. . . Ce serait bien tentant de rester ici ; mais il ne faut pas être trop gourmand. Et puis, si nous restions ici, ça ne serait que pour nous renseigner, et interroger les domestiques. Or, le valet de chambre ne doit pas être disposé à nous répondre... Non, le mieux est de s'en aller...
Elle se dirigea, suivie de Firmin, jusqu'à la porte de l'antichambre et l'entrouvrit en répétant :
— On s'en va...
Mais, tout de suite, elle ajouta entre ses dents :
MATHILDE ET SES MITAIiNES 125
— On n'est peut-être pas encore parti...
Puis elle fit un pas en arrière, et rentra dans le salon, en refermant doucement la porte...
— Il vaut mieux rester dans cette pièce, et même, à tout événement, nous rapprocher un peu de ces fenêtres, qui donnent sur le boulevard.
Elle ajouta, continuant à parler à mi-voix :
— Un homme qui ressemble rudement au comte de Féliciat est dans l'antichambre... entrain de causer avec le valet de chambre qui nous a ouA^ert tout à rheure... La concierge croit le comte en voyage. Peut-être vient-il de revenir à l'instant même? Peut-être est-il caché dans son appartement? Mais alors, pour qui est-il absent? Pour le concierge, mais pas pour ses gens, ni pour sa femme... En tous cas, notre visite doit lui être suspecte...
— Le valet de chambre m'a peut-être reconnu, dit Firmin.
— Je ne crois pas... Seulement, ces gens-là doivent être sur le qui-vive. Ils ne coupent pas, je le crains, dans notre histoire d'articles orientaux. Pour le moment, il s'agirait de se trotter... Ce ne sera peut-être pas commode... S'ils se méfient de nous, ils ne nous laisseront pas partir facilement. . .
— Surtout s'il me reconnaît, dit Firmin.
— En tout cas, dit Mathilde, s'il prétend vous
reconnaître et vous avoir rencontré, niez carrément... et de l'air le plus innocent possible... Vous ne savez pas ce qu'il veut dire, et vous êtes arrivé de Marseille ce matin...
Cette petite conversation anxieuse se tenait à voix basse, près de la fenêtre, entre des gens qui semblaient regarder distraitement au dehors. Au moment où Matliilde allait proposer de s'en aller tranquillement, le comte entra...
— Vous attendez la comtesse? dit-il, d'une belle voix bien aisée.
— Oui, monsieur, répondit Mathilde.
— On vous a dit qu'elle ne rentrerait peut-être pas ce soir... Et il pai*aît qu'elle aurait téléphoné à une de ses amies qu'elle pourrait vous recevoir?
— Excusez-nous, monsieur le comte, dit Mathilde... Nous avons dit cela parce qu'il nous semblait que le valet de chambre ne voulait pas nous recevoir... Dans notre métier on n'est pas toujours bien reçu...
— Gomment s'appelle la personne qui vous a envoyée?
— Madame de Perrecieux, répondit Mathilde. avec un grand air d'ingénuité... C'est une personne de Marseille qui s'intéresse beaucoup à nous. Parmi les clients qu'elle nous a indiqués pour vendre nos
articles, il y avait le nom de la comtesse de Féliciat. Nous avons supposé que ces dames se connaissaient. Peut-être Madame de Perrecieux n'avait le nom de Madame votre dame que par relations. Si c'est ainsi, nous nous excusons d'avoir dit que c'était une amie de Madame la comtesse. Mais vous savez, dans le commerce, on dit quelquefois des choses qui ne sont vraies qu'à peu près... Enfln, monsieur, si Madame votre dame n'est pas pour rentrer ce soir de bonne heure, nous reviendrons aussi bien demain, ou même après-demain...
— C'est inutile. Ma femme ne vous achètera rien.
— Nous avons pourtant de bien jolies occasions, dit Mathilde, jugeant que, pour la vraisemblance, il fallait insister encore un peu...
— Nous n'avons besoin de rien.
— Alors, nous allons nous retirer...
Et Mathilde se dirigea vers la porte, en tâchant de ne pas battre en retraite avec trop d'empressement.
Sans doute le comte n'avait pas reconnu Firmin, qui d'ailleurs ne fut pas assez maladroit pour avoir l'air de se cacher. Ils traversèrent l'antichambre, où se tenait le domestique. Celui-ci se dirigea vers la porte, qu'il ouvrit. Mathilde ne se fit pas prier pour
sortir; Firmin se préparait à partir derrière elle, quand le comte lui dit :
— Attendez donc...
Firmin ne s'arrêta pas tout de suite. Il eut le bon instinct de sortir complètement et de ne faire face au comte qu'une fois sur le palier.
— Est-ce que vous n'habitez pas du côté de Belleville, au coin [de la rue Pelpeau?
— Non, dit Firmin, avec un air d'étonnement très sincère...
Et il ajouta :
— Je suis arrivé ce matin de Marseille...
Il s'apprêtait à descendre l'escalier, quand le valet de chambre toucha le ])ras de son maître et fit un signe de tête énergique, comme pour dire : « Mais si, c'est lui »... Firmin ne sut jamais s'il avait vu ou deviné ce signe. Il salua de la tête et descendit très vivement l'escalier. Le valet de chambre, suivi du comte, descendit à toute vitesse derrière lui. Firmin r joignit Mathilde, qui s'était pressée aussi, et qui ouvrait fort à propos la porte vitrée qui donnait sur l'allée d'entrée.
La concierge était sur la porte de sa loge, en train de causer avec un locataire ; ceci donna à réfléchir aux poursuivants, qui jugèrent préférable de rentrer dans la cage de lescalier et de laisser Firmin et
Matliildc aller en paix, du moment quils ne poii- Taient plus les avoir sans témoins à leur discrétion.
— ... Vous n'attendez pas madame la comtesse? leur dit la concierge, comme ils passaient en la saluant.
— Non, ditMathilde, elle tarde trop...
Firmin remarqua que la voix de sa compagne était un rien troublée... Mais il n'en admira que davantage le sang-froid avec lequel elle demanda à la concierge, pour ne pas laisser perdre une occasion de s'instruire :
— Savez -vous si M. le comte doit rentrer bientôt?
— Je n'ai aucune idée...
— Il n'est pas rentré cet après-midi ?
— Oh ! pour sûr que non ! Je l'aurais vu passer. Je n'ai pas bougé de ma loge.
— Mei'ci, madame. Au revoir...
— Par conséquent, dit Mathilde, une fois dans la rue, le comte est encore absent, soi-disant. Je m'explique qu'il n'ait pas tenu, tout à l'heure, à se montrer à sa concierge, même à défaut d'autres raisons. Mais je crois qu'il faut nous offrir ce taxi-auto et nous défiler tout de suite, car quelqu'un pourrait bien descendre par l'escalier de service pour voir où nous allons.
l3o MATHILDE ET SES MITAINES
Une fois le taxi en route :
— Je n'ai pas donné tout de suite la bonne adresse j à cause d'un petit voyou qui se trouvait là. Je n'avais pas sur lui de renseignements suffisants.
Pendant trois lionnes minutes, ni Matliilde ni Firmin ne prononcèrent une parole. Puis Mathilde rompit le silence, et dit d'une voix tout à fait calmée :
— Je viens d'avoir, dans ce dernier quart d'heure, la plus grande frousse de ma vie. Je dis un quart d'heure, mais ça m'a paru durer beaucoup plus que ça...
— Moi, je ne sais pas, dit Firmin... Evidemment, je n'étais pas tranquille. Mais tout ça a passé vite et je n'ai pas eu le temps d'avoir peur...
— Ce qui ma impressionnée, dit Mathilde, c'a été de voir le comte dans l'antichambre. Je me disais : <( Si ces gens ont des raisons certaines de se méfier de nous, il est clair qu'ils ne peuvent pas nous laisser sortir après ce que nous avons appris chez eux... » Ce qui nous a sauvés, c'est qu'ils n'ont eu d'abord que de vagues soupçons... Ils n'ont pas osé, pour de simples soupçons, nous faire notre aflaire. Ils n'ont eu de certitude qu'une fois que nous avons été dans l'escalier. A ce moment, évidemment, nous étions meilleurs. Dans l'escalier, cane pouvait plus
MATIIILDE ET SES MITAINES l3l
se i)asser sans bruit, mais ils étaient bien capables, tout de même, de risquer le tout pour le tout. Surtout qu'il ne faut pas demander à ces gens-là, si forts qu'ils soient, d'avoir toujours leur sang-froid. Ils peuvent être imprudents comme vous et moi... je dirai même plus que vous et moi... Il ne faut pas oublier, en somme, que c'est nous qui leur donnons la chasse. La position du gibier est moins bonne que celle du chasseur. D'ailleurs, toutes les fois qu'il y a poursuite, celui qui court devant est moins à son aise que celui qui est derrière. Avec M. Gourgeot, on avait quelquefois des places pour le Vélodrome Municipal. Eh bien, dans les courses, Ihomme qui était devant était toujours plus désavantagé que celui qui était derrière, qui le j.)Oursuivait, et qui réglait sa course sur lui. Ah ! tant que le policier ne sait rien, le criminel est plus fort que lui! Mais, dès l'instant qu'on ne chasse plus à Taveugle, on reprend, c'est le cas de le dire, du poil de la bête. J'ai idée que M. le comte de Féliciat doit avoir maintenant de la méfiance, et je ne serais pas étonnée que, ce soir, il soit absent pour tout de bon...
— Somme toute, dit Firmin après un moment de réflexion, vous faites celle qui a peur, mais vous êtes bigrement courageuse.
l32 MATIIILDE ET SES MITAINES
— Eh bien, dit Mathilde, je ne peux pas dire que je suis poltronne ou que je ne le suis pas : ça dépend absolument des jours, suivant que je suis plus ou moins bien disposée, et aussi suivant la façon dont les choses arrivent. Quand je les vois venir d'un peu loin, j'ai le temps de me raisonner... et d'autre part j'ai le temps d'avoir peur. Quand elles arrivent subitement, si je suis nerveuse, ça me secoue; si je suis bien disposée, ça ne me fait rien. Je vous le répète, je ne j)eux pas dire si je suis caponne ou non; mais je crois qu'en fin de compte je suis plutôt courageuse, parce que je peux toujours, plus ou moins facilement, dominer ma peur. . . On va lâcher cette voiture-là et on en prendra une autre qui nous conduira au commissariat, car la petite graine de potence qui se trouvait là quand nous avons pris ce chauffeur, cette petite verminc que je ne connais pas, est encore bien capable d'avoir pris son numéro, et de le retrouver pour le faire causer un peu et lui demander où il nous a conduits. Quand on a du temps à soi, on ne risque rien d'être prudent...
Ils changèrent donc de taxi.
— Après avoir passé au commissariat, dit Mathilde, nous rentrerons chez moi. M. Gourgeot sera de retour et vous nous ferez l'amitié de dîner avec nous. Si! Si ! Nous avons encore pas ma.
MATHILDE ET SES MITAINES l33
à causer. Il y a tout un bazar de renseignements que je rapporte dans mon tablier; il faut s'occuper un peu de tout remettre en ordre...
La voiture les amena au commissariat. Ils revirent le jeune Arcadien dont le caractère depuis le matin semblait avoir changé du tout au tout. Il se leva avec hâte à leur approche et les précéda dans le bureau du secrétaire, en disant du ton le plus amène :
— Monsieur Rapillard, ce sont ces personnes de ce matin...
— Il faut prévenir M. le commissaire, dit le membre le plus souriant de la famille Rapillard.
M. le commissaire était en habit, étant ce soir-là de service dans un théâtre important.
— Eh bien ! dit-il d'une voix cordiale, l'affaire est confiée à votre mari. J'ai bien enlevé ça...
Mathilde le remercia avec toute refïusion nécessaire. Puis elle demanda si on était allé à la mairie pour se procurer le renseignement relatif à la construction abandonnée.
— Ah oui ! au fait, dit le commissaire, est-on allé à la mairie?
Il semblait bien que cette démarche, pourtant d'une certaine importance, se fût noyée dans les mille petits travaux du commissariat.
l34 MATHILDE ET SES MITAINES
La question atteignit le secrétaire, qui la fit rebondir dans la direction de l'Arcadien.
— Vous êtes bien allé à la mairie, Misselet? Il s'appelait Misselet et non Anaximandre !
— Oui, oui, dit Misselet. J'y ai été cet après-midi.
— Allez en rendre compte à M. le commissaire. L'employé apparut dans la porte qui prit aussitôt
le charme d'un cadre Empire, rehaussant un tableau de Girodet-Trioson.
— J'ai été à la mairie, monsieur le commissaire. Le permis de construire a été donné il y a dix-huit mois pour la construction de la rue Dunand. C'était une usine de produits chimiques. On a fait l'enquête de commodo et incommodo.
— Et à quelle époque les travaux ont-ils cessé? demanda Mathilde.
L'employé répondit, après une hésitation :
— On n'a pas su me dire...
— C'est vous, dit le commissaire, qui n'avez pas su demander. Est-ce que vous avez même demandé, seulement? Allez! C'est suffisant... Vous n'êtes bon à rien. On devrait tout faire par soi-même, dit-il à Mathilde.
« Il a l'air de découvrir ça, peusa-t-elle... On devrait tout faire par soi-même, ou donner des instructions bien nettes à ses employés. »
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Elle préféra garder pour elle ses réflexions et dit simplement ;
— Ne vous tourmentez pas, monsieur le commissaire, mon mari fera la course, demain à la première heure, exactement d'après vos instructions.
Suivie de Firmin, elle se retira, non sans avoir salué assez bas M, le commissaire, adressé un petit bonjour de la tête au secrétaire, et un sourire de condescendance au berger.