‹ Mathilde et ses mitaines, romanChapitre 7 sur 14 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

J'ai pensé à une chose, dit Matliilde à Firmin : c'est que non seulement vous allez diner chez nous, mais encore que vous allez passer la nuit à la maison, dans une chambre que j'ai pour ma famille, ou pour celle de M. Gourgeot, quand ils viennent quelques jours à Paris.

— Mais non, voyons, dit Firmin, je ne veux pas vous embarrasser...

— Si je vous demande cela, répondit Mathilde, ce n'est pas pour vous faire une politesse. C'est que je ne suis pas tranquille sur votre compte. Vous comprendrez bien que ce cher M. de Féliciat sait à quoi s'en tenir sur votre véritable domicile. Or, ils sont peut-être toute une bande dans le quartier. . . Je

MATHILDE ET SES MITAINES l3'J

VOUS dis que vous n'êtes pas en sûreté dans votre hôtel, et qu'il vaut mieux pour vous ne revenir par ici qu'en plein jour... Non, non, vous passerez la nuit chez nous. Mais vous allez me faire le plaisir d'aller dans votre meublé ; vous mettrez dans votre portefeuille votre chemise de nuit, votre peigne et votre brosse à dents, et des livres aussi, s'il vous en faut pour votre travail. Et vous direz tout bonnement à votre co)[|cierge que vous allez passer la nuit à la campagne, en admettant que vous teniez à le prévenir et à n'avoir pas l'air de découcher. Moi, pendant ce temps-là, j'irai faire un tour dans le passage. Je me souviens d'une chose, c'est que nous avons exploré la boutique et les deux caves, mais que nous n'avons pas jeté un coup d'œil sur le logement.

— Je ne sais si je dois vous laisser aller seule par là...

— 11 n'y a aucun danger. Vous pensez bien que la bande, qui s'est aj)erçue ce matin de la découverte du corps, ne reviendra pas de sitôt dans la maison. Du reste, voyez, ajouta-t-elle, comme on arrivait à l'entrée du passage, le commissaire a mis là un gardien de la paix, comme on a bien soin d'en mettre dans tous les endroits où il n'y a aucune chance de pincer quelqu'un.

l38 MATHILDE ET SES MITAINES

En effet, un agent désœuvré se promenait dans le passage.

— Allez à votre meublé, et le premier de nous deux qui aura fini ira au-devant de l'autre.

Firmin, en montant son escalier sombre, ne pouvait s'empêcher de ressentir une certaine appréhension nerveuse. Il n'était pas absolument sûr de ne pas trouver dans sa chambre quelque bandit en embuscade... Et, malgré lui, une fois entré, il tapa sur les rideaux, qui n'étaient d'ailleurs gonflés que de vide.

Il prépara son petit baluchon et descendit, assez pressé de rejoindre Matliilde, qui opérait, en somme, sur un point plus intéressant du territoire. Il descendit la rue Pelpeau jusqu'au passage, sans voir encore personne. Il prit le passage Lunoyer, arriA'a au magasin de fontes et métaux. Il était fermé.

Il entra alors dans l'allée pour parler à la concierge, qu'il trouva en train d'éplucher des pommes de terre, pendant que des enfants voltigeaient autour d'elle, comme des chérubins dans un tableau religieux.

La concierge, interrogée, déclara qu'elle n'avait vu personne de tout l'après-midi... « Où est donc passée Mathilde? » se demandait Firmin, légèrement inquiet. Il revint dans le passage. Peut-être

MATHILDE ET SES MITAINES l39

était-elle allée jusqu'à l'autre bout... Il allait partir dans cette nouvelle direction, quand il entendit qu'on l'appelait. C'était Mathikle qui sortait de la petite boutique d'épicerie.

— Aimez-vous le sucre candi ? lui cria-t-elle. Je viens de faire des achats. Et je rapporte pas mal de choses par-dessus le marché, ajouta-t-elle à mi-voix. Mais il se fait tard. Nous n'avons que le temps de rentrer dîner. Heureusement que j'ai fait préparer à manger par une femme de ménage... D'ailleurs, il vaut mieux que je ne m'occupe pas de cuisine quand j'ai une affaire en train. Je pense à mon enquête et je laisse brûler mon fricot.

Ils descendirent jusqu'au Métro, où ils furent obligés de remettre à un instant plus favorable le sujet d'entretien qui les intéressait le plus, car il y avait trop de monde à cette heure-là. Mathilde, par une de ces rages d'économie qui la prenaient parfois, s'était oï)posée à ce que Firmin leur payât des premières.

Elle gardait le silence ; peut-être tenait-elle à réfléchir toute seule, maintenant qu'elle avait des matériaux de réflexion. Elle pensait qu'il était parfois dangereux de communiquer ses impressions trop vite, avant qu'elles eussent bien pris corps : une désapprobation vous décourage, qui ne se serait pas

l4o MATHILDE ET SES MITAINES

produite si Ton avait présenté à son interlocuteur une idée mieux formée et plus forte. Ou bien une approbation complaisante vous attache trop étroitement à une hyx^otlièse qu'on n'a plus ensuite l'énergie d'abandonner.

— Je suis bien contente, dit Mathilde, en quittant le Métro à la station de la Nation, je suis vraiment bien aise que M. Gourgeot soit chargé de cette affaire-là avec nous. Vous le verrez à l'œuvre. C'est un homme très judicieux. Le seul reproche qu'on pourrait lui faire, c'est de manquer d'activité. Mais encore ce serait injuste. Tout gros qu'il est, il sera, quand ce sera nécessaire, plus diligent qu'un petit sécot. Et puis il aime son métier. Ce n'est pas comme ce commissaire de tout à l'heure ! Encore un qui fait les choses pour dire quelles sont faites. Mais, nom d'un chien! quand il a vu cette histoire de ce matin, ce cadavi'e qu'on déménageait à notre barbe (c'està-dire qu'il ne l'a pas vu, mais c'est tout comme), il me semble qu'à sa place j" aurais eu le feu au derrière jusqu'à ce que j'aie tiré cette affaire au clair... Malheureusement ce sont des gens à qui le travail de l'administration a donné l'habitude de ne pas précipiter le mouvement. Alors il a envoyé tout simplement un de ses employés à la mairie et il ne pensait même pas à lui demander s'il avait le renseigne-

MATHILDE ET SES MITAINES l4l

ment. Et ce soir, il va passer sa soirée au théâtre. Peut-être va-t-il retrouver une poule... Je suis sûre que toute sa préoccupation cet après-midi c'était d'avoir sa soirée de libre. Non pas, je le dis, que laffaire ne l'intéresse pas. Mais il a le temps. Dans l'administration, on a toujours le temps... Dans le cas particulier, je suis très contente d'avoir affaire à ces gens-là, qui nous laisseront travailler tranquillement.

— Vous ne me dites pas ce que vous a raconté l'épicière.

— Ali! le gourmand! Vous, au moins, vous n'êtes pas comme ces messieurs de l'administration. Vous voulez savoir, tandis qu'eux, ils ne veulent rien savoir. Hé bien! cette épicière, qui était à moitié sourde et aux trois quarts aveugle, m'a donné tout de même des renseignements intéressants.

« Elle a, avec elle, dans sa maison, une petite nièce, qui voit et qui entend pour deux personnes. Celte petite nièce n'était pas là, tout à l'hem'e, mais elle avait renseigné sa vieille tante. Et je connais maintenant la nature des objets, ou tout au moins dune partie des objets que le locataire a déménagés dans les malles, le jour de son départ. Il y avait des presses à copier. Je répète ce que m'a dit l'épicière. Il paraît qu'un soir, vers minuit, en

l4a MATHILDE ET SFS MITAINES

entendant du bruit dans le passage, la petite jeune fille a regardé à travers ses volets et qu'elle a vu — il faisait clair de lune — des gens qui déménageaient, ou plutôt ^'qui emménageaient un certain nombre de presses. Je me dis que c'est peut-être aussi des presses à imprimer.

— Une imprimerie secrète, dit Firmin... Est-ce qu'il s'agirait d'une affaire politique, d'une conspiration?...

— Voilà qui ne m'amuserait pas, dit Mathilde.

— Pourquoi cela ?

— Parce que c'est des histoires qui bien souvent tournent en eau de boudin. On se donne du coton pour éclaircir une affaire, on est près de mettre la main sur les coupables, et puis, tout à coup, il vous arrive un ordre de laisser ça tranquille... Tout ce qu'on a fait ne sert à rien, c'est pour rire, ça ne compte plus. Mais je n'ai pas l'impression que nous sommes en présence d'une affaire politique. Je ne saurais pas encore dire pourquoi. C'est une idée que j'ai comme ça. Évidemment on a tort de se faire des idées qui ne reposent sur rien...

— Autre chose, dit encore Mathilde, comme ils arrivaient devant sa maison... Qu'est-ce qu'est devenu notre petit projet d'aUer trôler autour de la maison de santé ? Ça devient un peu difficile, parce

MATHILDE ET SES MITAINES l43

que nous risquons d'y rencontrer le comte, et que nous sommes plutôt brûlés auprès de ce monsieur-là. Mais pour aller là-bas, j'ai un moyen en réserve... j'ai mon idée. Ça viendra à son heure.

M. Gourgeot était déjà rentré. Il était installé auprès de sa fenêtre, et, en bras de chemise, lisait son journal.

— Eh bien, s'écria-t-il, on ne songe plus à dîner ?

— M. Remongel dîne avec nous, dit Mathilde.

— Je le sais ; tu me lavais dit ce matin. Et son couvert est mis. Mais tu le fais dîner à des heures impossibles. Tu ne sais donc pas ce que c'est qu'un appétit de Franc-Comtois ! On ne peut pas dire le contraire, n'est-ce pas ? monsieur Remongel. Il n'y a que de bonnes fourchettes dans la Haute-Saône et dans le Doubs... Allons, à table, et mangeons ! Et, quand nous aurons bien fini, quand il n'y aura plus de place pour une mie de pain, comme on dit chez nous, eh bien, vous me raconterez vos petites affaires. J'en sais déjà une partie. Le chef m'a fait venir à son bureau... On va donc travailler ensemble, Mathilde? Oh I mais ça ne va pas se passer à la douce avec moi ! 11 va falloir trimer !

Ce flot de paroles joviales et inutiles ne tarit pas pendant le repas. Firmin, s'il s'en était tenu à ces manifestations bruyantes pour juger la valeur de

l44 MATHILDE ET SES MITAINES

l'inspecteur, n'aurait sans doute conçu de lui qu'une idée assez médiocre. Mais il se rappela fort à propos qu'il avait dû attendre de voir Mathilde à l'œuvre pour la juger selon ses mérites. Il devait s'apercevoir par la suite que Gourgeot, une fois sur une piste, devenait un tout autre compagnon. A certains moments, il semblait un homme taciturne.

— Il a l'air de méchante humeur, disait alors Mathilde. Mais c'est dans ces instants -là qu'il s'amuse le plus !

Elle disait aussi :

— Quand il parle à tort et à tra\'ers, c'est qu'il a comme un besoin d'activité et ça le soulage de raconter tout ce qui lui passe par la tête.

Après le dîner, on écarta les assiettes. M. Gourgeot alluma une pipe, avec la permission de Firmin, à qui il voulut à toute force en prêter une, en affirmant que les Comtois aimaient fumer. Firmin, qui faisait tout son possible pour faire honneur à sa bonne réputation de Comtois, dut pourtant avouer qu'il ne fumait point.

Mathilde commença son récit, et Firmin fut tout de suite frappé de l'ordre parfait dans lequel les événements de cette journée bien remplie défdèrent devant Gourgeot, comme un régiment délite devant un souverain. Les points capitaux étaient bien en

MATHILDE ET SES MITAINES l45

évidence, de même que des chefs s'isolent et se détachent devant leurs soldats. Mathilde n'exagérait point leur mise en valeur, de même qu'elle n'omettait pas un détail, fût-il, en apparence, indifférent. Mais elle voulait laisser à Gourgeot la faculté de choisir. Elle rapporta, dans tous leurs détails, leurs deux visites à la cave, puis les révélations du cocher, puis les incidents émouvants de la visite chez le comte de Féliciat, puis les renseignements recueillis chez l'épicière.

Gourgeot l'écouta en silence.

— Somme toute, dit-il, quand elle eut terminé son rapport, voici la liste des personnages qui paraissent mêlés à cette affaire :

La personne recueillie par M. Remongel. Elle s'appelle Rose, veuve Hasquien, et est la belle-sœur du comte de Féliciat ;

Le comte de Féliciat lui-même ;

Le domestique du comte.

Les noms, ou plutôt les personnalités de ces trois personnages sont connues. En dehors de ça, nous avons un, deux, trois, quatre, cinq personnages dont l'identité est moins bien définie :

L'homme de peine qui a'ouvert à M™" Hasquien la boutique de fontes et métaux et est allé lui chercher son voile et son chapeau ;

l46 MATHILDE ET SES MITAINES

La femme morte, qui était enterrée dans la ca^e : une blonde, aux cheveux teints ;

Enfin, les trois personnes qui faisaient le guet, le soir de la rentrée de Rose, devant la maison du comte de Féliciat. C'étaient deux hommes, nous diton, et une femme de grande taille, de taille, semblet-il, anormale.

Ces trois personnes ne doivent pas se confondre avec le comte et son domestique , que M, Remongel a rencontrés un bon quart d'heure après avoir mis Rose en voiture. Toutefois, n'oublions pas que Rose était partie dans un fiacre très lent, et qu'avec une bonne automobile le comte pouvait facilement la devancer de plus d'un quart d'heure sur un aussi long trajet que celui de Belleville au Parc Monceau.

En résumé, dans cette afiaire-là, nous connaissons huit personnes. Nous savons que trois de ces personnes habitent boulevard de Gourcclles, dans une maison que nous connaissons...

« Nous savons que la bande se réunissait dans le passage Lunoyer. Mais elle devait avoir dans le quartier un autre lieu de réunion, car ils ont passé et repassé très peu de temps après devant votre hôtel, monsieur Remongcl. On va tâcher de trouver quel est cet endroit que nous ne connaissons pas

MATHILDE ET SES MITAINES l^J

encore. Demain matin, monsieur Remongel, j'irai vous prendre à votre liôtel.

— Non, dit Mathilde, il va passer la nuit ici...

— Mais non, mais non, dit Firmin. Je ne veux pas vous donner ce dérangement.

— Mais si, dit Gourgeot, ma femme a eu une excellente idée, comme ça lui arrive de temps en temps, tous les trente-six du mois. Demain donc, on va se mettre en campagne. Je suis sûr que Mathilde sait où elle doit aller...

— S'occuper de la maison de santé, dit Mathilde. Et savez-vous, monsieur Gourgeot, comment je m'y prendrai ?

— Tu iras voir à la première heure Madame Hottet... Une infirmière de nos amies, monsieur Remongel. Ce n'est pas ça, Mathilde, ton idée?

— Mais si, que c'est ça !

— M. Remongel et moi, on ira travailler dans le quartier. Il y a de quoi s'occuper. Moi, j'irai à cette mairie où j'arriverai bien à leur faire desserrer les dents. Et pendant ce temps-là, M. Remongel fera son petit apprentissage de détective en allant causer du pays à quelques habitants de la rue Dunand qui habitent à côté du chantier. Ah ! ah ! monsieur Remongel ! on va voir si vous êtes à la hauteur ! Il va falloir un peu se montrer !

l48 MATHILDE ET SES MITAINES

— Je ne suis pas rassuré du tout, dit Firmin...

— Allons donc ! vous allez vous en tirer, je vous dis, comme si vous n'aviez jamais fait que ça de Totre vie... Mais on ne va pas se coucher tout de suite sur son dîner. Pendant que Mathilde s'occupe de préparer votre chambre, si on faisait une partie d'écarté ou de piquet? Vous connaissez ces jeux-là comme voti*e poche. Un Franc-Comtois connaît tous les jeux de cartes...

— Il y a longtemps que je n'ai joué au piquet, dit Firmin qui n'y avait jamais joué de sa vie. Mais, si vous voulez, une partie d'écarté.

Cette partie d'écarté, jouée à un taux très minime, fut disputée de part et d'autre avec la plus grande distraction. Gourgeot s'y fût donné complètement. Mais Firmin, préoccupé de Taflaire en train, posait continuellement des questions qui n'avaient aucun rapport avec les demandes de cartes.

— Madame Gourgeot me disait qu'à son avis, en dépit de ce détail des presses à imprimer, il ne s'agissait pas d'une conspiration politique.

— Je ne le crois pas non plus, dit Gourgeot. Quelles raisons vous a données ma femme pour justifier son opinion ?

— Aucune. C'est simplement une idée qu'elle a...

— Ehbien, oui... Moijecrois que je vous ferais

MATHILDE ET SES MITAINES l49

la même réponse... La suite peut nous donner tort. Mais ça m' étonnerait que ce soit une affaire politique.

— Je m'étais dit qu'il pouvait y avoir là-dessous une histoire de messe noire, de satanisme, de mystérieuses débauches...

— Oui, dit Gourgeot... Oui... Ces réunions d'hommes et de femmes qui appartiennent à des classes sociales différentes...

— Ces blessures en croix sur l'épaule de ces femmes...

— Oui, oui... Je ne sais pas encore pourquoi, mais ça ne me fait pas l'effet d'être quelque chose dans ce goùt-là... Maintenant, il est possible que je ne croie pas cela parce que je ne le désire pas... Je n'aime pas avoir affaire ni à des conspirateurs ni à des individus anormaux. .. Ça n'est pas du vrai criminel, du criminel franc,

« Je compte bien que, dans l'histoire qui nous occupe, nous allons nous trouver en présence de vrais voleurs et de vrais assassins, qui volent et qui tuent pour de l'argent... Ils jouent le jeu, ceuxlà, tandis que moi, en ce moment, vous voyez ce que c'est de jouer Técarté à un sou : j'ai oublié de marquer le roi !

— Je vais me coucher, monsieur Gourgeot, dit

l5o MATHILDE ET SES MITAINES

Mathilde, qui venait de préparer la chambre de Firmin.

— Je vous demanderai la permission d'en faire autant, dit le jeune homme.

— Oh ! la ! la ! qui m'a fichu des couehe-tôt pareils ?

— Dites donc, monsieur Gourgeot, fit remarquer Mathilde, on s'est plutôt occupé aujourd'hui.

— Hé bien ! qu'est-ce que vous voulez ? Moi je vais en faire autant, puisque tout le monde m'abandonne.

— Que prenez-vous demain matin, monsieur Remongel ?

— Oh ! rien, madame, rien !

— Bon, bon I II y aura une tasse de chocolat sur le fourneau de la cuisine. M . Gourgeot vous fera chaufTer ça sur le gaz, parce que moi je serai déjà partie quand vous vous lèverez. Je ne veux pas rater mon infirmière.

Le lendemain matin, dans une sorte de demisommeil, Firmin entendit quelqu'un dans la pièce à côté, Mathilde sans doute. 11 regarda sa montre : il n'était que cinq heures et demie. Il ferma les yeux et se réveilla à huit heures un quart. Honteux comme un enfant qui s'est mis en faute, il sauta à bas du lit, se débarbouilla et s'habilla à la hâte.

MATHILDE ET SES MITAINES loi

Il n'y avait personne dans la salle à manger. Il frappa à la porte de M. Gourgeot. On ne lui répondit pas.

Il pensa que M, Gourgeot était sorti et l'avait laissé dormir. Il entr'ouvrit la porte de la chambre qui était très obscure. Une forte masse blanche remua dans le lit. Un bon grognement se fit entendre.

— On se lève! dit triomphalement M. Gourgeot. Il fut d'ailleurs assez vite prêt. Mais il prit bien

tranquillement son café au lait.

— Soyez tranquille, dit-il. Les employés de la mairie dorment encore.

Il portait un col rabattu fort propre et un complet jaquette beige très déformé, surtout au pantalon, à l'endroit des genoux. Une certaine coquetterie, plutôt imputable à Mathilde qui avait fait ces emplettes, se décelait dans la petite cravate verte et dans le ruban multicolore du chapeau canotier,

M, Gourgeot alla se présenter au commissaire qu'il avait déjà eu l'occasion de rencontrer. Le pâtre arcadien était absorbé dans des écritures et M, le secrétaire était en mission.

Quant au commissaire, il était depuis longtemps, selon une habitude rigoureuse, assis à son bureau, prêt à consacrer à l'administration, jusqu'à l'heure du déjeuner, plusieurs heures de somnolence.

l52 MATHILDE ET SES MITAINES

M. Gourgeot lui parla avec une sorte d'autorité déférente et le mit très sommairement au courant de ce qu'il allait faire ; ce à quoi le commissaire répondit par force approbations de tête et bâillements heureusement combinés.

Puis M. Gourgeot et Firmin se rendirent dans la rue Dunand.

— Je vous retrouverai, dit M. Gourgeot, auprès de la barrière. Promenez-vous chez ces petits boutiquiers. Moi je vais de ce pas à la mairie.

— Avez -vous un peu réfléchi depuis hier? ne put se retenir de demander Firmin, qui n'avait pas osé parler de l'affaire pendant le trajet en métro.

— Oh! je n'y ai pas pensé tout le temps, dit Gourgeot... Je crois toujours que nous sommes en présence d'une bande de vrais malfaiteurs. Je pense que ce sont des gens du monde, accompagnés peutêtre d'un ou de deux serviteurs, comme le domestique du comte et comme l'homme de peine de la petite boutique. Il n'y a pas d'apaches là-dedans; ces blessures en croix, c'est des histoires pour frapper l'imagination des femmes... Je veux dire des femmes qui font partie de la bande. Qu'est-ce que faisaient donc ces femmes parmi eux? Il n'est pas absolument sûr qu'elles soient des complices.

— Je ne le crois pas, dit vivement Fii^min.

MATUILDE ET SES MITAINES l53

— Je ne le crois pas non plus, dit M. Gourgcot en souriant, mais peut-être pas pour les mêmes raisons... Alors, vous allez commencer votre enquête, Monsiem' Remongel?

— Je ne me formaliserai pas, dit Firmin, si vous voulez bien me donner quelques conseils.

— Oh! vous irez bien tout seul. Toutefois, en cas que vous n'y pensiez pas, vous pourriez peut-être, à ces braves gens que vous allez interroger, leur demander un petit renseignement de ma part. Voyons, c'est aujourd'hui vendredi. C'est avant-hier soir, mercredi, par conséquent, que vous êtes venu à la maison. C'était donc mardi, dans la nuit de mardi à mercredi, que vous axez fait la connaissance de Madame Hasquien. Et c'était dans la nuit précédente, dans la nuit du lundi au mardi, que vous avez entendu un grand cri au milieu de la nuit... Eh bien, ce que je voudrais que vous tâchiez de savoir, c'est si, dans la soirée de lundi et dans la soirée de mardi, et, bien entendu, dans chacune des nuits qui ont suivi ces soirées, on n'a pas entendu des bruits dans le chantier. Le mieux pour vous est d'aller vous installer à la terrasse de ce petit marchand de vins, en face le chantier. Je serais bien surpris si vous ne récoltiez pas là tout ce qu'il vous faut. S'ils ne vous disent rien, c'est entendu, allez autre part.

l54 MAIHILDE ET SES MITAINES

Mais s'ils sont en liumexir de parler, attendez-moi là tout bonnement. Quand je reviendrai de la mairie, ce sera le moment de l'apéritif. Nous prendrons un vermout-citron, comme deux bons enfants de Vesoul.

Firmin ne chercha pas à comprendre pourquoi le vermout-citron était encore un des nombreux apanages des enfants de Vesoul. Ayant pris congé de M. Gourgeot, il se dirigea vers le petit café.

Ce petit café-marchand de vins n'était pas exactement en face du chantier abandonné. Le vis-à-vis de ce chantier était occupé non par des maisons, mais par un grand mur, qui longeait des terrains dépendant d'une usine. A la nuit, l'endroit devait être bien désert.

Le débitant occupait le rez-de-chaussée d'une assez vieille petite maison à trois étages qui se louait en garni. Elle était habitée par un certain nombre d'ouvriers célibataires qui travaillaient dans les usines environnantes.

Firmin prit place à la terrasse, à côté d'une plante dite plante verte, et qui n'en menait pas large dans sa caisse, bien qu'elle reçût de temps en temps, en guise d'arrosage, le fond généreux d'un verre d'absinthe ou d'un amer-citron.

Un petit homme, aussi large que haut, vint passer

un torchon diligent sur la table de tôle, en attendant que les désirs de Firmin voulussent bien se manifester... Il rentra dans son établissement, porteur d'un ordre de grenadine à l'eau de seltz, pendant que Firmin se demandait comment il allait entamer la conversation. En fin de compte, la formule : «Ça va, les affaires ? » lui parut une des moins compromettantes. Elle obtint d'ailleurs un succès presque inespéré.

— Si on ne tient pas à faire fortune I répondit le petit homme carré. Gomment voulez-vous que ça aille? ajouta-t-il. Quand je m'ai installé là, voici bientôt deux ans, on ouvrait ce chantier en face^ Les travaux ont commencé tout doucement, oh ! pas fort, pas fort! On prenait patience. On se disait : « Ils ont une usine à construire. Il faudra bien qu'ils en viennent à bout ! » Il paraît que c'était une grosse, grosse afîaire, des messieurs tout ce qu'il y a de calé, qui s'étaient mis ensemble pour l'exploitation d'un nouveau produit. On les voyait de temps en temps sur les lieux, avec un petit vieux qu'était, à ce qu'on disait, l'inventeur. Moi, c'était la seule chose qui me chiffonnait : un nouveau produit. Avec ce qu'on appelle le produit courant, vous avez moins de surprises d'un sens, mais vous avez aussi moins de déboires. Celui qui fabrique comme les

l56 MATHILDE ET SES MITAINES

autres, il risque moins de devenir myonnaire, mais aussi il risque moins la faillite. Et c'est arrivé comme je craignais. Du jour au lendemain, plus personne au chantier. Et comme de juste, la limonade s'en est ressentie. Si je n'avais pas eu quelques sous de côté, j'y allais aussi de ma petite banqueroute. Oh! mais y a rien craindre de ça avec moi ! Je ne bâtis pas dans la lune et toutes fois que je signe un billet, vous pouvez jurer qu'il sera payé à l'échéance : l'argent est dans mon armoire.

Les affaires personnelles du débitant intéressaient peut-être moins spécialement Firmin.

— Depuis combien de temps les travaux ont-ils été interrompus?

— Hé bien, voyons, c'était un petit bout de temps après la Fête nationale : ça fera bientôt près de onze mois. Moi, je patiente encore jusqu'au terme d'octobre, et, s'il n'y a rien de nouveau qui reprend, je retourne à Saint-Mandé. J'ai une petite affaire en vue par là. Ici, monsieur, c'est pas ce que vous pouvez appeler un quartier habitable. On ne voit personne pendant le jour, et, pour les clients qu'on peut ramasser le soir, je vous assure que vous faites mieux de fermera dix heures. Après le dîner, il y a quelques locataires de la maison qui viennent prendre une fine ou un café. Mais, à dix heures, je

boucle. J'aime autant ne pas travailler que de servir ceux qui peuvent se présenter à cette heure-là.

— Pourquoi ça? dit Firmin, qui sentait venir des révélations intéressantes.

— Parce que, monsieur, c'est pas du monde tranquille. C'est des gens qu'il vaut mieux voir dehors que dedans, si vous voulez ma façon de penser. C'est assez de les entendre de notre lit, ma femme et moi, quand on est couché. Heureusement que la boutique a de bons volets. Ils peuvent taper dessus pour se faire ouvrir. Ils ne les démoliront pas.

Il sembla à Firmin que le moment était venu de provoquer des confidences plus précises .

— Il vient des gens, le soir, dans la rue? Quelle sorte de gens, des apaches?

— Tout ce qu'il y a de plus apaches. Je vous réponds qu'il n'y a qu'à se barricader. Ils profitent de ce qu'il n'y a même plus de gardien dans le chantier. Alors ils s'en viennent avec leurs petites piaules, et je ne sais pas quelles orgies il se passe là-dedans...

— Tiens ! tiens ! pensa Firmin, et M. Gourgeot qui ne croyait pas que c'étaient des apaches... Il me semble bien que, pour cette fois, il est en défaut.

Et il éprouva un certain plaisir à l'idée qu'il allait en boucher un coin à ce détective si expérimenté.

— Je suis sûr qu'il en est venu au commencement

l58 MATHILDE ET SES MITAINES

de la semaine, dit-il au débitant. Ainsi, mardi soir, je passais là-bas, au coin de la rue, et il m'a semblé entendre du potin.

— Mardi soir, que vous dites? Oui, c'est bien mardi soir qu'ils sont venus dans le chantier. Et ils étaient venus aussi la veille. Je m'en rappelle, parce que les deux fois de suite ma femme a eu peur. On a beau être enfermés chez nous au premier, avec de vilains gas comme ça on n'est jamais très tranquille. Quel mauvais coup peuvent-ils faire? Mettre le feu aux maisons...

Et Firmin laissa le débitant s'engager tout seul dans un grand développement sur l'insuffisance de la police, sur le développement de la criminalité, et ne distingua pas exactement par quelles transitions l'orateur en vint à parler des taxes d'octroi.

Sachant à peu près tout ce qu'il désirait savoir, il fit son possible pour laisser tomber la conversation. Mais, avec ce marchand de vins si souvent privé d'interlocuteurs, le freinage était beaucoup plus dur que la mise en marche . Toute sa vie de débitant de boissons y passa.

Firmin fut sauvé par l'arrivée de M. Gom*geot dont il aperçut la haute silhouette au tournant de la rue. L'inspecteur tenait son chapeau à la main et paraissait avoir chaud.

— Je n'ai pas perdu mon temps, dit-il en arrivant auprès de Firmin.

Il commanda hâtivement un vermout-citron^ ce qui les priva de la société du prolixe bistro .

— M. de Féliciat, dit M. Gourgeot en scandant bien nettement ses paroles, était un des administrateurs de la société de produits chimiques actuellement en liquidation, dont l'usine devait s'élever là, en face. Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer l'importance de ce renseignement. A-t-il découvert un passage secret entre la cave du passage Lunoyer et le chantier de la rue Dunand? A-t-il fait établir lui-même ce passage? C'est ce que l'enquête éclaircira. D'après ce que m'a dit Matliilde, le commissaire semblait croire que ce passage avait été établi depuis peu. Mathilde, je l'ai remarqué, a bien pris soin de me donner cette opinion comme celle du commissaire, et n'a pas dit ce qu'elle en pensait. Nous allons voir ça tout à l'heure. Moi j'ai idée que le passage existait, et que c'est précisément la découverte de ce petit chemin souterrain qui a donné au comte l'idée de louer la petite boutique de fontes et métaux... Ma visite à la mairie m'a encore appris ce détail intéressant : c'est que le comte, qui habite un appartement somptueux, n'est pas si bien dans ses affaires que les apparences pourraient le

l6o MATHILDE ET SES MITAINES

faire croire. Il ne serait pas impossible qu'il ait été touché fortement par la déconfiture de cette société où il avait mis probablement de gros capitaux... Enfin, nous allons descendre au chantier... Mais vous, de votre côté, est-ce que vous avez recueilli quelque chose d'intéressant?

Entre temps, le marchand de vins était venu apporter le vermout-citron, mais s'était promptement retiré, soit par discrétion, soit parce que le fil de son discours avait été irrémédiablement coupé par l'arrivée de Gourgeot.

— Ce petit débitant m'a fourni des renseignements importants, dit Firmin lentement, pour produire à son tour son effet. . . Vous êtes toujours d'avis que la bande ne comptait pas d'apaches parmi elle?

— De plus en plus, dit Gourgeot. C'est un coup de gens du monde, et ils n'ont pas mis dans la confidence des rôdeurs de barrière.

— Eh bien, le débitant m'a dit tout à l'heure que, dans la soirée de lundi et dans jcelle de mardi, une bande d'apaches a envahi le chantier. Ils ont poussé des cris et se sont livrés, dit le marchand de vins, à toutes sortes d'orgies...

— Dans la nuit de lundi à mardi et la nuit suivante? demanda Gourgeot.

MATHILDE ET SES MITAINES l6l

— Parfaitement ! répondit Firmin, avec l'autorité d'un vieux détective .

— C'est magnifique ! s'écria Gourgeot. La seule chose qui me chicanait, c'était ce point : pourquoi la bande du comte, ayant à sa disposition un passage souterrain, s'exposait-elle à sortir par la rue Pelpeau, où la présence de douze à quinze personnes pouvait être remarquée (elle a été, en fait, remarquée par vous). Pourquoi ont-ils commis cette inqualifiable imprudence? Mais tout simplement parce que la route leur était barrée, parce que le passage souterrain leur était interdit par la présence d'une bande de rôdeurs dans le chantier... Allons! allons I tout s'arrange! s'écria Gourgeot, en tapant ses grosses mains l'une contre l'autre. Nous allons rentrer chez nous déjeuner, et nous verrons les surprises que nous aura rapportées Mathilde.

Firmin paya les consommations et profita de ce que Gourgeot ne pensait plus au vermout-citron pour s'abstenir de cet apéritif soi-disant franccomtois.

— A un de ces jours, dit-il au patron.

C'était une connaissance à cultiver, et dont on pouvait tirer un bon rendement de renseignements utiles, à condition de régler un peu son débit.

l62 MATHILDE ET SES MITAINES

Ils avaient pénétré dans le chantier par une brèche de la barrière.

— Le tunnel est par là, n'est-ce pas ?

— Par ici, ditFirmin, en descendant cette pente.

— Oui, dit Gourgeot. C'est la pente que descendaient les tombereaux au moment où l'on faisait les sous-sols... Tenez, regardez là sur le côté, des épluchures de saucisson, des morceaux de journaux tout graisseux. C'est là que les rôdeurs sont venus faire la bombe... Voilà des petites choses que Mathilde aurait dû voir. Or, elle ne les a pas vues ; autrement, elle me les aurait signalées... Il y a comme ça, parfois, dit Gourgeot en hochant la tête, des petits détails qui lui échappent... C'est son seul défaut. Et cela vient sans doute de ce que c'est une « suiveuse » admirable : elle va de l'avant sur sa piste, et quelquefois elle ne regarde pas assez à côté... Descendons... Il faut dire à son excuse, poursuivit-il, que l'autre jour, dans ce chantier, il lui tombait devant le nez tellement d'éléments d'enquête à la fois qu'elle a pu en laisser passer quelquesuns. Ah ! ah ! voici un petit tournant, et par là, hé ! hé! assez cachée, l'entrée du petit tunnel. Eh bien, mon cher monsieur, je ne me trompais pas, ce tunnel existe depuis longtemps. Seulement, il a été agrandi récemment. C'est ce qui fait que ce fourneau

(le commissaire, en Toyaiit des parois fraîchement travaillées, a pu croire que tout le travail remontait à ces derniers mois... Comme ce passage n'a pas été lait précisément pour moi, je ne tiens pas à aller m'y balader pour le plaisir. On y retournera une autre l'ois. D'autant que l'heure du déjeuner approche.

Quand ils arrivèrent à l'avenue de Vincennes, ils trouvèrent Mathilde qui sortait de chez elle.

— Messieurs, dit-elle, je ne vous ai pas attendus pour déjeuner... Je regrette beaucoup, mais j'ai afTaii'C à Neuilly, à la maison de santé. Si vous voulez des nouvelles, conduisez-moi jusqu'au métro. D'abord, que M. Gourgeot me mette au courant en deux mots de vos petites démarches, et je vous dirai ce que j'ai fait de mon côté.

Quand elle eut écouté avec satisfaction le récit rapide et suffisant que lui fit Gourgeot :

— Voici ma récolte, dit -elle. J'ai trouvé Madame Ilottet l'infirmière, chez elle, non seulement encore couchée, mais pas encore réveillée. Ce qui s'excuse un peu, vu qu'il était six heures à peine et qu'elle est en congé pour le moment, n'ayant pas de garde à faire. Je lui parle de la maison de santé (lu boulevard du Château : ça se trouve bien, elle la connaît parfaitement, elle y a déjà fait des suppléances. Et justement, elle y a une amie qui s'y

l64 MATHILDE ET SES MITAINES

trouve en ce moment. Cette amie-là y est même à poste fixe, infirmière en titre...

]\/[me Hottet me dit : Si vous voulez venir avec moi ce matin dans la maison, c'est tout ce qu'il y a de plus simple. Je vais y aller soi-disant pour voir s'ils n'ont pas besoin de moi, et vous serez une amie qui m'accompagnerez. — Pas seulement une amie, que je dis, une collègue. Il faut leur dire qu'à l'occasion ils pourront m'employer. — Savez-vous soigner les malades? que me dit M"* Hottet. — Parfaitement, que je réponds...

Je pense à part moi que, si je trouve un emploi, il sera toujours temps d'apprendre... Je m'abstiens de dire à M"" Hottet qu'à mon avis ce n'est pas sorcier, et que quelqu'un d'un peu dégourdi peut s'en tirer, en demandant habilement quelques conseils aux médecins et aux autres infirmiers...

« Nous arrivons donc ensemble à Neuilly. Je me disais : Si je rencontre le comte ou son domestique, on est bon ; mais qui ne risque rien n'a rien...

« La maison de santé en question, c'est une villa pas énorme, mais très chic, entourée d'un jardin assez touffu. Le bureau est au rez-de-chaussée. Je vois tout de suite que M^"" Hottet est bien connue dans la maison. Elle demande après son amie. On lui dit qu'on va aller la chercher... — Ne la dérangez

MATHILDE ET SES MITAINES l65

pas, dit M"' Hottet. Dites-moi seulement à quel étage elle se trouve, je vais monter jusque-là avec cette dame, qui est mon amie. — Alors, nous dit-on, allez au premier...

« J'avais vu du dehors qu'il y avait simplement un premier et un second. Le second me paraissait mansardé. Il ne devait y avoir de malades qu'au rez-de-chaussée et au premier.

« Nous arrivons donc au premier et nous attendons Tamie de M™^ Hottet dans une petite salle de garde, comme il y en a une à chaque étage. Elle était auprès d'un malade. Elle ne nous fait pas trop attendre. M"'' Hottet me présente comme une de leurs collègues apprenties. . .

« Je dis très innocemment : — Vous avez ici une malade que je connais très indirectement, une dame Hasquicn, qui est arrivée hier. — Je vois, dit l'infirmière, une jeune dame brune. C'est bien ça, que je réponds. Elle n'est pas dans votre service?... — Ni dans le mien, ni dans celui de mes collègues. Figurez-vous qu'elle a amené avec elle une garde particulière qui est arrivée ici j^resque tout de suite après son entrée. C'est une grande, une très grande femme... »

— Ho ! hé ! dit Gourgeot, interrompant malgré lui le récit de sa femme...

l66 MATHILDE ET SES MITAINES

— Vous pensez alors à la déposition du cocher, dit Firmin, et aux personnes qui se trouvaient devant la maison?...

— Naturellement, dit Mathilde. Ça me frappe tout de suite. Je me fais désigner la chambre de M™* Hasquien. C'était à ce même étage, tout au bout du couloir. . .

« Bon, bon, que je me dis, je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir dévisagé cette garde-malade. Mais comment faire ? . . .

<( Ce n'était pas commode de pénétrer dans une chambre de malade, surtout que d'après ce que disait l'infirmière cette grande diablesse de garde n'en sortait pour ainsi dire pas. . .

« Ma foi, tant pis 1 Je dis à l'infirmière : — Rendez- « moi donc le service d'entrer dans la chambre et « de dire à cette garde que quelqu'un veut lui par- « 1er.

K L'infirmière n'était pas chaude, chaude, je le voyais bien, pour me rendre ce petit service ; mais tout de même, de crainte de me désobliger, elle y va...

« Je me disais, pendant ce temps-là : — Ma fille, « qu'est-ce que tu vas lui raconter? En admettant « qu'elle consente à te voir...

« Quelques instants après, l'infirmière revient. Je

la voyais d'ailleurs revenir du bout de la galerie, et je me disais : « Quelle réponse va-t-elle me rap- <( porter? »

« Elle me dit : — Si vous voulez voir cette dame qui « est garde, il faut que vous veniez jusqu'au seuil de <( la chambre, car elle ne peut pas quitter sa malade « pour venir jusqu'ici. »

« Allons-y ! Nous repartons donc toutes les deux dans la galerie. L'infirmière entre à nouveau dans la chambre. Et, quelques instants après, elle en ressort, et derrière elle je vois arriver une grande femme affairée qui me dit un peu brutalement : « Qu'est-ce que c'est? »

« Moi, je la regarde, je la regarde bien, et je finis par balbutier : « Je vous demande pardon; j'avais « une amie qui était de garde avant-hier dans cette « chambre-ci. Je pensais l'y trouver encore... Je « vous demande pardon, je vous demande mille fois « pardon de vous avoir dérangée... »

« — C'est bon, qu'elle me dit, ça ne fait rien.

« Je m'attendais à être un peu attrapée. Mais je me suis dit après que je lui avais fichu la frousse en la demandant, et quelle avait dû être plutôt contente de voir que c'était quelqu'un qui se trompait.

« Elle rentre donc dans la chambre. Moi j'étais

l68 MATHILDE ET SES MITAINES

contente d'en être quitte à si bon compte, d'autant que je l'avais bien regardée. Il ne faisait pas très clair dans cette galerie, mais enfin on y voyait tout de même. C'est une personne qui a la figure forte et longue, et qui est vraiment d'une taille extraordinaire... Seulement si vous l'examiniez de près, monsieur Remongel, vous vous étonneriez peut-être moins de la voir si grande . . .

— Pourquoi ça? dit Firmin.

— Parce que vous vous diriez peut-être comme moi. .. que c'est certainement un homme...

Page 1