‹ Mathilde et ses mitaines, romanChapitre 8 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Firrnin et Gourgeot, après avoir accompagné an Métro l'active Mathilde, qui retournait à Neuilly pour voir le directeur de la maison de santé, avec lespoir de se faire engager comme suppléante, Firrnin et Gourgeot — ce dernier l'appétit très ouvert — revinrent au logi?^ de l'inspecteur.

Cette révélation qu'un iiomme soignait M""^ Hasquien avait légèrement abasourdi Firmin.

Quel pouvait être cet homme? Un amant... un amant, dont M"° Hasquien ne souhaitait pas toujours la présence, puisqu'elle n'avait pas voulu descendre devant sa maison quand elle l'y avait aperçu. Mais peut-être à ce moment, si elle voulait l'éviter, était-ce par crainte d'une explication à fournir sur sa rentrée tardive?

Lliomme-femme faisait-il ou non partie de la bande du comte de Félieiat?

Firmin, par une sorte de pudeur, évitait de poser tout haut ces questions, quoiqu'il eût vivement souhaité avoir sur ce sujet l'avis de M. Gourgeot.

Celui-ci. après avoir mangé de bon appétit, se plongea tout à coup dans une sorte de rêverie taciturne qui eût étonné Firmin, s'il n'avait été prévenu par Mathilde... « C'est dans ces moments-là que M. Gourgeot s'amuse le plus... »

M. Gourgeot avait pris devant lui un journal du matin qu'il ne lisait évidemment pas. Le journal était tourné du côté de la première page, plié en quatre, et, depuis un bon quart d'heure que le liseur l'avait devant lui, il ne l'avait pas bouge de place. Il était surprenant qu'il mît autant de temps pour lire une demi-colonne. Tout à coup, il déplia ce journal, l'ouvrit et regarda hâtivement les nouvelles de la dernière heure, qui se trouvaient à la troisième page...

— Monsieur Remongel, cria-t-il, nous partons pour Bruxelles à six heures quarante!... Nous passons à la Sûreté, je vois le clief. Nous allons à Neuilly pour prévenir Mathilde. Pour ne pas manquer le chef, partons tout de suite ! Je vous raconterai tout dans le taxi-auto... En attendant,

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regardez ce journal à la troisième page, dernière heure, aux nouvelles de Bruxelles.

Et Firrain lut ce qui suit :

« Bruxelles, minuit. — La police de Bruxelles recherche activement, sur la plainte de MM. de Bickaert et neveu, banquiers à Bruxelles, d'audacieux filous, qui, mercredi, c'est-à-dire hier. ,.

— C'est-à-dire avant-hier, dit M. Gourgeot, interrompant Firmin, qui lisait à mi-voix...

« ont vendu, continua Firmin, à cette banque, une liasse de faux titres de la Golden Mount du Brésil. Ces titres représentaient une valeur de dix-huit cent mille francs.

« Les filous se sont présentés à la banque Bickaert accompagnés ]de personnes tout à fait honorables de Bruxelles et les titres avaient toutes les apparences de l'authenticité. Ce n'est que le lendemain qu'une confrontation de numéros tout à fait fortuite a prouvé que ces valeurs étaient fausses. Il y a très peu de titres de la Golden Mount sur le marché bruxellois et les filous, au courant de cette particularité, ne pouvaient vraiment pas penser qu'il se trouverait précisément chez un parent de MM. de Bickaert et neveu une liasse de ces valeurs dont quelques-unes portaient les mêmes numéros que les titres volés.

« La bancpie de Bickaert et neveu avait payé ces titres, achetés à des conditions assez avantageuses, de deux chèques, l'un de douze cent mille francs sur la Banque de Bruxelles, l'autre de six cent mille francs sur le Comptoir d'Escompte. Les deux chèques ont été touchés dans ces deux établissements dans la matinée du jeudi par des personnes dont la police cherche à établir le signalement. »

— Nous allons, dit Gourgcot, tâcher d'obtenir du chef qu'il m'envoie à Bruxelles. Je pense qu'il ne s'y refusera pas, même s'il y a quelqu'un d'autre de désigné; ce qui est encore bien possible. Si l'on a découvert à Bruxelles que les personnes incriminées arrivaient de France, le parquet de Bruxelles a déjà dû correspondre avec celui de Paris. Ils sont beaucoup plus expéditifs dans leurs relations internationales que pour les affaires intérieures, parce que les polices tiennent à s'épater mutuellement.

Firmin attendit Gourgeot dans la voiture pendant que l'inspecteur s'entretenait avec le chef de la Sûreté. L'entrevue fut assez longue, soit que Gourgeot neût pas trouvé tout de suite son chef, soit qu'il eût eu quelque mal à le convertir à ses idées. Enfin, au bout d'une demi-heure, Gourgeot fit son apparition. — C'est entendu^ dit-il, on me paye mes frais de

voyage; mais vous, monsieur Remongel, si vous m'accompagnez, ça va peut-être vous coûter quek[ue chose, d'autant que pour vous il ne s'agit pas seulement des frais d'hôtel. Nous autres, au moins, on a son parcours gratuit.

— Ça n'a aucune importance, répondit Firmin ; je dépenserai ce qu'il faudra.

— Allons maintenant retrouver Mathilde. Peutêtre va-t-on tomber sur le comte de Féliciat. Oh ! ma foi! tant pis! Il doit bien se douter maintenant que l'on est sur sa trace. Mais j'ai idée que ledit comte a dû, comme on dit, se barrer, depuis la visite que vous lui avez faite avec l'amie Mathilde. J'avais bien songé à passer chez la concierge pour demander de ses nouvelles, à ce brave homme, mais cette concierge ne m'aurait peut-être pas renseigné. Elle aurait continué à répondre que monsieur était en voyage, ce qui cette fois aurait été probablement vrai.

Cependant ils étaient arrivés à Neuilly, et la voitui'e s'arrêta bientôt devant la maison de santé.

— On garde encore le taxi, dit Gourgeot. CVest effrayant tout de même ce que je vous occasionne de frais. Mais peut-être en sortant d'ici fera-t-on une course pressée, et ce serait bête de perdre du temps à couru* après une autre voiture...

— Est-ce que vous n'avez pas dans rétablissement une infirmière du nom de M"^ Gourgeot?

— Nous allons voir, dit le concierge. Ou plutôt voulez-vous vous adresser au bureau? C'est au rezde-chaussée, dans la maison.

Ils suivirent ce conseil et virent bientôt arriver Mathilde vêtue d'une longue blouse, trop longue pour elle. Elle les accueillit avec un sérieux qui n'avait d'égal que son envie de rire.

— Et pourtant, dit-elle, il n'y a pas de quoi s'amuser. Depuis ce matin j'assiste à des pansements. Je suis arrivée dans un moment de presse. Heureusement que c'est grâce à ça que j'ai pu me faire embaucher dans la maison...

— On vient te faire ses adieux, dit Gourgeot. On part ce soir à Bruxelles. Il y a eu de faux titres rendus là-bas...

— Ah! bon! dit-elle, bon! Voilà qui me soulage d'un grand poids. Ce que ça me tracassait, cette histoire de presse à imprimer ! Je me disais toujours : « Si c'était tout de même une affaire politique, hein! Ça serait vraiment embêtant d'être arrêté dans les recherches par ordre supérieur, juste au moment oîi ça devient le plus palpitant. »

— Mais, dit Firmin, êtes- vous absolument sûre

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que ces filous de Bruxelles soient vraiment les gens que nous cherchons?

— Oh! dit Mathilde, évidemment on n'est pas infaillible. Mais quand M. Gourgeot et moi nous tiquons bien ensemble, et chacun de notre côté, sur une piste, je puis dire une chose, c'est que ça serait bien étonnant que l'on se mette tous les deux le doigt dans l'œil. Alors, comme ça, vous allez vous en aller à Bruxelles pendant que moi, je vais m'apl)uyer le voyage du Havre?

— Ah ! ah I dit Gourgeot, tu t'en vas au Havre?

— Il le faut bien, dit Mathilde.

— C'est donc que feu M. Hasquien liabitait le Havre?

— Vous l'avez dit, monsieur Gourgeot. Et voilà comment je l'ai appris. Vous pensez bien que je ne passais pas tout mon temps dans les chambres de malades. C'est très bien de soigner son prochain, mais je n'étais pas venue là pour ça. Donc, entre deux pansements, je me donnais de l'air dans les couloirs, si bien que jai fini par y faire une rencontre intéressante, oui, une femme de chambre de la comtesse de Féliciat, qui avait le nez de s'amener juste à ce moment-là pour apporter du linge à ]\jme Rose. Nous u'avous pas tardé à être très bonnes

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amies. On se promenait ensemble dans le jardin, et naturellement j'ai choisi les endroits les plus tranquilles et les plus touffus.

— Pendant ce temps-là on cherchait la nouvelle infirmière?

— Heureusement que je ne suis attachée à aucune chambre et que je me trouve ici en extra; sans ça, mon pauvre malade, il risquerait de ne pas être toujours bien soigné.

Donc, ma nouvelle amie^ Clémentine qu'elle s'appelle, m'a raconté que M""' Hasquien était veuve depuis dix ou douze mois, qu'elle était toujours en grand deuil.

— Sauf quand elle passe ses soirées à Belleville . . .

— C'est ce que j'ai pensé. J'ai appris également qu'elle avait à peine vingt ans et qu'elle s'est maiùée toute jeune à un garçon pas beaucoup plus âgé qu'elle, puisqu'il est mort à vingt-trois ans, il y a un an.

— En a-t-elle beaucoup de chagrin?

— Je l'ai demandé et il paraît que devant le monde elle aurait une figure très triste. Mais, en petit comité, dit Clémentine, devant Monsieur et Madame, elle a bien l'air, à ce qu'il paraît, de se faire une raison.

— Tu n'as pas manqué de lui parler du comte et de la comtesse?

— Vous concevez bien, et ça n'a pas trop mal rendu. Elle croit le comte en voyage, et, vous savez, elle m'a l'air d'être de bonne foi. A ce qu'elle dit, le comte est parti faire une fugue en disant à ]a comtesse qu'il s'en allait en voyage d'affaires. Mais tous les domestiques sont persuadés qu'il est en train de faire la bombe avec sa maîtresse.

— Et tu as pu savoir quelle était cette maîtresse?

— C'est une dame de leur entourage, une dame Boscat, la femme d'un gros industriel.

— Et comment est-elle? demanda M. Gourgeot avec un frémissement dans la voix.

— Une grande blonde qui se teint les cheveux...

— Qui se teignait, veux-tu dire?

— Nous sommes d'accord.

Ils gardèrent tous deux le silence pendant quelques instants.

— J'ai demandé à Clémentine, reprit Mathilde, qu elle était cette garde-malade mystérieuse. C'est une espèce de dame de compagnie qui est venue habiter chez le comte de Féliciat un mois environ après la mort de M. Hasquien. M"" Hasquien était

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installée chez sa sœur et son beau-frère depuis un ou deux jours... Cette dame de compagnie a sa chambre â côté de celle de M™^ Hasquien. Elle ne vient pas y coucher régulièrement. Elle s'est absentée assez fréquemment, surtout ces temps derniers. J'ai su encore, toujours par Clémentine, que M. Hasquien, après avoir possédé une grosse fortune, est mort en laissant des dettes énormes. Sa femme a dû refuser sa succession. Il n'avait d'autre famille qu'un frère, d'un an plus jeune, bel homme comme lui, mais un peu pauvre d'esprit. Ce frère a été très affligé de la mort d'Hasquien. Il a ramassé le peu d'argent qui lui restait, et s'en est allé vivre en Angleterre.

— Alors, dit Gourgeot, tu as pris la résolution de te rendre au Havre pour tirer ça au clair?

— Oui, oui, dit Mathilde, mais on ne sera pas longtemps absent. On tient trop à garder cette bonne petite place d'infirmière. On n'en retrouverait pas une comme celle-là tous les jours.

— Tu prends un train vers six heures?

— J'irai toujours à la gare Saint-Lazare à ces heures-là. J'avais emporté un petit baluchon pour venir ici. Il me servira pour aller au Havre. Vous partez à six heures aussi?

— C'est que, dit Gourgeot, jai bien envie de mo-

difier l'ordi'C et la marche du cortège. M. Remongel va Raccompagner au Havre et j'irai tout seul à Bruxelles.

— Je ne demande pas mieux que d'aller avec M. Remongel, Mais, dites-nous un peu, Monsieur Gourgeot, la véritable raison de la combinaison? Il a peur qu'on me mange si je suis toute seule I Oui! M. Gourgeot, qui n'a peur de rien, a peur pour moi qui, pourtant n'ai peur de rien non plus. Mais M. Firmin aurait peut-être préféré aller à Bruxelles : c'est plus intéressant.

Firmin protesta.

— La vérité, dit Mathilde, c'est que ce sera peutêtre plus intéressant au Havre. D'abord, on n'aura pas sur le dos, comme M. Gourgeot, les gens de la police belge qui voudront faire les malins.

— Tu sais où demeurait M. Hasquien, au Havre?

— Oui, un peu en dehors de la ville, une espèce de villa très chic, à ce qu'il paraît. On trouvera bien dans les environs, sinon un hôtel, au moins une auberge quelconque pour s'y installer cette nuit et pour faire la conversation avec les gens du voisinage. Je vais prendre congé du ï)atron. Je lui dirai que j'ai mal à la tête et que je reviendrai à mon service après-demain. Ça prendra ou ça ne prendra pas.

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— Dépêche-toi. On t'attend devant la porte. Mais une convention pour que je n'oublie pas... On se télégraphie en cas de besoin à la poste l'estante. On s'arrangera pour y passer de deux heures en deux heures.

Il y avait un train pour le Havre à quatre heures vingt-cinq. Autant valait prendre celui-là, car il n'était pas mauvais d'arriver là-bas avant la pleine nuit. On prit congé de Gourgeot et on s'en alla. Firniin n'avait eu le temps d'emporter avec lui aucun bagage. Mais il comptait bien n'être absent que trente heures tout au plus.

L'indicateur, ce jour-là, n'avait pas été trop optimiste dans ses prévisions. Ils arrivèrent au Havre vers huit heures cinq, soit sept ou huit minutes à peine après l'heure amioncée. Un fiacre les conduisit dans la direction de Harfleur à l'adresse indiquée par la femme de chambre...

L'entrée de la propriété Hasquien se trouvait à un coin de route. Une large porte s'ouvrait dans un pan coupé. De chaque côté du pan coupé fuyait un large mur. Une grande allée mal entretenue conduisait de la porte à une grande maison dont la blancheur vague s'entrevoyait à deux cents pas. A gauclic de l'entrée, un petil bâtiment de gardi 'n .semblait abandonné.

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— C'est toujours à vendre? demanda Mathilde au cocher.

— Toujours. C'est la propriété de M. Hasquien. Elle appartient aux créanciers de la succession. On Ta déjà fait passer en vente deux fois, mais elle a été rachetée par le syndicat des créanciers, parce qu'il ne s'est présenté aucun acquéreur sérieux. Ils cherchent maintenant à la faire prendre par la ville pour y établir un hospice.

— A qui peut-on s'adresser pour visiter? demanda Mathilde .

— Eh bien, vous voyez, ils ont même supprimé le gardien. Mais, si vous voulez, je vais vous mener chez une paysanne par là. Elle était employée dans la maison, du vivant de monsieur. Et je crois bien que c'est elle qui doit avoir les clefs.

— Vous allez nous conduire chez elle, Mais, comme il est sans doute un peu tard pour visiter, vous pourriez nous mener aussi jusqu'à une auberge. Y a-t-il une auberge par ici?

— Pour passer la nuit ?

— Si c'est possible.

— Il n'y a rien de bien fameux. Vous auriez peutêtre meilleur temps de revenir en ville, et je vous conduirais ici demain matin à bonne heure.

— Menez-nous toujours chez cette paysanne dont

VOUS parliez. Nous verrons après s'il y a moyen ou non de rentrer au Havre.

Le cocher quitta la grande route, et prit un peu sur la gauche un petit chemin, que bornait à droite un des murs de la propriété. La voiture allait lentement, car la côte était assez rude. Au bout de quelques minutes, qui semblèrent interminables à Firmin, on découvrit sur la gauche ime très pauvre petite ferme, un peu à l'écart du chemin. On y accédait par une sorte de sentier herbu, pas très sûr pour la voiture. Mathilde et Firmin s'y engagèrent donc à pied. Une brèche ouverte dans }une haie en mauvais état donnait accès dans |la cour de la ferme.

Il semblait n'y avoir dans la maison misérable aucun être vivant. La nuit à ce moment n'était pas tout à fait noire, mais elle n'en était pas moins assez sinistre... Mathilde, moins impressionnable que Firmin et qui n'était pas là pour subir des impressions de paysage, Mathilde alla carrément à une porte d'entrée. Elle frappa...

Personne ne répondit. Elle était bien décidée à pousser la porte. Il lui parut plus convenable de faire une deuxième sommation. A ce moment, la porte s'ouvrit, tirée par une ficelle. Ils aperçurent vaguement, dans l'ombre assez profonde, une

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paysanne assise sur un fauteuil. De l'ombre sortit un faible appel qui ressemblait à une plainte.

— Sidonie !

Une voix jeune réj)ondit de derrière la maison.

— Qu'est-ce qu'elle a fait, Sidonie?

— Du monde, fit une nouvelle plainte.

— Du monde à cette heure-ci?

— C'est pour un renseignement pour la propriété, dit d'une voix claire Mathilde.

Après un silence assez long, une femme en caraco blanc apparut à un des coins de la maison. Pour prévenir ses réclamations. Mathilde se hâta de dire qu'ils étaient arrivés par le train du soir et qu'ils ne désiraient voir la propriété que le lendemain à la première heure .

— Avez-vous l'autorisation du liquidateur?

— Je l'aurai demain matin, dit Mathilde. C'est pour un acheteur, un monsieur de Paris qui s'installerait là et qui vous demanderait de bien vouloir servir de gardien, s'il fait raffaire.

En dépit de ces alléchantes perspectives, il ne semblait pas à Firmin que Mathilde fît des progrès très rapides dans l'intimité de Sidonie.

— Il n'y aurait pas moyen de boire un verre de cidre et de manger un morceau de fromage ?

— Il est bien tard, dit la jeune paysanne.

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Firmin, en présence de tant de mauvaise humeur, était tout disposé à tourner bride. Mais Matliilde y mettait plus de ténacité. Elle resta là, plantée sans rien dire, décidée à ne pas bouger et à garder le silence jusqu'à ce que la paysanne eût pris un parti. Cette tactique réussit.

Sidonie se résigna à dire : Je veux bien vous servir un peu de fromage et du cidre ; mais le cidre est bien léger, et le fromage n'est pas fameux. C'est bon pour des gens d'ici. A Rouen, où je me suis trouvée trois ans en service, on ne voudrait pas goûter de cela.

— Quand on a faim, dit Matliilde, on n'est pas difficile.

Sidonie entra dans la pièce sombre et alluma une petite lampe à essence.

— Ne vous bougez pas, la mère, dit-elle à la vieille femme.

Mais la mère tint à se lever de son siège, un fauteuil en velours bouton d'or, qui sans doute provenait de la villa.

— C'est votre mère qui était en service chez M. Hasquien ? demanda Mathilde.

— Vous connaissez la famille Hasquien? questionna Sidonie.

— Nous avons des amis qui les connaissent très

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bien et qui nous ont même parlé de leur propriété.

— Ma mère a élevé les deux fils Hasquien, dit Sidonie, plus apprivoisée depuis que Ton avait parlé de cette famille.

— Elle les a nourris, n'est-ce pas ? demanda Mathilde.

— Oh ! que non ! Elle est bien trop vieille pour ça. Elle va sur quatre-vingt-six ans. Car je l'appelle ma mère ; mais elle est bien ma grand'mère par le fait, puisque mon père était son fils.

Firmin regardait la vieille femme et sa petite figure toute ridée, perdue dans un bonnet noir. Elle était petite, encore assez droite, et portait une robe trop courte, qui lui venait comme à une fillette à peine plus bas que le genou.

— Le temps d'allumer mon feu, dit Sidonie, et je vous fais une omelette au lard.

— Bon, dit Firmin. Il y a notre cocher qui nous attend. Je vais lui dire de tâcher de trouver à manger dans les environs.

— Laissez donc, dit Sidonie de plus en plus hos pitalière, je mettrai trois œufs de plus. Il y a bien assez pour lui.

Dix minutes après, ils étaient attablés tous les trois, Mathilde, Firmin, et le cocher, dont les longues moustaches rousses étaient déjà toutes humides

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de cidre. Sidonie et sa mère avaient pris depuis cinq heures leur repas du soir.

La conversation s'engagea, et Mathilde put obtenir quelques détails sur la famille Hasquien. Robert Hasquien s'était marié à vingt ans avec une demoiselle de Paris. Il avait une vaste maison d'armateur au Havre, mais il joîiait surtout à la Bourse. (Ce détail fut fourni par le cocher). Il était en assez mauvais termes avec son jeune frère. (Celui-là était un peu marteau, dit le cocher).

Quelques jours avant sa mort, Robert, l'aîné, avait fait venir Arthur chez lui pour se réconcilier. On les avait vus se promener sur la route. Et ils paraissaient très remis.

— C'est-à-dire, dit Sidonie, que M. Robert était plus aimable pour son frère, mais M. Arthur, comme à son habitude, se montrait renfrogné et triste.

— Moi, je ne les déconnaissais pas l'un de l'autre, dit le cocher.

— Ah ! dit Mathilde, ils se ressemblaient tant que ça?

— On s'y trompait nous-mêmes, dit Sidonie. La seule chose qui les empêchait d'être pareils, c'est que, comme j'ai dit, M. Arthur, c'était le chevalier de la Triste-Figure. Je ne veux pas dire par là que M. Robert était ce qu'il y a de plus gai.

— Et M. Robert est mort subitement? demanda Mathilde .

— Sans avoir jamais été malade. C'est une veine du cœur qui s'a rompue.

— Une anévrisse, dit le cocher.

— Vous disiez, dit Mathilde, qui paraissait tenir à cette idée, vous disiez qu'on les prenait l'un pour l'autre ?

— Je vas vous montrer leurs portraits, dit Sidonie. Ils ont été faits il y a trois ans, mais ils n'ont pas beaucoup changé, sauf que leurs barbes, l'année dernière, étaient un peu plus fournies. M. Arthur la portait plus carrée. C'est ce qui servait un peu à les reconnaître.

Elle alla chercher les photos, que Mathilde ne cessa d'examiner pendant tout le temps que dura sa visite. Elle se livrait à une étude assez bizarre, plaçant sa main en travers du carton comme pour isoler une partie de la figure.

— Et à l'enterrement de son frère, demanda-t-elle tout à coup, est-ce que M. Arthur sembla très affligé ?

— On ne le vit pas, madame, dit Sidonie. Il parait qu'il eut tellement de douleur qu'il restait dans sa chambre et ne voulait voir personne. Quand le médecin des morts est venu constater le décès, on

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raconte que M. Arthur n'a cessé de pleurer comme un malheureux. Ce qui prouve que deux frères ont beau se détester pendant leur vie . . .

— Oui, dit le cocher, la mort sange les sentiments.

— Et tout de suite après l'enterrement, il n'a plus été question de M. Arthur. On lui a porté des pièces à signer. Et on l'a vu qui s'en allait tristement tout seul à la gare. Ces pièces, que je dis, qu'il avait à signer avant son départ, on est venu les apporter dans sa chambre. G'esl sa belle-sœur qui les prenait et les rapportait signées. Il ne voulait voir personne qu'elle. On pensait qu'il allait rester avec elle. Mais ils ont dû se chipoter pour des affaires de succession, ça ou autre chose. Toujours qu il est parti en Angleterre, que l'on a dit, et qu'on ne l'a jamais revu.

Firmin suivait, sans le comprendre, le petit travail de questions de Mathilde. Mais il s'étonna de ne pas l'entendre poser une série d'interrogations qu'il attendait. Comment se faisait-il qu'elle ne cherchât pas à avoir des renseignements précis sur l'endroit où avait dû se réfugier Arthur ? C'était là pourtant un témoin intéressant à interviewer, et Firmin entrevoyait déjà un petit voyage en Angleterre .

Cependant, Mathilde laissait tomber la conversa-

tion. Tout à coup, elle se leva; elle dit qu'il était tard, et qu'il fallait rentrer au Havre, au grand désappointement de Sidonie, tout à fait habituée à ses hôtes, et surtout du cocher, qui eût volontiers passé encore une heure à bavarder (indépendamment de toute question de lucre et de tarif à l'heure des voitures prises hors barrière) .

Le fiacre reprit, le long du mur, le petit chemin qui sembla ridiculement court à Firmin, maintenant qu'il le connaissait. On avait pris rendez-vous avec Sidonie pour le lendemain, huit heures.

— Ce sera une visite intéressante, dit Firmin.

— Heu, dit Mathilde, la visite vraiment intéressante, c'est celle que nous venons de faire. Demain, c'est sui'tout pour confirmer des idées que j'ai déjà... Nous en parlerons tout à l'heure, dit-elle en montrant le cocher... Je vais télégraphier à Bruxelles quelque chose... d'important. Le télégraphe est ouvert toute la nuit, ici comme à Bruxelles.

La voiture s'arrêtait devant un des bons hôtels du port. Firmin régla le cocher, qui fut satisfait, car il leur dit d'autorité :

— Je serai ici demain, à huit heures moins le quart.

Puis, les deux chambres retenues, Firmin et Mathilde se dirigèrent du côté de la poste.

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Il n'osait la questionner. Ce fut elle qui rompit le silence.

— Ces portraits sont très curieux. En enlevant la barbe de l'un d'entre eux, c'est inou'i comme cela ressemblerait à la garde ou plutôt au garde-malade de M™'' Hasquien.

— Gomment? dit Firmin stupéfait. Le gardemalade, ce serait Arthur?

— Mais non, dit Mathilde. Il n'est plus question d'Arthur... Arthur est loin. Ou plutôt il est tout près d'ici... si le cimetière du Havre est dans les environs...

— Mais alors...? dit Firmin.

— Nous sommes à la poste, dit Mathilde. Vous allez pouvoir lire la dépêche que j'envoie à mon mari.

Et, sous les yeux de Firmin, elle rédigea le télégramme suivant: « Gourgcot, poste restante, Bruxelles. — Rose est soignée par son mari. »

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