‹ Mathilde (volume 2)Chapitre 36 sur 57 · II · texte numérisé non relu

II

M. de Lancry ne me dit pas un mot de regret sur Tabandon où nous laissions notre retraite à la garde d'un de ses gens ; cela me fit mal.

Après quelques moments de silence, Gonlran me dit:

— Mathilde, je vous présenterai demain un de mes meilleurs et de mes plus intimes amis, M. Lugarto, qui arrive de Londres. C'est pour lui rendre un service assez important qu'il me demande que je quitte Ciianlilly. Nous verrons souvent Lugarto; je l'aime beaucoup ; je désire que vous l'accueilliez avec bienveillance.

— Quoique M. Lugarto soit cause de notre brusque retour à Paris, — dis-je en souriant à M. de Lancry, — je vous promets d'oublier ce grand grief, et de recevoir votre ami comme vous le désirez. Mais vous ne m'avez jamais parlé de lui ?

-— J'étais à la fois si distrait et si absorbé par mon amour, — reprit Gonlran avec grâce, — qu'il y a bien des choses que je ne vous ai pas dites. . . J'avais laissé Lugarto à Londres ; il est très-paresseux ; il écrit rarement, et j'avais trop de charmantes compensations pour m'apercevoir du silence de cet ingrat.

— Mais savez- vous, Gontran, qu'il faut que vous aimiez en effet beaucoup M. Lugarto pour lui faire le sacrifice que vous lui faites... Nous étions si heureux dans notre retraite !

— Oui, oui, sans doute; mais, de son côté, Lugarto m'a autrefois rendu de très-grands services ; je vous conterai cela.

— Oh I alors, mon ami, si vousacquilltz urx dette

de reconnaissance, je ne me plains plus ; d'ailleurs j*ai mon projet, et, à mon tour, je tous demanderai une grâce à laquelle je tiens beaucoup.

— Parlez. . . parlez. . . Mathilde.

— Eh bien ! il faut me promettre de venir chaque mois passer quelques jours dans notre maisonnette de Chantilly.

Contran me regarda avec étonnement.

— Mais cette maison ne m'appartient pas, me dit-il.

Mon cœur se serradouloiureusement.

— Gomment cela ? lui demandai-je.

— Mon Dieu ! rien de plus simple ; j'avais chargé mon homme d'affaires de me chercher une petite mai* son à Chantilly ou dans quelque endroit bien retiré, et de me la louer pour la saison; il m'a trouvé cette maison de paysan presque enclavée dans la forêt ; je vins la voir, cela me parut charmant comme position, j'y envoyai mon architecte qui est très-bon décora* leur; car, vous le voyez, il a transformé une affreuse chaumière eu un vrai chalet d'opéra. Cela se trouvait d'autant mieux que le propriétaire de cette masure et de quelques arpents de terre qui en dépendent est sur le point de les vendre à M. le duc de Bourbon; dès qu'on aura enlevé ce que nous avons laissé dans cette maisonnette, on rabattra ; je ne l'avais louée que pour quatre mois, et il nous reste, je crois, encore environ trois semaines de jouissance.

Hélas ! les paroles de Gontran me rappelèrent cruellement ma remarque du matin, sur l'éclat fac-» tice des fleurs éphémères de notre jardin.

84 MATHILDF.

Sans le vouloir, M. de Lancry me causait un sensible chagrin. Cet homme d*affaires, ce décorateur, ce loyer... tous ces mots vinrent gâter un à un tous mes souvenirs chéris.

Sans doute je n'étais pas assez insensée pour vouloir échapper aux réalités de la vie ; mais il me {semblait qu'un si petit réduit devait rester environné c^e tout son prestige, de toute sa poésie, et que, sans prodigalité folie, on aurait pu le respecter à tout jamais.

Je n'accusai pas Gontran; absorbé par le bonheur présent, il avait pu négliger Ta venir; je songeai qu'à nous autres femmes était surtout réservé le culte du passé.

— Gontran, — • lui cfis-je, — je suis toute fière d'une pensée que vous n'avez pas eue malgré votre cœur si ingénieusement inventif...

— Parlez, ma chère Ma Ihilde.

— Il nous faut acquérir tout de suite cette maison et le petit champ qui Tenvironno, puisque heureusement cela n'est pas encore vendu à M. le duc de Bourbon.

— Vous n'y songez pas, Mathilde; le prince doit payer la convenance de cette acquisition. Le propriétaire nous ferait les mêmes conditions qu'au prince, et dans de pareilles circonstances, ces gens-là ont toujours des prétentions exorbitantes.

— Mais encore, combien cela vaut-il ?

— Que sais-jc? peut-être trente, quarante raille francs, plus même, car on ne peut assiguer do prix raisonnable à une chose toute de convcuauce...

LE DÉPAKT. 85

— Comment! ce ue serait pas plus cher que cela? — m'écriaî-je avec joie.

— Enfant! — me dit Contran en me serrant tendrement la main.

-~ Mais qu'est-ce que c^est que trente mille francs auprès...?

— Ecoutez, Mathilde, — me dit M. de Lancry en mMnterrompant avec bonté, — puisque nous sommes sur ce chapitre, il faut que nous parlions un peu raison... et 7;ieW/^«, comme Tondit; c'est très-ennuyeux, mais très-nécessaire, et puis je désire savoir si les dispositions que j'ai prises vous conviendront.

— Parlez, mon ami; mais je ne vous tiens pas quitte de notre maisonnette, j'y reviendrai tout à l'heure.

Gontran haussa les épaules en souriant, me regarda et continua:

— Vous comprenez, Mathilde, que notre position nous oblige à tenir un état de maison convenable, diy^ue de noire fortune, et qui vous mette enilnà même de jouir des plaisirs de votre âge.

— Noire chalet... voilà tout l'état de maison que mon cœur désire.

— Mathilde, parlons sérieusement. Voici comment j*ai arrangé nos dispositions intérieures: nous aurons un maître d'hôteU homme de confiance qui nous servira d'intendant; un valet de chambre pour vous, un pour moi ; quatre valets de pitid pour l'antichambre el...

— Mais, mon ami, je vous assure que pour moi je préfère réduire celte livrée, et conserver notre petit paradi'.

86 MATHILBE,

— Soyez donc raisonnable. Il faut, ma chère enfant, d'abord parler des dépenses nécessaires... Noire écurie se composera de quatre chevaux de voiture et d'un cocher pour vous; pour moi, de deux chevaux de harnais et de deux ou trois chevaux de selle, avec mes gens d^écurie anglais, deux femmes pour vous, sans madame Btondenu; un cuisinier et une fille de cuisine compléteront notre domestique. Pardonnezmoi ces détails, ma chère Mathilde; mais une fois tout ceci convenu, nous n'en parlerons plus.

— Je vous écoute, mon ami ; tout à T heure je vous ferai mes observations.

— Nous habiterons r hôtel Rochegune pendant Thiver; ensuite nous ferons un voyage aux eaux ou en Italie, afin de revenir dans votre terre de Maran vers le mois de septembre pour la chasse ; nous y resterons jusqu'au mois de décembre, époque de notre retour à Paris. Vous aurez, si vous le voulez, un soir par semaine pour recevoir; nous donnerons à dtner le même jour. Vous choisirez vos jours de loge, l'un à l'Opéra, l'autre aux Boufifes. Enfin, si vous trouvez que mille francs par mois vous suffisent pour votre toilette, nous fixerons cette somme.

— Mon ami...

— Encore un mot, ma chère Mathilde, et je me tais, — dit Gontran en souriant : — Vous voyez que notre état de maison est fort simple ; dans notre position, nous ne pouvons avoir moins ; ne m'en voulez pas si maintenaut j'arrive à de grands vilains chiffres. Votre fortune s'élève à cent trente mille francs de rente environ ; avec ce (jui mç reste de la mienne.

nous pouTons donc compter à peu près sur un revenu de cent soixante mille francs ; mais en défalquant Tacquisition de Thôtel Rochegune, les non-valeurs et les économies que nous devons rigoureusement tenir en réserve pour les cas imprévus, nous ne devons calculer à peu près que sur cent mille francs par an. Eh bien ! ma chère Mathilde, il ne nous faut ni plus ni moins que cela pour tenir notre maison sur le pied que je vous ai dit. Vous le voyez, nous n'avons que ce que Ton pourrait appeler le nécessaire du luare, sans aucun superflu, car toutes les dépenses que je vous ai énumérées sont absolument indispensables.

— Ce que vous ferez sera toujours parfaitement fait, mon ami, quoiqu'il me semble qu'on puisse vivre trèsheureux sans un si grand entourage de lUcetsaire^ comme vous dites; mais ce qui vous plaît est bien; je ne veux voir que par vos yeux, ne penser que par votre pensée. Seulement, dussé-je pour cela retrancher sur ce que vous m'accordez, je veux... vous entendez, je veux absolumentmon chalet de Chantilly; c'est pour moi le plus indispensable, le plus néce8«saire, la moins superficielle de toutes les dépenses; ce sera mon luxe de cœur. Nous irons de temps en temps y faire un joli pèlerinage, avec ma pauvre Blondcau pour toute suite.

— Allons, allons, soyez tranquille, nous reparlerons de cela, jolie petite opiniâtre, — me dit Gontran avec gaieté. — Ah! j'oubliais; il faudra envoyer notre architecte à votre château de Maran. Depuis vingt aus il n'a été habité que par votre régisseur; il doit ^tre ea ruines.

%k " MATHILDl?.

— Sans cloute... et puis un chaicau, c'est si grand!... Tenez, mon ami... Grondez-moi ; mais votre chalet m'a gâlée... Ahî que le printemps de Paris va me sembler pesant et ennuyeux auprès de notre

-beau printemps de la forêt!... Voyez comme je suis rancunière, je ne puis vraiment pardonner à votre ami le sacrifice que vous lui faites.

— A propos de Lugar.to, me dit Gontran, — il faudra excuser chez lui certaines façons un peu cavalières, qui ne sont peut-être pas de la plus exquise compagnie... lia toujours été si gâté!

— Que voulez-vous dire?

— Mais tenez, Mathilde, je ne puis mieux faire que de vous tracer à peu prôsie portrait de Lugarto; au moins vous le connaîtrez lorsque je vous présenterai. Lugarto a vingt-deux ou vingt-trois ans à peine: il est d'origine brésilienne. Son père, (ils d'un esclave sang mêlé, avait été affranchi dès son enfance. Ce père, d'abord intendant d'un grand seigneur portugais, géra si bien on si mal la fortune de son maître, qu'il le ruina complètement, et qu'il acquit une grande partie de ses biens. Telle fut l'origine d'une fortune d'abord considérable, puis enfin colos aie; car des entreprises et des concessions de mines dans l' Amérique du Sud augmentèrent tellement ses biens, qu'à sa mort M. Lugarto laissa à son fils plus de soixante millions.

M. Lugarto père avait vécu aux colonies avec le faste et la dépravation d'un satrape. Profondément corrompu^ affichant un cynisme révoltant, aussi lâche que méchant, il avait, dit-on, dans un accès de colère

féroce, tellement maltraité sa femme, qu'elle é(ait morte des suites de ces violences.

— Mais c'était un monstre qu'un pareil homme!— m'écriai-je. Quel triste et cruel héritage qu'une telle mémoire!... Son ûls doit être bien à plaindre, malgré ses millions!

— D'autant plus à plaindre, — dit Gontran en souriant avec amertume, — que son père lui a donné les plus hideux exemples. Laissé à quinze ans maître d'une fortune de roi, Lugarto a grandi au milieu des excès et des adulations de toutes sortes. A vingt ans, il éprouvait déjà les dégoûts et la satiété de la vieillesse, grâce à l'abus de tout ce qui se procure avec l'or. D'une nature frèle, délicate, étiolée avant son développement, il n'a de jeune que son fige; sa figure même, malgré des traits agréables, a quelque chose de morbide, de flétri, deconvulîiif, qui révèle de précoces infirmités.

J'écoutais Gontran avec étonnement; en me traçant le portrait de M. Lugarto, sa voix avait un accent d'ironie mordante; il semblait se complaire dans lu triste peinture du caractère de cet homme.

Un moment je fus sur le i)oint de faire cette observation à Gontrar, puis je ne sais quel scrupule me relint; il continua:

— Au moral , Lugarto est un homme profondément dépravé, sans foi, sans courage, sans bonté, habitué à mépriser souverainement les hommes, car presque t us ont bassement flatté sa fortune. Tour à tour d'une prodigalité folle et d'une avarice sordide, ses dépenses n'ont qu'un mobile, l'orgueil ; qu'un but, l'osten-

talion. Le procureur le plus retors ne sait pas mieuic les affaires que lui; seul, il gère son immense fortune avec une sagacité, avec une habileté incroyables, et il s*enrichit encore chaque jour par les spéculations les moins honorables. Portrait fidèle de son père, Tignobie rapacité de Tesclave lutte encore chez lui contre la ridicule vanité de Taffranchi; tout prouve cette double nature : son luxe sévèrement réglé, son faste retentissant, mais parcimonieux; tou(, jusqu'à ses bruyantes aumônes faites insoucieusement et sans rintelligence du malheur qu'il secourt, mais qu'il ne plaint pas... Deux plaies incurables empoisonnent pourtant Topulence impériale de Lugarto : la bassesse de son extraction et la conscience du peu qu'il vaut personnellement. Aussi, par un compromis qui ne trompe que lui, il est affublé du titre de comte, et s'est fait fabriquer je ne sais quelles ridicules armoiries. ExiiUé par l'adulation et par l'orgueil, l'adulation et l'orgueil torturent; il le sait: c'est à sa fortune qu'on accorde les. prévenances dont on Tentoure; pauvre demain, il serait complètement méprisé; alors, parfois sa rage contre le sort n'a pas de bornes; mais, comme son père, Lugarto est aussi lâche que méchant, et il se venge de tant de' prospérités injustement accumulées sur lui, eu maltraitant avec la plus cruelle dureté ceux que leur dépendance oblige à supporter ses violences; des femmes... des femmes même n'ont pas été à l'abri de ses brutalités... Eh bien! malgré cela, malgré' tant de vices odieox, le monde n'a toujours eu pour lui que des sourires; les plus hardis lui ont témoigné de l'indifférence.

LE DÉPART. n

Ne pouvant me contenir plus longtemps , je m'écriai :

— Eh ! comment osez-vous appeler un tel homme votre ami? comment avez-vous pu lui sacrifier nos plus chers désirs?... En vérité, Gontran, je ne vous comprends pas.

M. de Lancry, sans doute rappelé à lui par ces mots, me regarda d'un air interdit.

— Que dites-vous, Malhilde?

— Je vous demande comment vous pouvez appeler M. Lugarto votre ami.... Mais jamais je ne consentirai à voir un homme aussi pervers, aussi odieux... Et encore une fois, c'est pour lui que vous quittez si tôt cette retraite où nous vivions si heureux?... Gontran, il y a là quelque chose d'inexplicable!

M. de Lancry se remit de son émotion, et me dit en souriant.

— Écoutez une comparaison bien ambitieuse, Matbilde... L'homme qui parvient à dompter et à rendre sociables et soumis le ligre et la panthère, ne prendil pas en amitié la ))ête féroce qu'il a pu rendre douce et obéissante? Eh bien! quoique ce pauvre Lug»rto ne soit pas un tigre, il y a, je crois, un peu de ce sentiment-là dans mon amitié pour lui. Oui, autant je l'ai vu dédaigneux, méchant, altier pour les autres, autant pour moi il a toujours été bon, prévenant, dévoué. Je vous l'avoue, Mathilde, je n'ai pu m'empécher d'être profondément touché des preuves nombreuses d'afifection qu'il m'a données... et vous le concevez, avec bien du désintéressement. Puis, jugez donc combien il doit ^tre malheureux : personne

02 MATHirni-.

ne l'aime; il n'a pas m^nie un ami... Toujours dominé par celle crainle de n\Mre recherché que pour sa fortune, par hasard il ressent pour moi une bienfaisante confiance quMl n'éprouve pour personne. Eh bien ! dites, Mathilde, mon cœur... ma vanité, je dirais presque mon honneur, ne m'ordonnent-ils pas de raccueillir avec bienveillance?

Déjà je connaissais assez la physionomie de Contran pour avoir remanpié une sorte de conlraintc peudant quMl mVxpIiquail la cause de son amitié pour M. Lugarlo, tandis qu'au conlraire il s'élait laissé aller à une franche amerlume en dépeignant Todieux caractère de cet homme.

Sans pouvoir justiOer mes soupçons, je sentais qu'il y avait là quelque mystère; les explications de Gonlran ne me rassurèrent qu'à demi.

Pourtant, telle est la puissance du prestige de Tamour, que peu à peu, en réfléchissant à ce que venait de me dire Contran, je vis une nouvelle preuve du charme qu'il inspirait dans l'influence extraordinaire qu'il exerçait sur M. Lug-arto.

Si j'avais eu besoin de m'excuser à mes propres yeux de n'avoir pu résister aux rares séductions de Gonlran, ne me serais-je pas dit que je devais céder à celte inévitable fatalité, puisque les caractères les plus intraitables, les plus ailiers, n'avaient pu y échapper.

Que dirai-je? ma passion était si aveugle, que M, Lugarto me devint presque moins odieux par la pensée qu'il avait subi l'irrésistible empire de Gonlran.

LES VISITKS 1)K NOCES.

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