‹ Mathilde (volume 2)Chapitre 54 sur 57 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

l'aveu.

Eu voyant entrer M. Lugarto chez moi, je fus sur le point de me retirer ; mais, me rappelant les conseils de M. de Rochegune, je contins mon indignation.

Il dut lire sur mon visage une partl&*des émotions violentes qui m'agitaient et que je réprimais avec peine.

Assise près d'une croisée, je regardais dans le jardin en attendant que M. Lugarto prit la parole.

Après un assez long silence, il s'assit à côté de moi et me dit brusquement :

— Vous avez été très-malade; j'ai élé bien inquiet

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de VOUS ; cela m*a fait une peine que vous ne sauriez croire.

— Je sais , monsieur, tout l'intérêt que vous me portez» — lui dis-jc en souriant avec amertume.

— Vous me haïssez donc toujours?

— Monsieur...

— Eh.' mon Dieu! pourquoi le nier? Pourtant, que vous ai-je fait?

— Je n^ai pas à répondre à de pareilles questions, monsieur!

— Mais, enfin, on dit aux gens ce que Ton a contre eux. Depuis que vous êtes à Paris, j'ai toujours tâché-de vous être agréable.

— Cette peine était inutile, monsieur.

— Je m'en suis bien aperçu, et de reste! Vous n'avez répondu à mes soins, à mes prévenances, que par le mépris.

— Vous auriez dû voir par là , monsieur, que ces soins, que ces prévenances ne pouvaient m'agréer,

— Mais pourquoi cela, encore une fois? Vous ne me répondez pas. Était-ce donc vous insulter que d'avoir pour vous des attentions que toute femme accueille, sinon avec gratitude, du moins avec complaisance?

Je levai les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de Texécrable duplicité de cet homme.

M. Lugarto fit un mouvement d'impatience; il reprit eu tâchant de donner à sa voix aigre un accent affectueux et insinuant :

— Voyons , ne soyez pas aussi méchante, causons en bons amis; oui, car je suis votre ami, quoique

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ÎU MATHÏLDE.

VOUS ayez tout fait jusqu'ici pour m'irriter contre vous; mais je ne sais pas comment... vous m'avez ensorcelé! Moi qui me souviens toujours du mal qu'on me veut, et qui sais prouver que je m'en souviens, je ne puis vous garder rancune, je vous pardonne tout. C'est qu'aussi vous exercez sur moi une influence incroyable! D'abord je n'ai rien compris à cette influence, puis peu à peu j'ai reconnu... mais vous allez encore vous fâcher... En vérité, moi qui ne suis pas un écolier, moi qui connais les femmes, pour la première fois de ma vie... j'bésite... à vous dire... car vous avez un air si froid , si hautain, que... Allons, de mieux en mieux. Si vous me toisez avec cette flgure-là, ce n'est pas le moyen de me décider à parler.

Je regardai M. Lugarto si fièrement, avec une expression de mépris si écrasant, que, malgré son audace, il s'interrompit un moment; mais, rougissant bientôt de s'être laissé déconcerter, il reprit :

— Après tout, je suis stupide ; je ne vous apprendrai rien que vous n'ayez depuis longtemps deviné : les femmes ne sont pas aveugles, elles sont les premières instruites des sentiments qu'elles inspirent... Eh bien ! je vous aime, oui.. . je vous aime avec passion.

M. Lugarto dit ces derniers mots d'une voix basse, émue, tremblante.

Avertie par M. de Rochegune, je prévoyais cet insolent aveu ; mon visage resta impassible.

M. Lugarto s'attendait sans doute à une explosion d'indignation de ma part, il parut très- surpris de mon calme, de mon silence.

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— Oui, je vous aime à Tadoratioii, — reprit-il; — moi quir jusqu'ici n'ai eu que des fantaisies, que des amours éphémères, je seus près de vous le besoin do me fixer tout à fait. Si vous vouliez, nous arrangerions notre vie à merveille... Maintenant je suis établi dans votre intimité, nous pourrons mener Texis-* teuce la plus agréable... Mais vous ne me répondes pas! Est-ce que ceU vous fâche? •

— Continuez, monsieur, continuez.

— De quel air vous me dites cela ! Vous ne me croyez peut-être pas capable de vous être à tout jamais fidèle? Vous avez tort, voyez-vous. J'ai joui de la vie et de tous ses plaisirs, avec trop d'escès peutêlre ; je serais charmé de pouvoir me reposer dans une affection bien douce, bien paisible. Mon caractère, qui est souvent détestable, je Tavoue naïvement, y gagnerait beaucoup, vrai... Je suis sûr que, si vous vouliez vous en donner la peine, vous pourriez me- rendre bien [meilleur que 'je ne le suis. Voyons, essayez, qu'est-ce que cela vous fait? je vous aimerai tant ! Oh ! vous ne savez pas ce que c'est que d'être aimée par un homme qui méprise tous les autres hommes!... Vous ferez de moi tout ce que vous voudrez... et l'on dira partout : — Voyez donc l'empire de madame de Lancry! elle a su fixer, adoucir, assouplir cet homme, le plus indomptable qu'il y ait au monde!!!

Si je n'avais pas senti au brisement de mon cœur que je touchais à une crise fatale de ma vie, et qu'un grand danger grondait sourdement autour de moi et de Contran, rincroyable suflisance de cet homme, sa

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fâluité cynique, dont le ridicule touchait à Todieux, m'auraient fait sourire de pitié; mais j'étais obsédée par de cruels presseniinients.

M. Lugarto m^épouvantait ; il me semblait que, malgré sa grossière audace, il ne m'aurait pas parlé ainsi, à moi, sMi n'avait cru pouvoir le faire presque impunément. Aussi, je lui dis en joignant les mains avec fi-ayeur : * •

— Que se passe-t-il donc, monsieur, que vous osiez me parler ainsi ?

— Mon langage est tout simple pourtant. . Mon Dieu.' rassurez-vous... je ne suis pas exigeant... je ne vous demande que des espérances pour l'avenir, accompagnées d'un peu de contiance pour le présent. Laissez-vous aimer, ne vous occupez plus du reste; seulement soyez assez loyale pour me promettre de ne pas lutter contre le penchant qui pourrait s'éveiller dans votre cœur en uia faveur. Voyons, avouez que je vous parais fat en vous parlant ainsi ; je parie que cela vous choque?... Eh bien.' vous avez tort... c'est le langage du véritable amour... L'homme qui aime bien se sent toujours sûr de faire tôt ou tard partager sa passion .. Êtes-vous bizarre! Adoucissez donc ce regard effarouché. Après tout, qu'est-ce que je vous demande? de vous laisser être heureuse... Vous verrez, vous verrez... Mais répondez-moi donc... au moins... Mathilde.

En m'appelant ainsi, M. Lugarto s'approcha de moi; il voulut me prendre la main.

J'entendais ce langage ignoble et je croyais rêver; l'impudence de cet homme m'était connue, et j'en

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vins presque à me demander si à mon insu je n'avais pas mécilé une pareille humiliation.

Je me crus fatalement punie de n'avoir pas assez témoigné à M. Lugarto Ta version qu'il m'iuspirait.

Lorsqu'il voulut me prendre :1a main, la honte, le courroux, l'épouvante, m'exaspérèrent, je me levai brusquement :

— Sortez, monsieur! — m'écriai-je, — sortez! Le dégoût et le mépris arrivent quelquefois à ce point que r&me se révolte malgré les efforts que Ton fait pour se contenir; je vous dis de sortir, monsieur!

— Mais vous êtes donc sans pitié... sans cœur!..'. — s'écria M. Lugarto. — Est-ce vous injurier que de vous aimer? car je vous aime, moi, je vous jure que je vous aime. Si jusqu'ici je vous ai choquée, contrariée, je vous en demande pardon, cela vient de ma mauvaise éducation... Et puis, je n'ai pas été habitué à rencontrer souvent des femmes comme vous... on m'a gâté... J'ai de mauvaises manières, je l'avoue; d'un mot... ;d'un mot seulement un peu affectueux, vous auriez pu me changer; il m'aurait été si doux de vous obéir! Et puis, je ne savais que penser... En vous voyant si indifférente à mes soins, je croyais que vous n'en compreniez pas la significaiion ; je ne savais qu'imaginer pour vous faire entendre que c'était de l'amour. Quelquefois j'étais tenté de m'éloigner , mais j'étais retenu malgré moi par le charme qui vous entoure. Tenez... ayez non pas un peu d'intérêt, mais un peu de pitié pour moi ; donnez-moi un ordre, dkes-moi de m'éloigner, j'aurai la force de vous obéir : mais que je sache au moins que ce cruel

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sacrifice me sera pent-ètre un jour compté. Répon-> dez-moi... par grâce! répondez-moi... Rien.. ^ rien... pas un mot... toujours ce regard de haine, de mépris implacable! Ah! je suis bien malheureux!... et Ton m'envie encore! — s'écria M. Lugarto.

Deux larmes feintes ou vraies roulèrent sur ses joues livides ; il cacha sa tête dans ses detix mains.

Si je n'avais pas été prévenue par M. de Rochegune des bruits odieux que répandait cet homme, sans être aucunement touchée de sa douleur appa* rente, j'y aurais cru peut-être. Je n'y vis qu'une insultante hypocrisie : il me faisait horreur.

Je m'avançai vers la porte pour sortir.

M. Lugarto s'aperçut de mon mouvement, il se plaça devant cette porte.

J'eus peur.

Je revins précipitamment près de la cheminée afin de pouvoir sonner.

— Vous voulez donc me réduire au désespoir? — s'écria-t-il d'une voix altérée en joignant ses deux mains d'un air suppliant. — Oh! dites, dites-moi seulement que vous me laisserez essayer de vous plaire, que vous me permettrez de tâcher de vaincre l'éloigaement que je vous inspire; cela, rien que cela? — Et il tomba à mes genoux.

Je sonnai précipitamment.

M. Lugarto se releva.

— Ah ! c'est comme cela? — s'écria-t-il en devenant tout à coup livide de rage; — rien ne vous fait, ni les prières, ni la tendresse, ni l'humilité? Eh bien! j'emploierai d'autres moyens ; c'est à genoux, en-

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tendez-vous, femme orgueilleuse, c'est *à genoux que vous me supplierez d'avoir pitié de vous.

Il y avait tant de confiance, tant de méchanceté dans Taccent de cet homme, que je frissonnai d'épouvante.

Un valet de chambre entra.

— Dites à mes gens de s'en aller, dit M. Lugarto avec le plus grand sang-froid et avant que j'eusse pu prononcer une parole.

Rien ne paraissait plus simple que cet ordre. Le domestique sortit.

J'étais si stupéfaite que je n'osai pas le retenir.

M. Lugarto, qui avait un moment contenu sa colère, perdit toute mesure.

Il devint hideux, ses yeux s'injectèrent, tout son corps trembla convulsivement ; ses lèvres décolorées se contractèrent' par un tressaillement nerveux.

Je ne pouvais faire un pas, j'attendais avec aniçiété quelque révélation horrible.

— Ah ! vous voulez lutter avec moi î s'écria-t-il ; — mais vous ne savez donc pas ce que je puis, moi?... Vous avez pourtant vu que d'un mot j'ai maté cette insolente princesse! Quant à cette belle duchesse, vous ne savez pas les larmes de sang que lui coûte à cette heure son impertinence à mon égard ; vous ne savez pas que si je voulais... en tendez- vous, que si je voulais, je n'aurais qu'un mot à dire, un seul, pour vous faire tomJ>er évanouie de terreur... Ah! vous croyez que lorsqu'un homme comme moi veut quelque chose... qu'il le veut en vain! ah! vous croyez que je ne sais pas me venger de qui m'outrage! ah !

VOUS croyez que pendant que vous m*abreuviez de mépris et d'insultes, je ne vous rendais pas mépris pour mépris, insulte pour insulte! Taurais été bien* niais. Mais apprenez donc que, grâce à moi et à votre tante, que j'ai su mettre de mon parti, vous êtes déjà perdue dansTopinion publique. Quoique vous fassiez désormais, c*est une blessure incurable faite à votre réputation! Le monde juge, condamne et frappe d'une honte éternelle pour mille fois moins que cela ! Mais apprenez donc ([ue pour compléter, que pour achever de rendre mes calomnies vraisemblables; la princesse, par ma volonté, a fait des avances à votre mari; que celui-ci, encore par ma volonté, vous est infidèle : c*est un fait avéré pour tous... le monde dit que vous vous vengez de votre mari en le trompant avec moi... Maintenant, je vous defie de détruire ces bruits, ces apparences. Que vous le vouliez ou non, je serai là, toujours là, toujours auprès de vous. Je vous épouvante, je vous fais horreur, tant mieux ! vous n*aurez qu'un moyen de vous délivrer de mon obsession. Je suis blasé sur les succès trop faciles : j'aime mieux triompher, comme on dit, par la terreur que par Tamour. Je vous vois d'ici suppliante... éplorée... épouvantée... vos beaux yeux noyés de larmes... tant mieux! vous en serez plus ravissante encore !

En prononçant ces exécrables paroles, les yeux vitreux de cet homme semblaient briller d'une férocité sauvage.

Depuis quelques moments je Técontais machinalement, comme si j'avais été le jouet d'un rêve affreux ;

tout à coup j'eulendis du bruit dans Tappartement de mon mari.

C'étaient ses pas, il allait entrer dans le salon.

Je joignis les mains en m'écriant : — Béni soyezvous, mon Dieu!... le voici.

M. Lugarto me regarda avec étonnement.

La porte s'ouvrit.

M. de Lancry parut.

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