‹ Mathilde (volume 2)Chapitre 55 sur 57 · CHAPITRE XJII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XJII

A Taspect de Gontran, mon premier mouvement fut de courir à lui et de m'écrier :

— Sauvez-moi!... sauvez-moi!...

Mes traits bouleversés frappèrent Gontran ; il s'écria en regardant M. Lugarto :

— Mathilde, qu'avez- vous? Au nom du ciel! qu'avezvous?

M. Lugarto se prit à rire aux éclats, et dit à M. de Lancry :

— Ah çà ! mon cher, savez-vous que votre femme est incroyable! Elle est capable de prendre au sérieux une mauvaise plaisanterie.

— Vous ôtes un infâme! — m'écriai-je; — je n'ai aucuu ménagement à garder... En dévoilant votre

conduite à mon mari, je n'expose pas ses jours ; vous n*oseriez pas vous battre av^c lui, et lui ne daignerait pas se battre avec vous.

— Vous entendez, mon cher, comme elle me traite, — dit M. Lugarto à M. de Lancry; — avouez que j'ai un bon caractère.

— Trêve de plaisanterie, monsieur! — s'écria Contran. — Je vois à Tagitation, à la pâleur de madame de Lancry, qu'elle est péniblement émue. Quelle que soit mon amitié pour vous, je ne souflrirai jamais que vous oubffiez un moment le respect que vous devez à ma femme, monsieur.

— Vous le prenez comme cela, mon cher? c'est différent, — dit M. Lugarto; — n'en parlons plus, oublions cette folie, et songeons à autre chose... Que faites- vous ce soir?

— Vous l'entendez! — m'écriai-je, — cet homme vous dit d'oublier ce qu'il appelle une folie! Il va vous demander votre main et vous trahir encore. Non... non... mon noble, mon généreux Gontran, quoique votre âme confiante et bonne doive souffrir de cette découverte, je vais tout vous dire : il faut que cet homme que vous croyez votre ami soit dé* masqué; il faut que là, devant lui, vous appreniez les bruits infâmes qu'il répand sur vous, sur moi ; il faut que vous sachiez, qu'ici, tout à l'heure, il m'a déclaré son indigne amour, non pas comme une vaine galanterie... il ment... non..; non... D'abord il a parlé de son amour en suppliant... avec des larmes dans les yeux, avec de douces et hypocrites paroles.

— Monsieur! — s'écria Gontran en devenant

pourpre de colère et en jetant un regard furieux à M. Lugarto.

— Écoutez4a donc jusqu*à la fin, mon cher ; je vous répète qu'elle s'indigne à tort, qu'elle prend sérieusement une mauvaise plaisanterie.

— Et puis, — continuai-je, — lorsqu'il a vu le mépris, le dégoût qu'il m'inspirait, alors sont venues les menaces de vengeance, les révélations horribles... Le monde, — disait-il, — croyait que vous m'étiez infidèle, Gontran; le monde, — disait-il encore, — croyait que je me vengeais de votre abandtJn en aimant cet homme. Avez-vous dit cela, monsieur, avez- vous dit cela?

M. Lugarto sourit et haussa les épaules.

— Monsieur Lugarto, prenez garde! — dit Gontran d'une voix sourde... — La patience humaine a des bornes... et depuis longtemps... ohl bien longtemps» Je suis patient, voyez^-vous.

M. Lugarto baissa les yeux et ne répondit rien. Fière de sa confu.sion, espérant m*en délivrer à ja*mais après cette scène cruelle, je continuai :

— Mais cela n^est pas tout; il s^est joint à notre plus mortelle ennemie, à mademoiselle de Maran, pour proclamer partout que vous, que vous^ mon noble Gontran... vous subissiez sa présence tout en la maudissant... que les soins qu'il me rendait étaient tolérés par vous. Et savez-vous pourquoi? parce que notre fortune était compromise par vos dettes, et que vous aviez eu recours à l'argent de cet homme.

Un moment je fus effrayée de l'expression de rage qui auima les traits de Gontran.

iU MATHILDE.

Il se leva, il saisit M. Lugarto par le bras et lui dit d'une voix foudroyante :

— Entendez -vous ce que dit ma femme, monsieur? l'entendez- vous?

— En lin, mon Dieu ! nous serons délivrés de ce démon ! — m*écriai-je en joignant les mains.

M. Lugario était resté assis.

Lorsque Contran s'approcha de lui, il ne fit pas un mouvement; il se dégagea froidement de Tétreinte de Contran, le regarda fixement et lui dit avec un calme sardoni()jue dont je fus atléréc :

— Ah çàî mon cher, décidément vous êtes fou.

— Je vous dis, monsieur, que ces bruits que vous répandez sont infâmes... et que je ne souffrirai pas...

— Vous ne souffrirez pas ? — articula lentement M. Lugarto en riant d'un rire sardonique. — Ah! ah !... ah ! je le trouve charmant, ma parole d'honneur: il ne souffrira pas! Ah çà! est-ce que par hasard vous vous donnez les airs de me menacer, monsieur le vicomte de Lancry ^^^

— Oui... oui... quoi qu?il jpuisse aq|)ver, une fois au moins je...

— Quoi qu'il puisse arriver, vicomte? — s'écria M. Lugarto d'une voix stridente, en interrompant mon mari. — Quoi qu'il puisse arriver... Répète* donc cela.

Contran était dans une angoisse inexprimable : son beau visage, douloureusement contracté, exprimait la haine, la rage, le désespoir; maison aurait dit qu'une mystérieuse influence empêchait l'explosion de ces violents ressentiments.

Ils éclatèrent. M. de Lancry s'écria en frappant du pied:

— Eh bien! oui, oui! quoi qu'il puisse arriver, puisque vous me poussez à bout, je vous insulterai, entendez- vous, je vous insulterai à la face de tous; nous nous battrons, et je vous tuerai ou vous me tuerez; Tun de nous maintenant est de trop sur la terre: cette existence m'est insupportable... Si ce n'était la crainte de vous causer une joie infernale, je me serais déjà délivré de celte vie qui m'est odieuse.

Il y avait tant de désespoir dans ces paroles de Gontran, elles me menaçaient d'un nouveau et si formidable malheur, que je me sentis défaillir.

— Vous ne m'insulterez pas et je ne me battrai pas avec vous, — reprit froidement M. Lugarto. — Comme l'a dit madame, je ne l'oserais pas d'abord, et puis vous ne le daigneriez pas... Mais revenons à

votre quoi gu'il arrive, EstH^e un défi? hein

vicomte? Voulez-vous qu'à l'instant, devant madame, je dise...

— Arrêtez! oh! arrêtez! pas un mot de plus! — s'écria Gontran avec effort; -*- par pitié... pas un mot!... «

Il retomba dans un fauteuil, mit sa main sur ses yeux en s'écriant d'une voix étouiFée :

— 0 mon Dieu!... mon Dieu!..^ Je restai frappée de stupeur.

— Allons donc... on a bien de la peine à vous convaincre, mou cher et intime ami, qu'après tout je ne suis pas si diable que j'en ai l'air,— reprit M. Lu-

n. ri

2i6 MATUILDE.

gâfto. — Qu'est-ce que je demande? à vivre en paix avec vous et avec votre femme, à réaliser le triangle cquilatéral des Italiens, en tout bien tout honneur s'entend... car vous êtes un vilain jaloux, un Othello. Voyons... de quoi vous plaignez- vous? Admettez que je fasse la cour à votre femine; que vous importe? Elle est vertueuse, elle vous adore et elle m'exècre; voilà trois raisons pour une de vous tranquilliser... une manière de Cerbère à trois têtes qui défend suf— lîsamment votre bonheur conjugal. Mais, — me dites-vous, — « le monde jase, il croit que vous êtes au mieux avec ma femme.» — Eh! mon Dieu... laissez le monde jaser ; u'êtes-vous pas sûr de la fidélité de votre femme? — Allons, vicomte, ^soyez philosophe, et n'attachez pas de prix à de vaines paroles. — «Mais ce bruit, tout mensonger qu'il est, est contrariant, » — me direz-vous encore. — C'est possible... mais, vous le savez, de deux maux il faut choisir le moindre, et puisque les propos du monde vous eflfrayent, songez donc, mon cher, à ceux qu'il ferait, le monde... si je jasais, moi, sur certaines choses... si je disais comment... à Londres...

— Monsieur... oh! monsieur! .. — s'écria Gontran d'un air suppliant. *

M. Lugarto me regarda en souriant d'un air ironique.

— Vous voyez, voilà ce beau matamore souple comme un gant!... Vous qui êtes la sagesse même, conseillez-lui donc d'être raisonnable. Tenez, je vais linir en parlant comme un traître de mélodrame. Vicomte de Lancry, vous êtes en ma puissance; vous

ne pouvez m*échapper qu'en m'assassinant ou qu'en Vous suicidant. Or, je tous sais de trop bonne compagnie pour recourir à de tels moyens. Ceci bien établi, passons. Voyons, mon cher, oublions les rêveries de votre femme; vivons tous les trois dans une douce intimité, comme par le passé; laissons dire le monde, et jouissons de la vie, car elle est courte. Pourtant, comme on ne m'insulte pas impunément, comme je tiens à me venger des mépris de cette chère Matbilde, je veux la punir, et je la condamne à venir dîner avec vous aujourd'hui chez moi pour célébrer sa convalescence. Nous serons peu de monde... la princesse Ksernika , trois ou quatre femmes ou hommes de nos amis. Ceci est sérieux, mon cher... vous entendez... je le veux... Madame de Lancry fera quelques façons; mais je vous laisse le soin de décider ma belle ennemie. Vous ne manquerez pas d'excellentes raisons à lui donner, j'en suis sûr.

Je regardais Contran avec stupeur ; il ne disait pa^un mot; il avait les yeux fixes, la tète baissée sur sa poitrine.

M. Lugarto se leva et ajouta : — Dites donc un peu, mes bons amis, comme c'est bizarre ! Qui est-ce qui dirait qu'à cette heure, dans un des plus jolis hôtels du faubourg Saint-Honoré, par cette belle journée de printemps, il se passe une de ces scènes incroyables qui feraient la fortune d'un romancier?... C'est pourtant vrai... La vie du monde est après tout beaucoup moins prosaïque qu'on ne le croit Ah ça! à tantôt ; nous dînerons à sept heures. Vous essayerez

n% MATHILDE.

un nouveau cuisinier; il sort de chez le prince de Talleyrand ; on en dit des merveilles. Ah ! j'y pense, vous renverrez votre voiture après dîner; nous irons tous à Tivoli: il y a une fête charmante; on dit que madame la duchesse de JBerri doit y assister. Je tiens à y paraître avec vous, votre femme et votre adorable princesse, vilain infidèle.. Ainsi, c'est convenu; je vous ramènerai chez vous, et avant que de rentrer nous irons prendre des glaces chez Torloni... Vous le voyez, je tiens absolument à continuer de compromettre Mathilde, et je choisis bien mon théâtre, je crois.... Ahçà! mon cher, m'avez-vous entendu?... Hein!...

— Oui, monsieur... — dit Gontran à voix basse.

— Je compte donc sur vous et sur ma belle ennemie... Mais répondez-moi donc... Je vous ai dit que je le voulais.., cela doit vaus suffire, je pense.

— Madame de Lancry et moi... nous irons dtner chez vous, monsieur... — répondit Gontran avec un effort désespéré.

M. Lugarto sortit en me jetant un regard de triomphe infernal.

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