M DE VERSAC
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long COU sortait cFiine cravate blanche roulée en corde dont le nœud se trouvait ordinairement derrière sa tête. En toute saison, il portait un spencer vert, fourré d''astracan , par-dessus son habit noir à larges basques. Pour rien au monde on ne Paurait fait monter en voiture, tant il avait peur de verser; aussi, lors des temps pluvieux ou boueux, arrivait-il quelquefois chez mademoiselle de Maran dans un état à faire pitié.
Rempli d''esprit, de connaissances, de bonté, il n''avait qu'une manie incurable , celle de toucher à tout , de tout déranger de place , et souvent de tout casser.
Ma tante se mettait dans des colères furieuses ; mais comme elle aimait beaucoup causer sciences avec un homme de la réputation de M. Bisson, elle finissait par s*'apaiser.
Je me souviendrai toujours d''une charmante tabatière ornée d*'émaux de Petitot que ma tante lui avait imprudemment confiée , au mi lieu d'une dissertation sur un des derniers mémoires lus, je crois , par M. le duc de Luynes à PAcadémie des sciences sur les vases étrusques.
M. Bisson commença par rouler innocemment la précieuse boîte dans sa main , puis peu à peu la conversation s''anima . Mademoiselle de Maran ne mettait aucune mesure dans ses attaques ; plutôt que de céder, elle niait Tévidence.
Le savant , exaspéré par je ne sais plus quelle fausse affirmation de ma tante, s'écria en frappant impétueusement sur la cheminée :
— Eh ! non , non , non , mille fois non , et encore non , madame î Chaque négation était accompagnée d'un grand coup de tabatière ,
donné à tour de bras sur la tablette de marbre.
Ma tante ne s''aperçut de la destruction de sa fragile boîte qu''au nuage de tabac et aux éclats d''émaux qui s''en échappèrent.
— Ah! Paffreux brise-tout! — s'écria-t-elle en colère : — qu'est-ce qu'il m''a encore cassé là ?.. . mais c'est ma tabatière de Petitot ! Ah ! le vilain homme; mais, monsieur, pour l'amour de Dieu, tenez-vous donc tranquille! vous me jetez du tabac dans les yeux, vous m'aveuglez ! Pour cette fois , je vous défends de remettre les pieds chez moi , en tendez- vous... Ma tabatière de Petitot !.. . L'autre jour, c'était une bonbonnière de cristal de roche irisé , une bonbonnière de cinquante louis, s'il vous plaît, qu'il m'a mise en morceaux en faisant gesticuler ses grarids bras! Allez-vous-en... de chez moi, je vous en supplie... allez-vous-en... vos conversations scientifiques me coûtent trop cher, sans compter (lue vous avez l'inconvénient d''arriver toujours fait
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comme un voleur et de m'apporter ici toutes les [)oues des rues de Paris.
— Vous avez beau dir(^ madame! — s'écria M. Bisson tout courroucé,— je ne monteiai jamais dans une voiture; j'y suis résolu, j''aime bien mieux salii' votre taj)is (jue de me casser le cou ! — Et le savant ne parla pas autrement du désastre de la tabatière.
— Tenez, monsieur Bisson, — dit ma tante, — laissez-moi tran (piille, vous allez me mettre hors de moi ; laites moi Pamitié de sortir tout de suite, et surtout ne revenez plus.
— Et où voulez-vous donc que j''aille? il n''est que deux heures et demie, je n''ai pas besoin d''être à l'Institut avant trois heures et demie, — dit M. Bisson ; et il se plongea dans un fauteuil, en s^'emparant d*'un écran qu'ail commença de démonter.
— Comment! oii je veux que vous alliez? — s''écria mademoiselle de Maran outrée. — Est-ce que ma maison est faite pour servir de salle d'asile aux membres de Plnstitut errants et désœuvrés? Ah! mon Dieu ! qu'est-ce qu'ail fait encore là? Allons... bon... maintenant le voilà qui travaille à me casser un écran. Mais c''est intolérable... mais c'est une peste, mais c'est un fléau qu'Hun être aussi malfaisant; — et mademoiselle de Maran fut obligée d*'arracher des mains de M. Bisson l'écran déjà presque brisé.
— Cest étonnant comme on travaille peu solidement de nos jours! Cela vient de ce qu'on exagère la production outre mesure , — dit M. Bisson d'un air méditatif en s'armant d'un petit balai de cheminée dont il se servit pour tisonner en guise de pincettes , à la grande impatience de ma tante qui se mit dans un nouvel accès de colère.
De pareilles scènes, souvent renouvelées, nous divertissaient beaucoup ; car M. Bisson le venait, au bout de deux ou trois jours, complètement oublieux de ce qui s'était passé , et mademoiselle de Maran ne pouvait lui garder rancune.
Ensuite de cette réception du matin , nous dînions avec mademoiselle de Maran ; elle n'aimait à se contraindre en rien , n'invitait jamais personne. On faisait chez elle une chère excellente; elle était gourmande et avait une manie qui nous causait d'insurmontables répugnances.
Son maître d'hôtel , Servien , lui apportait tout ce qu'on présentait sur la table , car elle goûtait à tout , et souvent , — pardonnez-moi ce détail , mon ami , — elle se servait avec ses doigts , ensuite c'était son chien Félix , alors valétudinaire , qu''elle faisait manger quelquefois dans son assiette.
L'ENTHfcE DANS LE MONDE. 107
La durée du dîner nous était presque un supplice. Nous rentrions un moment dans le salon, où nous restions- jusqu'à ce que mademoiselle de Maran fût complètement endormie dans son fauteuil, coutume à laquelle elle ne manquait pas. Ses gens avaient ordre de ne jamais la réveiller, et de prier les personnes qui auraient pu , par hasard , venir en prima sera, d'attendre dans un autre salon.
Nous remontions, avec Ursule, dans notre appartement, sur les huit heures, et là nous causions, nous lisions, nous faisions de la musique jusqu''à rheure du thé.
Jamais nous n'assistions aux soirées de mademoiselle de Maran ; elle y recevait peu de femmes : celles qu'elle voyait étaient généralement de son âge.
Vous concevez, mon ami , qu'habituées comme nous Pétions à cette vie monotone, nous devions être un peu éblouies de la perspective de bals et de fêtes que ma tante venait de nous ouvrir.
En apprenant cette nouvelle, notre premier mouvement fut joyeux ; peu à peu la réflexion amena des pensées mélancoliques.
Je passai dans une agitation singulière la nuit qui précéda le bal. A mesure que le jour de cette fête approchait, je me sentais de plus en plus triste et accablée. Je n'^avais pas eu le bonheur de jouir de la tendresse de ma mère. . . je ne la regrettai peut-être jamais davantage qu'à cet instant.
L''expérience m''a prouvé que mon instinct ne m'^avait pas trompée : c'est surtout lorsque nous entrons dans le monde que la sollicitude protectrice, imposante d\me mère, nous est indispensable.
Chacun sait que l'apparition officielle d'aune jeune fille au milieu des fêtes, dont les convenances de son éducation l'avaient jusqu''alors tenue éloignée, encourage, autorise, pour ainsi dire, les prétentions de ceux qui peuvent demander sa main.
Qu'elle soit ou non justifiée, on a généralement une telle créance dans la sagacité du cœur d''une mère , que certaines vues, certaines espérances peu dignes ou peu susceptibles de réussir, craignent d aflronter cette pénétration maternelle, si attentive et si défiante.
Lorsqu''au contraire une jeune fille est orpheline, de quelque affection qu'on la suppose entourée, on la croit, on la sait plus isolée, moins défendue; elle devient alors, pour peu qu'elle soit riche, une sorte de proie, de conquête, si vous voulez, à laquelle tous veulent prétendre.
Sans voir aussi clairement dans la douloureuse inquiétude qui me tint éveillée une partie de la nuit, j'avais un vague pressentiment de
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ces pensées; j'étais choquée, jnescjue irritée , en soni^cant (jue des in- (liiïérents allaient nfexaminei^ me commenter, sn|)|)ntei' ma fortune, peser ma naissance, me classer dans la catégorie despartû d'une manière plus ou moins avantageuse. 11 me semblait que je n'aurais pas éprouvé le moindre de ces scrupules si j''avais accompagné ma mèie.
J''avais un autre motif de contrariété, prescpie de chagrin sans doute • j'étais loin de partager les préventions de ma tante a Tégard de ma cousine; mais à force d'entendre mademoiselle de Maran répéter qu''l]r~ suie était laide et sans aucun agrément, j*'avais fini par craindre que le monde ne confirmât le jugement de ma tante , et que mon amie ne s''a perçût du peu de succès qu'elle aurait.
Je tremblais qu'une fois au grand jour des salons , Ursule , malgré sa douceur , malgré sa résignation habituelle , ne m'enviât les frivoles avantages qui lui manquaient , et que sa jalousie ne se changeât peut- . ôtre en un sentiment plus amer.
Son amour-propre n'avait jamais souffert qu'en présence de quelques amis de mademoiselle de Maran. Que serait-ce s'il allait être cruellement et publiquement atteint par 'une dédaigneuse indifférence !
Cette préoccupation fut peut-être celle de toutes qui me tourmenta le plus, tant Pamitié d'Ursule était précieuse pour moi. D'ailleurs, sans lui dire un mot de ce projet , je pensais sérieusement aux moyens de partager ma fortune avec elle. Ce n'était pas une de ces exagérations enfantines aussi vite oubliées que conçues , c'était une résolution fermement arrêtée ; pour la réaliser plus certainement , je ne voulais pas en parler à ma tante, étant bien décidée a poser ce don comme la première clause de mon contrat de mariage.
On rira sans doute de ma naïveté à propos d''affaïres d'intérêt, comme on dit; je remercie le ciel de n'avoir pas été mieux ni plus tôt instruite; j'ai dû d'heureux moments à cette ignorance.
Enfin , le jour du bal arriva. Malgré sa laideur et sa mise négligée , mademoiselle de Maran avait un goût exquis ; sa constante habitude de critique, sa haine de ce qui était jeune et beau, l'avaient rendue si difficile que ce qu'elle approuvait devait être au moins irréprochable.
Elle nous avait fait faire deux toilettes charmantes et absolument pareilles. Plus tard, je me suis demandé comment mademoiselle de Maran avait été assez généreuse pour ne pas m'affubler de quelque robe ou de quelque coiffure de mauvais goût ; cela lui eût été très-facile et m'eût pour long-temps donné un ridicule, car la première impression
que reçoit le monde est souvent ineffaçable. . . Mais une mesquine vengeance était indigne de ma tante : elle voulait, elle lit mieux.
Si je ne craignais de désordonner les événements , en rapportant ici des choses que je n'ai pu apprendre que plus tard , on verrait qu'à cette époque de ma vie j'étais déjà presque envelo})pée dans la trame que la haine de mademoiselle de Maran avait ourdie contre moi avec une sûreté de prévision qui prouvait une bien profonde et bien fatale connaissance du cœur humain.