LE BAL
Dès le matin, Ursule et moi nous causâmes des grands événements de la soirée; je trouvai ma cousine très-abattue, défiante d'elle-même et résolue à ne pas aller à ce bal. Elle me dit qu'elle avait pleuré toute la nuit ; pourtant sa figure n'était ni pâle ni fatiguée , seulement elle avait une expression de mélancolie charmante.
Je la vois encore la tête baissée , le front caché par les boucles de ses cheveux bruns , presque affaissée sur elle-même , les mains croisées sur ses genoux , et soupirant de temps à autre en levant vers le ciel un regard voilé.
— Ursule, Ursule , ma sœur, — lui dis-je en l'embrassant avec tendresse , — je t'en supplie , reprends courage , n'aie pas de ces frayeurs ; ne suis-je pas avec toi , comme toi ignorante de ce monde où nous allons , et dont , comme deux enfants , nous nous épouvantons follement ,
LE BAL. m
j'en suis sûre ! On ne fera pas attention à nous, peu à peu nous nous y habituerons. Toujours à côté l'une de l'autre, ce sera pour nous un bonheur que de nous confier nos observations. Eh bien! si pour la première fois nous sommes gauches, embarrassées, nous trouverons bien, à notre tour , quelque confidence maligne à nous faire.
Ursule sourit , et me répondit en serrant tendrement mes mains dans les siennes :
— Pardonne-moi , Mathilde , mais je ne puis te dire mon effroi du monde... Jamais... je le sens, je ne pourrai m'y habituer; cela n'est pas enfantillage , c'est conscience, c'est devoir. Quand on est, comme moi , pauvre et sans agrément , on ne se met pas en évidence , on reste à l'ombre , on ne va pas au-devant des dédains. . . Toi , à la bonne heure , tu as tout ce qu'il faut pour* paraître, pour briller dans le monde... Vas-y seule. Je t'attendrai , je serai si heureuse de t'entendre raconter tes succès ! Ces fêtes splendides , je les verrai par tes yeux ; cela me suffira. — Puis, souriant avec grâce, elle ajouta : — Tiens, je serai, non pas la Cendrillon du conte de fée , malheureuse et oubliée , mais une Cendrillon volontaire , heureuse de te voir belle et admirée ! Oui , quand tu arriveras du bal , bien lasse de plaisir , bien rassasiée de flatteries , tu seras accueillie par mon regard tendrement inquiet , et tu te reposeras de tes succès dans le calme de mon amitié pour toi .
Il fallait voir et entendre Ursule pour la trouver , non pas belle , mais enchanteresse, malgré l'irrégularité de ses traits.
Sa voix émue avait un timbre si pur , si suave , ses yeux bleus avaient une expression si douce, si implorante, qu'on se trouvait irrésistiblement subjugué. . .
— Ursule' — m''écriai-je , — comment peux-tu concevoir une telle défiance de toi , lorsque tu parles, lorsque tu regardes ainsi? Moi ta sœur , moi qui ne t'ai jamais quittée , moi qui devrais être habituée à ta voix, à ton regard , en ce moment je te trouve belle, mais belle à être jalouse si je pouvais l'être. Tu ne te connais pas... tu ne t'es jamais vue, pour ainsi dire... Crois-moi donc, malgré les méchancetés de mademoiselle de Maran , malgré tes défiances , tu es charmante. Pensestu que ta sœur soit capable de te tromper? Allons , Ursule , mon amie , du courage ; appuyons-nous l'une sur l'autre ; soyons braves , aflrontons ce grand jour , et demain , peut-être , nous rirons de nos terreurs. . . Enfin, je te déclare que si tu ne m'accompagnes pas à ce bal je n'irai certainement pas seule.
— Mathilde, je t'en supplie, n'insiste pas.
Ili MATlllI.Di:.
— Ursule... à nioi\ tour, je le sn])|)lie.
— Je ne puis.
— Ursule, cela est mal... Tu le sais , ma tante te reprochera (Pavoir refusé de veuir à ce l)al pour m'emj)ècher d'y aller. . . Tu la connais ; tu sais si je suis mallieureuse cpiand je te vois injustement grondée... Eh bien ! veux-tu me causer ce chagrin? Ursule, ma sœur, me refuser serait dire que tu me crois indinérente à tes peines... et je ne mérite pas ce reproche.
— Mathilde... ah! que dis-tu! — s'écria ma cousine, — maintenant je n'hésite plus, j'irai.
Plus le moment approchait, plus j'étais inquiète, moins encore de moi que d'^Ursule. Malgré mon apparente sécurité , je ne savais si elle serait ou non à son avantage en toilette de bal. Pour ne pas émousser ma première impression , au lieu d'aller la voir s'habiller , lorsque je fus prête, je descendis dans le salon.
Je trouvai mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac qui devait nous accompagner à Pambassade.
Je n'ai plus de prétentions ; ma première beauté, ma première jeunesse, sont si loin de moi! je ressemble si peu maintenant à ce que j'étais alors, que je puis parler de moi à dix-sept ans comme d'une étrangère ; il y a d'ailleurs du courage , de la modestie , de l'humilité à savoir dire : J'étais belle.
Il y a maintenant dix ans de cela environ ; j'étais dans toute la fleur de mes jeunes années , coiffée en bandeau , mes cheveux blonds ornés d'une branche de bruyères roses ; j''avais une robe de crêpe blanc trèssimple, garnie seulement de trois gros bouquets de bruyères naturelles , pareilles à celles de ma coiffure ; madame la dauphine avait eu l'extrême bonté de choisir dans les serres de Meudon ces fleurs du Cap, d'une grande rareté, et de les envoyer à mademoiselle de Maran.
J'avais la taille très-mince. M. de Versac me fit, je crois, un compliment sur la rondeur de mon bras pendant que je mettais mes gants. Quant à mon pied et à ma main , ce sont les seules choses dont je ne puisse pas parler, car ils n'ont pas changé.
Il fallut que mademoiselle de Maran me trouvât bien ainsi , peut-être même trop bien ; car , en me voyant , elle ne put s'empêcher de froncer les sourcils , malgré son habitude de me donner des louanges outrées. Pourtant elle réprima ce premier mouvement et dit à M. de Versac :
— N'est-elle pas toute charmante et belle comme un astre, cette chère enfant?
àhm
H-oFRi""".