‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 20 sur 107 · LK BAL. 1J · texte numérisé non relu

LK BAL. 1J

— Elle a heureuseinent assez cPesprit pour qu''on ne ciaigiie pas de lui parler de sa beauté, — répondit M. de Versac en souriant.

Mademoiselle de Maran portait, comme toujours, une robe de soie carmélite, et, pour la première fois,, je lui vis un bonnet fort simple, orné d'aune branche de soucis.

.Fattendais Tentrée d''Ursule avec inquiétude; elle parut enfin.

Je n''exagère pas en disant que je la reconnus à peine, tant je la trouvais embellie.

Elle était surtout coiffée à ravir. Ses beaux cheveux bruns , séparés au milieu de son front, tombaient en longues boucles de chaque côté de ses joues , et descendaient presque jusque sur ses épaules ; sa pâleur rosée, son regard à demi voilé, son doux et triste sourire , et jusqu^à son maintien un peu languissant, semblaient personnifier en elle Tidéal de la mélancolie rêveuse, expression que ne peuvent jamais rendre les figures régulièrement belles.

Lorsque j''ai lu Shakspeare , j''ai toujours évoqué le souvenir d''Ursule lors de ce bal pour me représenter Ophélie.

Au lieu de se tenir un peu voûtée , selon son habitude , ma cousine prouvait, par sa démarche pleine de souplesse, que sa taille était irréprochable; seulement, comme elle inclinait toujours un peu son front ainsi quime fleur penchée sur sa tige^ ce mouvement, donnant à son cou une légère courbure d''une élégance extrême, ajoutait encore au charme de son maintien. On lisait sur son visage une tristesse doucement contenue, qui semblait annoncer que ma cousine se mêlait aux joies du monde sans y prendre part. Le regard d''Ursule , presque suppliant, semblait enfin demander pardon de ce qu*'elle restait étrangère aux plaisirs qu^ine préoccupation douloureuse lui rendait indif -férents.

J''étais habituée à voir Ursule souffrante et résignée. Mais , le jour de ce bal, c''était, pour ainsi dire, la souffrance intime et la résignation POÉTISÉES, je dirai maintenant... habillées pour le bal.

Mais, hélas! des épigrammes ne me vengeront pas du mal affreux que cette amie m'a causé... Pouvais-je croire à tant de dissimulation? Et encore non, non... ce n''est pas elle qu^il faut accuser, c''est mademoiselle de Maran, dont les railleries perfides...

Ces tristes découvertes n''arriveront que trop tôt... Revenons à mon récit.

Je m'étais approchée d''Ursule avec empressement pour lui prendre

■ la main et la féliciter d'hêtre aussi charmante.

Mi iMATlllLDi:.

M. (le Yersac sY^cria : — De t^iAce, leslez ainsi un moment tontes denx vous donnant la main ! Quelle adorable contraste ! vous , Matliilde , helle, ravissante, le front rayonnant de honlieur et de grâce, vous qui serez la reine de nos fêtes... Et vous, Ursule, touchante image de la mélancolie, qui sourit une larme dans les yeux.

Mademoiselle de Maran se mit à rire de toutes ses forces, et dit à M. de Versac :

— Pourquoi donc vous arrêter en si beau chemin , et ne pas pousser iusqu''à la comparaison de la rose glorieuse et de Thumble violette , s'W vous plaît? Est-ce que vous venez des bords du Tendre et du Lùjnon , bel ^/cano^re.^ Laissez-moi donc tianquille avec vos contrastes. La rose a près de cent mille livres de rente , et la violette n''a pas le sou ; voilà pourquoi l'une lève le front, et pourquoi Tautre le baisse modestement.

La comparaison de M. de Versac, la méchante remarque de mademoiselle de Maran , et peut-être la vue d''Ursule , que je n'^avais jamais vue si jolie , m''inspirèrent , pour la première fois de ma vie , une pensée de jalousie, qui se changea bientôt en dépit contre moi-même. Ne doutant pas de ce que disait ma tante , je me crus Pair orgueilleusement satisfait que donne la richesse, et j'enviai Pintéressante modestie d'Ursule , qui jetait sur ses traits un charme si touchant. Sans doute cette pensée mauvaise dura peu ; sans doute jYus honte de moi-même , en

LE BAL. M.'i

songeant que j'^avais assez peu de générosité pour jalouser à ma cousine, à mon amie la plus tendre, jusqu''à Tintérèt qu'inspirait sa |)auvreté; sans doute, enfin, sans la maligne observation de ma tante, je n'eusse jamais ressenti ce mouvement d''envie, peut-être excusable, puisque riche j'enviais d'être pauvre. Néanmoins cette impression me laissa un ressentiment amer.

Au moment de partir, M. de Versac dit à mademoiselle de Maran :

— Voyez un peu quel oubli ! Gontran est arrivé d*'Angleterre ce matin, et je ne vous en ai rien dit.

— Votre neveu ! . . . eh bien ! ce sera un danseur tout trouvé pour ces jeunes filles.

Je regardai Ursule avec étonnement; jamais M. de Versac ni mademoiselle de Maran n'avaient prononcé devant nous le nom de ce neveu. Nous allions monter en voiture, lorsqu^m des amis les plus intimes de ma tante vint lui demander quelques moments d'entretien au sujet d*'une affaire très-importante. Mademoiselle de Maran passa dans sa bibliothèque; M. de Versac prit le journal du soir.

Sous le prétexte d'arranger une épingle de coiffure , j'emmenai Ursule dans la chambre de mademoiselle de Maran; là, lui sautant au cou , je lui avouai franchement mon mouvement de jalousie , et les larmes aux yeux je lui en demandai pardon. Ursule fut aussi touchée jusqu'aux larmes de ma franchise ; elle me rassura par les plus tendres protestations. Je rentrai dans le salon le cœur calme et content, me promettant bien , ainsi que je Pavais dit à Ursule , de tâcher de ne pas avoir Vair d'une héritière.

Nous partîmes pour l'ambassade.

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