‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 21 sur 107 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Eli entrant dans le premier salon de Tanibassade, accompagnée de M. de Versac, je sentis ma résolution m''abandonner. Il fallut Taccueil plein de grâce et de bonté de madame Tambassadrice d'^Autriche pour m'encourager un peu. Mademoiselle de Maran donnait le bras à Ursule. Plus que jamais je pus apprécier quelle était Pinfluence de ma tante, et combien on la redoutait. La femme la plus agréable, la plus à la mode n''aurait pas été plus entourée, plus courtisée à son entrée dans le bal que ne le fut mademoiselle de Maran ; elle recevait ces respectueuses prévenances, ces hommages empressés, avec un très-grand air et une atfabilité protectrice, presque dédaigneuse.

Nous allâmes du côté de la galerie où Pon dansait. M. de Versac , à

LA PKÉSENTATION. 117

qui je donnais le l)ras, nie nomma différentes personnes qui méritaient d'^êtie distinguées. Nous nous arrêtâmes un moment auprès d'une des portes de la galerie. J''entendis là les paroles suivantes échangées entre deux personnes que je ne pouvais voir.

— Eh bien! vous savez Lancry est arrivé d'Angleterre Je

viens de le voir. . . Il est plus brillant que jamais. . .

— Vraiment! il est de retour?... — leprit Tautre personne. — La duchesse de Richeville doit être bien joyeuse, car elle avait été plua que triste de son départ. . . Pauvre femme ! . . .

A un mouvement assez brusque de M. de Yersac pour nous frayer un passage dans la foule, je compris qu'ail voulait distraiie mon attention de cet entretien, qu'ail n'hélait pas convenable que j''entendisse, et dont M. Contran de Lancry, son neveu , était le hjéros.

Je n''attachai alors aucune importance a cet incident, et je suivis M. de Versac. Avant d''arriver au bal, il me semblait que tout devait m''embarrasser : mon maintien, ma démarche, mon regard; mais ma première émotion passée, une fois au milieu de cette société à laquelle j''appai tenais, je me sentis non pas rassurée, mais, pour ainsi dire, placée au milieu des miens. L'on n'est, ce me semble, presque jamais gêné ou intimidé que lorsqu''on aborde une sphère au-dessous de celle à laquelle on appartient. Aussi je recouvrai bientôt toute ma liberté d''observation. En entrant dans la galerie où Ton dansait, je fus presque éblouie de Téclat, de la magnihcence des toilettes. Madame de Mirecourt , amie de ma tante , et qui chaperonnait une jeune femme récemment mariée, offrit de nous ménager une place auprès d'elle. Mademoiselle de Maran accepta ; Ursule et moi nous nous assîmes entre madame de Mirecourt et ma tante. M. de Yersac nous quitta pour chercher son neveu, qu''il voulait nous présenter.

— Eh bien! — dis-je tout bas à ma cousine, — ce n''est pas si etfrayant après tout; es-tu un peu rassurée?

— Non, — me dit Ursule, — je ne puis vaincre mon émotion; je tremble ; c'^est à peine si je vois ce qui se passe autour de moi.

— Moi, je vois fort bien, — lui dis-je gatment, et pour lui donner un peu de courage j''ajoutai : — J''avoue que je trouve ce coup d''œil charmant. Quel dommage que tu ne puisses pas en jouir! Décidément c/'est une bien jolie chose qu\ui bal.

Comme je disais ces mots avec une joie naïve, ma tante, à côté de qui jetais aussi, se prit à rire aux éclats. Plusieurs personnes qui étaient debout devant nous, pendant le repos d^me valse, se retour-

118 MATIlILDi:.

lièrent. Madame de Mirecoiirt, qui s(* liouvait de raulre côté d'Ursule, se pencha et dit à ma tante :

— Qu''avez-vous donc à rire ainsi?

— Est-ce qu'ion junit y tenir avec une petite mocpieuse comme elle?

— dit mademoiselle de Maian en me montrant à son amie. — Si vous entendiez combien ses remarques sont drcMes, malii2;nes... c''est à en mouiir... Prenez bien gaitle à vous, car elle emporte la |)icce d'abord !

— Puis, se retournant vers moi, ma tante ajouta à demi-voix, d'un ton atlbctueusement grondeur : — Voulez- vous bien ne pas avoir autant d'esprit que ça, mademoiselle! on dira que c'est moi qui vous ai rendue si méchante.

Tout ceci fut dit à voix basse, mais de façon a être entendu des personnes qui nous entouraient. Je regardai ma tante avec un profond étonnement. Ursule, se penchant à mon oreille, me demanda ce que j''avais dit de si plaisant à mademoiselle de Maran, et de quel ridicule je m'étais choquée.

— Mais d'aucun, — lui répondis-je. — Je ne comprends pas un mot à ce qu''elle vient de me dire.

Voici le mot de cette énigme. Ma tante voulait commencera me faire une réputation de méchanceté à laquelle on a long-temps cru. Aussi , grâce à ces perfides paroles, plusieurs personnes placées devant nous (Tune d'acnés, la bonne et charmante lady Fitz-Allan, me l'a répété plus tard) crurent être Tobjet de mes moqueries.

J'entrais pour la première fois dans le monde ; pour plusieurs raisons je devais être assez remarquée. L'exclamation de ma tante sur mes observations malicieuses devait donc se répandre, et se répandit à * ;.vtS' rinstant. 11 n''est pas pour une femme de plus funeste réputation que celle d'être spirituellement moqueuse... Les sots la redoutent et la calomnient; les gens d'esprit la jalousent; les caractères bienveillants et généreux s'en éloignent. Aussi une demi-heure ne s'était pas écoulée depuis mon arrivée au bal que j'avais déjà des ennemis. Lady Fitz- Allan m'a dit depuis que ma méchanceté fut un moment la nouvelle du bal. On s'entretint de l'ironie mordante de mademoiselle Mathilde de Maran. (On m'appela ainsi pour me distinguer de ma tante.)

Personne n'avait entendu mes sarcasmes, il est vrai; mais, ainsi que cela arrive toujours, tout le monde en parlait. Ma tante voulut compléter son œuvre ; quelques minutes après , au milieu d'un nouveau repos de valse , elle dit tout haut à Ursule •

— Mon Dieu! ma pauvie enfant, n'ayez donc pas Pair si sérieux,

^■fokHf T . '^f ft û£l L

Page 1