CHAPITRE X
Un mois s'était passé depuis le jour oii j'étais allée à l'Opéra avec ma tante et M. de Lancry. Celui-ci était venu très-régulièrement voir mademoiselle de Maran , d'abord tous les deux ou trois jours , puis tous les jours. A mesure que notre intimité augmentait, je découvrais en lui mille nouvelles qualités charmantes ; on ne pouvait rencontrer un caractère plus égal , plus prévenant , plus délicatement attentif. Son esprit, fin, ingénieux, savait si adroitement déguiser la flatterie qu'il me la faisait accepter, à moi qui me défiais toujours des louanges, en me souvenant des perfides exagérations de ma tante sur les avantages dont j'étais douée. Ardent et généreux, il n'y avait pas une noble cause que M. de Lancry ne défendît avec chaleur. Rempli de modestie, il souffrait visiblement lorsqu'on lui parlait des mérites qui lui avaient valu des distinctions toujours rares à son âge. Quant à ses succès dans le monde , quoique , par convenance , un tel sujet fut rarement traité devant moi et devant Ursule, il était facile de voir que M. de Lancry n'avait pas la moindre fatuité. Sa conversation était, quand il le voulait, sinon sérieuse, du moins instructive. Il avait beaucoup voyagé , et voyagé avec fruit. Il parlait des arts avec infiniment de goût, et il n'était pas étranger aux littératures contemporaines.
Peindre si longuement ses avantages, c'est presque dire que je l'aimais Hélas ! oui je l'aimais. Comment ne l'aurais-je pas aimé ?
Vivant chez ma tante presque dans la solitude , ne voyant que lui , et le voyant chaque jour, pouvais-je résister long-temps au charme qui le rendait si séduisant? Dès que M. de Lancry véc^ut dans notre intimité, ma vie, jusqu'alors triste et monotone, changea bientôt; Pespoir, le plaisn^ de le voir, le désir de lui plaire, la crainte de n'y pas réussir,
L'AVHU. li;^
les ressoiivenirs qui succédaient à son absence , les longues rêveries , enfin les mille anxiétés mystérieuses de la passion me jetaient dans un trouble continu , et le temps s'écoulait avec une incroyable rapidité.
Je Tainiais et j'étais tour à tour bien heureuse et bien malheureuse de cet amour. . .
J'^étais heureuse lorsque, dans mes rares accès de croyance en moi , dans mes jours d'orgueil de jeunesse, d'orgueil de beauté, d'orgueil de cœur, je me demandais si Contran trouverait dans une autre les garanties de bonheur que je croyais posséder et que je pouvais lui offrir s'il demandait ma main. .
J'étais malheureuse, oh! bien malheureuse lorsque, doutant de moi, de ma beauté, doutant presque de mon cœur, je n'osais croire que Gontran put m'aimer ; je me persuadais même qu'il était plus que jamais attaché à madame de Richeville... Alors ces mots qu''elle m''avait dits à rOpéra avec un accent si affectueux : — Prenez garde ^ pauvre enfant! — ces mots me revenaient à la pensée. Dans mon découragement, je n''avais plus la force de haïr cette femme. J*'interprétais ces paroles comme si elle m'hélât dit : a Prenez garde, pauvre enfant, on veut » vous marier à Gontran ; vous n''avez rien de ce qu'il faut pour lui » plaire, et vous souffrirez d'un amour que vous ressentirez seule. » Lorsqu''au contraire ma confiance renaissait , je voyais dans ces mots de la duchesse une sorte de menace déguisée , une sorte de défense de prétendre à un cœur qu'elle possédait.
J''étais d'autant plus accablée par ces différentes pensées que je ne pouvais les confiera personne. Mon tuteur, M. d'Orbeval, avait rappelé Ursule près de lui pendant quelque temps. Notre séparation, quoiqu'elle dût être de très-courte durée , n'en avait pas été moins pénible. Dans ce moment surtout, Tabsence de ma cousine m'hélait doublement cruelle.
Lors de mes doutes les plus accablants , je me rassurais pourtant quelquefois en pensant que mademoiselle de Maran n'aurait pas si ouvertement, si particulièrement reçu M. de Lancry s'il ne lui avait pas fait part de ses vues. Cependant jamais ma tante ou M. de Versac n'avaient fait la moindre allusion à la possibilité d'un mariage entre moi et M. de Lancry.
Enfin . ces angoisses cessèrent.
Le 1 3 février, je me rappelle ce jour, celte date , ces circonstances, comme si tout s'était passé hier; le 13 février, j'étais seule dans le salon de ma tante, où j'avais cru la trouver; mais elle était sortie en
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(loiiiiaiit ordre de dire aux personnes (iiii pouvaient la demander , (prelle allait lentrer. Je lisais les MédUalmis de l.aniartinc*. lors(|ue j'entendis la porte du salon s'ouvrir; Servien annonça M. le vicomte de Lancry. Jamais j(* ne nTétais tjouvée seide avec lui; je me sentis dans un embarras mortel.
— On nra dit, mademoiselle, cpie madame votre tante allait bientôt l'entrer, et qirelle priait les personnes qui viendraient de vouloii* bien
Pattendre Et puis, après avoir hésité un moment, il ajouta d'une
voix émue : — Et je ne croyais pas avoir le l)onheur de vous trouver ici , mademoiselle ; aussi permettez-moi de profiter de cette rare et précieuse occasion pour vous supplier de ni''entendre.
— Monsieur... je ne sais... que pouvez-vous avoir à me dire? — lépondis-je en balbutiant, avec un battement de cœur presque douloureux.
Alors, d'une voix tremblante dont je ne pourrai jamais oublier Taccent enchanteur, il me dit :
— Tenez", mademoiselle, laissez moi vous parler avec la plus entière franchise... et soyez assez bonne pour me promettre de me répondre de même.
— Je vous le promets, monsieur.
— Et bien! mademoiselle, mon oncle, M. le duc de Versac, abusant" d'un secret qu''il a pu pénétrer, mais que je ne lui ai jamais confié, était décidé à demander pour moi votre main à madame votre tante... Je Pai conjuré de n'en rien faire.
Le courage me manqua... Je ressentis au cœur un coup violent; je crus que M. de Lancry avait de l'éloignement pour moi , et je répondis d'une voix faible :
— Il était inutile de m'apprendre. . . monsieur. . . — Je ne pus achever.
— Non , mademoiselle. . . cela n'hélait pas inutile , permettez-moi de vous le dire ; je ne pouvais autoriser M. de Versac à faire cette demande à mademoiselle de Maran avant d''avoir eu votre consentement.
— Et c'est mon consentement que vous venez me demander? — m'écriai-je sans pouvoir cac^her ma joie, sans penser à la cacher.
A un mouvement de surprise de M. de Lancry, je regrettai presque ma franchise ; je craignis qu''il ne l'interprétât défavorablement ; je rougis , je me troublai, et je ne pus ajouter un mot.
Après quelques moments de silence, Gontran reprit :
— Oui, mademoiselle, c''est votre consentement que je viens solliciter sans oser Tespérer. Vous êtes libre de votre choix, et j'aurais tou-
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jours regretté d'avoir été le sujet de quelque demaude, de (^ueUiue insistance qui auraient pu vous être désai^réahles.
— Monsieur, je...
Gontran m'interrompit, et me dit avec un accent de sérieuse tendresse :
— Mademoiselle , un mot encore avant de vous voir par un refus peut-être renverser , non de présomptueuses espérances , mais des vœux que jose à peine former; permettez-moi de vous exposer toute ma pensée. Vous êtes orpheline, vous êtes presque seule au monde. Je dois, en honnête homme, vous tenir le langage sérieux que je tiendrais à votre mère... Vous savez pourquoi... dans cette circonstance, je m'adresse à vous. . . et non pas à mademoiselle de Maran. . . — ajouta Gontran d'un air significatif qui me prouva qu'il avait pénétré quels étaient mes rapports avec ma tante, mais que par délicatesse il ne pouvait m'en parler. Je fus vivement touchée de la manière à la fois grave et affectueuse dont s'exprimait Gontran.
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— ]c \()iis comprends, — lui dis-jo... — et je vous remercie.
— Quand vous m'aurez entendu, — re|)i"it-il, — vous [)ourrez, mademoiselle , |)ivjui»er de l'avenii' avec autant de ceititude que s'il était accompli. J'ai peu de qualités [)eut-étre, mais j'ai toujours été loyal et sincère dans Texécution de ma parole... J'ai toujours résolu de ne me marier qu'à une femme que j^iimerais de l'amour le |)Ius respectueux et le plus vif. . . de cet amour fervent et saint qui ne ressemble pas plus aux goûts passagers de la première jeunesse que la durée des liaisons éphémères, (jui en sont la suite, ne ressemble à la durée du mariage; au contraire de tout le monde, rien ne m'a toujours semblé plus romanesque... oui, plus romanesque, qu'une union tendrement assortie... telle que je la rêvais... Pour accomplir ces vœux, il s'agit seulement de savoir ménager le trésor de félicités qui peuvent durer autant que nous... Alors on traverse avec enchantement, dans une confiance mutuelle , une vie de tendresse et d'amour , que le génie du cœur peut délicieusement varier... car, encore une fois, il n'y a rien de plus romanesque que le mariage... quand on sait s''aimer.
Je ne sais pourquoi à ce moment le souvenir de madame de Richeville traversa ma pensée. Je ne pus m'empêcher de dire à M. de Lancry :
— Pourtant , monsieur , ces liaisons éphémères dont vous parlez semblent quelquefois. . .
— Ah! mademoiselle, — s'écria-t-il en m'interrompant, — peut-on jamais les comparer à un bonheur légitime et vrai? Ah ! croyez-moi. . . quand on aime pour la vie, on reconnaît bien vite le néant de ces affections. Quel est donc leur charme pour qu'on puisse les préférer à un amour béni par Dieu? Parce qu'une femme vous appartient devant le ciel et devant les hommes , appréciera- t-on moins tout ce qu'il y a de charme dans une longue soirée passée près d'elle? Jouirat-on moins de ses préférences , parce que chaque jour on les aura méritées aux yeux de tous à force de soins et de tendresse? Son esprit, sa grâce , ses succès , vous seront-ils moins chers , parce que son regard pourra sans crainte chercher le vôtre , et vous dire : « Jouissez de ce que vous inspirez ! )) Si au milieu du monde elle accueille un signe de vous par un mystérieux et doux sourire, ce sourire sera-t-il moins doux, parce qu'il n'^annoncera pas une coupable intelligence? Parce que ces fleurs dont elle est parée ont été choisies par une main amie et respectée, ont-elles moins d'éclat et de parfum? Si l'on veut voyager et se reposer du tumulte de Paris dans la contemplation des beautés de la
nature, faudra-t-il enlever absolument une fille à son père, une femme à son mari , pour jouir des mille ravissements d'un voyage amoureux fait dans un pays enchanteur et poétique?- Le beau ciel d'Espagne ou d'Italie sera-t-il donc voilé pour tous ceux qui peuvent s'aimer sans rougir? Oh ! croyez-moi , je vous le répète , il y a des trésors inépuisables de bonheur pur, de plaisirs romanesques , dans une union basée sur l'amour, telle que je la rcve... Car, je vous l'avoue, il me serait impossible de voir dans le mariage un isolement à deux, une vie indifférente, ou seulement convenable et polie!... Oh! non... non... je voudrais concentrer dans cette vie toutes les joies , toutes les adorations, toute la puissance de mon cœur! Maintenant, voyez-vous... que je connais les faux plaisirs de la jeunesse, ils me semblent aussi loin du
\ lai bonheur que la superstition est loin de la religion... Je ne sais, mademoiselle, si vous m''avez bien compris, je ne sais si j''ai pu vous
lis MATIIILDH.
domuM" une l'aihlo idée do luos soiitinionts, de mes |)ensées. Si j\'Mais assez lieureiix pour cela, si, conlie tout mou es[)()ir, vous me permettiez crautoriser la deuian(le([ue M. de Versac désire faire pour moi à mademoiselle de Maran, croyez-en ma foi d'iionnete liomme... mademoiselle.. . aimé de vous. . . je serais en tout dii»ne de vous. . .
En disant ces derniers mots, M. de Lancry, qui était assis dans un fauteuil [)rès du mien , se leva par un mouvement d'une gravité touchante, presque solennelle.
Je ne puis dire toutes les émotions que ce langage si nouveau pour moi éveilla dans mon cœur; il me sembla qu'Hun nouvel et radieux horizon s'offrait à ma vue; je fus frappée d'un saisissement délicieux , car les paroles de Contran sur le romanesque d'un bonheur légitime traduisaient^ résumaient complètement mille pensées jusque-là vagues et oon fuses dans mon esprit. Ce tableau ravissant de F amour dans le martagcy avec les délicatesses, les mystères et les entraînements de la passion, me transporta d'une espérance ineffable. J'étais trop profondément heureuse- pour cacher ma joie, pour mettre la moindre dissimulation dans ma réponse. Je sentis mes joues brûlantes, mon cœur battre, non de timidité, mais de résolution généreuse. Je voulus être à la hauteur.de Fhomme qui venait de me parler avec tant de sincérité et dont les paroles m'inspiraient une invincible confiance.
— Je ne serai ni moins franche ni moins loyale que vous , — lui dis-je. — Je suis orpheline; je ne dois compte qu'à Dieu et à moi du ohoix que je puis, que je veux faire... J'ai foi dans Tamour que vous me peignez si doux et si beau, parce que moi-même bien souvent j'ai rêvé cet avenir.
— Mademoiselle , il serait vrai. . . je pourrais espérer?
— Je vous ai promis d'être franche. . . je le serai. Avant que de vous donner, non pas une espérance, mais une certitude... permettez-moi, à mon tour , quelques mots : ne prenez pas ce que je vais vous dire pour Texpression d''un doute, bien loin de ma pensée... J'aime ma cousine comme la plus tendre des sœurs. Elle est sans fortune, elle veut faire un mariage selon son cœur ; pour la mettre à même de choisir sans se préoccuper des questions d'intérêt, je désire lui assurer la moitié de mes biens. Si elle ne se marie pas, je désire la garder toujours près de moi... Consentez-vous à ce qu'elle soit aussi votre sœur?
D^ibord Contran me contempla avec étonnement; puis, joignant les mains , il s'écria :
— Quel noble cœur! quelle ânie! Comment ne pas approuver, que
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dis-jef lie [)as adiiiiier une alïection si généreuse? Ne serait-elle pas une garantie de Télévation de vos sentiments , s'il était possible d'en douter? Et puis ne connais-je pas mademoiselle Ursule? ne sais-je pas qu'elle mérite tant de dévouement?
— Oh ! bien. . . bien , — dis-je avec entraînement , — je le vois , mon cœur trouve un écho dans le vôtre. Maintenant, une dernière question... — ajoutai-je en baissant les yeux et en balbutiant, — madame la duchesse de Richeville. . .
Je ne pus dire que ces mots.
Gontran me répondit aussitôt : — Je vous comprends , mademoiselle... les bruits du monde ont dû parvenir jusqu''à vous... Depuis mon retour d'Angleterre , ou plutôt depuis le bal de Tambassade d'Autriche, je vous le jure sur Phonneur, je n'ai été occupé que d'une seule pensée... je n'ose dire... que d'aune seule personne...
Je tendis la main à Gontran sans pouvoir retenir deux larmes , oh î deux bien douces larmes. — Si vous voulez la main de l'orpheline... elle est à vous. . . devant Dieu , je vous la donne , — lui dis-je.
— Devant Dieu aussi , je fais le serment de la mériter, — dit Gontran, — et il tomba à genoux d'une manière si charmante , si naturelle , je dirais presque si pieuse , en portant ma main à ses lèvres , que rien ne me parut exagéré dans ce mouvement. De ma vie je n'éprouvai une impression à la fois plus douce, plus sereine, plus triomphante... Je joignis les mains avec force , et je dis d'une voix profondément émue :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! que je vous remercie de me faire maintetenant la vie si riante et si belle ! . . .
Un roulement de voiture qui retentit dans la cour annonça le retouide mademoiselle de Maran.
— Mathilde, — me dit Gontran, — voulez-vous me permettre de
faire tout à l'heure, là, devant vous, ma demande à votre tante?
Alors je pourrais peut-être revenir passer cette soirée près de vous.
— Oh! oui, oui, — m'écriai-je avec joie, — vous avez raison... Ainsi vous reviendrez ce soir !
Mademoiselle de Maran entra dans le salon.
— Je gage , — me dit-elle dès la porte du salon , — que vous ne savez pas ce qu'Ursule est allée faire en Touraine.
— Non, madame.
— Et vous, Gontran?
- J'ignore complètement...
Eh l)ien ! moi , je le sais ; je viens de chez le notaire de M dOrbe-
150 MATIllLDli.
val, (lui est aussi le iiii(Mi; il paperassait , devinez quoi... Je vous le donne en cent... je vous le donne en mille.
— Mais, ma tante...
— H papeiassait des titres, des donations pour Ursule, — dit mademoiselle de JMaran en riant aux éclats, — pour Ursule, qui se marie.
— Ursule se marie... sans me Técrire!... Dans sa dernière lettre elle ne m'en disait pas un mot! — m'écriai-je avec une douloureuse surprise.
— Attendez donc... attendez donc; tout à l'heure Pierron, après avoir ouvert la porte cochère, m'a remis quelques lettres que j'ai mises dans mon sac sans les regarder; il y en a peut-être une d'Ursule pour vous.
Mademoiselle de Maran fouilla dans son sac, en tira trois lettres, lut leurs adresses, et dit : — En effet... en voici une timbrée de Tours pour vous .
— Madame , — dit M. de Lancry à ma tante , — ce que je vais avoir riionneur de vous dire est bien grave. Je choque sans doute les usages reçus en abordant un tel sujet sans préparation ; mais je suis si heureux , et surtout si jaloux de jouir le plus tôt possible du privilège qui me sera peut-être accordé. . . que je viens , sûr de l'agrément de mademoiselle Mathilde, vous demander sa main.
— Ah ! mon Dieu ! — s'écria ma tante ; — qu'est-ce que vous me dites donc là, Gontran? C'est comme un coup de tonnerre... je n'en reviens pas ! Mais ça ne s'est jamais vu , un mariage arrangé de cette façon-là !
— Vous dites vrai, madame; si vous accordiez votre consentement, et si j'en crois mon cœur, ce mariage serait unique entre tous les mariages . — dit Gontran en me regardant.
— Mais c'est qu'en vérité j'en suis tout ébaubie. Ça ne se fait jamais comme ça, mon pauvre Gontran! Ce sont les grands-parents qui se chargent de ces ouvertures-là, avec toutes sortes de préliminaires et de préambules. On en cause quelquefois huit jours, et, après d'autres préambules encore , on fait venir la petite fille , et on lui dit qu'il se pourrait bien qu'on songeât un jour à la marier ; que , dans ce cas-là , un jeune homme qui réunirait tels, tels et tels avantages semblerait un parti sor table.
— Eh bien ! ma tante , — dis-je gaiement à mademoiselle de Maran , — figurez-vous que ces huit jours , que ces longs préambules ont duré, et que vous avez dit à la petite fille qu'un parti sortable se présentait. . .
— Eh bien ! — dit ma tante.
— Eh bien ! la petite fille accepte avec une profonde reconnaissance, — dis-je à mademoiselle de Maran en lui prenant tendrement la main [)our la première fois de ma vie.
Je trouvai cette main glacée. Elle serra long-temps la mienne dans ses longs doigts décharnés, en attachant sur moi un regard perçant; puis elle sourit... comme elle pouvait sourire... Je ne pus vaincre un sentiment de vague fray.eur qui se dissipa aussitôt.
— Vous voulez donc bien de cet abominable mauvais sujet-là pour mari, mon enfant?... Allons, soit, je ne veux pas vous contrarier... J'y consens. . . sauf l'approbation de jM. d'Orbeval , votre tuteur , et celle de votre oncle. . . Gontran.
— Il devait vous faire lui-même cette demande , njadame , dit M. do Lancry transporté de joie.
\l\i MATIIILDK.
— Ah! ma tante! vous (Mes pour moi une seconde^ Fnorc!... — m'écriai-Jo dans ma joie, en embrassant mademoiselle de Maran avec efl'usion.
— Ah! alî ! ail ! entendez-vous cette folle? — dit ma tante en riant aux éclats, de son rire strident et moc^ueur ; — une seconde mère !
H(Mas! j'avais blaspliémé en donnant à mademoiselle de Maran le nom d'une mère Dieu devait m'en punir cruellement. . .
Le soir , à neuf heures , Contran revint avec son oncle , M. de Versac. Il annonça officiellement à ma tante que le roi avait eu la bonté de permettre de substituer son titre de duc et sa pairie à M. de Lancry lorsque ce dernier se marierait.
— Ce qui fait qu'un jour vous serez duchesse, ce qui est certes fort agréable quand on joint à cela plus de cent mille livres de rentes , — dit mademoiselle de Maran. — Puis elle ajouta :
— A propos de rentes, j'ai fait fermer ma porte ce soir. Nous avons à causer contrat avec M. de Versac. Les amoureux n'ont rien à y entendre. Laissez-nous donc tranquilles, et allez-vous-en dans ma bibliothèque.
Que dirai-je de cette soirée si délicieusement employée à parler d'un avenir qui s'offrait si splendide? Était-il possible de réunir plus de chanches certaines de bonheur? Esprit, beauté, charme, délicatesse, mérite , naissance , fortune , celui que je devais épouser ne possédait-il pas tous ces avantages?
CHAPITRI^] X
LA LETTKK,
En remontant chez moi, quelle lut ma sui prise! je trouvai dans mon cabinet d'études une énorme corbeille de jasmins et d'héliotropes, mes deux fleurs de prédilection. Nous étions au mois de février. C'était depuis le matin seulement que Contran avait pour ainsi dire le droit de m'offrir des fleurs; je ne pus concevoir comment en si peu de temps il avait pu réunir cette masse de fleurs plus rares encore que précieuses dans cette saison. Je fus profondément touchée de cette prévenance. Blondeau m'attendait. Je lui dis tout mon bonheur , toutes mes espérances. Après m'avoir écoutée attentivement, cette excellente femme me répondit :
— Sans doute, mademoiselle, je crois que M. le vicomte de Lancry est bien aussi charmant que vous le dites ; un jour il sera duc et pair. . . c'est possible ; mais permettez-moi de vous faire observer qu'avant de se marier il est toujours prudent de prendre des informations.
— Comment ! des informations? tu es folle! Est-ce que M. le duc de Versac, son oncle, n'en a pas donné à ma tante...
Blondeau secoua la tête.
— Les informations des parents, mademoiselle, sont toujours bonnes ; ce n'est pas à celles-là qu'il faut croire, ni même souvent à celles du monde.
— Ou veux-lu en venir?
— Tenez, mademoiselle, si vous vouliez me le permeltie, je trou-
i;-)'. MATiniJ)!-:.
Norais inoycii, en l'jusanl canscM' les i^cns do M. le vicoiiiUi à Todicc» , de sa\()ir hion des cIïosos.
— Ah! c'est iiulii^ne !... Kl c'est vous ((ni osez me parlei* d un vil espioniiai^e ! ... Ha|)|)elez-v()ns hieii une chose, — in'écriai-jc, — c'est (jne si vous laiUs le nioiiulie cas de mon attachement pour vous, vous me promettrez à Tinstant même de ne pas faire la moindre ([uestion aux i^(Mis de ^I. de Lancry.
— Mais , mademoiselle , c'est votic tante cpii , à bien dire , a arrangé ce mariai^e ! Oubliez- vous donc toutes ses mécliancetés , la haine (pi'elle portait à cette pauvre madame h\ marquise votre mère, qu'elle a fait mourii" de chagrin ! . . . Au moment de vous lier pour jamais, réfléchissez bien , mademoiselle... Pardonnez-moi si je vous parle ainsi. Je ne sujs (piune |)au\re femme, mais je vous aime comme mon enfant; ce sentiment-là me donne des idées au-dessus de ma position et le courage de vous le dire. Pauvre mademoiselle ! vous êtes si confiante , si bonne , si généreuse, que vous ne vous défiez de personne. C'est comme pour mademoiselle Ursule : je ne la crois pas franche , malgré ses soupirs et ses airs de victime...
— Écoutez-moi, Blondeau : je comprends qu'une sorte de jalousie d'alfection vous porte à parler injustement de mademoiselle d'Orbeval , aussi j'excuse ce sentiment ; mais je vous prie de ne pas vous permettre la moindre allusion a une union que je veux contracter , parce qu'elle est honorable et belle. Je sais ce que je fais; je ne suis plus une enfant. (]e n'est pas mademoiselle de Maran qui m'a parlé de ce mariage; c'est moi qui lui en ai parlé... D'ailleurs, je le sens là... ma mère vivrait encore qu'elle approuverait le choix de mon cœur. .
— Mademoiselle, une dernière observation. Si, comme vous n'en doutez pas, les renseignements qu'on peut avoir sur M. le vicomte sont bons, qu'est-ce que cela vous fait que?...
— Écoutez, — dis-je à Blondeau d'un ton très-ferme, — je ne puis vous empêcher d'agir à votre tête; mais quoiqu'il doive m'en coûter, oui, m'en coûter beaucoup, de me priver de vos services... je vous dé clareque si vous me dites encore un mot à ce sujet , j'assure votre sort et je vous éloigne pour toujours de moi. . .
— Ah! mademoiselle, ne me regardez pas ainsi. Mon Dieu! c'est comme lorsqu'étant toute petite, et égarée par les méchants conseils de votre tante, vous m'avez dit que j'aimais inieux V argent que tout.
Va la pauvre femme se mit à fondre en larmes.
— Ah' — lui dis je avec une impatience chagrine et presque dure-