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francs, madame; cent mille francs, avec une lettre qui me prévenait que c'était une restitution que faisait le banqueroutier qui m'avait emporté quatre cent mille francs. — Vous comprenez ma joie , mon bonheur; ma mère, ma femme étaient désormais à l'abri du besoin. Pour nous, maintenant habitués au travail, que nous n'avons pas interrompu pour cela , c'était presque de la richesse. Je racontai partout que je devais ce secours inespéré au remords du misérable qui nous avait tout enlevé. Des personnes qui connaissaient cet homme en doutèrent; elles avaient bien raison , car M. le marquis de Rochegune, que voici, était le seul auteur de cette généreuse action.
— Mais encore une fois, monsieur, je vous en supplie, vous abusez des moments de ces dames , — dit M. de Rochegune avec impatience.
— Voyons, arrivez donc au fait, monsieur, — dit mademoiselle de Maran d'une voix aigre, en s'agitant avec dépit sur son fauteuil.
— Monsieur , — s'écria gaiement Gontran en prenant la main de M. Duval , — nous nous liguons tous contre M. de Rochegune, et quoi qu'il dise. Quoique nous soyons chez lui, nous ne sortirons pas que vous ne nous ayez tout raconté. . .
— A la bonne heure, monsieur, — dit M. Duval, — je vois que vous êtes digne d'apprécier ces choses-là... Inquiet de savoir d''où me venait alors un secours si généreux , je relus la lettre, je ne connaissais pas cette écriture : voyez si la Providence ne m'est pas venue en aide? Un de mes amis qui habite la province, et qui arrive bientôt à Paris... M. Éloi Sécherin... me prie de lui chercher un domestique de bonne maison .
— Le mari d'Ursule? — m'écriai-je.
— Madame connaît M. Sécherin? — me dit M. Duval d''un air étonné.
— Pour l'amour du ciel ! continuez , mon cher monsieur, — dit mademoiselle de Maran.
— Hier donc, — dit M. Duval, — un domestique se présente chez moi. Je lui demande ses certificats, il m'en montre plusieurs; le dernier lui avait été donné par M. le marquis de Rochegune; en l'ouvrant, l'écriture me frappe : je cours chercher ma lettre ; plus de doute ! monsieur, récriture était semblable , absolument semblable , impossible de s"y tromper. Dire ma joie, mon émotion, serait impossible. Je demandai au domestique quelques renseignements sur son maître. — Ah! monsieur, — me dit-il, — il n''y en a pas de meilleur, de plus charitable; tout le portrait de son père qui a fait tant de bien... — Et pourquoi quittez-vous son service? — lui demandai-je. — Hélas! monsieur,
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M. le inarciilis va j)artir pour un long voyage, il ne garde que deux an ciens serviteurs qui l'accompagnent. Je ne pouvais j)lus conserver le moindre doute. Je dis tout à ma femme. Je pars hier et j'arrive ici, M. de Rochegiine était soiti; je reviens dans la soirée, il n'était [)as encore rentré. Enlin, ce matin, après avoii* encore on vain tenté de le voir, et craignant (ju'il ne partît, je suis monté ici malgré le portier, et j'ai pu presser les mains de mon bienfaiteur. Oh! d'abord il a voulu nier, mais il sait trop mal mentir pour cela. . .
— Monsieui', — dit M. de Rochegune avec un embarras croissant...
— Oui , monsieur , — s*'écria M. Du val , — vous ne savez pas mentir. . . je vous dis que vous mentez d'une manière pitoyable ! et lorsque j'ai proposé, pour vous confondre, de m'écrire absolument la môme lettre que celle que j''avais reçue avec les cent mille francs, vous n'avez pas osé, monsieur, car cette épreuve était infaillible ! répondez à cela. . . Voilà , madame , ce que monsieur a fait pour moi. Voilà ce que je suis glorieux d*'accepter, non comme don, mais comme prêt; car je compte sur mon travail pour m'acquitter. Voilà la bonne et généreuse action que je raconterai partout; mais je n'en suis pas moins heureux d''avoir l)u une bonne fois convaincre monsieur de son bienfait devant témoins , maintenant il n'osera plus le nier peut-être !
— Si, monsieur... je le nierai, — dit M. de Rochegune, — car il m'importe que le véritable bienfaiteur soit connu. Quelque douce que me soit votre reconnaissance, je ne puis l'accepter; je n'ai fait, en agissant ainsi , qu'obéir aux derniers vœux de mon père, — dit M. de Rochegune d'un ton triste et pénétré.
— Votre père, monsieur? — s'écria M. Duval. *
— Oui, monsieur ! — encore une fois, — je n'ai fait qu''exécuter ses dernières volontés.
— Mais je n'avais pas l'honneur d'être connu de lui, monsieur. Mais vous l'avez perdu bien avant l'époque où vous êtes si généreusement venu à mon secours.
— Quelques mots vous expliqueront , monsieur , ce que je viens de vous dire. Mon père avait, dans sa jeunesse, placé une faible somme dans une de ces sociétés fondées au profit du dernier survivant. Il avait complètement oublié ce placement. Peu de temps avant sa mort, il reçut environ trois cent mille francs provenant de cette source. Un scrupule, dont j'apprécie toute la débcatesse , l'empêcha de profiter d'une somme due à la mort successive de plusieurs personnes. Cette somme fut par lui destinée à de bonnes œuvres. Pendant sa vie, il en
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employa une bonne partie. Lorsque je le perdis, il me recommanda d'user du reste de cet argent dans le môme but. J''ai appris , monsieur, avec quelle pieuse énergie vous aviez, pendant deux années, lutté contre le sort. J'ai appris combien votre conduite envers votre mère avait été admirable : je n'ai donc fait , monsieur, vous le voyez bien, qu'obéir aux ordres de mon père. J'avais cru que ceci demeurerait secret, comme tant d'autres généreuses actions de mon père. Le hasard a voulu qu'il n'en fut pas ainsi, monsieur. Je vous avoue que maintenant j'en ai moins de regrets, puisque je connais personnellement celui dont le courageux dévouement m'avait si vivement frappé. — Et M. de Rocliegune tendit cordialement la main à M. Duval.
J étais délicieusement émue ; je me rappelais avec quelle grâce touchante M. de Lancry m'avait raconté à TOpéra Thistoire de M. Duval . aussi le souvenir de Contran se mêlait d\ine manière charmante à toutes les grandes et généreuses pensées que cette scène soulevait en moi. Je regardai Contran avec émotion. Il me sembla partager l'admiration que m''inspiraient le bienfaiteur et l'obligé.
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Mademoiselle de Maian avait plusieurs fois souri d'un air ironique. Je reconnus sa méchanceté habituelle au portrait qu'elle avait fait du père de M. de Rochegune, l'un des hommes les plus remarquables, les plus justement vénérés de son temps, et qui s'était illustré par une foule d'actes d'une philanthropie éclairée, et par de beaux et de grands travaux d'intelligence.
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— Monsieur, — dit Gontran à M. do Rochoi>;iiiie nvec uihî innahililr parfaite, — je suis bien heureux du hasaid ({ui nTa uiis à même de reconnaître ce que je savais drjà par le hiuit du monde- c'est que, dans certaines familles i)riviléi^iées, et la vôtre est de ce nombre, monsieur, les plus nobles (pialités sont héréditaires. —Puis s'adressent à M. Durai, il ajouta : — 11 y a deux mois, monsieui*, (|u'à l'Opéra j'avais l'honneur de raconter à ces dames votre belle conduite avec l'enthousiasmer qu'elle m'inspirait; je n*'espérais pas être un jour assez heureux pour vous témoiii;ner a vous-même, monsieur, l'admiration cpie vous méritez.
— C'était au Siêçjo de Corinthe, n'est-ce pas, monsieur? — dit naïvement M. Duval , —un jour où madame la duchesse de Berry assistait au spectacle. . . c'est bien cela. CY^ait la première fois que ma femme et moi nous allions au spectacle depuis deux ans; nous nous en étions fait une vraie fête.
— Nous avons même remarqué, monsieur, le béret de madame Duval, qui lui allait à merveille, —dit mademoiselle de Maran ; — elle était jolie comme un ange, et n'avait pas du tout l'air, je vous l'assure, d'être réduite à travailler pour vivre. . .
— Peut-être trouvez-vous , madame , que ma femme était mise avec trop d'élégance pour notre position? — dit M. Duval avec une fierté douloureuse. — C'est qu'alors, madame, je croyais que cet argent était une restitution. Depuis que je sais que c'est un prêt, je me refuserai tout superflu, croyez-le bien.
Gontran, désolé comme moi de la méchante remarque de mademoiselle de Maran, dit à M, de Rochegune pour détourner sans doute la conversation :
— Mais j'ai eu aussi le plaisir de vous voir à cette représentation , monsieur de Rochegune, et jY^tais bien loin de me douter que vous fussiez le bienfaiteur mystérieux dont jYntretenais ces dames.
— Oui , je crois en effet que ce jour. . . j'étais à l'Opéra avec madame la duchesse de Richeville, — reprit M. de Rochegune d'un air embarrassé.
Je levai par hasard les yeux sur lui ; je rencontrai son regard , qu'il détourna aussitôt.
— Monsieui, — dit mademoiselle de Maran à M. de Rochegune en prenant un air de bonhomie qui me présagea quelque perfidie, — rien de ce que nous voyons ou de ce que nous entendons là ne peut nous étonner ; monsieur votre père avait habitué tout le monde à l'admira-tion de ses bonnes œuvres,
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lame... — dit M. de Rochegune en s inclinant avec une soiie d'impatience pénible, soit qu'il n''aimât pas mademoiselle de Maran , .•-oit que sa modestie soulliît de la prolongation de cette scène.
— Pardonnez-moi, monsieur, c'était un homme admirable, —reprit mademoiselle de Maran. — Je disais encore tout à l'heure à ma nièce que rien n*'était plus touchant que ses visites dans les prisons. . . que la bonté avec laquelle il traitait les pauvres de son hospice; c'était comme une manière de saint Vincent de Paul ou quelque chose d'approchant.
— C'était simplement un homme de bien, madame, — dit M. de Uochegune d''un ton ferme et sévère qui prouvait qu'il n*'était |)as dupe (les louanges ironiques de mademoiselle de Maran.
Je vis avec plaisir à la physionomie chagrine de Contran qu'il souffrait, comme moi, d'entendre ma tante parler ainsi. Mais le caractère de mademoiselle de Maran était trop altier pour jamais céder. Elle voulait toujours, comme on dit vulgairement, avoir le dernier mot. Offrant donc son bras à M. de Lancry , elle dit à M. de Rochegune :
— Adieu, monsieur. C'est égal , quoi que vous en disiez, un simple homme de bien n''aurait pas fait le trait mirifique de la tontine * ! Oui, monsieur, ce scrupule de tontine-\k suffirait pour illustrer une famille. . . Cent mille écus d'aumônes ! . . . mais c'est-à-dire qu'autrefois il n'y avait que les grands coupables qui se permissent de faire de ces libéralitéslà... en manière d'amendes honorables... probablement.
— Pardon, monsieur, — dit Contran en interrompant vivement mademoiselle de Maran. — Ces dames ont quelques visites à faire, je reviendrai voir cette maison si vous le permettez.
— Elle est toute à vos ordres, monsieur, — dit M. de Rochegune en saluant d'un air froid, et contenant à peine l'indignation que les dernières paroles de ma tante lui avaient causée.
Lorsque nous fûmes remontés en voiture, je ne pus m'empècher de dire à mademoiselle de Maran :
— Ah! madame, vous avez été bien cruelle!
— Comment, bien cruelle?. . . — s''écria-t-elle en éclatant de rire. — Laissez-moi donc tranquille... Est-ce que vous croyez que je donne dans ces comédies-là?
— Quelles comédies?
— Comment, quelles comédies! mais tout cela était convenu , ar rangé; on nous attendait! Il est évident qu'on avait fait dire à cet im-
* On appelle ainsi les sociétés pareilles à celle où M. de Rochegune avait dû la somme qn'il voulait employer en bonnes (envies.
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héciie (le M. Diival de venii- et de se lenir (oui |)ièt j\ pousser ces cris reconnaissants : aussi s'est-il mis à ciier cornine mm a('lie-j)i(^ (^uand il nous a sus près de la ])()rte. Ce vieux diole d'intendant avait sans doute été ravertir, sous le prétexte de chercher la clef de la bil)liothé(pie.
— Ah! madame... (pu^lh^ sui)|)osition 1 — dit Contran; — et dans quel but, madame?
— Eh! mon pauvre gaiçon, c'est un calcid tout simple : d'almrd, si M. de Rochegune vous surfait sa maison de 20 ou :U),()00 francs, vous nVserez pas marchander avec un honnne capable de si beaux tiaits, sans compter qu'habiter un hôtel témoin de si vertueuses actions, ça porte bonheur et ça se paye. Je parie que le vieux Rochegune en a fait bien d''autres pour s'arranger sa belle réputation de philanthrope, afin de pouvoir, sous cet abri , tripoter, j'en suis sûre, dans toutes sortes d'abominables agiots. On dit qu'il prêtait à la petite semaine; je le croirais fort, car il est mort riche à millions' La preuve de ce que je dis, c'est qu'on ne fait pas des aumônes de 100,000 écus quand on a la conscience nette. II n'y a que les gros pèche uf-s- qui donnent gros aux pauvres^ répétait toujours le desservant de ma paroisse de Glatigny, qui n'était pas bête... Peste! 100,000 écus en bonnes œuvres ! c'est la part du diable, comme disent les bonnes gens, ou, si vous Taimez mieux , c'est V amortissejnent d^m capital de toutes sortes de vilenies. . .
— Mais, madame, — dit Contran avec impatience, -— vous avouerez du moins qu''on ne pouvait mieux placer ce bienfait, quelle que fût la source de cet argent.
— Certainement, certainement, cette petite Duval était très gentille, ma foi, avec son béret rose. Ça aura été l'avis de M. de Rochegune, qui aura payé cent mille francs le droit du seigneur ;^et le benêt de mari qui vient encore le remercier ! . . .
— Ah! madame! quelle indignité! — s'écria Contran. — D'ailleurs M. de Rochegune part dans quelques jours. . .
— Eh bien ! quoi?. . . il part? ça prouverait tout au plus qu'il est las de cette petite bourgeoise, — dit mademoiselle de Maran en éclatant
de rire.
— Madame, madame ! — dit M. de Lancry en me regardant, pour faire sentir à ma tante l'inconvenance de ce propos.
Je ne pourrais vous peindre, mon ami, l'impression désolante que je ressentis en entendant mademoiselle de Maran flétrir aussi méchamment tout ce que mon cœur venait d'admirer ; jamais son horreur, jamais sa haine du beau, qu'il fût physique ou moral, ne s'était plus
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odieusement manifestée. A cette nouvelle [)reuve de l'impitoyable me chanceté de ma tante, je fis un retour sur moi-même et sur ma position. Mes défiances devinrent plus vives que jamais contre mademoiselle de Maran, sans que pourtant mon aveugle confiance pour Gontran diminuât en rien. Je ne pus m''empecher de me souvenir de ce que m'avait dit madame de Richeville : — Défiez-vous de ce mariage. Votre tante le protège, il doit vous être fatal! — Je reconnaissais aussi que la duchesse ne m'^avait pas trompée sur les qualités qu'elle accordait à M. de Rochegune, que M. de Mortagne aurait voulu me voir épouser. Je Tavoue, un moment je fus inquiète de Tapparente gravité de ces réflexions. Mon cœur trembla pour ainsi dire de voir mon esprit embarrassé pour y répondre. Par instinct je jetai les yeux sur Gontran. . . . La vue de sa physionomie si noble, si douce, si loyale, me rassura. Ce n'est pas mademoiselle de Maran , c''est mon cœur qui a fait ce mariage, me dis-je ; et enfin parce que M. de Rochegune a de généreuses qualités, est-ce une raison pour que Gontran n'en ait pas? N''est-ce pas lui qui le premier m'a raconté cette touchante action si noblement récompensée? Tout à rheure encore n'a-t-il pas partagé mon émotion? Ces réflexions chassèrent les impressions pénibles que les paroles perfides de ma tante avaient fait naître. Lorsque nous descendîmes de voiture, un des gens de mademoiselle de Maran lui dit que mademoiselle Ursule, c''est-à-dire madame Séchermy — ajouta- t-il en se reprenant, — attendait dans le salon avec son mari.
Ma cousine était arrivée ! ! oubliant Gontran , ma tante , je montai rapidement Pescalier; j'ouvris vivement la porte du salon. En effet, c''était elle. . . c''était Ursule et son mari.