CHAPITRE XX
Après la célébration de mon mariage avec M. de Lancry, en sortant de la chapelle du Luxembourg , quel fut mon étonnement de voir une voiture attelée de chevaux de poste ! Madame Blondeau était assise sur le siège de derrière. Le valet de chambre de M. de Lancry ouvrit la portière .
— Où allons-nous donc? — demandai-je à Gontran.
— Voulez-vous vous confier à moi? — me répondit-il en souriant. Je montai, heureuse de penser que sans doute je ne reverrais plus
mademoiselle de Maran; sa calomnie atroce et insensée contre ma mère avait mis le comble à mon aversion pour elle. En vain Gontran m"'avait fait observer que ce n''était plus de la méchanceté, mais de la folie, que de si odieux soupçons tombaient d''eux-mêmes ; je sentais qu'ail me serait désormais impossible de me rencontrer avec mademoiselle de Maran.
La voiture partit rapidement.
Pendant trois heures que dura notre voyage , Gontran fut pour moi rempli d''attentions , de gracieuses prévenances; il me parla peu; ses paroles furent d"*une bonté touchante, presque grave et recueillie. Il sentait , comme moi sans doute , qu''on ne peut s'initier aux grandes félicités que par une sorte de méditation rêveuse et mélancolique.
Il n'y a rien de plus sérieux, de plus pensif que le bonheur, lorsqu'il arrivé à l'idéal. Je fus émue jusqu'aux larmes de l'expression de ten-
dresse protectrice avec laquelle Gontran me regarda souvent. Jamais, je crois, je ne me sentis Tâme plus élevée ; jamais je n'eus d''aspirations plus généreuses. Je songeais avec enchantement à tous les grands, à tous les pieux devoirs que j'allais remplir. Je contemplais Pavenir avec une sérénité calme et fière; j'attendais avec une religieuse impatience le moment de prouver à M. de Lancry tout ce que valait mon cœur. En pensant enfin que peut-être, à force d'amour, je deviendrais indispensable au bonheur de la vie de Gontran, un moment j'éprouvai la folle ardeur, le glorieux enivrement, le magnifique orgueil que
l'ambition doit causer aux hommes
Nous arrivâmes à Chantilly.
Nous étions à la fin d'avril. Le soleil à demi voilé répandait une lumière douce et tiède. A mon grand étonnement, notre voiture entra dans la forêt, côtoya les étangs si pittoresques de la Reine-Blanche, et atteignit la lisière des bois qui bordent le désert. M. de Lancry me fit descendre de voiture, il la renvoya avec son valet de chambre; madame Blondeau restait seule près de nous. Gontran, souriant de ma surprise , m'offrit son bras.
Nous suivîmes un petit sentier déjà tout parfumé de violettes et de primevères. Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes devant une haie d'aubépine fleurie , très-haute , très-épaisse , au milieu de laquelle était une porte de bois rustique. Blondeau rouvrit, nous entrâmes.
Je vis une maisonnette et un jardin qui auraient tenu dans le grand salon de l'hôtel de Maran. . .. Jamais chalet d'opéra ne fut plus coquettement orné que cette maisonnette; son toit disposé en gradins était couvert de pots de fleurs cachés dans la mousse ; les massifs du jardin étaient tellement encombrés de rosiers, d''héliotropes , de jasmins, de petits lilas de Perse , que ce parterre ressemblait à une immense jardinière ou à un gigantesque bouquet. Notre maisonnette se composait d''un rez-de-chaussée ; on y entrait par un petit salon oii je vis, avec une douce surprise, mon piano, ma harpe, mes livres que j'avais laissés la veille à 1 hôtel de Maran. Cela tenait du prodige. A droite, deux petites chambres pour moi ; à gauche , l'appartement de Gontran ; au fond du jardin, une chaumière en bois rustique renfermant la chambre de Blondeau et la cuisine. Dire Télégance incroyable , presque féerique, de ce petit Eden, serait aussi impossible que de peindre ma reconnaissance envers Gontran , ou ma folle joie d'enfant en songeant que nous allions vivre là pendant quelque temps.
236 MATIULDE.
M. de Lancry demanda en riant à Blondeau si elle serait capable de nous faire chaque jour à dîner. Ma gouvernante répondit très- fièrement qu'elle nous étonnerait par son savoir-faire , car elle seule devait nous servir [)endant notie séjour dans ce chalet.
Ai-je besoin de vous dire combien j'ap[)réciai cette délicate attention de Contran ?
Il était trois heures à peine; je pris le bras de mon mari pour faire une longue promenade dans la foret. Le soleil avait peu à peu dissipé les nuages qui le voilaient; Tair était embaumé, saturé des mille floraisons du printemps; les feuilles, encore d\m vert tendre, frémissaient au léger souffle de la brise ; des oiseaux de toute espèce gazouillaient , voltigeaient , se cherchaient dans ces arbres magnifiques , et troublaient seuls de leurs petits cris joyeux le profond silence de la forêt. Mon cœur se dilatait avec force. J'aspirais avec une ineffable avidité tous les parfums , toutes les suaves émanations de la nature. Je m'appuyai davantage sur le bras de Gontran... nous marchions lentement... A peine nous échangions de temps à autre quelques rares paroles... Un moment je voulus me rappeler quelques impressions de ma première jeunesse : chose étrange! cela me fut presque impossible. Le passé m'^apparaissait comme vague, voilé; mes souvenirs m'échappaient. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette bizarre sensation. Était-ce donc que le bonheur présent envahissait, absorbait assez mes facultés pour m'ôter même la mémoire des anciens jours? Bientôt ces ressenti-, ments devinrent si vifs que je fermai à demi les yeux, je ne pus faire un pas ; malgré moi ma tête appesantie s'appuya sur l'épaule de Gontran , et je joignis mes deux mains sur son bras...
Mon mari , sans doute aussi ému que moi, s'arrêta, et ne troubla pas cet accablement ineffable.
— Pardon, — lui dis-je après quelques minutes de silence; —je suis bien faible et bien enfant, n''est-ce pas? Mais que voulez-vous? tant de bonheur est au-dessus de mes forces... Oh! que vous devez être heureux d'inspirer autant d*'amour ! . . .
— Vous avez raison , Mathilde , car l'inspirer , c'est le ressentir ! Cestà moi de vous demander pardon de mon silence... Et pourtant non... car c''est aussi un langage que le silence... il exprime tant de choses que la parole est impuissante à rendre!... Dites, Mathilde, quels mots pourraient peindre ce que nous éprouvons?
— Oh! cela est vrai; il me semble aussi que la parole doit se taire lorsque la pensée s'entretient avec Tâme... Mais, mon Dieu! — ajou-