‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 53 sur 107 · LA LUNE DE MIEL · texte numérisé non relu

LA LUNE DE MIEL

tai-je en souriant, — vous allez trouver cela bien métaphysique, bien ridicule. Voyez combien vous avez raison... Je veux expliquer ces adorables impressions, et je dis des folies. Continuons notre promenade , et laissons nos deux cœurs s''entretenir silencieusement.

Le soleil commençait à s'abaisser lorsque nous rentrâmes au chalet, déjà presque noyé dans les ombres du soir , tant les arbres qui Fenvironnaient étaient touffus. Nous trouvâmes avec plaisir dans le salon un feu de pommes de pin bien pétillant, que madame Blondeau nous avait allumé, car les soirées du printemps étaient encore froides. Un charmant petit couvert était mis près de la cheminée. Gontran m'avoua naïvement qu'il était très-disposé à faire honneur aux talents de ma gouvernante : elle s''était surpassée. Notre dîner fut très-gai; nous nous servions nous-mêmes. Je voulais prévenir les désirs de Gontran, lui les miens ; de là de folles discussions dans lesquelles il finissait toujours par céder.

Après dîner, il ouvrit la porte du salon; il y avança un grand fauteuil oii je m'assis.

— Voyez donc quelle belle soirée, — me dit-il.

Un clair de lune admirable jetait des flots de lumière argentée sur notre petit jardin et sur la cime des grands arbres qui l'entouraient. Le silence le plus solennel régnait dans la forêt... Au-dessus de nous les étoiles brillaient dans les profondeurs du firmament; autour de nous les fleurs épandaient leurs parfums. Gontran s''assit à mes pieds. Son noble et beau visage était tourné vers moi ; un pâle rayon de la lune se jouait sur son front et sur ses cheveux. Il tenait une de mes mains dans les siennes et me contemplait avec une sorte d'extase... Étrange contraste de notre nature ! A ce moment, je crois, j''atteignis l'apogée du bonheur : l'homme que j*'aimais de toutes les forces de mon âme était à mes pieds. Le calme mystérieux d''une belle nuit ajoutait encore à mes ravissements. A ce moment pourtant , une indéfinissable tristesse s'empara de mon cœur... je pleurai. Gontran vit mes larmes; bientôt ses yeux se mouillèrent aussi. Je penchai mon* front accablé sur le sien, et nos pleurs se confondirent.

Hélas ! hélas ! . . . pourquoi ces larmes? Sommes-nous donc si malheureusement doués, que la grandeur de certaines félicités nous écrase? ou bien la tristesse involontaire qu''elles nous inspirent est-elle un pressentiment de leur peu de durée?

Que dirai-je de ces jours fortunés, si beaux , si rapides, de cette vie

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d''amour et de solitude que Dieu voulut environner de toutes ses splendeurs, car le temps fut toujours admirable?

Un crayon de notre journée fera comprendre l'amertume de mes regrets lorsqu'il fallut abandonner cette existence enchanteresse.

Chaque matin , après avoir admire ma corl)eille de jasmin et d'héliotro[)e, qui ne m^'avait jamais manqué à mon réveil, et que Contran se plaisait à cueillir lui-même dans notre parterre , chaque matin nous allions de très-bonne heure nous promener à pied dans la forêt, fouler avec joie les grandes herbes trempées de rosée, savourer les parfums des plantes aromatiques, et voir les cerfs et les biches se retirer dans l'épaisseur des taillis. Lorsque le soleil commençait à s'élever, nous revenions déjeuner; puis après, les stores de notre petit salon baissés, jouissant de la fraîcheur et de l'ombre, nous nous reposions de notre promenade du matin en faisant quelquefois une sieste pendant la chaleur du jour.

Ensuite je me mettais souvent au piano ; je chantais avec Contran certains duos , certains airs auxquels nous attachions de tendres souvenirs. D''autres fois nous lisions. Le timbre de la voix de Contran était charmant; c'était pour moi un bonheur toujours nouveau que de lui entendre lire un de mes poètes favoris. Ces douces occupations étaient mêlées de longues causeries, de projets d'avenir, de doux regards déjà jetés sur le passé. Puis, à l'heure du dîner, nous allions nous habiller avec autant de coquetterie et de recherche que si nous eussions habité un château rempli de monde. J'attachais un prix infini aux louanges, aux tlatteries de Contran; je prenais plaisir à me coiffer moimême, afin de ne devoir qu'à moi tous les succès que je voulais obtenir auprès de lui .

Malgré Fessai des talents de madame Blondeau, M. de Lancry, qui avouait franchement son goût pour la bonne chère, avait fait venir son cuisinier à Chantilly ; au moyen d''une cantine de chasse parfaitement organisée , notre dîner nous arrivait chaque jour de ce village avec de la glace, des fruits; Blondeau n'avait qu'à nous servir. Contran avait aussi des chevaux à Chantilly. Après dîner, notre calèche venait nous prendre, et nous partions pour de longues promenades dans les magnifiques allées de la forêt. Nous revenions quelquefois à la nuit au clair de lune, bercés par les plus adorables rêveries; puis nous rentrions. La voiture s'en allait, et Blondeau nous servait le thé!... Oh! que de longues soirées ainsi passées ! la porte de notre salon ouverte , et nous. . . jouissant de toutes les beautés de ces nuits de printemps, dont

le silence n'était interrompu que par le léger bruissement du feuillage ! Oh! que d'heures ainsi passées, pendant lesquelles j'écoutais Gontran me raconter sa vie, sa première jeunesse , les combats de son père, un des héros de la Vendée , bravement mort dans les landes sauvages de la Bretagne pour sa foi, pour son roi. Avec quelle insatiable curiosité j''interrogeais Gontran sur la guerre qu'il avait faite , lui , sur les dangers qu''il avait courus! Plus je pénétrais dans le passé, grâce à sa confiance , plus je reconnaissais la vanité , Finjustice des accusations de madame de Richeville et de M. de Morlagne. Ils m'avaient dépeint Gontran comme un homme d'un caractère inégal, égoïste, dur, profondément blasé, incapable de comprendre les délicatesses d'un amour élevé... Avec quelle joie, avec quel orgueil je trouvais au contraire Gontran rempli de douceur , de prévenances , de tendresse , et doué surtout du tact le plus parfait, le plus exquis !

Ce bonheur durait depuis trois semaines. Un soir, en prenant le thé, Gontran me dit en souriant :

— Mathilde, j'ai une grave proposition à vous faire.

— Oh! dites... dites, mon ami.

— Cest de prolonger encore quelque temps notre séjour ici... si cette solitude ne vous déplaît pas.

— Gontran... Gontran.

— Vous acceptez donc?. . .

— Si j''accepte? avec joie , avec ivresse ! . . . Mais vous me gâtez ainsi la vie , Gontran ; une fois rentrée dans le monde. . . que de regrets ! . . . quels sacrifices !.. Eh ! pour qui? et pourquoi? mon Dieu !

— Vous avez raison, Mathilde, — dit Gontran en soupirant. — Pourquoi? pour qui? Il y a tant de charmes dans cette existence! et il faut la quitter pour aller se jeter dans ce gouffre étincelant qu'on appelle le monde.

— Mais qui nous y force, mon ami? A quoi bon la fortune, si ce n'est à vivre librement à sa guise... Mais non, vous dites cela par bonté pour moi, Gontran... Vous êtes trop jeune encore, trop brillant pour renoncer au monde . . .

— Pauvre enfant , — dit Gontran en souriant doucement , — c''est vous, au contraire, qui êtes trop jeune pour vous priver de plaisirs que vous connaissez à peine... Long-temps prolongée, cette vie que vous trouvez charmante vous semblerait monotone.

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— Ah! Goniran, vous dites que je suis belle... vous vous lasserez donc de ma beauté?

— Mathilde, quelle diiïérence!

Un bruit de pas et de voix inaccoutumé interrompit Gontran. On parlait de l'autre côté de la haie. On frap[)a bientôt à la porte du jardin. Il était onze heures du soir. Cela m'inquiéta.

— Je vais ouvrir, me dit Gontran.

— Grand Dieu ! mon ami , prenez garde.

— Il n'y a rien à craindre : cette foret est toute la nuit parcourue par les gardes de M. le duc de Bourbon.

— Qui est là? — dit Gontran.

— Moi, Germain , monsieur le vicomte.

C'était un palefrenier de M. de Lancry. Mon mari ouvrit la porte.

— Que veux-tu?

— Le chasseur de M. le comte de Lugarto apporte une lettre à M. le vicomte ; il est venu en courrier. Il savait où nous étions logés avec les chevaux à Chantilly; il est venu nous trouver, et nous a dit de le conduire à monsieur, ayant une lettre pressée à lui remettre.

— Oii est cet homme?

— Là , derrière la porte , monsieur le vicomte.

— Fais-le entrer.

A la clarté que jetait la lampe du salon, je vis un homme de grande taille vêtu en courrier. Je ne sais pourquoi sa physionomie me sembla sinistre. Il ôta sa casquette et remit une lettre à Gontran. M. de Lancry, depuis l'arrivée de cet homme, semblait vivement contrarié... presque abattu. Il s'approcha de la lampe, prit la lettre et la lut rapidement... Par deux fois il fronça les sourcils , et me parut réprimer un mouvement d'impatience ou de colère... Après avoir lu, il déchira la lettre et dit au courrier :

— Cest bon , vous direz à votre maître que je le verrai demain à Paris. — Puis, s'adressant à son palefrenier, M. de Lancry ajouta : — Tu donneras l'ordre à Pierre d'amener demain matin ici la voiture de voyage. Vous autres, vous partirez ce soir pour Paris avec les chevaux et la calèche. En arrivant à l'hôtel, vous direz que tout soit prêt, car j''arriverai dans la journée.

Les deux domestiques partis , je dis à Gontran avec inquiétude :

— Vous semblez contrarié, mon ami... Qu'avez-vous?

— Rien , je vous assure. . . rien. . . un service assez important. . . que

LA RETRAITE. 2ÎI

me demande un de mes amis qui arrive d''Angleterre. Cela m'o])lige de me rendre à Paris plus tôt que je ne le pensais.

— Quel dommage de quitter cette retraite 1 — dis-je à Gontran sans pouvoir retenir mes larmes.

— Allons... allons... — me dit-il doucement, — Mathilde, vous êtes une enfant!

— Mais nous y reviendrons. Oh! n'est-ce pas? Cette petite maison sera pour nous un souvenu^ vivant et sacré!

— Sans doute, sans doute, Mathilde; mais je vous laisse. Il faudra que nous partions demain de très-bonne heure ; j''ai hâte d'arriver à Paris... Vous devez avoir quelques ordres à donner à madame Blondeau. Je vais me promener; j'ai un peu de migraine.

— Mon ami , permettez-moi de vous accompagner.

— Non, non, restez.

— Je vous en prie, Gontran, puisque vous souffrez.

— Encore une fois , je préfère être seul. . . — dit M. de Lancry avec une légère impatience. — Et il se dirigea vers la porte du jardin.

Je versai des larmes... larmes amères, cette fois...

Retirée chez moi, j'attendis le retour de Gontran. Il revint une heure après, se promena long-temps encore dans le salon, et rentra chez lui.

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