‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 54 sur 107 · LE DEPART · texte numérisé non relu

LE DEPART

Je passai une nuit remplie d'angoisses en songeant à l'inquiétude, à l'agitation que M de Lancry n'avait pu dissimuler. Au point du jour, je me levai; j'étais douloureusement oppressée. Je voulais jeter un dernier regard sur cette mystérieuse et charmante retraite oii j''avais passé des moments si heureux. Hélas! était-ce un présage? Tant de bonheur devait-il à jamais s'évanouir?... Le ciel, si pur pendant tant de jours, se voilait de nuages noirs; un vent froid gémissait tristement à travers les grands arbres de la forêt. La prédisposition de l'âme est un prisme qui colore les objets extérieurs de ses reflets sombres ou riants. Je fis une remarque puérile, mais elle me navra... Toutes les fleurs qui ornaient cette demeure avaient été apportées et transplantées comme une décoration champêtre. Peu à peu elles avaient langui et s'étaient flétries. Absorbée par mon bonheur, voyant tout à travers les rayonnements que Pamour jetait sur ma vie , je ne m''étais pas aperçue de l'insensible étiolement de ces plantes; mais à ce moment, sous ce ciel gris , pensant à ce départ qui m'affligeait, je fus douloureusement frappée de ce spectacle. Malgré moi, je fis un vague rapprochement entre les jours heureux que je venais de passer et l'existence de ces fleurs.... pauvres fleurs éphémères, dépaysées, sans racines, qui, au lieu de s'épanouir chaque matin toujours fraîches et vivaces, mou-

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raient crime mort précoce, après avoir jeté im pailum, im l'clat passagers .

Je frémis... en me demandant s'il en devait être ainsi de la félicité que j'avais goûtée. Pourtant je voulus échapper à ces réflexions pénibles; je les regardai comme un blasphème. Je cueillis pieusement quelques branches d'héliotrope et de jasmin que je me promis de garder toujours; je pensai qu'après tout j'étais folle de chercher de douloureux pronostics dans un état de choses qu'ail dépendait de moi de faire cesser. Je résolus d'établir un jardinier dans notre maisonnette pour y cultiver des fleurs qui, cette fois, ne mourraient pas au bout de quelques jours. Par une réflexion bizarre, je me demandai pourquoi l'on entretenait si religieusement les tristes jardins des tombeaux, et pourquoi l'on n'entourerait pas des mômes soins pieux et touchants les lieux consacrés par quelques souvenirs chéris.

Je rentrai. Contran semblait encore plus soucieux que la veille. La voiture arriva ; nous partîmes.

M. de Lancry ne prononça pas un mot de regret sur Fabandon où nous laissions notre retraite à la garde d'un de ses gens ; cela me fit mal. Après quelques moments de silence, Gontran me dit :

— Mathilde, je vous présenterai demain un de mes meilleurs et de mes plus intimes amis, M. Lugarto, qui arrive de Londres. C'est pour lui rendre un service assez important qu'il me demande que je quitte Chantilly. Nous verrons souvent Lugarto ; je l'aime beaucoup; je désire que vous l'accueilliez avec bienveillance.

— Quoique M. Lugarto soit cause de notre brusque retour à Paris, — dis-je en souriant à M. de Lancry, — je vous promets d''oublier ce grand grief, et de recevoir votre ami comme vous le désirez. Mais vous ne m'*avez jamais parlé de lui?

— J'étais à la fois si distrait et si absorbé par mon amour, — reprit Gontran avec grâce , — qu'il y a bien des choses que je ne vous ai pas dites... J'avais laissé Lugarto à Londres; il est très-paresseux ; il écrit rarement, et j'avais de trop charmantes compensations pour m'apercevoir du silence de cet ingrat.

— Mais savez-vous, Gontran , qu'il faut que vous aimiez en effet

beaucoup M. Lugarto pour lui faire le sacrifice que vous lui faites

Nous étions si heureux dans notre retraite 1

— Oui, oui, sans doute; mais, de son côté, Lugarto m^T autrefois rendu de très-grands services; je vous conterai cela.

— Oh' alors, mon ami, si vous acquittez une dette de reconnais-

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sauce, je ne me plains plus; cl'ailleiiis j'ai mon projet, (^t, à mon tonr, je vons demanderai une i>rAcc à hupielle je tiens l)eau('onp.

— Parlez... parlez... Mallnldcî.

— Kh bien ! il faut me promettre de venir eliacpie mois passer quel ques jours dans notre maisonnette de Chantilly.

Contran me regarda avec étonnemenl.

— ]\rais cette maison ne m''appartient pas, me dit-il. Mon cœur se serra douloureusement.

— Comment cela? lui demandai-je.

— Mon Dieu ! rien de plus simple ; j'avais chargé mon homme d''afl'aires de me chercher une petite maison à Chantilly ou dans quelque endroit bien retiré, et de me la louer pour la saison; il m'a trouvé cette maison de paysan presque enclavée dans la foret : je vins la voir, cela me parut charmant comme position, j'y envoyai mon tapissier qui est très-bon décorateur; car, vous le voyez, il a transformé une affreuse chaumière en un vrai chalet d'opéra. Cela se trouvait d''autant mieux que le propriétaire de cette masure et des quelques arpents de terre qui en dépendent est sur le point de les vendre à M. le duc de Bourbon ; dès qu'on aura enlevé ce que nous avons laissé dans cette maisonnette, on l'abattra ; je ne Tavais louée que pour quatre mois , et il nous reste, je crois, encore environ trois semaines de jouissance.

Hélas! les paroles de Gontran me rappelèrent cruellement ma remarque du matin sur Péclat factice des fleurs éphémères de notre jardin. Sans le vouloir, M. de Lancry me causait un sensible chagrin. Cet homme d'affaires, ce tapissier, ce loyer... tous ces mots vinrent gâter un à un tous mes souvenirs chéris. Sans doute je n'étais pas assez insensée pour vouloir échapper aux réalités de la .vie ; mais il me semblait qu'un si petit réduit devait rester environné de tout son prestige, de toute sa poésie, et que, sans prodigalité folle, on aurait pu le respecter à tout jamais. Je n'accusai pas Gontran; absorbé par le bonheur présent, il avait pu négliger l'avenir; je songeai qu*'à nous autres femmes était surtout réservé le culte du passé.

— Gontran , — lui dis-je , — je suis toute fière d^me pensée que vous n'avez pas eue malgré votre cœur si ingénieusement inventif.

— Parlez , ma chère Mathilde.

-— Il nous faut acquérir tout de suite cette maison et le petit champ qui l'environne , puisque heureusement cela n''est pas encore vendu à M. le duc de Bourbon.

— Vous n'y songez pas, Mathilde, le prince doit payer la conve-

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