‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 67 sur 107 · MALADIE · texte numérisé non relu

MALADIE

passée pendant votre maladie. Je ne vous en aurais pas parlé s'il ne s*'agissait pas, indirectement il est vrai, de ce bon M. de Mortagne.

— Dis donc vite , alors.

— Eh bien! madame, le lendemain du jour où vous êtes tombée malade, le soir, pendant que vous étiez assoupie, j''étais un moment descendue à roffice; M. René, votre valet de chambre, venait de nous apprendre qu'il quittait la maison.

— Il est vrai , — dis-je à Blondeau en me souvenant d''avoir vu le matin un nouveau domestique dont la tigure m'avait frappée, car il ne me semblait pas inconnu, — sais tu pourquoi René s'en est allé?

— Pour retourner dans son pays, en Lorraine, a-t-il dit.

— Et celui qui le remplace, d'où sort-il?

— Il était chez des Anglais; il est au fait du service, il paraît trèsbon homme et assez intelligent. Mais, madame, il ne s'agit pas de cela, ainsi que vous allez le voir. Le soir donc on vint me dire que quelqu'un me demandait à la porte de l'hôtel , et on me remit un billet où étaient écrits ces mots de l'écriture de M. de Mortagne, que je reconnaîtrais entre mille.

(( Ma bonne madame Blondeau , ayez toute confiance dans la personne qui vous remettra ce billet ; elle vous dira ce que j'attends de vous: j'ai appris que Mathilde est malade y je tiens à avoir chaque jour de ses nouvelles par vous.

)) Sicjné Mortagne. »

— Vous pensez bien, madame, que je n'hésitai pas un moment. Je descendis à la porte, je vis un fiacre, la portière était entr'ouverte ; dans cette voiture était un homme dont je ne pouvais distinguer les traits à cause de l'obscurité ; il me dit d^ine voix émue et que je ne reconnus pas :

— Madame Blondeau, je viens de la part de M. de Mortagne savoir des nouvelles de madame la vicomtesse de Lancry . . .

— Elle est bien souffrante, — dis-je à cet inconnu. — Les médecins craignent une mauvaise nuit.

— Vous ne vous étonnerez pas du mystère avec lequel M. de Mortagne s'informe par moi, son ami, de Tétat de madame de Lancry, — ajouta-t-il , — quand vous saurez que dans l'intérêt de votre maîtresse le nom de M. de Mortagne ne doit pas être prononcé chez elle. — Vous

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ne m'aviez pas caché, madame, — ajouta Blondeau, — la scène cruelle de votre contrat de mariage; il me parut très-simple que M. de Moitagne s'informât de vos nouvelles par un moyen détourné, d'autant plus (]u''il n'était pas alors à Paris.

— Où est-il donc? — dis-je à Blondeau.

— Cette môme personne inconnue ajouta que M. de Mortagne était absent de Paris par suite d'alï'aires trcs-im[)ortantes qui vous concernaient, et qu'il lui fallait s'entourer du plus grand mystère pour les mener à bien.

— Qu'est-ce que cela signifie?

— Je ne sais pas, madame. Toujours est-il que cet inconnu me dit qu''il ne pouvait me faire ainsi désormais demander à la porte sans provoquer les remarques de vos gens, ce qui eût été fâcheux ; que, pour avoir des détails fréquents et précis sur votre santé, il me priait au nom de M. de Mortagne de mettre chaque jour une espèce de bulletin sous une grosse pierre à la grille du jardin du côté des Champs-Elysées, et qu'il viendrait le prendre le soir, cet endroit étant, la nuit, tout à fait désert; que si je pouvais quelquefois venir moi-même, il m'en serait bien reconnaissant au nom de M. de Mortagne, car il pourrait. ainsi avoir des nouvelles encore plus détaillées; il ajouta que M. de Mortagne avait bien pensé à envoyer un domestique s'informer de votre santé, ainsi que cela se fait, mais que ce renseignement incomplet ne pouvait satisfaire son inquiétude ; il me dit enfin qu'il avait aussi songé à me demander de lui écrire , par la poste, sous un nom supposé, mais que ce moyen était de tous le plus dangereux.

— Et pourquoi si dangereux?

— Je ne sais, madame, il ne s'est pas expliqué davantage; il m''a bien recommandé de vous dire , une fois pour toutes , que si vous aviez, dans un cas grave, à écrire à M. de Mortagne , vous ne remettiez votre lettre qu'à madame la duchesse de Richeville elle-même, qui la lui ferait parvenir.

— C'est étrange ! — dis-je à Blondeau. — Et qu'as-tu fait?

— Ainsi que me l'avait demandé M. de Mortagne, j'ai écrit un bulletin de votre santé; sous le prétexte de me promener dans le jardin avant de revenir veiller, chaque soir je mettais ma lettre sous la grille, et cet inconnu venait la prendre. Le jour où vous avez été si mal , j'écrivis un mot à la hâte et je le portai comme d''habitude. Le lendemain je ne pus sortir de chez vous que très-tard , lorsque vous étiez un peu assoupie ; il y avait du mieux, j''étais tout heureuse ; j''écrivis deux

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mots pour M. de Mortagne, je courus à la grille; la nuit était noire. L'^inconnu m'attendit sans doute, car il me dit i\ voix basse :

— Madame Blondeau, — c''est vous?

— Oui , monsieur, — lui dis-je. — Au nom du ciel, comment va-teile? — s'écria-t-ii d'une voix qui me parut bien altérée. — Mieux, bien mieux; dites-le à M. de Mortagne , — lui répondis-je ; — je sors seulement depuis hier de la chambre de cette pauvre madame, et j'apportais un petit mot. — Je crois qu'en apprenant cette bonne nouvelle la personne inconnue tomba à genoux, car la voix s'abaissa pour ainsi dire, et j"'entendis ces mots prononcés comme par quelqu'un qui prie : (( Mon Dieu! mon Dieu! soyez béni, elle vit, elle vivra. » — Je retourne bien vite auprès de madame , — dis-je à Pinconnu; — rassurez bien M. de Mortagne. -v- Soyez tranquille, ma bonne madame Blondeau, il ne sera pas long-temps sans apprendre cette heureuse nouvelle. — Je revenais à la maison lorsqu'il me sembla entendre, du côté de la grille, comme des cris étouffés, un bruit de lutte, et un bruit sourd comme un corps pesant qui serait tombé.

— Tu m''effraies! Et ensuite?

— J'écoutai de nouveau, je n'entendis rien. Inquiète, je retournai bien vite a la grille, j'écoutai... encore rien... rien. J'appelai à voix basse, on ne me répondit pas... Je crus m'être trompée, je rentrai.

— Et le lendemain? — demandai-je à Blondeau.

— Le lendemain, à la nuit tombante , je portai un billet à la place accoutumée; j'attendis assez long-temps, personne ne vint : je supposai que le messager de M. de Mortagne n'avait pu arriver plus tôt. Je rentrai, me promettant bien d'^aller voir de grand matin si le billet avait été retiré comme d'habitude.

— Eh bien?

— Eh bien, madame ! le- lendemain je le retrouvai... On n'était pas venu le prendre... Non, madame. Mais ce qu'il y a de plus malheureux et ce qui me donne des craintes...

— Mais dis donc! — m'écriai-je en voyant Phésitation de Blondeau.

— Ah! madame, — reprit-elle en joignant les mains, — jugez de mon effroi lorsque je vis près de la grille une assez grande tache de sang.

— Oh ! c'est horrible ! Et ce billet. . . ce billet?

— Je le laissai toujours pour voir si Ton viendrait le rechercher. Ce fut en vain. Hier seulement je Pai retiré. Voilà donc aujourd hui dix jours que cet événement est arrivé, car depuis dix jours Ton n'est pas

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venu retirer le billet... Il parnît donc malheureusement viai que le messai^er de M. de Morta.^ne a poussé le cri sourd (pie j'ai entendu....

— Hélas!... cela ne semble que trop probable... Et tu es bien sure d'avoir entendu un cri et comme la chute (Pun corps? -- dis-je à Blondeau.

— Oui, oui, madame, et ces traces de sang ne prouvent que trop que je ne m'étais pas trompée.

— Écoute, Blondeau, M. de Mortagne demeure en face de cette maison ; il faudra que ce soir tu ailles savoir s**!! est a Paris : s'il n'y est pas, demain j'irai voir madame de Richeville pour Ten informer, car je suis cruellement inquiète. Dès que M. de Lancry sera rentré, je lui dirai tout, afin qu'il se joigne à moi pour tâcher d'éclaircir ce triste mystère.

— Madame , — dit Blondeau en m'interrompant, — permettez-moi de vous faire observer qu'il ne serait peut-être pas prudent de parler de cela à monsieur le vicomte. Vous le savez, il déteste M. de Mortagne, et cet inconnu m'avait dit que ce dernier s'occupait de graves intérêts qui vous regardaient. Hélas! madame, vous êtes heureuse maintenant , — ajouta cette excellente femme en attachant sur moi ses yeux baignés de larmes. — Mais qui sait, enfin... ; un jour peut venir où vous aurez besoin de la protection de M. de Mortagne. Ne vaudraitil pas mieux ne parler de tout ceci à personne, de peur d'ébruiter quelque chose, d'attirer l'attention sur M. de Mortagne, et ainsi de contrarier peut-être ses projets, en nuisant au mystère dont il croit devoir s'entourer? Pourquoi instruiriez-vous monsieur le vicomte de ceci 1 Après tout, j'ai agi à votre insu ; si quelqu'un a tort, c'est moi. Et encore, quel tort y a-t-il à donner de vos nouvelles à un de vos parents, le seul qui vous ait véritablement aimée?

Malgré la répugnance que j'éprouvais à cacher quelque chose à Contran , je me rendis aux observations de Blondeau.

Mes inquiétudes au sujet de l'influence que M. Lugarto exerçait sur mon mari étaient aussi vives qu'avant ma maladie. Cet homme m'inspirait toujours une profonde terreur. Je pensais qu'un jour, moi et Contran, nous serions peut-être forcés de réclamer la protection de M. de Mortagne.

J'imaginai que la conduite mystérieuse de ce dernier devait avoir pour but de déjouer ou de pénétrer les méchants desseins de M. Lugarto. Sous ce rapport, la disparition de l'émissaire de M. de Mortagne éveillait mes craintes.

Au milieu de ces inquiétudes, on m'annonça M. de Hocliegune.

Je le fis prier d'attendre un moment. Je donnai quelques ordres à Blondeau, et je rejoignis bientôt M. de Rochegune, remerciant le ciel de me mettre peut-être ainsi à même d'avoir des nouvelles de M. de Mortagne, car je savais l'intimité qui les unissait.

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