‹ Mathilde (volume 4)Chapitre 17 sur 18 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

l'entretien.

Je fus si surprise, presque si effrayée, à l'aspect de madame de Richcville, que je m'appuyai sur le dossier d'un fauteuil placé près de moi.

Pourtant l'expression des traits de la duchesse n'avait rien de menaçant. Elle me parut trèschangéc, irès-maigrie ; elle était fort émue, et me regardait avec intérêt.

Elle se hâta de me dire^ comme pour m'cngager à l'entendre, et pour me mettre en confiance avec elle :

— Quelque étrange que puisse vous paraître ma visite , mademoiselle , rassurez-vous. Je viens au nom d'un de nos amis communs, M, de Mortagne.

— Est-il donc ici, madame ?

— Hélas! non; et, quoiqu'il soit attendu d'un moment à l'autre, je ne puis rien encore vous dire de son mvstérieux voyage... mais je sais tout l'intérêt qu'il vous porte... H y a huit ans... en sortant de sa dernière entrevue avec mademoiselle de Maran, il m'a tout raconté... le conseil de famille, la scène avec votre tante, lorsqu'il vous prenait dans ses bras et vous apporta dans la chambre de mademoiselle de Maran, malgré les aboiements de Félix. J'entre dans ces détails pour vous prouver que cet homme , le plus généreux des hommes, avait en moi une confiance absolue... c'est au nom de cette confiance... que je viens vous demander la vôtre, mademoiselle.

— La mienne. . . madame ? vous ?

J'accentuai tellement ce mot — vous — que

madame de Richeville sourit amèrement et reprit :

— Pauvre enfant, si [jeune encore! croiriez-

VOUS déjà aux calomnies du monde? auraiciUelles altéré cette bonté charmante que M. de Mortagne prévoyait en vous, et qui se révèle dans tous vos traits?... Pourquoi accueillir si froidement,., cette démarche dictée par votre seul intérêt , cette démarche faite pour ainsi dire sous l'autorité d'un homme qui fut l'un des meilleurs amis de votre mère... dites... pourquoi m'accueillir ainsi?

Il est impossible de rendre le charme insinuant de la voix de madame de Richcville, et de peindre le regard à la fois triste et aflcctueux dont elle accompagna ces paroles ; malgré là sourde jalousie que je ressentais contre elle, je fus émue et je lui répondis avec moins (le sécheresse.

— Il m'est permis de m'élonner d'une visite que je n'avais aucun droit d'espèi'cr, n'ayant pas l'honneur de vous connaître, madame.

— Il Y îi à peu près un mois... à la sortie de

l'Opéra ne vous ai-je pas dit ces mots ...

Pauvre enfant... prenez garde?

— J'ai entendu, en effet, ces mots, madame, mais j'ignorais dans quel but ils m'étaient dits.

— Vous l'ignoriez? — me dit madame de

330 MATIÎÎLDE.

riicheviiîe en attachant sur moi un regard perçant qui me fil rougir.

Ne voulant pas sans cloute augmenter ma confusion , elle continua , en rendant , si cela est possible , sa voix et son regard plus affectueux encore.

— Lcoutez-moi. .. Pour vous donner créance en mes paroles... pour que je puisse aborder le sujet qui m'amène ici , sans cire soupçonnée par vous d'arrière-pensée, il faut que je vous donne quelques explications sur le passé. De tout temps M. de Mortagne a été mon ami ; il m'a autrefois rendu un de ces services qu'une âme généreuse iic peut acquitter que par une amitié de toute une vie, et quand je dis amitié.. . je parle des devoirs sacrés qu'elle impose. . Je ne sais de quelles noires couleurs votre tante m'a peinte h vos veux... mais vous saurez un jour, je l'espère, que mes ennemis les plus mortels n'ont jamais osé contester mon courage et mon dévouement à mes amis... Plus tard .. vous connaîtrez peut-être le motif de mon éternelle gratitude eîivcrs JM. de Mortagne. .. Je savais, je sais tout l'intérêt que vous lui inspirez... Or, ce qu'il aime, je l'aime...

L'ENlTxETIEN. 331

Voilà déjà un motif pour que vous m'ink'rcssiez vivement... n'est-ce pas? J'ai des haines bien acharnées soulevées cotre moi... mais il iven est pas de plus violente, de plus impl?icable que celle de mademoiselle de Maran... Je sais que voire tante a tout fait pour rendre votre enfance malheureuse... maintenant elle fait tout pour vous rendre la plus malheureuse des femmes... vous devez la haïr au moins

autant que je la hais Voilà encore un

motif pour que vous m'intéressiez... Vous arracher à ses méchants desseins, vous dévoiler de nouvelles perfidies... prouver enfm mon amitié, ma gratitude à M. de Mortagne , en agissant pour vous comme il aurait agi luimême... voilà des motifs assez puissants poiu' exprimer l'intérêt que je vous porte, il me semble...

— Madame, j'ai pu avoir à me plaindie de mademoiselle de Maran ; mais depuis qucl,ques jours elle a tant fait pour moi que je dois oublier quelques contrariétés déjeune fille.

J'appuyai à dessein sur ces mots, elle a tant fait pour moi, afni de bien donner à entendre

à madame de Richevillc, que je voulais parlcM-

de mou mariage avec Goutrau.

La duchesse secoua tristement la tête, et me dit : — Elle a tant fait pour vous!... Oui, vous dites vrai... elle n'a jamais tant fait pour votre malheur.

De ce moment, je crus deviner le sujet de la visite de madame de Richeville. Elle aimait Contran , son mariage avec moi la rendait furieuse de jalousie , elle était aussi adroite cjue dissimulée , elle venait sans doute calomnier jNI. (Je Lancry, aiin de roiuprc une union qu'elle abhorrait.

En partant de cette pensée , d'abord Contran me devint encore plus cher, en vovant condjien on me disputait son cœur. Je fus presque iière de voir une femme comme madame (.le Richeviile, si belle, si hautaine, si dédaigneuse du monde, avoir recours à un déguisement, aux faussetés les plus habiles et les plus compliquées pour venir jouer humblement auprès de moi un rôle odieux.

Bien décidée à envisager la conduite de la duchesse sous ce point de vue, je répondis trèssèchement h mad une de Fdcheville :

— Je vous rjpè!c , niadimo, rjuc maintenant jc nc3 puis qu'èl!';" proibiKii'nionl rcconiiaissaiilc et louchéc gc lo! t ce nue mademoiselle (]e Maraii t'ait pour moi.

— Cela doit éli'e ainsi — dit madame de \\\cheville — et c'est parce que cela est ainsi, et c'est parce que vous pouvez avcn;;!ément tomber dans le piège qu'on vous tend... maliieiireusc enfant, cjue je viens à vous 5 vous êtes abandonnée de tous, isolée de tous! Regardez autour de vous, depuis f|ue votre seul ami... votre seul protecteur est parti... b. cjui demander conseil? à qui vous fier?...

— A personne... vous avez raison, madame.

— A personne? pas même à moi, voulezvous dire?... Cela est cruel, Matliilde... Oh! ne vous offensez pas d-e cette familiarité. J'ai presque le double de votre âge, et puis je ne sais que faire, je ne sais que dire pour rompre cette froideur de glace qui vous éloigne de moi. Pardonnez si je me sers en vous [)ailant de termes trop affectueux peut-être... Mais, mon Dieu! dans ce moment est-ce que je puis faire attention h ce que dit mon cœur?...

Il fallait ma prévention, ma jalousie contre

madame de Richevilie , pour ne pas être désarmée par la grâce enchanteresse avec laquelle la duchesse dit^es derniers mots.

Ainsi que cela arrive toujours, dans la disposition d'esprit où je me trouvais, certaines paroles émeuvent profondément, ou bien elles révoltent d'autant plus qu'elles ressemblent davantage à un cri de l'àme. Je répondis donc à madame de Piicheville.

— Je désirerais , madame, savoir le but de cet entretien ; s'il n'en a pas d'autre que de réveiller mes anciens griefs contre mademoiselle de INIaran , tout en vous remerciant de l'intérêt que vous me portez au nom de M. de Mortagnc, je ne puis que vous répéter, madame, que maiîitenant ']e n'ai qu'à me louer de mademoiselle de Maran.

— Il fliut que vous ayez déjà bien souffert , que vous ayez été bien contrainte pour vous posséder ainsi à dix-sept ans — me dit madame de Pdcheville me regardant avec une expression de pitié douloureuse — ou il faut que vos préventions contre moi soient bien invincibles...

— Alors elle dit , en se parlant à elle-même :

— A quoi bon tenter... Qu'importe!.. C'est un

devoir — cl, s'adressant à moi, elle me dit vivement...— Oui, c'est mi devoir, et jeraccomplii\ii... On veut vous marier à M, de Lancryî

— Mademoiselle de Maran et ÎNI. le duc de Versac ont confirmé une résolution que M. de Lancry et moi nous avions prise , madame. Et ce mariage est assuré — répondis- je tout orgueilleuse, toute triomphante de pouvoir écraser ma rivale par ces mots, peut-être messcanls dans la bouche d'une jeune fdle.

— Savez-vous ce que c'est que M. de Lancry ?

— Madame...

— Eh bien ! je vais vous le dire, moi : M. de Lancry est un homme charmant, rempli de grâces , d'esprit et de bravoure, de ibrmes parfaites , d'une élégance achevée ; vous savez cela, n'est-ce pas, malheureuse enfant? Ces brillants dehors vous ont séduite , je ne vous en fais pas un reproche ; mais sous ces brillants. dehors se cache un cœur desséché, un égoisme intraitable, une insatiable avidité (jui cherche à se satisl'aiie j)ar un jeu effréné. Depuis long-temps, il a presque entièrement dissipe sa fortune; il a des dettes considérables: croyez-moi, Ma-

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lliildc ; mademoiselle tic INIaran a facilité, a protégé ce mariage, parce qu'il doit vous précipiter d:ins lit) abîme de malheurs incalcula-r Mes : aussi , je vous en conjure, au nom de votre ami, M. de Mortagne, attendez son retour qui doit être prochain pour conclure cette union ; vous ne savez pas quel est l'homme que vous avez choisi ! Encore une fois, je vous en supplie, attendez M. de Morlagne; al tendez-le au nom de votre mère !

— Assez, madame — m'écriai-je indignée — je ne souffrirai pas que le nom de ma mère soit invoqué à propos d'une calomnie à laquelle vous ne craignez pas de descendre, vous..., vous, madame la duchesse... Ah! madame, quel mal vous ai-je donc fait pour tenter d'empoisonner ce que je regardais, ce que je regarde encore , Dieu m'entend... comme le seul bonheur, comme le seul espoir de ma vie. Ah ! je frémis d'épouvante en songeant que ces odieuses paroles prononcées par toute autre que par vous^ madame , auraient peut-être altéré la confiance, l'admiration, l'amour que j'ai pour M. de Lancry...

— Vous auriez peut-être cru à ces paroles si

toute nutrc que moi vous les eût dites — répéta inculame de Riciicvllle en me regardant attentivement et en semblant chercher le sens de ma pensée. — Pourquoi m'accordez- vous moins de confiance qu'à toute autre ?

— Pourquoi ? Vous me le demandez! Mais il s'agit de M. de Lancry, madame... Mais tout isolée que je sois, certains bruits. .

— Ah ! la malheureuse enfant ! elle me croit jalouse de M. de Lancry — s'écria madame de Richeville avec un accent de surprise, presque d'effroi. — Alors , tout est perdu , Mathilde ! vous croyez cela... Mon Dieu ! mon Dieu ! j'ai donc été bien calomniée auprès de vous, pour que vous me supposiez coupable d'une telle infamie. Éprise de M. de Lancry, je viens le calomnier anprès de vous pour rendre impossible un mariage qui me mettrait au désespoir ? Dites, dites ! n'est-ce pas cela que vous croyez ?

— Dispensez-moi de vous répondre, madame î

— Eh bien ! moi, je vais vous faire un aveu. Il est pénible, oh ! il est bien cruel ; mais, que m'importe! il peut vous sauver.

Après avoir long-temps hésité , madame de I. 22

Richeville dit enfin d'une voix altérée en rougissant beaucoup , et avec toutes les marques d'une profonde confusion :

— Apprenez doue que, comme vous... , j'ai aimé M. de Lancry, oui, comme vous j'ai été séduite par ses brillants dehors... Mais j'ai bientôt découvert tout ce qu'il y avait en lui d'égoïsme , d'indifférence, de dureté, de cruauté même, lorsque sa vanité était satisfaite. Aussi maintenant , je ne sais pas qui l'emporte dans mon àme, de ma haine ou de mon mépris pour lui....

Ces derniers mots de madame de Richeville me semblaient si odieux , que perdant toute mesure je m'écriai :

— Pourtant, lors de ce bal de l'ambassade... madame , vous ne pensiez pas ainsi !

Madame de Richeville haussa les épaules avec lui mouvement d'impatience douloureuse :

— Écoutez-moi donc... vous saurez pourquoi j'ai agi ainsi à ce bal , et vous connaîtrez Tyl. de Lancry : Il y a près d'une année , je venais d'éprouver un grand malheur; j'étais la plus désolée des femmes... Puissiez-vous , Mathilde , ne jamais sentir combien la souffrance

L'ENTRETIEN. XS9

nous rend faibles, puissiez-vous n'être jamais malheureuse pour ne pis connaître le charme dangereux d'une voix amie qui nous console et qui nous plaint! Je crus aux protestations de M. de Lancrv, je l'aimai avec sincérité , avec dévouement ; j'étais pour lui la meilleure , la plus tendre des amies ; je vivais alors presque dans la retraite, cherchant h prévenir toutes ses pensées , tous ses désirs. Un jour je ne le vois pas venir chez moi, je m'inquiète, j'envoie chez

lui 11 était parti le malin pour Londres sans

m'écrire un mot , et laissant au monde le soin de m'apprendre qu'il allait rejoindre en Angleterre je ne sais quelle fille de théâtre qu'il m'avais donnée depuis quelques jours pour rivale; Cette conduite était si brutale, si lâche , que ma colère tomba sur moi-même. Je m'indignaj d'avoir pu être la dupe de cet homme. A mon grand étonnement, l'indilTérence la plus absolue,, la plus dédaigneuse, succéda à un sentiment que la veille je croyais indestructible. Il est des outrages si misérables, qu'ils n'inspirent pas la colère, mais la pitié. Lorsque je rencontrai .M. de Lancry à l'ambassade , je le revoyais pour la première fois depuis qu'il m'avait si bas-

SaO MATHILDE.

sèment sacrifiée. Malgré son assurance il fut embarrassé... Je n'éprouvai rien... rien que le désir de lui prouver mon mépris en raccueillant avec autant d'apparente affobilité que si je me trouvais avec lui dans les termes de familiarité autorisée par une ancienne amitié... ma vengeance n'allait pas au delà. Mais pour .un homme du caractère de M. de Lancry, et en général pour tous les hommes... rien n'est plus blessant, plus cruel , que de voir sourire indifféremment la victime qu'ils ont voulu frapper à mort... Je vous ai dit avec quel intérêt M. de Mortagne m'avait parlé de vous, je vous regardais avec une affectueuse curiosité lorsque mademoiselle de Maran m'interpella pour me dire quelques paroles sanglantes dont vous n'avez pu comprendre le sens détourné. J'eus assez d'empire sur moi pour ne lui répondre que par un fait qui devait la frapper presque de frayeur. . . l'arrivée de M. de Morlagne, que je savais d'une manière certaine; il a été la victime d'une abominable machination. Avant peu, vous le verrez.

— • Mon Dieu , madame — m'écriai-je — • qu'est-ce que cela signifie?

— Je ne puis encore vous le dire — • reprit madame de Richeville — mais bientôt il sera ici. C'est pour cela que je vous supplie de l'attendre avant de contracter ce fatal mariage... Encore quelques mots — ajouta la duchesse, en voyant mon impatience — et je vous laisse. Le soir même, à l'ambassade, les projets de votre tante et de M. de Versac n'étaient plus un mystère. On disait partout que le duc n'avait fait revenir son neveu d'Angleterre que pour ce riche mariage. Lorsque le surlendemain je vous vis à l'Opéra , dans la loge des gentilshommes de la chambre, je ne doutai plus de la réalité de ces bruits. Votre tante et M. de Versac les avaient, à dessein , confirmés, en vous faisant trouver en grande loge à l'Opéra avec M. de Lancry, afin d'empêcher tout autre parti de se présenter. Mademoiselle de Maran savait qu'un jeune homme, dont je vous parlerai bientôt, auquel M. de Mortagne s'intéressait vivement, et qui vous avait vue h l'ambassade, car vous aviez fait sur lui une vive impression, devait faire demander votre main... Je sentis le danger que vous couriez. A la sortie de l'Opéra^ je vous dis : Pauvre enfant, prenez garde. Je ne

voulais pas me borner à cet averlissement stérile... Ce que je vous dis aujourd'hui, je voulais vous le dire avant que M. de Lancry eût fait impression sur votre cœur; doué des avantages qu'il réunit , favorisé par votre tante , il devait vous plaire... Malheureusement, le lendemain de cette représentation de l'Opéra j'ai été souffrante, puis je suis tombée assez gravement malade, pour ne pouvoir donner de suite à mon projet... Dans cette extrémité, je m'ouvris avec toute confiance à madame de Mirecourt, une femme de mes amies, qui voit souvent votre tante ; je la chargeai de tâcher de vous parler en secret, afin de vous éclairer sur le mariage qu'on voulait vous faire faire, et de vous supplier d'attendre le retour de M. de Mortagne. Votre tante se méfiait de madame de Mirecourt; elle savait notre Haison , elle l'empêcha de se trouver seule avec vous... Alors je maudis encore davantage les souffrances qui me retenaient chez moi. Chaque jour votre amour pour M. de Lancry devait augmenter ; je voulus vous écrire, je craignis que votre tante n'interceptât ma lettre, j'étais au désespoir en songeant que peut-être , prévenue à

L'ENTRETIEN. ShS

temps , vous n'auriez pas engagé votre avenir. . . je vous porte tant d'intérêt... Que cette pensée m'étciit cruelle... mais, hélas ! je le vois a votre froideur, INlnthilde, je ne vous convaincs pas ; dans votre défiance vous vous demandez toujours la cause de cet intérêt si puissant que je vous porte. Mon Dieu, faut-il vous répéter encore qu'en lâchant de vous sauver je m'acquitte envers M. de Mortagne !

— Et vous vous vengez de M. de Lancry , madame — dis-jc avec amertume.

— Je me venge, Mathilde? — reprit doucement la duchesse. — Faut-il donc être absolument conduite par un tel motif pour vous prendre en affectueuse pitié ? Le cœur ne se brisera-t-il pas de douleur en vous voyant, pauvre petite , si jeune, si intéressante , abandonnée , perdue au milieu de ces méchants égoïstes, devenir à la fin victime de la haine de votre tante et de la cupidité de M. de Lancry ?

— C'est trop, madame — m'écriai-je dans un accès d'orgueil révolté — suis-je donc après tout si mal ou si peu douée , que M. de Lancry en recherchant ma main n'ait en vue que ma

fortune? Parce qu'il vous a trompée, odieusement trompée , je le veux, est-ce une raison pour qu'il n'apprécie pas un cœur qui se donne h lui avec ivresse? Et qui vous dit , madame, que vous l'avez aimé comme il méritait d'être aimé? Et qui vous dit que toutes les femmes qu'il a aussi indignement trompées l'aient aimé autant que moi? Et qui vous dit, madame, que ce n'est pas parce que son àtne est généreuse et grande qu'il sait mesurer toute la distance qui existe entre une liaison coupable et un amour sacré aux yeux de Dieu et des hommes ? Et de quel droit lui reprochez -vous une lâcheté... vous qui avez commis une grande faute? Et de quel droit venez-vous comparer votre amour au mien?

— Oh! mon Dieu, mon Dieu! entendre cela — dit madame de Richeville en cachant sa figure' dans ses mains avec une expression de douleur et d'humilité qui m'eût frappée si je m'étais sentie moins iiidignée; mais, hélas! je ne pus modérer mon langage et je regrette aujourd'hui sa cruauté. Entraînée par le désir de venger Contran des calomnies dont je le croyais l'objet, je continuai :

L'EiMRETIEN. 3Zi5

— Vous dites qu'il n'a plus de fortune! qu'il l'a dissipée... Tant mieux, madame, je suis doublement heureuse de pouvoir lui offrir la mienne. Il a,diles-vous, cherché des ressources dans le jeu!... Désormais riche, il n'aura pas à recourir à ce moyen... Vous croyez qu'il me trompe, madame, rassurez-vous... rassurezvous: l'envie, la jalousie, prennent souvent leurs

méchantes espérances pour de la prévision

Le véritable amour est plus heureux; fort de son dévouement, de sa générosité, il prévoit sûrement la récompense qu'il mérite et qu'il obtient.

Madame de Richeville redressa son beau visage, qu'à ma grande surprise je vis baigné de larmes, et douloureusement contracté.

Je vous l'avoue, mon ami, malgré mon indignation, je ne pus m 'empêcher d'être bien émue, en vovant celte fennne, ordinairement si fière et si hautaine, écouter mes reproches avec tant de

résignation.

Elle j)rit ma main que je n'eus pas le courage de retirer, et elle me dit avec un accent de tristesse profonde :

— C'en est fait, Malhilde, il n'y a plus d'es-

3/j6 MATHILDE.

poir... vous êtes victime d'un sophisme qui m'a perdu... qui a perdu bien des femmes... Moi aussij lorsque j'ai aimé M. de Lancry, je me suis dit : Ne suis-je pas plus belle, plus séduisante que mes rivales?... Elles n'ont pu fixer ce cœur inconstant, dompter ce cœur allier et dédaigneux qui se joue des sentiments les plus dévoués... moi j'v réussirai. Hélas! Maihilde, je vous ai dit ma honte et mon outrage. Maintenant, ne croyez pas que je veuille un instant me comparer à vous, que je pense l'emporter sur le charme de votre personne , sur ce rare assemblage de qualités aimables qui vousdislinguent. C'estcecharme, cesontces qualités que j'avais presque devinées, qui m'ont encore rendue plus jalouse de servir la protégée de M. de Mortagne... Sans mesurer la portée de vos paroles, pauvre enfant, tout à l'heure vous m'avez fait biencruellementressentirladifférence qui existait entre l'amour que j'avais pu offrir à M. de Lancry et celui que vous lui donnez... Vous avez raison, Mathilde... Si M. de Lancry pouvait être touche de tout ce qu'il y a d'adorablement bon et de dévoué dans votre amour pour lui, vous pourriez espérer le bonheur

L'ENTRETIEN. Zhl

que vous rêvez. Mais, croyez-moi — ajouta la duchesse en baissant la voix et en arrêtant sur moi un regard baigné de larmes qui m'alla au cœur — croyez-moi, quelque coupable que soit un amour... quelle que soit la femme qui aime et qui se dévoue sincèrement... jamais un homme d'un cœur élevé, d'un caractère généreux, ne répondra par l'insuUe et par la cruauté à des preuves d'attachement profond... Une telle conduite annonce toujours un méchant naturel... Pourtant, Mathilde, peut-être avcz-vous raison à votre insu et au mien... Peut-être étes-vous destinée à changer complètement le caractère de M. de Lancry... Certes, si la beauté, la grâce, les perfections les plus aimables peuvent opérer ce prodige... vous y parviendrez... Mais, hélas! croyez-moi, si j'avais eu la moindre espérance de cette conversion, je me serais fait un crime de venir ébranler votre croyance, votre foi dans cet amour... Enfin... l'avenir décidera... Adieu, Madiilde... adieu... un jour peut-être vous me connaitrez mieux... un jour peut-être, pauvre enfml, vous me direz avec amertume: — Que ne vous ai-je écoutée!... — Mais , grand Dieu ! j'aimerais mieux res-

3Zj8 MATHILDE.

ter à vos yeux ce que je vous parais sans

doute, une femme méchante et perfide, que de

voir mes prévisions justifiées par vos malheurs.

Adieu... encore adieu une dernière fois... Vous

ne voulez pas attendre l'arrivée de M. de Mor-

tagne?

— Madame — répondis -je touchée des larmes de madame de Richeville — je vous en supplie, cessons cet entretien. Quelques paroles que je regrette, oh ! que je regrette profondément, me sont échappées. Que du moins elles vous prouvent que la chaleur avec laquelle j'ai défendu M. de Lancry part d'un cœur qui lui appartient à j mais.

— Un dernier mot, et je vous quille — me dit madame de Richeville — ce que je vais vous dire n'altérera en rien votre résolution , mais je ne dois pas vous cacher ce qui tenait aux projets de M. de Morlagnc à votre égard. Avant son départ pour l'Italie, songeant à votre avenir, il m'avait, ainsi que je vous l'ai dit, parlé d'un mariage entre vous et le fils d'un de ses meilleurs amis, M. Abel de Rochegune , qui avait alors vingt ans et dont la fortune devait être considérable. Ce jeune homme paraissait à

L'ENTRETIEN. SZ|9

M. de Morlagne un parti cligne de vous. Aujourd'hui M. de Rochegune , par la mort de son père, un des plus nobles caraclcrcs de ce temps, se trouve maître de grands biens. Il arrive d'un voyage, chacun s'accorde à vanter son esprit et ses qualités ; sans être belle, sa physionomie a infiniment de charme... Il vous a vue h l'Opéra, il était dans une loge le soir où vous êtes venue à ce théâtre pour la première lois, il a été frappé de votre beauté; et sans l'afrectation avec laquelle mademoiselle de Maran a proclamé d'avance votre mariage avec iNI. de Lancry, M. de Rochegune eût demandé la grâce de vous être présenté. Si M. de i^tlortagnc eût été ici, il vous eût amené son protégé. Encore une fois, je vous dis cela, Mathilde, pour vous prouver que votre résolution de ne pas attendre pour vous marier l'arrivée de votre seul ami pourra lui être d'autant plus pénible, qu'il avait des vues auxquelles votre bonheur lui semblait attaché.

— M. de Mortagne, dont je n'oublierai jamais les bontés, madame, serait ici, que je lui répondrais... que j'ai fait un choix honorable, qu'aucune considération ne m'enipcchcra de

m'unir à INÎ. de Lancry... — répondis-je avec celte indexible opiniàlretc de volonté qui cal'actérise l'amour profond , aveugle , encore exalté par la contradiction.

— Adieu donc, Mathilde! — dit madame de Richcvillc d'un ton pénétré — donnez-moi l'assurance que vous croyez au moins au désintéressement de ma démarche, cela me consolera du chagrin de n'avoir pu gagner voire confiance... Dites^ dites que vous ne conserverez pas de moi un mauvais souvenir...

J'allais lui répondre, lorsque Jjlondeau entra brusquement.

Madame de Richeville baissa son voile.

— iMademoiselle — me dit Blondeau — mademoiselle deMaran vous prie de descendre chez elle.

Madame de Richeville me fit une modeste révérence et sortit.

Maintenant je sais, à n'en pas douter, que madame de Richeville n'était pas guidée par une odieuse arrière-pensée en me parlant ainsi. Elle ressentait véritablement pour moi une afi'ectucuse compassion. Sa reconnaissance envers M. de Mortagiie, l'intérêt qu'inspirait lîia

position, avaient été le seul mobile de sa déniarclie.

Maintenant je sais que cette femme réunit en elle les plus étranges contrastes. Elle passe la moitié de sa vie à pleurer amèrement les fautes qu'elle a commises , et cela du fond de l'âme, et cela sans hypocrisie. Sa position, son caractère altler, lui rendent toute dissimulation aussi inutile qu'impossible.

Non, c'est une de ces créatures h part, puissantes pour le mal comme pour le bien ; elle est sortie des mains de Dieu pure, noble et grande ; l'éducation, le monde, la vie qu'on lui a faitc^ bien plus encore que ses mauvais penchants, l'ont rendue coupable. Mais il y a en elle de si vaillantes qualités, son esprit est si juste, son jugement si supérieur, son cœur est resté si bon, son âme si généreuse, que, s'élevant parfois dans un milieu de ressouvenirs désolés et de repentir fervent, elle jette vers le ciel un regard suppliant et désespéré, et vers la terre un sourire d'amertume et de dédain.

Plus tard je raconterai quelques traits admirables de cette femme qui eut des torts sans doute, mais qui fut toujours si indignement ca-

lomniéc; je vous dirai son épouvanlablc mariage qui seul jieut-èlre l'a jclce dans l'abimo dont clic sort parfois épurée par une expiation douloureuse.

Qu'on juge mainLcnanl des remords qui m'accablent au souvenir de la dureté méprisanle avec Ia(|uelle j'accueillis sa démarche dictée par le plus touchant intérêt : je n'ose dire encore par la plus funeste prévision...

A peine mrsdame de Richcville fut-elic sortie que j'allai chez ma tante. La première personne que j'aperçus auprès d'elle fut Contran,

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