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CHAPITRE XVIII

Tu viens bien tard, mon ange I

Rodolphe, en se rendant a cette fête pour remplir un devoir de convenance, voulait aussi tacher île découvrir si ses craintes au sujet de madame dUarville étaient fondées, et si elle était réellement l'héroïne du récit de mailame Pipelet.

Après avoir quitté le jardin d'hiver avec la comtesse de '**, Hodolphe avait parcouru en vain plusieurs salons, dans l'espoir de rencontrer madame d Uarville seule II revenait à la serre chaude, lorsque, un moment ariêté sur la première marche de res<alier, il fut témoin de la scène rapide qui se passa entre madame d'Harville et M. Charles Robert après la détestable plaisanterie du duc de Lucenay. Rodolphe surprit un échange

de regards très-significatifs. Un secret pressentiment lui dit que ce grand et beau jeune homme était le conmiaudant. Voulant s'en assurer, il rentra dans la galerie.

Une valse allait commencer; au bout de quelques minutes, il vil M. Charles Robert debout dans dans l'eudjrasure d'une porte. Il paraissait doid)lcmeKt satisfait, et de sa réponse à .M. de Lucenay (M. Charles liobert était fort brave, malgré ses ridicules), et du rendez-vous que lui avait donné madame d'Harville iiour le lendemain, bien certain cette fois qu'elle n'y manquerait pas.

Rodolphe alla trouver Murph.

— Tu vois bien ce jeune homme blond , au milieu de ce groupes là-bas ?

— Ce grand monsieur qui a l'air si content de lui-même ? Oui, monseigneur.

— Tâche d'approcher assez près de lui pour pouvoir dire tout bas, sans qu'il te voie et de façon à ce que lui seul t'entende, ces mots : « Tu viens bien tard, mon ange ! »

Le sqnire regarda Rodolphe d'un air stupéfait

— Sérieusement, monseigneur?

— Sérieusement. S'il se retourne à ces mots, garde ce magnifique sang-froid que j'ai si souvent admiré, afin que ce monsieur ne puisse découvrir qui a prononcé ces paroles.

— Je n'y comprends rien, monseigneur ; mais j'obéis.

Le digne Murph, avant la fin de la valse, était parvenu à se placer immédiatement derrière M. Charles Robert.

Rodolphe, parfaitement posté pour ne rien perdre de l'effet de cette expérience, suivit attentivement Murph des yeux ; au bout d'une seconde, M. Charles Robert se retourna brusquement d'un air stupéfait.

Le sqnire, impassible, ne sourcilla pas; certes, ce grand homme chauve, d'une figure imposante et grave, fut le dernier que le couunaudant soupçonna d'avoir prononcé ces mots, qui lui rappelaient le désagréable quiproquo dont madame Pipelet avait été la cause et l'héroïne.

La valse finie, Murph revint trouver Rodolphe.

— Eh bien, monseigneur, ce jeime homme s'est retourné comme si je l'avais mordu. Ces mots sont donc magiques?

— Ils sont magiques, mon vieux Murph ; ils m'ont découvert ce que je voulais savoir.

Rodolphe n'avait plus qu'à plaindre madame d'Harville d'une erreur d'autant plus dangereuse qu'il pressentait vaguement que Sarah en était complice ou confidente. A cette découverte, il ressentit nn coup douloureux; il ne douta plus de la cause des chagrins de M. d'Harvillc, qu'il aimait tendrement : la jalousie les causait sans doute ; sa feimne, douée de qualités charmantes, se sacrifiait à un homme qui ne le méritait pas. Maître d'un secret surpris par hasard, incapable d'en abuser, ne pouvant rien tenter pour éclairer madame d'Harville, qui d'ailleurs cédait à l'en- Iraînement aveugle de la passion, Rodolphe se voyait condamné à rester le témoin imptissible de la perte de cette jeune feuune.

H fut tiré de ces réflexions par M. de Graun.

— Si Votre Altesse veut m'accorder un moment d'entretien dans le petit salon du fond, où il n'y a personne, j'aurai l'honneur de lui rendre compte des renseignements qu'elle m'a ordonné de prendre.

Rodolphe suivit M. de Graiin.

— La seule duchesse au nom de laquelle puissent se rapporter les initiales rs' et L est madame ia duchesse de Lucenay, née de Noirmont, dit le baron, elle n'est pas ici ce soir. Je viens de voir son mari, M. de Lucenay, parti il y a cinq mois pour un voyage d'drient qui devait dincr plus d'une année ; il est revenu subitement il y a deux ou trois jours.

On se souvient que, dans sa visite à la maison de la rue du Temple, Rodolphe avait trouvé, sur le palier même de l'a|ipartemcnt du charlatan César Rradamanti, un mouchoir trempé de larmes, richement g.u ni de dentelles, et dans l'angle duquel ii avait remarqué les lettres N et L suruioiuées d'une couronne ducale. D'après son ordre, mais ignorant ces circonstances, M. de Graiin s'était informé du nom des duchesses actuellement à Paris, et il avait obtenu les renseignements dont nous venons de parler.

Rodoljibe comprit tout.

Il n'avait aucune raison de s'intéresser à madame de Lucenay, mais il ne put s'empêcher de frémir en songeant que si elle avait réellement rendu visite au charlatan, ce misérable, qui n'était autre que l'abbé Polidori, possédait le nom de cette fcnunc, qu'il avait fait suivre par Tortillai d, et qu'il pouvait affreusement abuser du terrible secret qui mettait la duchesse dans sa dépendance.

— Le hasard est quelquefois bien singulier, monseigneur, reprit M. de Graiin.

— Comment cela?

— - Au moment où M. de Grangoneuve venait de me donner ces renseignements sur monsieur et sur madame de Lucenay, en ajoutant assez malignement que le retour imprévu de M. Je Lucenay avait dû contrarier beaucoup la duchesse et un fort joli jeune honnne, le plus merveilleux élégant de Pans, le vicomte de Saiut-Rcmi, M. l'ambassadeur m'a demandé si je croyais que Votre Altesse lui permettrait de lui présenter le vicomte, qui se trouve ici; il vient d'être attaché à la légation de Gerolstein, et il serait trop heureux de cette occasion de faire sa cour à Votre Altesse.

Rodolphe ne put réprimer un mouvemeul d'impatience, et dit :

LES MYSTERES DE PARIS

— Voih'i qui in'csl infiniment désagréable... mais je ne puis refuser... Allons, dites au comte de *" de nie présenter M. de Saint-liemy.

Malgré sa mauvaise linmenr, Rodolphe savait trop son métier de prince pour ir.anqut'r d'affabilité dans cette occasion. D'ailleurs, Ion donnait .^1. de S.iiut-Uemy pour amant .i la duchesse de Lucenay, et cette circonstance plipiait assez la curiosité de Rodolphe.

Le vicomte de Saint-Reniy s'approcha, conduit par le comte de '".

M. de Saiut-Rcmy était un charmant jeune homme de vingt-cinq ans, mince, svellf, de la tourmne la plus distinguée, de !a physionomie la plus avenante ; il avait le teint fort brun, mais de ce brun velouté, transparent l't c ouleur d'ambre, remarquable dans les portraits de Murillo ; ses cheveux noirs à rellot blenàtie, séparés par une raie au-dessus de la tempe gauche, très-lisses sur le iront, se bouclaient autour de son visage, et laissaient à peine voir le lobe incoloi e des oreilles ; le noir foncé Je ses jiruuelles se découpait hrillanmient sur le globe de l'œil, qui, au lieu d'être blanc, se nacrait de celte nuance légèrement azurée qui dorme au regard des Indiens une expression si charmante. Par un caprice de la nature, l'épaisseur soyeuse de sa moustache contrastait avec l'imberbe juvénilité de sou u.entun et de ses joues, aussi unies que celles d'une jeune (ille; il portait par coquetterie une cravate de salin noir très-basse, (|ui laissait voir l'attache élégante de son cou, digne du jeune llûti nr anti(iue.

Une seule perle rattachait les longs plis de sa cravate, perle d'u:i prix inestimable par sa grosseur, la pureté de sa forme et l'éclat de son orient, si vif qu'une opalen'eût pas été plus splendidement irisée. D'un goût parfait, la mise de M. de Saint-Remy s'harmonisait à merveille avec ce bijou d'une maguilique timplitilé.

Ou ne pouvait jamais oublier la figure et la personne de M. de Saint- Remy, tant il sortait du type ordinaire des élégants.

Son luxe de voilure et de chevaux était extrême ; grand et beau joueur, le total de son livre de paris de course s'élevait toujours anmiellemenl à deux ou trois mille louis. On citait sa maison de la rue de Cbidllol comme un modèle d'élégante somptuosité ; on faisait chez lui une chère exquise, et ensuite on jouait un jeu d'enlèr, où il perdait souvent des sommes considérables avec l'insouciance la plus hospitalière ; et pourtant on savait certainement que le patrimoine du vicomte était dissipé depuis longtemps.

Pour expliquer ses prodigalités incompréhensibles, les envieux ou les méchants parlaient, ainsi que l'avait fldl Sarah, des grands biens de la duchesse de Lucenay ; mais ils oubliaient qu'à part la vilité de celle supposition, M. de Lucenay avait naturellement un contrôle sur la fortune de sa femme, et que M. de Saint-Remy dépensait au moins .'iO.OOO écus ou 200,0110 francs par au. D'autres parlaient d'usuriers imprudenls,*car M. de Saiiit-llemy n'attendait plus d héritage. D'autres, enlin, le disaient Trioi' heureux sur le luif (I), et parlaient tout bas d'enCrainetus et de jockeys corrompus par lui pour faire perdre les chevaux contre lesquels il avait parié beaucoup d'argent... mais le plus grand nombre des gens du monde s'inquiétaient peu des moyens auxquels M. de Saint-Remy avait recours pour subvenir à son faste.

Il appartenait par sa naissance au meilleur et an plus grand monde ; il était gai, brave, spirituel, bon compagnon, facile à vivre; il donnait d'excellents diners de garçons, et tenait ensuite tous les enjeux qu'on lui proposait. Que fallait-il de plus .'

Les femmes l'adoraient ; on uombrait à peine ses triomphes de toutes sortes, il était jeune et beau, galant et magnilique dans toutes les occasions où un liomiiie peut l'être avec des femmes du monde; enlin, l'engouement était tel, que l'obscurité dont il entourait la source du l'actole où il puisait à pleines mains jetait même sur sa vie un certain charme mystérieux ; on disait, en souriant insoncieu>ement : « Il faut que ce diable de Saint-Remy ait trouvé la pierre phiioso|iliale ! )i

En apprenant qu'il s'était l'ait attacher à la légation de France près le grand-duc de Gerolstein, d'autres personnes avaient pensé que M. de Saint-Remy voulait l'aire mie retraite honorable.

Le comte de "* dit à Rodolphe, en lui présentant M. de Saint-Remy :

— J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. le vicomte de Saint- Remy, atiaché à la légation de Gerolstein.

Le vicomte salua profondément, et dit à Rodolphe :

— Votre Altesse daignera-t-clle excuser l'impatience que j'éprouve de lui (aire ma cour'? J'ai peut-être eu trop h;ite de jouir d'un honneur auquel j'attachais tant de prix.

— Je serai, monsieur, très-satisfait de vous revoir à Gerolstein... Comptez-vous y aller bientôt?

— Le séjour de Votre Altesse à Paris me rend moins empressé de partir.

— Le paisible contraste de nos cours allemandes vous étonnera beaucoup, monsieur, habitue que vous êtes à la vie de Paris.

— J'ose assurer à Votre Altesse que la bienveillance qu'elle daigne me lémoigner, et qu'elle voudra peut-être bieii me continuer, m'empêcherait seule de jamais regretter Paris.

— 11 ne dépendra pas de moi, monsieur, que vous pensiez toujours ain.>i pendant le temps que vous passerez à Gerolstein.

Et Rodolphe fil uue légère inclinaison de tète qui annonçait à M. de Saint-Remy que la présentation était terminée.

(1) Turf, terrain de coiuse où «'engagent Us pans.

Le vicomte salua profondément et se retira.

Rodolphe était très-physionomiste, et sujet à des sympathies ou à des aversions presque toujours jusliliées. Après le peu de mots échangés avec M. de Saint-Remy, sans pouvoir s'en expliquer la cause, il éprouva pour lui une sorte d'éloignement involonlaire. Il lui trouvait quelque chose de perfidement rusé dans le regard, et une physionomie dangereuse.

Nous retrouverons M. de Saint-Remy dans des circonstances qui contrasteront bien terriblement avec la brillante position qu'il occupait lors do sa présentation à Rodolphe; l'on jugera de la réalité des pressentiments de ce dernier.

Cette présentation terminée, Rodolphe, réfléchissant aux bizarres rencontres que le hasard avait amenées, descendit au jardin d'hiver. L'heure du souper était arrivée, les salons devenaient presque déserts ; le lien le plus reculé de la serre chaude se trouvait au bout d un massif, à l'angle de deux murailles qu'un énorme bananier, entouie de plantes grimpantes, cachait presque entièrement ; une petite porte de service, masquée par le treillage, et conduisant à la salle du buffet par un long corridor, était restée entr'ouverte, non loin de cet arbre feuillu.

Abrité par ce paravent de verdure, Rodolphe s'assit en cet endroit. Il était depuis quelques moments plongé dans une rêverie profonde, lorsque son nom, prononcé par une voix bien connue, le lit tressaillir.

Sarah, assise de l'autre côié du massif qui cachait entièrement Rodolphe, causait en anglais avec sou frère Tom.

Tom était vêtu de noir. Quoiqu'il n'eût que quelques années de plus que Sarah, ses cheveux étaient pres(|ue blancs : son visage annonçait une volonté froide, mais opiniâtre ; son accent était bref et tranchant ; son regard sombre, sa voix creuse. Cet homme devait être rongé par un grand chagrin ou par une grande haine.

Rodolphe écouta attentivement l'entretien ^uivant ;

— La marquise est allée un instant au bal du baron de Nerval ; elle s'est heureusement retirée sans pouvoir parler à Rodolphe, qui la cherchait ; car je crains toujours l'inlluence qu'il exerce sur elle, inilueuce que j'ai eu lantde peine à combattre et à détruire en partie. Enlin cette rivale, que j'ai toujours redoutée par pressentiment, et qui plus tard pouvait tant gêner mes projets.... cette rivale sera perdue demain.... Ecoutez-moi, ceci est grave, Tom...

— Vous vous trompez, jamais Rodolphe n'a songé à la marquise.

— Il est temps maintenant de vous donner quelques explications à ce sujet... Beaucoup de choses se sont passées pendant votre dernier voyage... et, comme il faut agir plus tôt que je ne pensais... ce soir même, en sortant d'ici, cet entretien est indispensable... llenreusemeut, nous sommes seuls.

— Je vous écoute.

— Avant d'avoir vu Rodolphe, cette femme, j'en suis sûre, n'avait jamais aimé... Je ne sai^ pour quelle raison elle éprouve un invincible éloigneiiient pour son mari, qui l'adore. 11 y a là un mystère que j'ai voulu en vain pénétrer. La présence de Rodolphe avait excité dans le cœur de Clémence mille émotions nouvelles. J'étouffai cet amour naissant par dos révélations accablantes sur le prince. Mais le besoin d'aimer était éveillé chez la marquise ; rencontrant chez moi ce Charles Robert, elle a éli; frappée de sa beauté, frappée comme on l'est à la vue d'un tableau; cet homme est malheureusement aussi niais que beau, mais il a quelque chose de touchant dans le regard. J'exaltai la noblesse de son àiiie, I élévation de son caractère. Je savais la bonté naturelle de madame d'IIarville ; je colorai M. Robert des mallieurs les plus intéressants : y; lui reconiiiiandai d'être toujours mortellciiient triste, de ne procéder que par soupirs et par hélas ! et avant toutes choses de parler peu. Il a suivi mes conseils. Grâce à son talent de chanteur, à sa ligure, et surtout à sou apparence de trist(^sse incurable, il s'est fait à peu près aimer de madame d'IIarville, qui a ainsi donné le change à ce besoin d'aimer 'lue la vue de Rodolphe avait seule éveillé en elle. Comprenez-vous, maintenant .'

— Parfaitement ; continuez.

— Robert et madame d'IIarville ne se voyaient iutimeiiieut que chez moi ; deux fois la semaine nous faisions de la musique à nous trois, le matin. Le beau ténébreux soupirait, disait quelques tendres mots à voix basse: il glissa deux ou trois billets. Je craignais encore plus sa prose que ses paroles ; mais uue femme est toujours indulgente pour les premières déclarations qu'elle reçoit ; celles de mon protégé ne lui nuisirent pas ; l'important pour lui était d'obtenir un rendez-vous. Cette petite marquise avait plus de principes que d'amour, ou plutôt elle n'avait pas assez d'amour pour oublier ses principes... A son insu, il exisiait toujours au fond de son cœur un souvenir de Rodolphe qui veillait pour ainsi dire sur elle et combattait ce faible penchant pour M. Charles Robert... penchant beaucoup plus factice que léel... mais entretenu par son vif intérêt pour les malheurs imaginaires de M. Charles Robert, et par l'exagération incessante de mes louanges à l'égard de cet Apollon sans cervelle. Enfin, Clémence, vaincue par l'air proloiidément désespéré de son malheureux adorateur, se décida uu jour à lui accorder ce rendez-vous si désiré.

— Vous avait-elle donc faite sa confidente?

— Elle m'avait avoué son attachement pour Charles Robert, voilà tout. Je ne lis rieu pour eu savoir davantage ; cela m'eût gên^... Mais

LliS MYSTÉUIiS J)K PARIS.

lui, ravi do Ijoiilicur on pliilôt d'oigueil, me fil pari de son bonheur, Siius me dire poiu Uiiil le jour ni le lieu du rendez-vous.

— Tomineiil l'avez-vdus connu '.'

— Karl, pai mon ordre, alla le lendemain et le surlendemain de irèsbomie liiuie s'embuscpier à la |)orti'. de M llobert el le suivii. Le second jour, vers midi, noire amoureux prit eu fiacre le clien)iii d'un quartier perdu, rue du Temple... Il descendit dans une maison de mauvaise apparence ; il y resla une lieure et demie environ, puis s'en alla. Karl attendil longtemps pour voir si personne ne sortirait après Cbarles Robert. Personne ne sortit : la marquise avait manqué à sa promesse. Je le sus le lendemain par l'amoureux, aussi courroucé que dé.-^appointé. ,)e lui conseillai de redoid>ler de désespoir. La pitié de Clémence s'émut encore ; nouveau rendez-vous, mais aussi vain que le premier. Une dernière fois cependant elle vint jusqu'à la porte : c'était un progrès. Vous voyez combien celle femme lutle... Et pourquoi? parce que, j'en suis sûre, el c'est ce qui cause ma haine, elle a toujours au fond du coeur, et à son insu, une pensée pour Rodolphe, qui semble aussi la protéger. Enliu, ce soir, la marquise a donné à ce Robert un rendez-vous pour demain ; cette fois, je n'eu doule pas, elle s'y rendra, le duc de Lucenay a si grossièrenieni ridiculisé ce jeune boninie, que la marquise, bouleversée de l'huniiliaiion de son amant, lui a accordé par pitié ce qu'elle ne lui eiH peui-èlre pas accordé sans cela. Celle fois, je vous le répète, elle tiendra sa promesse.

— Quels sont vos projets?

— Cette lènune obéit à une sorte d'intérêt charitable exallé, mais non pas à l'amour ; Charles Robert est si peu fait pour conq)rcndi e la délicatesse du sentiment qui, ce soir, a dicté la résolulion de la marquise, que demain il voudra profiter de ce rendez-vous, el il se perdra complètement dans l'esprit de Clémence, qui se résigne à celle compromettante démarche sans entraînement, sans passion et seulement par pilic. En un niot, je n'en doule pas, elle se rend là pour (aiie acte de courageux inlérèt, mais parlailement calme et bien sûre de ne pas oublier un inomeut ses devoirs. Le Charles Robert ne concevra pas cela, la marquise le prendra en aversion ; el, son illusion délrniie, elle relonihera sous l'inlluence de ses souvenirs de Rodolphe, qui, j'en suis sûre, couvent toujours au fond de son cœur.

— Eh bien ?

— Eh bien, je veux qu'elle soit à jamais perdue pour Rodolphe. Il aurait, je n'en doule pas, moi, trahi tOt ou lard l'amitié de M. d'ilarville eu répondant à l'amour de Clémence ; mais il prendra celle-ci en horreur s'il la sait coupable d une faute dont il n'aura pas élé l'objet ; c'est un crime impardonnable pour un homme. Enfin, prétextant de l'affeclion qui le lie à M. d'Uarville, il ne reverra jamais cette femme, qui aura si indignement trompé cet ami qu'il aime tant.

— C'est donc le mari que vous voulez prévenir?...

— Oui, et ce soir même, sauf votre avis, du moins. D'après ce que m'a dit (!lémeuce, il a de vagues sonp(,:ons, sans savoir sur qui les fixer. Il est minuit, nous allons qniUer le bal ; vous descendiez au premier calé venu, vous éciirez à M. d llarville que sa femme se rend demain, à une heure, rue du Temple, n" 17, pour une enlievue amoureuse. Il est jaloux : il surprendra Clémence; vous devinez le resle !

— C'est une abominable action, dit froidement le gentilhomme.

— Vous êtes scrupuleux, Tom ?

— Tout à l'heure je lerai ce que vous désirez ; mais je vous répète que c'esl une abominable action.

— Vous consentez néanmoins ?

— Oui... ce soir M. d'Uarville sera instruit de tout. Et... mais... il me semble qu'il y a quelqu'un là, derrière ce massif! dit tout à coup Ton) en s'iutenompani el en parlant à voix basse. J'ai cru entendre remuer.

— Voyez donc, dit Sarali avec inquiétude.

Tom se leva, (il le tour du massif, et ne vil personne. Rodolphe venait de disparaître par la jjetile porte dont nous avons parlé.

— Je me suis trompé, dit Tom en revenant, il n'y a personne.

— C'est ce qu'il me semblait...

— Ecoulez, Sarab, je ne crois pas cette femme aussi dangereuse que vous le pensez pour l'avenir de votre projet ; Rodolphe a certains principes qu'il n'enfreindra jamais, i.a jeune fille qu'il a conduite à cette lerme, il y a six semaines, lui déguisé en ouvrier ; celle créaline qu'il enloiiie de soins, à laquelle on donne une éducation choisie, et qu'il a élé visiter plusieurs fois, m'inspire des craintes plus fondées. Nous ignorons qui elle est, quoi(|u'elle semble appartenir à une classe obscure de la société. Mai» la rare beaulé dont elle est douée, dil-on, le déguisement que Rodolphe a pris pour la conduire dans ce village, l'intérêt croissant qu'il lui poi te, tout prouve que celle affection n'est pas sans importance. Aussi j'ai élé au-devant de vos désirs. Pour écarter cet autre obstacle, plus réel, je crois, il a fallu agir avec une extrême prudence, nous bien renseigner sur les gens de la ferme et les habiludes de celte jeune fille... Ces renseignements, je les ai ; le moment d'agir est venu ; le hasard m'a renvoyé cette horrible vieille qui avait gardé mon adresse. Ses relations avec des gens de l'espèce du biigand qui nous a allaipiés lors de noire excursion dans la Calé nous serviionl puissammcul. 'fout est prévu... il n'y aura aiicime preuve contre nous... Et d'ailleurs, si cette créalure, comme U y parait, apparlicnl à la classe

ouvrière, elle n'hésitera pas enire nos offres et le sort même brillant qu'elle peut rêver, car le prince a gardé le plus proloud iucognilo. Eufiii demain celte question seia résolue, sinon .. nous verrons...

— Ces deux obstacles écartés... Tom... alors notre grand projet...

— Il offre des difficultés, mais il peut réussir.

— Avouez qu'il aura une heureuse chaîne de plus, si nousl'exécnlons au moment où Rodolphe sera doublement accabf; par le scandale de la conduite de madame d'Uarville et par la disparition de celle créalure à laquelle il s'intéresse lanl.

— Je le crois... Mais si ce dernier espoir nous ëchappe encore... alors je serai libre... dit Tom en regardant Sarab d'un air sombre.

— Vous serez libre !...

— Vous ne renouvellerez plus les prières qui. deux fois, ont inalgic moi suspendu ma vengeance ! Puis, montrant d'un regard le crêpe qui entourait son chapeau et les gants noirs qui enlouraii'ul ses mains. Ton» ajouta, en souriant d'un air sinistre : J'attends lonjouis, moi... Voui savez bien que je porte ce deuil depuis seize ans... et que je ne le (|uitlerai que si...

Sarali, dont les traits exprimaient une crainte involontaire, se liàla d'inlerronipic son frère, et lui dit avec anxiété :

— Je vous dis que vous serez libre... Tom... car alors cette (onfiance proibnde qui jusqu'ici m'a soulenue dans des circonstances si diverses, parce qu'elle a éle justifiée au delà de la prévision humaine... , m'aura tout à lait abandonnée. Mais jusque-là il n'est pas de danger si mince en apparence que je ne veuille écarter à lonl prix.... Le succès dépend souvent des plus peliles causes... Des obstacles peu graves peutêtre se trouvent sur mon chemin au moment on j'appiocbe du but ; je veux avoir le champ libre, je les briserai. Mes moyens sont odieux, soil I... Ai-je élé ménagée, moi ? s'écria Sarab en élevant involontairement la voix.

— Silence ! on revient du souper, dit Tom. Puisque vous croyez utile de prévenir le marquis d'Uarville du rendez-vous de demain, fxnlous.., il est tard.

— L'heure avancée de la nuit à laquelle lui sera donné cet avis en prouvera l'importance.

Tom et Sarah sortiicnl du bal de l'ambassadrice de "".

CUAPITRE XIX.

Les rendez-vous.

Voulant à tout prix avenir madame d'Uarville du danger qu'elle courail, Rodolphe, parti de raiiibassadc sans altendie la liu de l'cnli iiicu de Tom et de Sarah, ignorait le complot Iramé par eux contre Fleur-de- Marie et le péril imminent qui menaçait celte jeune fille.

Malgré son zèle, Rodolphe ne put malheureusement sauver la marquise, comme il l'espéiaii.

Celle-ci, en sortant de l'ambassade, devait par convenance paraître un moment chez madame de Nerval ; mais, vaincue par les émotions qui l'agilaient, madame d'Uarville n'eut pas le courage d'aller à celte seconde t'èle, el rentra chez elle.

Ce contie-lemps perdit tout.

M. de Graûn, ainsi que presque toutes les personnes de la société de la comtesse "*, était invité chez madame de Nerval. Rodolphe l'y conduisit rapidement, avec ordre de chercher madame d'Uarville dans le bal, et de la prévenir que le prince, désirant lui dire le ;oir nu nie quelques mois du plus grand intérêt, se tiou\eiail à pied devant l'holel d'Uarville, el qu'il s'approcherait de la voilure de la marquise pour lui parler à sa portière pendant que ses gens attendraient l'ouverture de la porte coehère.

Après beaucoup de temps perdu à chercher madame d'Uarville dans ce bal, le baron revint... lille n'y avait pas paru.

Rodolphe fut au désespoir ; il avail sagement pensé qu'il fallait avant tout avertir la marqui.se de la liahison dont on voulait la leiidie victime ; car alors la délalion de Sai.ili, qu'il ne pouvait empêcher, passerait pour une indigne calomnie. Il était trop lard... celle lettre infâme était parvenue au marquis à une heure après minuit.

Le lendemain matin, M. d'Uarville se promenait lentement d.uis sa chambre à coucher, meublée avec une éléganie simplicité el seulement ornée d'une panoplie d'armes modernes el d'une étagère garnie de livres.

Le lit n'avait pas élé détail, pourtant la courte-pointe de soie pendait en l.nubeaux ; un.; chaise el une petite table d'ébène à [lieds lors élaienl reuversécs près de la cheminée : ailleurs on voyait sur le lapis les débris d'un verre de cristal, des bougies à di mi écrasées et un llanibeau à deux branches qui avait roulé an loin.

Ce désordre semblait causé par une lulle violenle.

M. d'Uarville avail trente anseiniri ne ti;;ure mâle et caractérisée,

d'une expression ojdinaireinenl agiéable et douce, mais alors coutrac-

LES MYSTÈRES DE PARIS

tée, pâle, violacée ; il portail ses habits de la veille ; son cou était nu, sou gilet ouvert; sa chemise décliiiée paraissait tachée çà et là de quelques gouttes (le sang: ses cheveux bruns, ordinaireiuenl bouclés, retombaient roides et emmêlés sur sou front livides.

Après avoir encore longtemps marché, les bras croisés, la tète basse, le regard fixe et rouge, M. d'ilarville s'arrêta brusquement devant son foyer éteint, malgré la forte gelée survenue pendant la nuit. Il prit sur le marbre de la cheminée cette lettre, qu'il relut, avec nue dévorante attention, à la clarté blafarde de ce jour d'hiver :

« Demain, à une heure, votre femme doit se rendre rue du Temple, « n° 17, pour une amoureuse entrevue. Suivcz-la, et vous saurez tout... « Heureux époux I »

A mesure qu'il lisait ces mots, déjà tant de fois lus pourtant... ses lèvres, bleuies par le froid, semblaient convulsivement épcler lettre par lettre ce funeste billet.

A ce moment la porte s'ouvrit, un valet de chambre entra.

Ce serviteur, déjà vieux, avait les cheveux gris, une figure honnête et bonne.

Le marquis retourna brusquement la tète sans changer de position, tenant toujours la lettre entre ses deux mains.

— Que veux-tu? dit-il durement au domestique.

Celui-ci, au lieu de répondre, contemplait d'un air de stupeur douloureuse le désordre de la chambre; puis, regardant attentivement son maître, il s'écria :

— Du sang à votre chemise... Mon Dieu ! mon Dieu ! monsieur, vous vous serez blessé! Vous étiez seul, pourquoi ne m'avez-vous pas sonné comme à l'ordinaire, lorsque vous avez ressenti les...?

— Va-t'en !

— Mais, monsieur le marquis, vous n'y pensez pas, votre feu est éteint, il lait ici im froid mortel, et surtout après votre...

— Te tairas-tu? laisse-moi !

— Mais, monsieur le marquis, reprit le valet de chambre tout tremblant, vous avez donné ordre à M. Doublet d'être ici ce matin à dix heures et demie; il est dix heures et demie, et il est là avec le notaire.

— C'est juste, dit amèrement le marquis en reprenant son sang-froid. Quand on est riche, il faut songer aux affaires. C'est si beau, la fortune !..

Puis il ::jouta :

— Fais entrer M. Doublet dans mon cabinet.

— Il y est, monsieur le marquis.

— Donne-moi de quoi rn'habiller. Tout à l'heure je sortirai.

— Maif, monsieur le marquis...

— Fais ce que je te dis, Joseph, dit M. d'ilarville d'un ton plus doux. Puis il ajouta :

— Est -on déjà entré chez ma femme?

— Je ne crois pas que madame la marquise ait encore sonné.

— On me préviendra dès qu'elle sonnera.

— Oui, monsieur la marquis.

— Dis à Philippe de venir t'aider : tu n'en finiras pas !

— Mais, monsieur, attendez que j'aie un peu rangé ici, répondit tristement Joseph. On s'apercevrait de ce désordre, et l'on ne comprendrait pas.ce qui a pu arriver celte nuit à monsieur le marquis.

— Et si l'on comprenait... ce serait bien hideux, n'est-ce pas? reprit M. d'Harville d'un ton de raillerie douloureuse.

— Ah ! monsieur, s'écria Joseph, Dieu merci, personne ne se doute...

— Personne?... Non, personne ! répondit le marquis d'un air sombre. Pendant que Joseph s'occupait de réparer le désordre de la chambre

de son maître, celui-ci alla droit à la panoplie dont nous avous parlé, examina attentivement pendant quelques minutes les armes qui la composaient, fit un geste de satisfaction sinistre, et dit à Joseph :

— Je suis sûr que tu as oublié de liiire nettoyer mes fusils qui sont là-haut dans mon nécessaire de chasse ?

— Monsieur le marquis ne m'en a pas parlé... dit Joseph d'un air étonné.

— Si, mais lu l'as oublié.

. — Je proteste à monsieur le marquis...

— Ils doivent être dans un bel état !

— Il y a un mois à peine qu'on les a rapportés de chez l'armurier.

— Il n'importe ; dès que je serai habillé, va me chercher ce nécessaire, j'irai peut-être à la chasse demain ou après, je veux examiner ces fusils.

— Je les descendrai tout à l'heure.

La chambre remise en ordre, un second valet de chambre vint aider Joseph.

La toilette terminée, le marquis entra dans le cabinet où l'attendaient M. Doublet, son intendant et un clerc de notaire.

— C'est l'acte q'sc l'on vient lire à monsieur le marquis, dit l'intendant ; il ne reste plus qu'à le signer.

— Vous l'avez lu, monsieur Doublet?

— Oui, nmnsieur le marquis.

— En ce cas, cela suffit... je signe.

11 signa, le clerc sortit.

— iVIoyennant cette acquisition, monsieur le marquis, dit M. Doublet d un air triomphant, votre revenu financier, en belles et bonnes terres, ne va ])as à moins de 12(5, roo francs en sacs. Savez-vous que cela est rare, monsieur le marquis, un revenu de 1-26,000 francs en terres?

— Je suis un homme bien heureux, n'esl-ce pas, monsieur Doublet? 1-26,1)00 francs de renie en terres ! il n'y a pas de félicité pareille !

— Saui compter le portefeuille de monsieur le marquis... sans compter...

— Certainement, et sans compter... tant d'autres bonheurs encore !

— Dieu soit loué ! monsieur le marquis, car il ne vous manque rien : jeunesse, richesse, bonté, santé... tous les bonheurs réunis, enfin; et parmi eux, dit M. Doublet en souriant agréablement, ou plutôt à leur tête, je mets celui d'être l'époux de madame la marquise et d'avoir une charmante petite fille qui ressemble à un chérubin.

M. d'ilarville jeta un regard sinistre sur l'intendant. Nous renonçons à peindre l'expression de sauvage ironie avec laquelle il dit à M. Doublet, en lui frappant familièrement sur l'épaule :

— Avec 1*20,000 francs de rente ,en terre et une femme comme la mienne... et un enfant qui ressemble à un chérubin... il ne reste plus rien à désirer, n'est-ce pas?

— Eh! eh! monsieur le marquis, répondit naïvement l'intendant, il reste à désirer de vivre le plus longtemps possible, pour marier mademoiselle votre fille et être grand-père. Arriver à être grand-père, c'est ce que je souhaite à monsieur le marquis, comme à madame la raaniuise d'être grand'mère et arrière-grand'mère.

— Ce bon monsieur Doublet, qui songe à Philémon et Baucis. Il est toujours plein d'à-propos.

— M. le marquis est trop bon. II n'a rien à m'ordonner?

— Rien. Ah ! si, pourtant. Combien avez-vous en caisse?

— 19,300 et quelques francs pour le courant, monsieur le marquis, sans compter l'argent déposé à la Banque.

— Vous m'apporterez ce matin 10,000 francs en or, et vous les remettrez à Joseph si je suis sorti.

— Ce matin?

— Ce malin.

— Dans une heure les fonds seront ici. Monsieur le marquis n'a plus rien à me dire?

— Non, monsieur Doublet.

— 120,000 francs de rente en sacs, en sacs! répéta l'intendant en s'en allant. C'est un beau jour pour moi que celui-ci; je craignais tant que cette ferme si à notre convenance ne nous échappai!... Votre serviteur, monsieur le marquis.

— Au revoir, monsieur Doublet.

A peine l'intendant fut-il sorti, que M. d'ilarville tomba sur un fauteuil avec accablement; il appuya ses deux coudes sur son bureau, et cacha sa figure dans ses mains.

Pour la prejuière fois depuis qu'il avait reçu la lettre fatale de Sarah, il put pleurer.

— Oh! disait-il, cruelle dérision de la destinée qui m'a fiit riche!... Que mettre dans ce cadre d'or, maintenant? Ma honte ! l'infamie de Clémence!... infamie qu'un éclat va faire rejaillir peut-être jusque ^ur le front de ma fille ! Cet éclat .. dois-je m'y résoudre, on dois-je avoir pitié de...

Puis, se levant, l'œil élincelant, les dents convulsivement serrées, il s'écria d'une voix sourde :

— Non, non ! du sang, du sang ! le terrible sauve du ridicule! Je comprends maintenant son aversion... la misérable!

Puis, s'arrètant tout à coup, comme atterré par une réflexion soudaine, il reprit dune voix sourde :

— ;• Son aversion.. . oh ! je sais bien ce qui la cause : je lui fais horreur, je l'épouvante !

Et après un long silence :

— lilais est-ce ma faute, à moi? Faut-il qu'elle me trompe pour cela? Au lieu de haine, n'est-ce pas de la pitié que je mérite? reprit-il en s'animant par degrés. Non, non, du sang!... tous deux, tous deux!... car elle lui a sans doute tout dit à l'autre.

Cette pensée redoubla la fureur du marquis.

11 leva ses deux poings crispés vers le ciel ; puis, passant sa main brûlante sur ses yeux, et sentant la nécessité de rester calme devant ses gens, il rentra dans sa chambre à coucher avec une apparente tranquillité : il y trouva Joseph.

— Eh bien, les fusils?

— Les voilà, monsieur le marquis : ils sont en parfait état.

— Je vais m'en assurer. Ma femme a-t-elle sonné?

— Je ne sais pas, monsieur le marquis.

— Va t'en informer.

Le valet de chambre sortit.

51. d'ilarville se hàla de prendre dans la boileà fusils une petite poire à poudre, (pielques balles, des capsules ; puis il referma le nécessaire et garda la clef. 11 alla ensuite à la panoplie, y prit une paire de pistolets de Manlonde demi-grandenr, les chargea, et les fil facilement entrer dans les poches de sa longue ledingote de malin.

A ce inonicnl Joseph rentra.

— Monsieui , on peut entrer chez madame la marquise.

— Est-ce que madame d'ilarville a demandé sa voiture?

— Non, monsieur le marquis; mademoiselle Juliette a dittlevanl moi au cocher de mad.ime la marquise, qui venait demander les ordres pour la matinée, que connue il faisait froid et sec, madame sortait à pied... si elle sortait.

LES MYS'iÉRKS DE PARIS.

— Trcs-bion. Ah ! j'oubliais : si je vais à la rliassp. ce s.-ia (Icmaiii mi après. Dis à Williams de vi>iUT le pelil bri^ka vert ce matin même ; lu

— Oui, monsieur le marquis. Vous ne voulez pas votre canne?

— Non. N'y a-t-il pas une place <le fiacres ici près?

— Tout près, au coin de la rue de Lille.

Après un moment d'bésitati(in et de silence, le martpiis re|;ril :

— Va demander à mademoiselle Juliette si madame d llarviUe est visible.

inr.ii.ic 1 éve sans dmile ladiillere de tout à l'heure ; j écoulerai sa hou- Hii. nici.lir ni.n.laot (pie je lirai le crime dans son cœur ueja vicie. Um, cela est ( uricuv... voir cimimeiit vous reg.irde, vous parle et vous lenond une femme (lui, riiislaiU d'après, va souiller voire nom d une de ces taches ridicules et horribles qu'on ne lave qu avec des Ilots de sang

Le jK'rc Cliàtclain.

.*«":epli sorlil. ,-, ■ ■ Il >,

- Alluiis c'est un spcclaele comme nu aulrp. Oui, je vciiv aiui

<Mi/. .Ile cl ..bservcr le masque dmi, cieuv et pcilide sous Icipiel cel'.c

Le b iruii lit. l'i- ''!■

l'ou que je suis! clic me rcg .rdcra, comme loujom.. le ^^ ' -'''^ 7

vies, la nimlcir au 1,0.11! Elle me rcgar.lera c. l'^":: ni t mi r

Cl. la baisanl au Iront el en lui laisant prier Iheu Le •'■'g "J- ;« « ' ,1c l'àme ( CI il haussa les è|.aulcs avec mépris) ! plus il ^'^ >'"";, '! ,li,p,e, pins il e>l laux el coriomp" Wle. le prouve... et j > •''■11: co'nnu. un sol. 0 rage ! avec <p.cl Ir.iid cl insolent mcpris elle "' • " "^ co'^lcnipler à travers ce miroir imposleur, lor^ipi au moment pcul-elic

où elle allait trouver l'aulre... je la coinbhiis de preuves d'estime et de tendresse... je lui parlais comme à une jeune mère chaste et sérituse, en qui j'avais mis l'espoir de toute ma vie. Non! non! s'écria M. dllarville en sentant sa fureur s'augmcnler, non ! je ne la verrai pas, je ne veux pas la voir... ni ma fille non plus... je me trahirais, je compromet trais ma vengeance.

En sortant de chez lui, au lieu d'entrer chez madame d'IIarville, il dit seulement à la femme de chaiiilire de la marquise :

— Vous direz à madame d'IIarville que je désiiais lui parler te malin, mais que je suis oliligé de sortir pour un moment ; si par hasard il lui convenait de déjeuner avec moi, je serai renlié vers midi; sinon (pi'elle ne s'occu|)e pas de moi.

Pensant que je vais rentrer, elle se croira beaucoup plus lil)re, se dit M. d'IIarville. Et il se rendit à la place de fiacres voisine de sa maisoD.

— Cocher, à l'heure!

— Oui, bourgeois, il est onze heures et demie. Où allonsnous?

— Rue de Belle- Chasse, an coin de la rue Sain tUomi nique, le long du nuir d'un jardin qui se trouve là... lu atlendras.

— Uni, bourgeois.

M. d'IIarville baissa les stores. Le fiacre partit, et arriva liieiUot presque en lace de la maison du marquis. De cet endroit, personne ne pouvailsorlirdechez lui sans qu'il le vit

Le rendez-vousaccordé par sa femme élail pour une heure; l'œil ardcmnieul fixé sur la poilc do sa demeure, il alleiidil.

Sa pensée él;iitentiaiui'e p:ir un torrent de coleies si cffraviintes et si veiligineuses, que le temps lui semblait p:isser avec mie incroyable rapidité.

Midi sonnait à Saiiit-fhomas-d'Aquin,lois(piel;i iiorle de riiolel d'IIarville s'ouvrit lenlemeul, et la marquise sortit.

— Déjà! .'Ml!

quelle attention! Elle craint de faire attendre l'autre !... se dit le maripiis avec une ironie farouche.

I e froid était vif, le pavé sec.

Clémence portait un chapeau noir, recouvert d'un voile de blonde de la même couleur, et une

douillette de soie raisin de Corinthc ; son immense cliàle de eaehcmire bleu foncé retombait jusqu'au volant de sa robe, qu'elle releva légèrement et graeiensemeni pour traverser la rue.

Cràce à ce mouvement, ou vit jusqu'à la cheville son petit pied étroit et cambré, merveilleusement chaussé dune bottine de salin lure.

Chose élrange, malgré les leiiililes idées qui le bouleversaient, M, d llarville remarqua dans ce moment le pied de sa léuune, qui ne lui av;iil jamais paru plus coquet et plus joli. Celte vue exaspéra sa fureur ; il -Sjer.lit jusqu'au vif les morsures aigués de la jalousie seusnelle... il \it l'aulre à genoux, portant avec ivresse ce pied eliarmaul à ses lèvres. Eu une seeoiide, toules les ardentes folies de l'amour, de l'amour passionné, se peignirent à sa pensée en traits de tlauune.

Le M.iilre ci'ùcole et Toilill.iril ù \i ferme Je liumiueval

Et alors, |iour la première fois de sa vie, il ressentit au cœur une affreuse dmilrui' piiysicpie, un élaneenieiit profond, incisil, |iéuélranl, (p:i lui arracha un cri sounl. .lusipi'alors son àme seule avait soufl'erl. parce que jnsqn alors il n';ivail songé qu'à la sainteté des devoirs outragés.

Son impres-i(Mi fui si eriieile, (pi'il put à peine dissimuler l'alléiation de sa voix poin' par 1er au coeber. en soulevant à demi le store.

— Tu vois Lien celte dame en ehàle bleu et eu ch.ipc.iu noir, (pii marche le long du mur?

— tlui, bonigeois.

— Marclie an pas, et suis-la... Si elle va à la place des fiacres où je t'ai pris, arrète-loi, et suis la voilure où elle montera.

— Uni, l)OM:geois... 'l'ieiis, liens, c'est amusant!

Madame d'IIarville se rendit en effet à la place de fiacres, et monia

dans une de ces voitures.

Le cocher de .M.

d'IIarville la suivit

Les d( ux fiacres partirent.

.\u bout de quelque temps, au grand étonuement du rnai- (pii-, sou coeber prit le ebemin de l'c^glisc de Saint - Tboroasd'Aquiu , cl bientôt il s'arrêta.

— Kh bien ! que fais-tu ?

— Bourgeois , la dame vient d(î descendre à l'église...

Sapristi !... jolie petilc jambe loiit de même... C'est tresaniusaul.

.llille peuM^es divei'scs ;igilereut M.

d'IIarville; il enitd'abord que sa fenune, remarquant ipi'cm la sui\ait, voulait dérouler les pou rsiil les.

l'uis il songea que peut-êlre la lelti'e qu'il avait reçue éiait une calomnie indigue Si Clémence

était coupable, à quoi bon celte fauv-c. apparence de piété'/ N'était- te pas nue dérision saciilége'?

Un luomeut M.

dllar\illi! eut une lueur d'espoir, tant il y avait de contraste entre celle ap|)arenle piélé el la démarclie dont il aecusiil sa feunne.

Cetleeon'>ol.iÈile illusion ne liura pas longtemps.

Son cocher se pencha et lui dit

— Bourgeois , la petite dame remonte en \(iitnre.

— Suis-la...

— Oui,bouigeois!

Tiès-amnsant ! . trèsauuisant !...

Le fiacre gagna les quais, l'Hôtel-de-Ville, la rue Saiute-.^voye, et enfin la rue du Temple.

— liourgeois, dil le cocher eu se retournant vers M. d'IIarville, le camarade vient d'arréler au n° 17, nous sonmies au 13, faut-il arrêter aussi '.'

— Oui!...

— Bourgeois, la petite dame vient d'entrer dans l'allée du n° 17.

— Ouvre-moi.

— Oui, bourgeois...

Quelques secondes après, M. d'IIarville cnlrail dans l'allée sur les pas de sa femme.

■ PAGE y3.

LES MYSTÈRES DE PARIS

ciiAnriiE XX.

Un ange.

M:id:iiiii3 d'IlHivilIt- oiilra dans la maison.

Ailiios |)ai la ( iniosiiù, luadanio Pipclel, All'red el l'écaillèrc éiaieni groupes sur !(• seuil de la porte de la loge.

L'escalier était si sombre, qu'en arrivant du dehors on nu pouvait l'apereevoir; la marquise, obligée de s'adresser à madame Pipelet, lui dit d'une voix altérée, presque défaillante :

— Monsieur Cliarles... madame?...

— Monsieur... qui? répéta la \ieille, feignant de n'avoir pasenteniiu, afin de donner le temps à son mari et à l'éeaillére d'examiner les traits de la malheureuse femme à travers son voile.

— Je demande... M. Charles... madame, répéta Clémence d'une voix tremblante, et eu baissant la tète pour tâcher de dérober ses traits aux regards qui l'examinaient avec une si insolente curiosité.

— Ah! monsieur Charles! à la bonne heure... vous parlez si bas, que je n'avais pas entendu... Eh bien! ma petite dame, puisque vous allez chez M. Charles, beau jeune homme tout de même .. montez tout droit, c'est la porte en face.

La marquise, accablée de confusion, mit le pied sur la première marche.

— Eh ! eh I eh ! ajouta la vieille en ricanant, il paraît que c'est pour tout de bon aujourd'hui. Vive la noce ! et allez donc !

— Ça n'empêche pas qu'il est amateur, le commandant, reprit l'éeaillére, elle n'est pas piquée des vers, sa margot...

S'il ne lui avait pas fallu passer de nouveau devant la loge où se tenaient ces créatures, madame d'Harville, mourant de honte el de frayeur, serait redescendue à l'instant même. Elle fit un dernier effort et arriva sur le palier.

Quelle fut sa stupeur!... Elle se trouva face à face avec Rodolphe, qui, lui mettant une bourse dans la main, lui ditprécipitamment.

— Votre mari sait tout, il vous suit...

A ce moment on entendit la voix aigre de madame Pipelet s'écrier :

— Où allez-vous, monsieur ?

— C'est lui! dit Rodolphe; et il ajouta rapidement, en poussant pour ainsi dire madame d'Harville vers l'escalier du second étage :

— Montez au cinquième ; vous veniez secourir une famille malheureuse; ils s'appellent Morel...

— Monsieur, »ous me passerez sur le corps plutôt que de monter sans dire où vous allez ! s'écria madame Pipelet en barrant le passage à M. d'Harville.

Voyant, du bout de l'allée, sa femme parler à la portière, il s'était aussi arrêté un moment.

— Je suis avec cette dame... qui vient d'entrer, dit le marquis.

— C'est différent, alors passez.

Ayant entendu un bruit inusité, M. Charles Robert etitre-bàilla sa porte; Rodolphe entra brusquement chez le commandant, et s'y renferma avec lui au moment où M. d'Harville arrivait sur le palier. Rodolphe craignant, malgré l'obscurité, d'être reconnu par le marquis, avait profilé de celle occasion de lui échapper sûrement.

M. Charles Robert, magniliquemenl vêtu de sa robe de chambre à ramages el de son bonnet grec de veloms brodé, resta stupéfait à la vue de Rodolphe, qu'il n'avait pas aperçu la veille à l'ambassade, et qui était en ce moment vêtu plus que modestement.

— Monsieur, que signifie ?

— Silence ' dit Rodolphe à voix basse, et avec une telle expression d'angoisse, que M. Charles Robert se tut.

Un bruit violent, comme celui d'un corps qui tombe et qui roule sur plusieurs degrés, retentit dans le silence de l'escalier.

— Le malheureux l'a tuée! s'écria Rodolphe.

— Tuée!... qui'? Mais que se passc-t-il donc ici? dit M. Charles Robert à voix basse et en pâlissant.

Sans lui répondre, Rodolphe entrouvrit la porte.

Il vil descendre en se hâtant et en boitant le petit Tortillard il tenait à la main la bourse de soie rouge que Rodolphe venait de donner à madame d'Harville.

Tortillard disparut.

On entendit le pas léger de madame d'Harville et le pas plus pesant de son mari, qui continuait de la suivre aux étages supérieurs.

Ne comprenant pas cununenl Tortillard avait cette bourse en sa possession, mais un peu rassuré, Rodolphe dit à M. Robert :

— iSe sortez pas d'ici, vous avez failli tout perdre...

— Mais enfin, monsieur, reprit M. Robert d'un ton impatient el courroucé, me direz-vous ce que cela signifie? qui vous êtes et de quel droit?...

— Cela signifie, monsieur, que M d'Harville sait tout, qu'il a suivi sa femme jusqu'à votre porte, et qu'il la suit là-haut?

— Ah! mon Dieu, mon Dieu ! s'écria Charles Robert en joignant les mains avec épouvante. Mais qu'est-ce qu'elle va faire là-haut?

— Peu vous importe; restez chez vous, et ne sortez pas avant que la poiliere vous avei lisse.

Laissant M. Robert aussi effrayé que slupéi'ail, Rodolphe descendit à la loge.

— Eh bien ! dites donc, s'écria madame Pipelet d'un air rayonuant, (;a chauffe, ça chauffe ! il y a un monsieur qui suit la petite dame. C'esl sans doute le mari, le jauncl ; j'ai deviné ça tout de suite, je l'ai fait mouler. Il va se massacrer avec le commandant, ça fera du bruit daus le quartier, ou fera queue pour venir voir la maison comme on a été voir le n° 5fi, où il s'esl commis un assatiin.

— Ma chère madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service? Et Rodolphe mit cinq louis dans la niaiu de la portière. Lorsque cette petite dame va descendre... demandez-lui comment vont les pauvres .Morel ; dites-lui qu'elle fait une bonne œuvre en les secourant, ainsi qu'elle l'avait promis en venant prendre des informations sur eux.

Madame Pipelet regardait l'argent el Rodolphe avec stupeur.

— Comment... monsieur, cet or... c'esl pour moi?... et celte petite dame... elle n'est donc pas chez le commandant?

— Le monsieur qui la suit esl le mari. Avertie à temps, la pauvre femme a pu monter chez les Morel, à qui elle a l'air d'apporter des secours; comprenez-vous?

— Si je comprends!... H faut que 'je vous aide à enfoncer le raari... came va... comme un gant!... Eh ! eh ! eh I on dirait que je n'ai fait que ça toute ma vie... dites donc!... ,

Ici on vil le chapeau-tromblon de M. Pipelet se redresser brusquement dans la pénombre de la loge.

— Anastasie, dit gravement Alfred, voilà que lu ne respectes rien du tout sur la terre, comme M. César Bradamanti ; il esl des choses qu'on ne doit jamais mécaniser, même dans le charme de l'intimité...

— Voyons, voyons, vieux chéri, ne fais pas la bégueule et les yeux en boule de loto... tu vois bien que je plaisante. Est-ce que lu ne sais pas qu'il n'y a personne au monde qui puisse se vanter de... Enfin suffit... Si j'oblige celte jeunesse, c'esl pour obliger notre nouveau locataire qui est si bon. Puis, se retournant vers Rodolphe : Vous allez me voir travailler ! ... voulez-vous rester là dans le coin derrière le rideau?... Tenez, justement je les entends.

Rodolphe se bâta de se cacher.

M . et madame d'Harville descendaient . Le marquis donnait le bras à sa femme.

Lorsi]u'ils arrivèrent en face de la loge, les traits de M. d'Harville exprimaient un bonheur profond, mêléd'élonnement el de confusion.

Clémence était calme et pâle.

— Eh bien, ma bonne^pelite dame!... s'écria madame Pipelet en sortant de sa loge, vous les avez vus, ces pauvres Morel? J'espère que ça fend le cœur? Ah! mon Dieu! c'esl une bien bonne œuvre que vous faites là... Je vous l'avais dit qu'ils étaient fameusement à plaindre, la dernière fois que vous êtes venue aux informations! Soyez tranquille, allez, vous n'en ferezjamais assez pour de si braves gens... n'est-ce pas, Alfred?

Alfred, dont la pruderie et la droiture naturelle se révoltaient à l'idée d'entrer dans ce complot anticonjugal, répondit vaguement par une sorte de grognement négatif.

Madame Pipelet reprit :

— Alfred a sa crampe au pylore, c'est ce qui fait qu'on ne l'entend pas; sans cela, il vous dirait, comme moi, que ces pauvres gens vont bien prier le bon Dieu pour vous, ma digne dame !

M. d'Harville regardait sa femme avec admiration, et répétait :

— Un ange! un ange! Oh ! la calomnie!

— Un ange ? Vous avez raison, monsieur, et un bon ange du bon Dieu encore I

— Mon ami, partons, dit madame d'Harville, qui souffrait bon ibicmcnt de la contrainte qu'elle s'imposait depuis son entrée dans cette maison ; elle sentait ses forces à bout.

— Parlons, dit le marquis.

Il ajouta, au moment de sortir de l'allée :

— Clémence, j'ai bien besoin de pardon et de pitié!...

— Qui n'en a pas besoin ? dit la jeune femme avec un soupir. Rodolphe sortit de sa retraite, profondément énm de celle scène de

terreur mélangée de ridicule et de grossièreté, dcnoûment bizarre d'un drame mystérieux qui avait soulevé tant de passions diverses.

— Eh bien ! dit madame Pipelet, j'espère que je l'ai joliment fait aller, le jaunel? H mettrait maintenant sa femme sous cloche... Pauvre cher homme... Et vos meubles, monsieur Rodolphe, on ne les a pas apportés.

— Je vais m'en ocoiper... Vous pouvez maintenant avertir le commandant qu'il peut descendre...

— C'est vrai... Dites donc, en voilà une farce !... Il paraît qu'il a loué son app.\rlenient pour le roi de Prusse... C'est bien fait... avec ses mauvais i-2 francs par mois...

Rodolphe sortit.

— Dis donc, Alfred, dit m.idame Pipelet, au tour du commandant, maintenant... Je vais joliment rire!

El elle monta chez M. Charles Robei t : elle sonna ; il ouvrit.

— Commandant, et Auasiasie porta niiliiairement le dos de .«a main à sa perruque, je viens vousdéprisonner... Ils sont partis bras dessus bras dessous, le mari el la femme, à votre nez et à voire barbe. C'est égal.

LES MYSTÈRES DE PARIS

vous eu rôcli;i|.)|>cz d'une belle... grâce à M. liodolphe; vous lui devez uue lieieeliaiidcile!...

— ("'esice monsieur mince, à mouslaclies, qui est M. Rodolulie'

— Lui-même.

— Qu'esi-ce que c'est que cet honime-Ià ?

— Cet liomme-là... s'écria madame Pipelet d'un air courroucé, il m vaut bien un autre! doux aiitiesl C e:,t im commis voyageur, locataire de la maison, qui n a (|u ime pièce et qui ne lésine pas, lui., il m'a donne 6 iranes pour son ménage; 6 francs et du premier coup... encore' l) Iraiics sans niareliander!

— C'est bon... c'est bon... tenez, voilà la clef.

— Faudra-l-il faire du lén demain, commandant?

— Non!

— El après-demain?

— Non I non !

-Eh bien, commandant, vous souvenez-vous? je vous l'avais bien dit que vous ne feriez pas vos frais.

M. Clmrles Itobert jeta un regard méprisant sur la portière et sortit ne pouvant comprendre comment un commis voya;,'..nr, M. Rodoliilic' s e ail trouve instruit d.. son rendez-vous avec la marquise d'ilarville '

Au nioment ou II sortit de l'allée, il se rencontra avec le petit Tortillara qui arrivait clopinant.

— Te voilà, mauvais sujet, dit madame Pipelet.

nn^^ii.. ' ^"'S"f^' ^"''-'s' pas venue me cliercl.er? demanda l'enfant à la portière, sans lui repondre.

te die'rclSrT'""' """' "''"'" '"°"'"'''- ^""■"l"»' ''«"'= qu'elle viendrait

Lai^St;;ïïo,^îi"i^i'" '''"''^"'' ''°"<=' "'' Tortillard en se

— Et ton maitie?

.^.^'Tfa^jfrir^^^^

naCTe.^'*'"''''" ""''"' *'^'^''^'''»'- '" "^^ casser mes vitres ! Mais voilà un

voûi'irt'! ' *'^" ■' "'"" '" *^'""""^' '^" ''^°^"'"' 1"^' '^""''«'"' 'J''"'='' en

En effet, à travers la glace, et sur le store ronge opposé, on vit se dessiner le profil glabre ci terreux de la Borgnesse • "" ^ 'i s>t

-Ile bt signe à Tortillard, il accourut.

Le cocher lui ouvrit la portière, il monta dans le fiacre.

La (.houette n'était pas seule.

Dans l'autre coin de la voiture, enveloppé dans un vieux manteau ■. col et lourre, les Irails à demi cachés par ,m bonnet de oie le u1 tombait sur ses sourcils... on apercevait le Main-cd'éco/e. '

hes paupières rouges laissaient voir, pour ainsi dire, deux veux blanr, n mobiles, sans prunelles, et qui rendaient pins eiïra ant eifcoii^ 'on v ! sage coninre. que le froid marbrait de eical'rices violàtres eUKhIes

— .Allons, momr couche-toi sur les ar,nous de mon ho, m lè, n'iui l end.as chaud, dit a Borgnesse à Tortillard, qui s'accroupit cou ne m chien entre I, s jainbes du Maiire d'école et de la Chonettéî^ v.iT '"^","'^"""'' •',"■ le cocher du fiacre, à la gernar/le (I) de Bououc- ^L 1^"' '''' '■' '"""''"'^■■' ■'" ''''■'' '!"' je As liTbaUerZu

~ lit surtout fiff-aude ton g.yr (.1), dit le Maiire d'école vide ÎgT "*'" ^'^r,s.mircUcs (.'.), il défourailtera (.S) jusqu'à la Im-

~ 5ùl?'Knd iZC: "''"'"^ <'^- '" '' ''^"^« "■-"'-

— t'rends de l;„r en passant devant les so7i(/ci(r, h]- ils nomrnP„i le reconnaître, tu as été lonstemps rôdeur des barrières ' ' ''°""'"^"'

— .1 ouvrirai I œil, dit l'autre en montant sur son sié^e ÎM nous rapporlons ce hideux langage, c'est (lu'il pioùve une le co

'"c; 's?^;r ,:if ft,Sr - «»- ''"^'°"" J**:

•narqnant 1 embranchement d'un chrmin crcnx et ( é , ■ nd . on, i •

iiiadZ t:::r'' "^ ^^ "•"''™' '^ ^ouaie^sj; t^:: r ;;.:;sr :<^

ClLAPlTfiE XXI.

Idylle.

étau"v'ir''îe Hel T.r''?'-^ !'-f "'.',^''' '"^"^ ^ '"^'S'-^ ''« "«"T'eval ; le froid nu>n, et joiaii ses rayons pâles et obliques sur les va;;:;;'i:;Ssll.Ë; ^^ Aux diamps, chaque saison oirre presque toujours des aspects char-

ces^d'-lll! ,n. "'''^'' f !j'["^'ssa"'e ehange la campagne en d'immenses navsaf ri' nié ''"' *'«P'°'«'"'e"'-^ splendeur, immaculées sur un cieÏÏ'un

fout est couvert de neige ; âpre est la boidui4 ^a 'ia e ë t a 'bS'*;:;»;;' Lre est la mnl qui s'avance; mais là-bas, là-bas, a i mîl eu d ! ^ri;'; depouil es, es petiles fcnèlres de la ferme sont gaien.en éclairées « haute cheminée de briques jelle au ciel une épaisfe ' oi e de f méVn ,1

vél ée'il'rr'' T "" """"^i f '>'-■'■ '"^''"^""' '^""l'e- n.stique ; p s aprc ve liée babillarde, nuit paisible et chaude, pendant que le ven siK:

S'Sîndr.:^^" ''' '"^'^'--^ *^p-- clans la^iri.::'^^

;ianl6t, dès le malin, le givre suspend aux arbres ses eirind„lp<: H«

a tcne de labour humide et grasse est creusée de longs sillons oS le hevre fauve, où courent allegremeni les perdrix grises ^^

,.■1-1 ■?• ' p" '•'""•■"'! '*-' ''"lenient mélancolique de la clochette du mni

Quelquefois la scène s'anime : l'écho renvoie les snn« aff.>;hi:, a

u or.-i'""i f '^rT ' T ''""' -^'f--' f-"èhit^outTro pif i i t^^^^^^^

a foret, débouche dans la plaine en fuyant d effroi et va se nprjtJ^! 1 horizon au milieu d'autres taillis. ' ^'^ ^'^""^"^ ^

Les trompes, les aboiements se rapprochent; des chiens bhn.s et 0 angos sortent à leur tour de la fulaic ils courent ur la terre binne Ils courent sur les guérets en friche ; le nez collé à la vo e i s smZ^' en enant, les traces du daim. A leur suite viennent les H aisé m'^ vêt .c de rouge, courbes sur l'encolure de leurs chevaux ra, idc | ^,,1 m-nt

le biuil s amoindril, peu a peu tout se lait : chiens, chevaux chasse n-^

disparaissent au loin dans le bois où s'est réluîié le daim ' '"'''''-"'^

Alors le calme renail, alors le profond silence des grandes nlaines !•.

»nir;;:i:i;;trï:;!^*^"' -^ ^°'" p- '--ni;i^^q£'pi^

(1) A la ferme.

("2) Coiuiuiie une voiture.

(3 CliaulTu ton cheval.

vaSbi:' V J^bÛii^f • ""'"" ■ '"""'-' "" '""' "'-1"<= g=— "-S cet épou- (5) Il courra.

(li) .lus.|u'à la traverse.

S») v" ™"*'-'''- Donneur ,1c conseil : méilecin, t») Va vile en passant .levant les commis de lu barrière

Ces tab eaux, ces sites champêtres abondaient aux environs du vii: de^de-oH ""■?'• '""'' "'-'^Srés, proximité de Paris, dans me or e de désert auquel on ne pouvait arriver que par des chemins de inverse

Lâchée pendant l'été au milieu des arb'res! comme un lid d n, ^ a',^']

el^i^'r d^vâm"'"" '' ''"'''''' ^PP-"--'' ="»- '-^ -^^

rnhfnTrtt,'' 'T'r 'T?'*'' ^'P.eeepar le froid, ressemblait à un long

le nnél d.°h 1 "fo^'e au n.Hieu des prés toujours verts, à travërf

esqucis de belles vaches paissaient lentement en regagnant leur J ,l,ln

amenées par les aiq.roches du soir, des volées <le it'eon f ,au^- £

successivement sur le faîte aigu du colombier; les noyershin,; se 1

pendant l'ele, ombrageaient la cour et les hi imenK H,, i ' *

dépouillés de leurs feuilles, lai.ssaie voir e oi ^liSe e.T''l ''"''

veloutés de mousse couleur d'émerande '' "' '*'= "'"""'*

Une lourde charrette trainée par trois chevaux vigoureux Iraniis ■'■

çnmere e,,a.sse, a robe lustrée, aux colliers bleus g.1rn^• le mV oTs*^" '.f'

Cl 5f.o,liefl!!s doncin,'''î.""P'''''''f ^ëel'aPPer à la froidure de la nuit ti ue pOiilLi es douceurs du repos; les chevaux hennirent ioveusein,.i.i a la vue de l'ecurie, les moulons bêlèrent en assié èan a no të dë« V "ÊSr^ ^ laboureiirs jelerenl nn ^^^JnJ^'^^ ^o'^e'rVaSruéhqlr"""'^ '" rez-de-chaussée, "iù l'on préparait un

..uli-nli;; injSiUnnëJ?™^ "" ''''' ''''' ^'"^«"'^' ""« P^^P^^^ "»- An heu d'être couverts de boue sèche, çà et là épars et exposés inx in

ai atones, dont quelques-uns étaient d invention toute nouvelle, sali-

LES MYSTÈRES DE PARIS

toutes ferme

euze ou Watleau n auraient jamais rêve un aussi cnarmani moueie, ; ioues de la pauvre Goualeuse eussent élé plus rondes et plus veres ■ pourtant, malgré sa pâleur, malgré l'ovale amaigri de sa ligure, ression de ses traits, l'ensemble de sa personne, l,i grâce de son at-

enaient, propres et peints, sous un vaste hangar où les <harrcliers venaient ausM ranger avec symétrie les harnais de leurs chevaux ; vaste, nette, bien plantée, la cour sablée n'ortrait i-as à la vue ces monceaux de fumier, ces llaiiues d'eau croupissante qui déparent le.-> plus belles exploitalinns de la Beauce ou de la Urie ; la basse-cour, entourée d un treillage vert, renfermait et recevait toute la gent emplumée qui rentrait le soîr par une petite porte s'ouvrant sur les champs.

Sans nous appesantir sur de plus grands détails, nous dirons qu en utes choses cette ferme passait à bon droit dans le pays pour une icnne-modf(e, autant par l'ordre qu'on y avait établi el l'excellence de son agriculture et de ses récoltes, que par le bonheur et la moralité du nombreux personnel qui faisait valoir ces terres.

Nous dirons tout à l'heure la cause de cette supériorité si prospère ; en attendant, nous conduirons le lecteur à la porte treillagéo de la bassecour, qui ne le cédait en rien à la ferme par l'élégance cb.imi.elre de ses iuchoirs, de ses poulaillers el de son petit canal encaisse de pierres de roche où coulait incessamment une eau vive et limpide, alors soigneusement débarrassée des glaçons qui pouvaient l'obsliuer.

Une espèce de révolution se lit tout à coup parmi les habitants ailes de cette basse-cour : les poules quittèrent leurs perchoirs en caquetant, les dindons gloussèrent, les pintades glapirent, les pigeons abandonnèrent le toit du colombier et s'abattirent sur le sable en roucoulant. L'arrivée de Fleur-de-Marie causait toutes ces folies gaietés. Greuze ou Watleau n'auraient jamais rêvé un aussi charmant modèle, si les meilles

l'expression — ■- „ • , . - , ,

titiide, eussent encore été dignes d'exercer les pinceaux des grands peintres que nous avons nommés.

Le petit bonnet rond de Fleur-de-Marie découvrait son front et son bandeau de cheveux blonds ; comme presque toutes les [laysannes des environs de Paris, par-dessus ce bonnet, dont on voyait toujours le fond el les barbes, elle portait posé à plat, el attaché derrière sa tète avec deux épingles, un large mouchoir d'indienne rouge dont les bouts flottants retombaient carrément sur ses é|iaules ; coiffure piltoresque et gracieuse, que la Suisse et l'Italie devraient nûus envier.

Un fichu de batiste blanche, croisé sur son sein, était a demi cache par le haut et large bavolet de son tablier de toile bise ; un corsage en eros drap bleu à manches justes dessinait sa taille fine, et tranchait sur son épaisse jupe de futaine grise rayée de brun; des bas bien blancs et des souliers à cothurnes cachés dans des petits sabots noirs, garnis sur le cou-de-pied d'un carré de peau d'agneau, complétaient ce costuine d'une simplicité rustique, auquel le charme naturel de Fleur-de-Marie donnait une grâce extrême. , . „ •

Tenant d'une main son tablier relevé par les deux coins, elle y puisait des poignées de grain qu'elle distribuait à la foule ailée dont elle était entourée. .

Un joli pigeon d'une blancheur argentée, au bec et aux pieds de pourpre, plus audacieux et plus familier que ses compagnons, après avoir voltigé quelque temps autour de Fleur-de-Marie, s'abaltit enlin sur son épaule. ^ ,., ,.

La jeune fille, sans doute accoutumée a ces façons cavalières, ne discontinua pas de jeter sou grain à pleines mains; mais, tournant à demi son doux visage d'un prolil enchanteur, elle leva nu peu la tête et tendit eu souriant ses lèvres roses au petit bec rose de son ami.

Les derniers rayons du soleil couchant jetaient un reflet d'or-pàle sur ce tableau naif.

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