CHAPITRE PREMIER
L'embu-scade.
L église et le presbytère de Rouqneval s'élevaient à mi-côte au milieu dune châtaigneraie, d'où l'on dominait le village.
l'Ieur-de-Marie et l'abbé gagnèrent un seiuier sinueux qui conduisait à la maison euriale, en traversant le chemin creux dont cette colline était diagonalement coupée.
La Chouette, le Maître d'école et Tortillard, tapis dans une des anfracluosités de ce chemin, virent le prêtre et Fleur-de-Marie descendre dans la ravine et en sortir par une pente escarpée. Les traits de la jeune fille étant cachés sous le ca|iuchoii de sa mante, la borgnesse ne reconnut pas son ancienne victime.
— Silence, mon homme I dit la vieille au Maître d'école, la gosse- Une (I) et le sanglier (2) viennent île passer la traviule i3); c'est bien elle, d'après le signalement ipie nous a donné le grand homme en deuil : tenue campagnanle, taille moyenne, jupe rayée de brun, mante de laine a bordure noire. Elle reconduit coniine ça tous les jours le sanglier à sa cassine. et elle revient toute seule. Uuand elle va repasser tout à l'heure, la, au bout du chemin, il faudra tomber dessus, l'enlever pour la [lorler dans la voiture.
— Et si elle crie au secours'.' reprit le Maître d'école, on l'entendra à la ferme, puisque vous dites que l'on en voit les bâtiments d'ici , car vous voyez... vous autres, ajoiila-t-il d'une voix sourde.
— Bien sûr que d'ici on voit les bâtiments tout proche, dit Tortillard. Il y a un instant, j'ai grimpé au haut du talus en me traînant sur le ventre. J'ai entendu un charretier qui parlait à ses chevaux dans celte cour là-bas...
— Alors voilà ce qu'il faut faire, reprit le Maître d'école après un moment de silence : Tortillard va se mettre au guet à l'entrée du sentier. Quand d verra la petite venir de loin, il 'ira au-devant d'elle en criant qu'il est fils d'une pauvre vieille femme qui s'est blessée en lombant dans le chemin creux, et il suppliera la jeune fille de venir à sou secours.
— J'y suis, fourline. La pauvre vieille, ça sera ta Chouette. Bien sorion}ié(4). Mon homme, tu es toujours le roi des télar(ls(o)! Et après, qu'est-ce que je ferai ?
— Tu t'enfonceras bien dans le chemin creux du côté où attend Barbillon avec le fiacre... Je me cacherai tout près. Quand Toi tillard l'aura amené la petite au milieu de la ravine, cesse de geindre et saute d ssns, une main autour de son colas (6i, et l'autre dans sa bavarde jioiir lui arquepincer le chiffon rouge (7) et l'empêcher de crier...
— Connu, fourline... comme pour la femme du canal Saint-Martin, quand nous l'avons fait floller après lui avoir grinchi la négresse {») qu'elle portait sous le bras; même jeu, n'est-ce pas?
— Oui, toujours du même... i'endant que tu tiendras ferme la petite, Tortillard accourra me chercher; à nous trois, nous nnbalticlwnnor.s la jeune fille dans mon manteau, nous la portons à la voiture de Barbillon, et de là plaine Saint-Denis, où l'homme en deuil nous attend.
— C'est ça qui est enflangiié! Tiens, vois-tu, foui liiie, lu n'as pas ton pareil. Si j'avais de quoi, je te tirerais un feu d'artifice sur la boule, et je l'illuminerais en verres de couleur à la saint Chariot, patron du béquillard (9). Entends-tu ça, toi, moutard, si tu veux devenir passésinge (10), dévisage mou gros têtard ; voilà un homme ! ... dit orgueilleusement la Chouette à Tortillard.
Puis, s'adressant au Maître d'école :
— A propos, tu ne sais pas : Barbillon a une peur de chien d'iitoir une fièvre cérébrale (H).
— Pourquoi ça ?
— lia buié (12), il y a quelque temps, dans une dispute, le mari d'une
(1) La jeune fille.
(2^ Le prêtre.
(.5) Le chemin creux
(4) Bien raisonné.
(5) Les hommes de tète.
((i) Du cou.
(7) L'autre dans la bouche, pour lui prendre la langue.
(8) Que nous l'avons noyée après lui avoir enlevé une caisse cntouiée de- toile ciree noire ( Ces sortes de paquets s'appellent en argot des négresses.)
(9) Du bourreau.
10) Criminel habile.
11) D'être sous le coup d'une accusation capitale. 42) Tué.
LES MYSTEKIiS DE PARIS.
lailiere qui venait loirs les malins de la campagne, dans une petite cliarrcltc roiiiluilc |iai' iiuàiie, vendre du lait dans la Cité, an coin de la rue do la Vieille-Draperie, pioelie eliez l'oifiesse du Layin-lHanc.
Le (ils de llias-Uonge, ne couipi enant pas l'argol, écoulait la Cbuuelle avec une sorte de eniiosilé désappointée.
— Tu voudrais bien savoir ce que nous disons là, hein ! nioutaid?
— Dame ! c'est sûr...
— Si tu es gentil, je t'apprendrai l'argot. Tu as bientôt lage où ça peut seivii'. Seras-tu content, iili ?
— Oli ! je (lois bien ! lit puis j'aimerais mieux rester avec vous qrr'avcc moir vieux liNiu de charlatan, à piler ses drogues et à brosser son cheval. Si je savais oii il cache sa marl-aux-inls pour les homiiies, je lui en mettrais dans sa soupe, pour' n'être plus forcé de tiimer' avec lui.
La Chouette se prit à rire, et dit à Tortillard en l'altiranl à elle :
— Venez tout de siiilc baiser marrran, loulou... Es-tu driMet!... Mais comment sais-tu qu'il a de la morl-aux-rals pour les hommes, ton maître ?
— Tiens ! je lui ai entendu dire ça, un jour que j'étais caché dans le cabiiret noir de sa cbanibre orj il met ses bouteilles, ses machines d'acier, et or^i il tripote dans ses i)elits pots...
— Trr l'as cnlendir qrroi dire?... demanda la Chouette.
— Je l'ai enleirdu dire à un monsieur, en lui doiuiant une poudre dans un papier : « Qnel([u'uij qm prendi ail ça en trois fois ii'ait dormir sous terre... sans qu'on sache ni pourquoi ni comment, et sans qu'il resle aucune trace... »
— Et qui était ce monsieur? demanda le Maître d'école.
— Cn beau jeune morrsieur, qui avait des monslaches noires et luie jolie (igirre comme une dame... 11 est revenir une autre fois ; mais celle fois-là, quand il est parti, je l'ai srrivi par ordre de M. Bradamanti pour savoir où II irait percher. Ce joli monsieur, il est entré rue de Chaillot, dans une belle maison. Mon maître m'avait dil : « N'importe où ce monsieur ira, suis-le et attends-le à la poiie ; s'il ressort, resuisAc jusqu'à ce qu'il ne ressorte plus di; l'endroit où il sei'a eniré, ça prouvera (|u'il demeure dans ce dernier lieu; alors, Torlillard, nron garçon, tortille-loi pour savoir son nom... ou sinon, moi, je te lortilleiai les oreilles d'une drôle de nraniére. »
— Eli bien ?
— Eh bien ! je m'ai tortillé et j'ai su le nom du joli monsieur.
— El comment as-tu fait '.' demanda le Maître d'école.
— Tiens... moi pas bête, j'ai entré chez le portier de la maison de la rue de Cbaillot, d'où ce monsieur ne lessoriait pas ; un portier poudré avec un bel habit brun à collet jaune galonné d'argent... Je lui ai dit comme ça : Mon bon monsieur, je viens pour cher cher cent sous que le maître d'ici m'a jiromis pour avoir retrouvé son chien que je lui ai rendu, une petite bête noire qui s'appelle Trompette ; à preuve que ce monsieur, qui est brun, qui a des moustaches noires, une redingote blanebàlre et un pantalon bleu clair, m'a dit qu'il demeurait rue de Chaillot, n. H, et qu'il se nommait Dupont. — Le monsieur dont tu parles est mon martre, et s'appelle M. le viiomte de Saint-Remy ; il n'y a pas d'autre chien ici que toi-niênie, méchant gamin ; ainsi, file, ou je t'étrille pour t'a|ipreudre à vouloir me filouter cent sous, » me répond le porlier en ajoutant à ça un grand coup de pied.. C'est égal, reprit philosophiqrrenieirt Torlillard, je savais le nonr du joli monsieur à moustaches noires, qui venait chez mon maître chercher de la mort-aux-rals pour les hommes ; il s'appelle le vicomte de Saint-Remy, my, my, Saintliemy, ajouta le fils de Bras Bouge en fredonnant ces derniers mots, selon son habilude.
— Tu veux donc que je le mange, petit nromacque '.' dil lu Chouelte en embrassant Tortillard ; est-il liuaud ! Tiens, tu mériterais que je serais ta mère, scélérat !
Ces mots (irent une singulière impression sur le petit boiteux ; sa physionomie rnéeliante, narquoise et rusée devint subitement trisie ; il parut prendre au sérieux les démonstrations materuelles de la Chouette et répondit :
— Et moi, je vous aime bien aussi, parce que vous m'avez enibras.sé le pi'emier jour où vous êtes venue me chercher arr Cœur-Saigtiatit, chez mon père... Depuis défunt maman, il n'y a que vous qui m'avez caressé, tout le inoiuie me bat ou me chasse comme un chien galeux ; tout le monde, jusqu'à la mère Pipelet, la portière.
— Vieille loque ! je lui conseille do faire la dégoûtée, dil la Chouette en prenant un air révolté dont Torlillard fui dupe, repousser un amour d'enlant comiiie celui-là !...
Et la borgucsse embrassa de nouveau Tortillard avec une affectation grotesque.
Le fils de Bras-Rouge, profondément touché de cette nouvelle preuve d'affection, y répondit avec expansion, et s'écria, dans sa reconnaissance :
— Vous n'avez qu'à ordiuiner, vous verrez comme je vous obéirai bien... comme je vous servirai !...
— Vrai'.' Eh bien ! lu ne t'en repenliias pas...
— Uh ! je voudrais rester avec vous I
— Si lu es sage, nous venons ça ; tu ne nous quitteras pas nous deux mon homme.
— Oui, dit le Maître d'école, tu me conduiras comme uu pauvre aveugle, lu diras que tu es mou (ils ; nous nous intruduirous dans les
maisons ; el, mille massacre^ ! ajouta le meurtrier avec colère, la Chouette aidarrl, nous lèlOil^ encore de bou> coups; je monlierai à ce démon de Rodulphe... qui m'a aveuglé, que je ne suis pas au bout de mon rouleau !... Il iua ôlê la vue, nrais il rre m'a pas ôté la pensée du nral ; je serai la tête, Torlillard les yeux, et toi la main, la Chouetle : tu m'aideras, bein ?
— Est-ce (pie je ne suis pas à loi à corde et à potence, fourline ? Esl-ce (pie (piand, en sortant de rh()pital, j'ai appris (pie tu m'avais fait denrander chez I ogr'esse par ce sinve (I) de Saint-Mandé, j'ai pas couru tout de suite à ton village, chez ces colasses de pays, en disant que j'étais ta lar(jiie\i) ?
Ces rriDts de la borgucsse rappi'Ierent un mauvais souvenir au Maître d'école. (Changeant briiàipierrrent de Ion et de langage avec la Chouetle, il s'écria d'une voix courrorrtée :
— Oui, je m'ennuyais, moi, tout seul avec ces honnêtes gens ; an bout d'un irrois, je n'y pou\ais plus tenir... j'avais peur... Alors j'ai en liilé.' de te faire dire de venir me; trouver. Et bien m'en a pris! ajoulal-il d'irn ton de plus en plus irrité, le lendemain de ton arrivée, j'étais dépouillé du reste de l'argenl que ce démon de l'allée des Veuves m'avail donné. Oui... on m'a volé ma ceinture pleine d'or pendant mon sommeil,.. Toi seule tu as pu faire le coup : voilà pour(pioi je suis irraintenant à ta merci... Tiens, touies les fois que je |iense à ça, je ne sais pourquoi je ne te tue pas sur la place... vieille voleuse 1
El il lit un pas dans la direction de la boignesse.
— Prenez garde à vous, si vous faites mal à la Chouetle ! s'écria Torlillard.
— Je vous écraserai tous les deux, loi et elle, niéclianics vipères que vous êtes ! s'écria le brigand avec rage. Et, entendant le lils de Bras- Rouge parler auprès de lui, il lui lança au hasard un si fur reux coup de poing, qu'il l'aurait assommé s'il l'eût atteint.
Tortillard, autant pour se venger que pour venger la Cliouette, ramassa une pierre, visa le maître d'école, el l'atteignit au front.
Le coup ne fut pas dangereux, mais la douleur fut vive.
Le brigand se leva furieux, terrible comme un taureau blessé ; il fil quelques pas en avant et arr hasard ; mais il trébucha.
— Casse-cou ! cria la Chouette en riant aux larmes.
Malgré les liens sanglants qui l'attachaient à ce monstre, elle voyail, pour plusieurs raisons, et avec une sorte de joie féroce, l'anéanlissenienl de cet homme jadis si redoutable et si vain de sa force athlétique.
La borgucsse justifiait ainsi à sa manière cette effrayante pensée de La Rocheloucauld : que (( nous trouvons toujours quelque chose de satisfaisant dans le malheur de nos meilleurs amis. »
Le hideux enfant aux cheveux jaunes et à la figure de fouine partageait l'hilariié de la borgnessc. A un nouveau faux [las du .Maître d'école, il s'écria :
— Ouvre donc l'œil, mon vieux, ouvre donc !... Tu vas de travers, tu festonnes... Est-ce que lu n'y vois pas clair !... Essuie donc mieux les verres de les lunettes !
Dans l'impossibilité d'atteindre l'enfant, le meurtrier lierculéen s'arrêla, frappa du pied avec rage, mil ses deux énormes poings velus sur ses yerrx el poussa un rugissement rauque comme un tigre musclé.
— Tu lousscs, vieux ! dit le fils de Bras-Rouge. Tiens, voilà de la fameuse réj^lisse ; c'est uu gendarnre qui me l'a donnée, faut pas que ça t'en dégoûte !
Et il ramassa une poiguée de sabie fin qu'il jeta au visage de l'assassin.
Fouetté à la figure par cette pluie de gravier, le Maître d'éeole souffril plus cruellement de celte nouvelle insulte que du coup de pierre ; blêmissant sous ses cicatrices livides, il êleiidil brusquement ses deux bras en croix par un mouvement de désespoir inexprimable, cl, lev.nt vers le ciel sa face épouvantable, il s'écria d'une voix proforidéineut suppliante :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !
De la part d'un homme souillé de tous les crimes, el devant qui naguère Iremblaienl les plus délerminés scél. rats, cet appel imolonlairc à la commisération divine avait queliiue chose de providenliel.
— Ah ! ah ! ah ! fourline qui fail les grands bras, s'écria la Chouetle en ricanant. La laiigire le tourne, mon horrrme, c'est le boulanggr (5) (juil faut appeler à ton secours.
— Mais un couteau au moins, que je me lue !... un couteau !!! puisque tout le monde m'ahandiinne... cria le misérable en se mordant les poirrgs avec nue furie sauvage.
— Un couleau'.' lu en as un dans la poehe, fourline, et qui a le fil. Le petit vieux de la rue du Roule et le mareliand de ho-ufs oui dû en aller dire de bonnes nouvelles arrx laiipes.
Le Maître d'école, ainsi mis en demeure de s'exécuter, chaugca de conversalion, el repril d'une voix sourde et lâche :
— Le Chouriueur était bon, lui ;... il ne m'a pas volé, il a eu pitié de moi.
(i) Homme naïf, simple.
(2) Tu l'emnie.
(3) Le diable.
— PoiiiqMoi ni'ns-tii dit que j'avais //ritic/»' ton orknl {\)l reprit la Ciiouellc en cuulenaiit à peine son envie de rire.
— Toi seule tu es entrée dans ma elianibre, dit le brigand ; on m'a volé la nuit de ton arrivée, qui veux-lu que je soupçonne'.' Ces paysans étaient incapables de cela.
— Pourquoi donc qu'ils ne grinchiraient pas comme d'autres, les paysans? parce qu'ils boivent du lait et qu'ils vont à l'heibe pour leurs lapins?
— Enfin on m'a volé, toujours.
— Est-ce que c'est la faute de ta Chouette? Ah çà, voyons, penses- y donc ! Est-ce que, si j'avais effarouché ta ( einture, je serais rcNtée avec loi après le coup? Es-tu bète! lîier. sûr i|iie je lo 1 aurais rincé lr]n argent, si je l'avais pu; mais, foi de Chouette, tu m'aurais revue quand l'argent aurait été mangé, parce que lu nie plais tout tU\ même avec tes yeux blancs, brigand ! Voyons, sois donc gentil, ne t'ébrèche pas comme ça tes quenottes en les grinçant.
— On croirait qu'il casse des noix ! dit Tortillard.
— Ah ! ah ! ahl il a raison, le môme. Voyons, calme-toi, mon homme, et laisse-le rire, c'est de son âge I Mais avoue que t'es pas juste : quand le grand homme en deuil, qui a l'air d'im croque-mort, m'a dit : « 11 y a mille francs pour vous si vous cnlevev, une jeune lillc qui est dans la ferme de Bouqueval, et si vous me l'amenez à un endroit de la plaine Saiut-Denis que je vous indiquerai ; » réi)ouds, fourline, est-ce que je ne t'ai pas tout de suite proposé d'être du coup, au lieu de choisir quelqu'un qui aurait vu clair? C'est donc comme qui dirait l'aumône que je te fais. Car, excepté pom- tenir la petite pendant que nous l'embaluchonnerons avec Tortillard, lu me serviias comme une cinquième roue à un omnibus. Mais, c'est égal, à part que je t'aurais volé si J'avais pu, j'aime à te faire du bien. Je veux (pie tu doives tout à ta Chouette chérie; c'est mon genre, à moi!! Nous donnerons deux cents balles à Barbillon pour avoir conduit la voiture et être venu ici une fois, avec un domestique du grand monsieur en deuil, reconnaître l'endroit où il f;dlait nous cacher pour attendre la petite... et il nous restera huit cents balles ;i nous deux pour nocer. Qu'est-ce que tu dis de ça ? Lh bien ! estu encore fâché contre ta vieille?
— Qui m'assure que tu me donneras quelque chose, une fois le coup fait? dit le brigand avec une sombre déliance.
— .le pourrais ne te rien donner du tout, c'est vrai, car tu es dans ma poêle, mon homme, comme autrefois la Coualeuse. Faut donc te lai-ser frire à mon idée, en aUcudant qu'à son tour le boulanger l'enfourne, ch! eh! eh!... Eh bien! fourline, est-ce que tu boudes toujours ta Chouette? ajouta la borgnesse en frappant sur l'épaule du brigand, qui restait muet et accablé.
— Tu as raison, dit-il avec un soupir de rage concentrée ; c'est mon sort. Moi ! moi ! à la merci d'un enfant et d'une femme qu'autiefois j':uirais tués d'un souffle! Oh ! si je n'avais pas si peur de la mort! dit-il en retombant assis sur le talus.
— Ks-tu poltron, maintenant ! es-tu poltron ! dit la Chouette avec mépris. Parle donc tout de suite de ta mufHe(2), ça sera plus farce. Tiens, si tu n'as pas plus de courage que ça, je prends de l'air et je te lâche.
. ~T Et ne pouvoir me venger de cet homme qui, en me martyrisant ainsi, ma mis dans l'affreuse position où je me trouve et dont je ne sortirai jamais! s'écria le Maître d'école dans un redoublement de rage. Oh! j'ai bien peur de la moit! oui... j'en ai bien peur; mais on me dirait ; On va te le donner entre tes deux bras, cet homme... entre tes deux bras... puis après on vous jettera dans un abime ; je dirais : Qu'on m'y jette... oui ; car je serais bien sûr de ne pas le lâcher avant d'arriver au fond avec lui. Et pondant que nous roulerions tous les deux, je le mordrais au visage, à la gorge, au cœur; je le tuerais avec mes dents, enfin ! je serais jaloux d'un couteau !
— A la bonne heure, fourline, voilà comme je t'aime. Sois calme... nous le retrouverons, ce gueux de Itodolphc, et le Chourineur aussi. Eii sorlanl de riiô|iital, j'ai éié rôder allée des Veuves... tout était fermé. Mais j'ai dit au grand monsieur en deuil : « Dans le temps, vous vouliez nous payer pour faire quelque chose à ce monstie de M. Hodolphe: estce qu'après l'affaire de la jeune (ille que nous attendons, il n'y aurait pas à monter un coup contre lui? — Peut-être... » m'a-t-il lépondu. Entends-tu, fourline? Peut-être... Courage, mon homme! nous en mangerons, du Rodolphe ; c'est moi qui te le dis, nous eu m;mgerons!
— Bien vrai, tu ne m'abandounei-is pas? dit le brigand à la ChoucUe d'un ton soumis mais défiant. Maintenant, si tu m'abandonnais, qu'estce que je deviendrais?
— Ça, c'est vrai. Dis donc, fomline, quelle farce si nous deux Toi lillard, nous nous esbignious avec la voi.'ure, et que nous le laissions là, au uiilieu des champs, par cette nuit ou le froid va pincer dur ! C'est ça qui serait drôle, hein, brigand?
A celle menace, le Maitre d'école frémit; il se rapprocha de la Chouette, et lui dit en tremblant :
— Non, non, tu ne feras pas ça, la Cliouctlc... ni loi non plus, Tortillard... ça serait trop méchant.
— Ah ! ah ! ab ! trop méchant... est-il simple ! Et le pelii vieux de la rue du Roule! et le marchand de bœufs! et la femme du can;d Saiui-
t (1) Volé I P (2) De b
ton or.
conscience.
Martini et le monsieur de l'allée des Veuves ! est-ce que tu crois qu'ils t'ont trouvé caiessanl, avec ton grand couteau? Pourquoi donc qu'à ton tour on ne le ferait p;is de farce'.'
— Eh bien ! je l'avcMiei ai, dit soin demeflt le Maitre d'école ; voyons, j'ai en tort de le soupçonner, j'ai eu tort aussi de vouloir battre Tbrlillard ; je t'en demande pardon, enleiids-lu... et à loi aussi. Tortillard. .. oui, je vous demande pardon à tous deux.
— Moi, je veux qu'il demande pardon à genoux d'avoir voulu battre la Chouclle, dit Tnrlillaid.
— Gueux de momacque! esl-il amusant! dit la Chouelle en riant; il me doime pourtant envie de voir quelle frimousse tu Icras conmie ça, mou homme. Allons, à genoux, comme si lu jaspinais d'amour à ta Chouette; dé|iêche-toi, ou nous te lâchons; et, je t'en préviens, dan? une demi-heure il fera nuit.
— Nuit ou jour, qu'est-ce que ça lui fait? dit Tortillard en goguenard;int. Ce monsieur g;\rde toujours ses volets fermés, il a peur de aàler son teint.
— • Me voici à genoux. Je le demande pardon, la Chouette... et à toi aussi, Tortillard. Eh bien ! ètes-vous contents? dit le bi igand en s'agenouillantau milieu du chemin. Maintenant, vous ne m'abandonnerez nas. dites ? '
Ce groupe étrange, encadré dans les talus du ravin, éclairé par les lueurs rongeàlies du ( répus( ule, élail hideux à voir.
Au milieu du chemin, le Maître d'école, suppliant, étendait vers la borgnesse ses mains puissantes: sa rude cl épaisse chevelure retoniliait «■oiume une crinière sur son front livide; ses paupières rouges, démesurément écartées par la frayeur, laissaient alois voir la moitié de sa prunelle immobile, terne, vitreuse, morte... le reg;ii(l d'un cadavre.
Ses formidables épaules se courbaient bmiililenient. Cet hercule s'agenonilhiit tremblant aux pieds d'une vieille lenmie cl d'un enfuit.
La borgnesse, enveloppée d'un chale de larlan rouge, la lèle couverte d'un vieux bonnet de tulle noir qui laissait échapper quelques nièelies de cheveux gris, dominait le Maître d'école de toute sa bailleur. Le visage osseux, tanné, v\i\r, plombé, de cette vieille au nez crochu, exprimait une joie insultanle cl féroce; sou œil f;iuve étincelait comme uu chaibon ardent; un rictus sinistre relioiissait ses lèvres ombragées de longs poils, et montrait trois ou quatre grandes dents jaunes et déchaussées.
^ Tortillard, vêtu de sa blouse à ceinture de cuir, debout sur un pied, s'appuyait au br.is de la Chouette pour se maintenir en équilibre.
La figure maladive et rusée de cet enfant, au leint aussi blafard (|iie ses cheveux, exprimait en ce moment une méchanceté railleuse et diabolique.
L'ombre projetée par l'escarpement du ravin redoublait l'horreur de celte SI t;ne, que l'obscurité croissante voilait à demi.
— Mais prometlcz-nioi donc, au moins, de ne pas m'abandonner!... répéta le Maître d'école, effrayé du silence de la Chouette et de Tortillard, qui jouissaient de son elfroi. Est-ce que vous n'êtes plus la .' aj.ml.i le meurtrier en se penchant pour écouter et avançant machiualenient les bras.
— Si, si, mon homme, nous sommes là ; n'aie pas peur. T'abandouner! pUxiîd baiser la rama r de (I)! Une fois pour toiiles, il faut que je te rassure et que je te dise pourquoi je ne t'abandonnerai jamais. Ecoutemoi bien : j'ai toujours adoré avoir quelqu'un à qui faire sentir mes ongles... bêtes ou gens, .\vanl la Pégiiotte (que le boulanger me la renvoie ! car j'ai toujours mon idée... de la débarbouiller avec du vitriol), ayant la Pégriolle, j'avais un môme qui l'est refroidi (-2; a la peine : c'est pour cela que j'ai été au clou (3) six ans; pendant ce teiups-l.i je faisais la niisère à des oiseaux : je les apprivoisais pour les pluiuer tout vils... mais je ne faisais pas mes frais, ils ne duraient rien. Eu sortant de prison, la Coualeuse est tombée sous ma grillé ; nuiis la petite gueuse s'est sauvée pendant qu'il y avait encore de quoi s'amuser sur sa" peau. Après, j'ai eu un chien qui a pâli aulant qu'cllr; j'ai fini par lui eouper nue i-alle de derrière cl une palle de devant : ça lui faisait une si drôle de dégaine, (|uc j'en riais, mais qui' j'en riais à crever.
— Il faudra (|ue je fasse ça à un chien que je connais et qui m'a moulu, se dit Tortillard.
— Quand je t'ai rencontré, mon homme, continua la Chouelle, j'étais en train d'abîmer un chat... Lb bien! à cette heure, c'est loi qui seras mon chai, mon chien, num oiseau, ma Pégriotle; lu seras... ma bélc de souffrance, enfin... Coniprends-tn, mon homme? au lieu d'un oiseau ou d'un enfant à lourmenler, eonuuc (pii dirait un loup ou un tigre, c'est ça qui est un peu clieiiu, hein?
— Vieille furie! s'écria le Maiire d'école en se relevant de rage.
-— Allons! voilà encore que tu boudes ta vieille !..»Lb bien ! qiiiltelà, tu es le maître. Je ne te prends pas en traître.
— Oui, la porte est ouverte, file ««nt yeux, et toujours tout droit ! dit Tortillard en éclatant de rire.
— Oh! mourir!... mourir !... cria le Maître d'école en se tordant les br.is.
— Tu rabâches, mon Iiomnie, tu as déjà dit ça. Toi, mourir ! lu bhi-
(1) Mourir.
(2) Est mort.
(5) En prison.
LES MYSTERES DE PARIS
gucs, lu es solide comme le Poiit-NciiC; laisse donc, lu vivras pour le bonheur de la Chouelle. Je le l'erai de la misère de leiiips en temps, parce que c'esl ma jouissance, et qu'il faudra que lu gagnes le pain que je te donnerai ; mais si lu es gentil, lu m'aideras dans de l)ons coups, comme aujourd'hui, et dans d'aulres nieilliurs où tu pourras servir; lu sera ma bétc, enlin ! Quand je te dirai : Appurle, lu apporteras ; mords, lu mordras. Après ça, dis doiu, mon Inimmc, je ne veux pas le piendre de l'orce, au moins : si, au lieu de la vii' que je le propose, l'aimes mieux avoir des renies, rouler carrosse avec une jolie pelile Icuune, être décoré de la croix d'honneur, être nommé grand curieux (I ), el y voir clair au lieu d'être aveugle, faut pas le gêner ; c'esl fatile, t'as qu'à le dire, on le servira ça tout chaud... N'esl-ce pas, Tortillard?
— Tout eliaud, tout bouillant, tout de suite I répondit le (ils de Bras- Roiigc en ricanant. Mais, se i)cucliant tout à coup vers la terre, il dit à voix basse :
— J'entends marcher dans le sentier, cachons-nous... Ça n'est pas la jeune lille, car an vienl par le même côté où elle est venue.
lin effet, une paysanne robuste, dans la forte de l'âge, suivie d'un gros cliien de ferme, et portant sur sa tête un panier couvert, parut au bout de (juelques minutes, traversa le ravin et prit le sentier que suivaient le prêtre et la Goualeuse.
Nous rejoindrons ces deux personnages, et nous laisserons les trois complices end)usqués dans le chemin creux.