CHAPITRE VI
Mademoiselle de Maran.
Longtemps et doulouieusemenl contenue, mon indignation éclata enfin contre cette lemmc, ipii avait osé calonniier ma mère d'une manière si atroce. — Voila une leçon (pie cet impertinent n'oubliera pas de sitôt, nie dit iiiademois(Jle de Maran. Il sera d'autant i)lus furieux, que je la lui ai donnée, et ma loi fdit à deiz^^cin, celte leçon, devant les deux comtesses d'Aubeterre, qui sont les i>liis mauvaises langues que je connaisse. Ce soir, tout Paris saura l'bistoire des étoiles d'or en cbamp d'argent.
— Madame, disje à mademoiselle de Maran, vous devez être étonnée de me voir cliez vous ■.' — Etonnée ! lit pourquoi cela, ma chère petite ? Cet excès d'audace augmenta mon indignation. — Ecoutez-moi, madame : il n'y avait au monde que la volonté de M. de Lancry qui pût m'obliger à vous revoir apiès les alTreuses paroles que vous avez osé prononcer contre ma mère. Tout à l'heure j'avais peur de me trouver seule avec vous; maintenant, j'en ai moins de regret : je puis vous exprimer toute l'Iiorieur que vous m'inspirez. — Matbildc... vous oubliez... — Je me souviens, madame, de vos cruautés, je me souviens des chagrins dont voLis avez abreuvé mon enfance et ma jeunesse. Pourtant, j'aurais pu vous les pardonner en faveur du bonheur dont je jouis depuis mon mariage, bonheur auquel vous avez sans doute involontairement contribué... — Involontairement, non, ma chère petite, je savais bien ce que je faisais; c'est justement pour cela que votre ingratitude...
— Mon ingratitude? Celte raillerie est cruelle, madame ! — Eh... oui... oui... votre ingratitude, s'écria mademoiselle de Maran en m'interrompant avec colère. Oui, vous êtes une ingrate de ne pas avoir apprécié ce que je faisais pour vous... en empêchant votre mari de se couper la gorge avec ce misérable M. de Morlagne. — Fallait-il, madame, recourir à une épouvantable calonniie pour empêcher ce malheur'? D'ailleurs, Contran m'avait promis... — Belle promesse qu'il n'aurait pas tenue !... au lieu (pie maintenant il respecteia celui qu'il croit voire père... — Maintenant, m'écriai je, osez-vous croire M. de Lancry capable d'ajouter foi à un si abominable mensonge'? Ah ! madame, j'aime bien mon mari, je sens mon amour assez puissant pour résister à toutes les épreuves, à son abandon même... il n'est au monde qu'une occasion où mon cœur trouveiait la force de l'accuser... ce serait le jour oii... Mais, non... non... c'est impossible, impossible ! Tout à l'heure encore, il m'a répété que celle affreuse calomnie était détruite par son exagération même.
— Kh bien ! alors de quoi vous plaignez-vous? Si Goniran n'y croil pas, si M. de Morlagne n'y croit pas, quel mal vous ai-je fait? J'ai peut-èlre empêché un événement sinistre, voilà tout ; laissez-moi donc tranquille.
— Voilà tout, madame ? Ll pourtant vous l'avez vu, je n'ai pu résister à la violence de cet horrible coup. Je ne pus retenir mes larmes en prononçant ces derniers mots. MaiJemoiselle de Maran se leva, vint à moi, et prit un accent presque affectueux : — Allons, allons, calmez-vous ; sans doute j'ai eu tort, chère petite ; j'ai voulu faire le bien à ma façon... je m'y suis mal pris, parce que je n'en ai pas riiabitiule. Que voulezvous? dans cette occasion, j'ai peut-être agi comme une vipère qui se serait crue une sangsue... mais il faut pourtant tenir compte à cette pauvre vipère de sa bonne volonté.
Cette hideuse ])laisanterie me révolta. — Je vous connais trop, madame, pour croire à nu bon senliment de voire part; votre méchancclé même ne se contente pas du présent, elle cmbr.isse l'avenii' ei le passé; ces paroles, vous ne les avez pas dites sans en calculer le résultat; elles cachent quelque odieuse arrière-pensée qui ne se révélera que trop lot peut-être. — Eh bien! après? s'écria mademoiselle de Maran avec impatience. (Ju'est-ce que vous voulez conclure de tout ça? Ce qui est fait est (ail, n'est-ce pas? Contran veut que vous conlinuiez à me voir, vous lui obéirez. A (pioi bon récriminer sur ma méchaneelé? Je suis comme cela, cl trop vieille pour changer... De deux choses l'une, ou mon aversion contre vous n'est pas éteinte, ou elle lest... Si elle l'esl, vous n'avez rien à craindre de moi, et vos repiochcs sont inutiles; si elle ne l'est pas, tout ce que vous me dites ou rien c'est la même chose. Vous ne pouvez pas me nuire, et moi je puis vous nuire ; ne tentez pas de lutter. Je peux, je sais bien des choses... Vous avez vu comme je l'ai arrangé ce Lugarto, à qui son opulence colossale cl la platitude du monde semblenl donner un brevet d'audace et d'insolence I... mainlenant il sait (pie quand je mords, je mords bien, et que la cicatrice reste. Il me haïra, ça, j'y compte bien : mais en même temps il me craindra counne le feu ; car, si je m'acharne après lui, je le tra(pierai de salon en salon, et je ne le ménagerai pas... Aussi, maintenant je le tiens dans la main... ce vilain homme! Or, rappelez-vcjus bien, chère petite, qu'il aimera toujours mieux prendre pour ennemis mes eimemis que de m'avoir à ses trousses. Vous m'entendez, n'est-ce pas? ajouta ma tanle en me lançant un regard d'ironie cruelle ; aussi je ne dis rien de plus. Seulement ne me poussez pas à bout, et soyez gentille.
Je restai accablée d'effroi... Je ne pouvais prononcer une parole. Ce que me disait mademuiselle de Maran n'était que trop vrai : elle seule pouvait se mettre assez au-dessus des convenances pour attaquer si impitijyablement M. Lugarto dans son orgueil, et le dominer ainsi par la irayeur. Je h émis en songeant à la possibilité de je ne sais quel monstrueux accord conclu entre cet homme cl mademoiselle de Maran, accord basé sur leur méchanceté conunune. Un invincible pressentiment me dirait que Contran subissait malgré lui l'inlluence de M. Lugarto. A quelle cause fallait-il altribuer celle iniluence ; c'est ce que j'ignorais. Assaillie par ces soupçons, je reconnaissais que les menaces de mademoiselle de Maran n'étaient pas vaines. Oh ! ce fut un moment alTreux que celui oij je me sentis forcée de contenir mes ressentiment d;vant celle femme qui avait outragé la mémoire de ma mère ! — Allons, allons, je vois que nous nous entendons, nest-ce pas? me dit mademoiselle de Maran avec son sourire sardonique. Vous irez à ce bal du matin de madame l'ambassadrice d'Angleterre ; j'irai peut-être aussi pour méduser ce Lugarto, et le tenir dans ma dépendance. Dites donc, chère pelile, est-ce que vous ne trouvez pas que je lui ai donné un joli échantillon de mon savoir-faire ? Examinez bien demain son visage de cire jaune quand il m'apercevra... ça vousanmsera et moi aussi... Peul-être je vous l'iEumolerai... cet archiniillionnaire... peut-être, au contraire... Mais je ne dis rien... (Jui vivra verra.
Je quittai ma tante dans un état d'inquiétude inexprimable ; je me rappelai son entrelien avec une sorte de terreur sourde. De tous côtés je ne voyais que haine, que périls, que perfidies cachées. J'aurais préféré de franches menaces aux sinistres réticences de mademoiselle de Maran. Je rentrai chez moi absorbée par ces tristes pensées. Dans un moment de désespoir, je songeai à M. de Morlagne ; mais, grâce à ma tanle, je ne pouvais même penser à mou unique protecteur sans un souvenir douloureux, sans me rappeler les scènes cruelles qui avaient précédé et suivi mon mariage. Ma voiture s'arrêta un moment avant que d'entrer dans la cour. Macliinalement je jetai les yeux sur la maison ([ul était en face de la nôtre. Au second étage, à travers un rideau à demi soulevé, je reconnus M. de Morlagne, assis dans un grand fauteuil ; il me parut très-pâle, très-souffrant ; il me fit rapidement un signe de la main, comme pour me dire qu'il veillait sur moi, puis le rideau retomba. J'eus un moment d'espérance ineffable ; je me sentis plus forte, nmiiis effrayée, en sachant cet ami près de moi ; je ne doutai pas de son appui dans im cas extrême. Je remerciai la Providence des secours imprévus qu'elle semblait ainsi m'olfrir. M. de Lancry n'était pas encore rentré ; je m'habillai pour diner, me rappelant avec des regrets pleins d'amertume que, dans notre charmante retraite de Chantilly, je me faisais belle ausn, et que j'arrivais près de Contran radieuse et fière de mon bonheur. Hélas! deux jours à peine me séparaient de ce passé si enchanteur, déjà il me semblait que des mois s'étaient écoulés depuis ce temps heureux ! Sept heures sonnèrent, Goniran ne vint pas. Je necommençai à m'inquiéler sérieusement que vers les huit heures; je fis demancler par Blondeau au valel de chambre de M. de Lancry s'il avait donné quelque ordre ; il n'en avait donné aucun ; on l'attendait pour diner.
A huit heures et demie, ne pouvant vaincre mes craintes, je me décidai à envoyer un de nos gens à cheval chez M. Lugarto, afin de savoir si M. de Lancry n'y était pas resté; j'écrivis un mot à mon mari, en le suppliant de me rassurer. M. Lug irlo demeurait rue de Varennes ; je recommandai la plus grande promptitude ; j'attendis le retour de mon messager avec une pénible iiiipatience. Une demi-heure après, Blondeau entra. — Eh bien? m'écriai-je. — M. le vicomte est chez M. Lugarto, madame; monsieur a fait répondre à Jean que c'était bon, et qu'on prévienne madame qu'il ne reviendrait que irès-lard. Je ne fus ras^Ulée qu'à demi. Pour que Goniran m'eût ainsi oubliée, il fallait sans doule qu'il eût de graves préoccupations ; je l'atlendis. Hélas! pour la première fois je connus celle anxiété dévorante avec laquelle on compte les minutes, les heures ; ces tressaillements d'espoir que cause le moindre bruit, et les mornes abattemenis qui leur succèdent. J'avais envoyé ma pauvre Blondeau chez le portier, en lui recommaudant de gueller le retour de M. de Lancry et de venir loul de suite m'en faire pari. Sans les événements de la journée, de lelles angoisses eussent été puériles, mais loul ce qui s'était passé les excusait peut-être.
A miimii, Gontiau n'avait pas paru; alors les frayeurs les plus folles, les plus exagérées, s'enq>arèrent de moi. Je me souvins des sinistres regards que M. Lugarto avait jetés sur Contran. Sans réiléchir au peu de vraisemblance de mes craintes, je crus M. de Lancry en danger, je demandai ma voilure, je dis à lilundeau de m'accompagner. — Mon Dieu ! oii voulez-vous aller, madame? — A la porte de .>!. Lugarto. Tu monteras chercher M. de Lancry, tu lui diras que je suis en bas à l'attendre. Je ne puis supporter im moment de plus celle incertitude. — Mais, madame, rassurez-vous. A cet instant, un bruit presque imperceptible arriva à mon oreille, ( 'élail la grande porte qui se refermait ; un in>linct inexplicable me dit (pie Ctnitran venait dinentrer. Sans songera ceqiie je l.iisais, je sortis de ma chambre, je courus au-<levant de mon mari; je le trouvai dans le salon qui précédait sa chambre à coucher. — Vous voilà, uKui Dieu ! vous voila : Ne vous esl-il rien arrivé? m'écriai-je d'une voix délaillanle, en lui prenant les mains. — Uien, rien; mais passons chez vous, me dit M. de Lancry, en me montrant son valet de chambre d'un coup d œil irrité. Je comp'ri» le peu de convenance de celte scène
MV'l'HILDE.
devant nos gens ; mais mon premier rnoiivcmonl avait été tout ii lélléciii.
,]v. craignis d'avoir contrarié Contran ; mon cœur se serra lorsque je fus seule avec lui. Alors seulomenl je remarquai qu'il élait lirspàle, Irès-iléfait. — Mon Dieu! Goniran, que vous csl-il arrivé? m'é-
ciiai-jc. |<;t que vouliez-vous qu'il m'arrivàt? Etes-vous folle! 'l'oiil
( ela n'est-il pas ualtuel, Irès-nalurcr? ajouta-t-il d'ini air qui me parut liresfpic égaré, et en riant d'un rire sardonique qui ni'c'pouvanla. (Juoi de plus simple'? J'ai retrouvé le meilleur de mes amis, le tigre qie j'ai dompté, vous savez... Je vous présente ce cher Lugarto •. il vous irouve charmante; vous le traitez avec le dernier mépiis... Il va chez votre tante, qui l'arcalile des plus sanglantes épigrammes... Lui qui a le earactère le meilleur, le plus inoffensil, le plus généreux, ju-end ces malices en trcs-houne part ; il en rit connue j'en ris moi-même maintenant, fort gaiement... C'est qu'en effet il n'y avait rien de plus piquant, de plus gai qne vos épigramnies et que celles de votre tante; (lies étaient avec cela d'un à-propos inouï. La voix de M. de Lancry éiail saccadée, inlen ompue par des éclats de rire brusques, nerveux ; il me pariait presque sans me voir, et en marchant avec agitation, comme s'il cùl été en délire. — Mou Dieu !... mon Dieu !... Goniran, vous m'épouvantez... l'ar pilié .. dites... qu'avez-vous? Mon mari s'arrêta brusquement devant moi, passa ses deux mains sur sou visage, me parut revenir ;'i lui, et me dit d'une voix terrible : — Ce que j'ai'.'... ce que j'ai"?... Vous ne savez donc pas quel est Ihonmie qne vous et votre tante avez iuqiitoyali!ement raillé? Votre infern;de taule a fini tantôt ce que vous avez si bien comuienié ce matin. Ah ! Malhilde!... i\latliilde !... qu'avez-vous lail? .. Malheureub-e femme! que les suites de votre impruileiu^e n'altcigiienl (pie nmi! ajouta Contran d'un ai cent doulmneiix en quittant ma chamlxe... Je voulus le suivre... D'un geste impériimx il me commanda de rester.