CHAPITRE Vin
Le souper.
J'étais atterrée de l'impudence avec laquelle M. Lugarto s'était adressé à moi, el de l'iiidisciétion ellronléeavec Liqiielle dis femmes de la meilleure et de la plus haute compagnie, dans leur ardeur effrénée pour le plaisir, mendiaient des fêles à un homme qu'elles devaient inépiiser.La voituie de M. Lugarlo avança.— Il n'y a que vous au monde pour avoir des chevaux pareils, dit la prim esse. — Us sont assez chers pour èlre magnifiques, dit Gonlrau ; latlelage lui cortte quinze mille francs. Nous pàrtimes pour le bois de I!oulogue: M. de Saint-Prix et mesdames d'Aubelerrc suivaient dans une aulre voilure. D'une tristesse morne, j'étais éeiasce sous le poids des émoli(jiis si violentes de cette journée de fc'le. La force laclice et^ fébi Ile qui m'avait nu moment souleuue m'abandonna tout à fail. Je m'étais en vain promis de luller d'esprit, d'enirain, de gaielé avec la princessui. Sans m'abiiser d'un vain orgueil, j'avais vu que je pourrais l'embarrasser ; mais je n'eus pas le courage de le leiiler.
Je lomhai dans une sorle d'affaissement douloureux, je me résignai... Dans ma pensée, j'ol'h is à (Jonlran le sacrilice que je lui taisais en assistant aux joies de cette soirée, qui, pour moi, élait uu supplice. Je sentais, avec une sorle de (oiisolalion anicre, que, tout en souflraiil beaucoup des angoisses de la jalousie, mon amour pour (ïonlran n'éprouvait pas la nioiudre atteinte. Je ne pourrais, je crois, mieux comparer celle impression qu'à celle (lue ressent une mère en pleurant les cireurs d'un eiilaiit adoré... elle hait ses fautes en le chérissant loujoiirs. Oh ! c'est (pi il y a dans l'amour invincible des femmes un seiiiimenl de chariié magniliipie au-dessus de I intelligence et des facullc's du vulgaire. Plus 011 soulbe, plus on désire épargner des soiillraiices à celui qui cause les yolres ; on met en pr.iliipie, avec une ré-igualion pieuse, ce [iréceple evangéliqne d'une naïveté si sublime : « Ne failes pas à aulriii ce que vous ne voudiicz pas qu'on vous fil. »
Je me souviens que celle pensée me vinl à l'esprit au moment on la princesse riait hes-haul et lies-lort dune plais.iiilerie de Goulran sur la tournure ridicule d'un hoiuiue qui passait à ( heval auprès de nous. Il y avait un Ici conirasie cuire mes idées el celles (pi'on venait d'exprimer, quej'eiiiougi> d'abord presque de houle. Puis vint une léaclion cmitraire : je ne pus m'enipèeher de jeler sur la pi inei s^c un regard de mépris éerasani, en me soulevanl à demi du f Jid de la calèche où j clais appiijée. Iloniran s'en apeivul . il prolil.i d'un monienl où M. Lugarlo el niad.une di' h^ernika élaiiail penches à nue des porlieres pour voir passer Uiouseigneur le duc île Piordeaux, qui revenail de Bagatelle, cl il me dit loul bas avec impalieni-e , ~ \ou- n'avez p.is l'air soufflant, mais lort maussade; vous ions ferez dans le momie la répulaliou d'avoir uu caiacleie insu|ipnrlable ; c'est du dernier ridicule : on s'épuise eu frais pour vous, el vous y iVpiuidez par le silence le plus déiliigueux. — Goulran, je vous assure que je souffie... El deux larmes, longtemps conte-
nues, me vinrent aux yeux. — Allons, des pleurs, mainlenant! il ne manque phis que ci la pour vous achever ! dil-d eu lia'issanl les épaules. Je baissai la lèle, je poilai mon mouchoir il mes lèvres, je cachai mes larmes. Sans doute Goulran regiella smi mouveiiu ni d'iiiqialience; car, relevant bienlol sur lui mes yeux, pour lui monlier que je ne pleurais plus, je renconlrai les siens. . Oli ' jamais, jamais je n'oublierai le regard rempli de tristesse et de boulé qu'il me jeia. Puis ses traits se conlractèrenl... par un mouvement plus rapide que la pensée: pendaiil une seconde, sa ligure si belle, si noble, porta I emprcinle d'un désespoir lerrible. Je ne pus retenir un léger ( ri. laul je lus cUVayée. La princesse el M. Lugarlo se rctournerenl vivement.
Les traits de mon mari avaient repris leur expression de gaielé habituelle; il me dit : — Pardon, ma chère Mathilde ; je suis un maladroit ; j'ai manqué d'écraser voire joli pied. L'heiiie du speclaclc arriva ; nous y arrivâmes avec les peisoniies qui devaient nous y accompaL^ncr, mesdames d'Aubelcrre el leur oncle, M. de Saint-Prix. Les femmes élaienl
assez insignilianles et pailercnt beureuseiiienl beaucoup. Les ho les
avaient à peu jnès la même valeur. Je me mis dans uu coin de la Inge : M. Lugarlo se linl derrière moi. Gimliaii parut Irès-occupé de la princesse ; celle-ci fut d'assez mauvais goùl pour s'allircr plusieurs fois rpielqiies chut énergiques, tant ses éclats de rire étaient désordinnés. Je répondis par de rares monosyllabes il ce que me disait M. Lugarlo ; je causai ipielque peu avec mesdames d'Aubelcrre, placées près de moi. Les lazzis de ce ihéàlie m'auraient peul-êire amusée dans une aulre silualioii d'esprit; mais ils me parurent iusuppoi tables. Avant la dernière pièce, nous iiarlimes pour aller souper chez Véry. I^l. de L;incry lut placé entre la princesse et l'inie des comtesses d'Aubelcrre. J'(us a ma droite M. Lugiirlo, à ma ganihe M. de Saint-Prix. J'espérais échapper à l'enlreliiMi du premier en causant avec le second ; ce fut en vain : .M. de Sainl-Piix élait fort gourmand; il prit le souper 1res au sérieux, et me répondit à peine. — Lancry a raison, vous avez un bien malheureux caradèrc, car vous méconnaissez vos amis, nie dit U. Lugarin de manière à n'être entendu que de moi; mais, avec le tem|)s,\ou-, reviendrez de vos injustes prévi^nlions. Je ne répondis rien ; il conliiiua sur le même ton : — J'ai enlendu votre inari inviler M. de liocliegune à venir vous voir ; j'espère bien que vous ne recevrez pas souvenl cet original; il esl ennuyeux comme la pluie, el je le déleste, moi ! Je ne juis in'einpêclicr de dire ;'i M. Lugarlo : — Vous le délestez sans doute aiilanl ipie vous le craignez, monsieur; car, ce malin, vous avez clé plus que poli pour lui. — Tiens... vous le défendez ! dil-il en allachant sur moi un regard fixe. — Je tiendrais beaucoup à compter M. de llocheguiie au nonibie de mes amis ; c'est un homme de grande naissance, d'un rare savoir, el d'un noble cœur. — Ah ! ah !... c'est coiiime cela ? c'csl bon à savoir, dit M. Lugarlo avec ce sourire convulsif qui annonçait toujours chez lui une colère conlrainlc.
Je me lus. .l'élais fermement résolue à avoir avec M. de Lancry une dernière cxpliealion au sujet de cet homiiie. De vagues pres-enliMienls me disaient qu'il se lr;un;iil qiielqiie machination perlide dont moi et Goulran nous devions être les vit limes, l'n me rappelant l'expression de désespoir qui av;iit un moment conlraclé les traits de M. de Lancry, je faisais mille suppositions coniraires. Je ne pouvais concilier son ajiparence de gaielé cl son empressement auprès de la princesse avec le regiird tendre, dé-o!é, presipic suppliant qu'il m'avait jeté ;i la déndiée. Celle mortelle journée liiiit enlin. Hélas! elle devait conlenir, pour ainsi dire d;ins leur germe, bien des malheurs pour l'avenir. .
Je viens de relire ces pages ; celte léllexion me semble eiuoic [dus juste; il n'est pas un des fiils les plus insignilianls de ce jour tpii n'ait eu plus tard un cruel développement.