‹ MathildeChapitre 17 sur 207 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Explication.

Plusieurs jours se passèrent; la princesse Kseiiiika vint me voir. Croyant sans doule (pi'elle n'aurait pas un grand avantage sur moi dans une coiiversaliou un peu piqnanle, elle se conlenla de" m'accabler de liaroles d'alleclion. Goulran coniinua de se nionlrer Irès-assidii près d'elle lorsqu'il la leiicailrait d.ins le monde. .'\l. Lug;iilo venait piesipie cluiqtie jiiiir vi ir inoii mari : il ne cessait de me persécuter de son odieuse piésence. M.dgré moi, malgré les ob>eivali(nis que j'avais laites i\ Goulran, tiès-soiivcnt cet Ikuiuuc m'envovail des lleiirs'. Il demanda à mon mari une phiee dans notre hige à I Opéra pour la lin de la .saison : iiialgié mes supplications, M. de l.aueiy l.i lui accorda. A loiiles ires ohj-clions, il 11 av.iil que celle réponse :"« l.ugario est mou :imi inlimc: je ne puii ni ne veux romiiie une Irès-.iiicieniie liaison pour salisfaiie à \olre aulipalhie, aussi iiiinsle qu'elle esl déraisonnable. Lug.nto vous dcplail, soit ; vous ne le lui proinez cpie trop Je vous l.iisse libre d'agir à vulrc gii', laissez-moi la même liberté ;i son égard; seulement, par convenance, ménagez-le de\;nil le monde, n J';ivais iiéj.'i pu lecounaitre (pic la vojunlé de Gonlrau élait incbraidalde : je me résignai, lleiireusemcnl, je m'aperçus d'un cliangemeiil notable dans les manières de Lug;i:lo à mon égard; au lieu de me poursuivre de sa C(mversatiou lorsqu'il se trouvait dans le monde avec nous, il m'adressait ;i peine quelques mots.

co

MA'rHILDK.

l'Iiisicnrs fois, (ïoiitraii iii';iv;iit obligée :"i filTiii' ans?) nue place (l:iiis noire lopc à l;i |]iiiiccsse Ksciiiikn. ,]i: iDiiliiiiiai (Je soiilTiii' cnielleiiieiil (lu iiK.'s soii|i(;ous jaloi'x. Viiigl fuis je lus sur le point d'en parler ;i Goii- Iran ; je n'osai pas.

.le me souvins Je ce qu'un m'avail raconlé (le ma mère, de la force il'inorlie avec la(pii'Ile elle se icpliail sur elle-même, sons le poids de; la il.ii'cnr; je me sentis le rnrnie pouvoir; je conlins, je <arliai mon i:liaî;i iii ; je ne nioiilia' jamais à M. de Lanei y (pjun fionl calme et serein. I) ahoid je m inlerr<igeai elia(pie jour |irc-(pie avec ellroi, alin de savoir si mon amoin- pour Gonlran avait rei;n la moindn' atteinte : il n'en vl.M rien. Ltans l'ori^neil de mon dévouement, j'attendais avec une sorle de sécm ilé donlourensc que mon mari recoimnt le néant de l'all'cclion à l,;qnelle il me sacriliail sans scrupule. D'ailleurs, à paît les soins apparcnis ({u'il rendait à madame Ksernika, Gonlran t'Iait Ijon pour moi, ailahle; il ne sonp^oniiail pas mes soullrances; car je le Ironvais tonjours riant et liiyei'. En vain je recherchais dans ses Ir.nts cette expression l'ni^ilive du désespoir rpii m'avait une lois si vi.cnienl frappée, et qui nu instant m'avait l'ait penser (pic sa comlnile lui était imposée par ianivsléiieuse iiiHiiciiee de M. Lngailo. Jeme trompais cependant en croyant que, pour être coiilraiuts et dissimulés, mes ressentiments perdaient de leur intensité; je ne pouvais me couder ;i personne, je vivais seule, 'y n'avais pas d'amie, l'rsule était loin de moi; d'ailleui s j'aurais presque considéré C(Hninc un sin rilége toute récrimination contre Gonlran. Généralement l'on ne se plaint que pour l'aire excuser ses représailles ou pour faire montre de sa résignation. J'aimais Gonlran plus que jamais; ma résignation était si naiinelle, (pie je ne pouvais s(niger ;i en tirer vanité. Une doulcm' iunncnse, solitaire, s'amassait lentement dans mon coMU". A mesure (pie celte douleur renvahissail, j'éprouvais nue sensation singulière. Je in.j sentais de |)liis en plus oppressée, coinuie si peu à peu l'air m'eût man(pié. .le craignais qu'il ne vint un moment où mon ;nne déliorderail, où, malgré moi, je jetterais un premier cii d'angoisse en suppliant Gonlran de me prendre en pitié. Ce moment arriva.

Depuis quelques jours j'étais souffi-ante. Un matin je dis à mon mari : — Gontran, j'ai à réclamer de vous nii(^ promesse bien clièi'c. — Que voulez-vous dire, .Mathilde'? — Vous m'avez fait espérer que nous irions passeï- quclipie temps dans notre maisonnette de Chantilly. Voici bienl()l la liij du mois de mai ; il me semble que le bon air de la forêt me ferait du bien. — Conmient, vous pensez encore à celte folie? Mais depuis huit jours cette masure est abaitiie. Mon homme d'alîaires m'a dit que l'adininistralion des domaines de M. le duc de lionrbou en avait pris po-sessiou. C'est une afiaire terminée. J'avais conservé une lueur d'espoir; vnyaiit (|u'il fallait y renoncer, je fondis en larmes. Gonir.in me parut impatienté, et me dil : — Mais, en vérité, ma chère amie, vous n'avez pas le sens counmni de pleurer pour nu tel enfanlillage. Je vous l'ai (léj.idit, quoique riches, notre foriiine ne nous permet |)as de satisfaire à t us vos caïuiees. — Des caprices ! J'en ai bi(.'ii peu, Gonlran, cl celui-là était saint et sacré pour moi. — linciu'e une fois, ce qui est fait est r.iit ; il est impossible de revenir sur celle vente : ce sont, mon Dieu ! d'ailleurs des imaginations de roman ; s'il fallait acheter Ions les endroits où l'on s'e^t trouvé heureux, on se verrait an bout d'un certain temps siiigiilieremcnl cmbarras-é de ces propriéli's comniéiiioratives qui ne vous rapporteraient que des souvenirs. Malhenieuicment, dans notre siècle de fer, il faut pour \ ivre d'anires revenus (pie eeiix-l.'i. Celle plaisanterie de Gonlran me fît un mal affreux. J'avais loiij unscru à sa religiiin pour ces temps si fnrlimés, je ne pus m'enqiêcber de lui répoiidreen pleurant : — Hélas! ..mon ami, cette occasion de folle dé- Iiense, comme vous dites, était unique. — l^'est-à-dire que, d puis ce temps, vous vous trouvez très-malheureuse sans doute'.' — .N'on... non... Je ne me plains pas; seulement je regrelte (es beaux jours on vous étiez tout à moi .. où nuis vivions l'un pour l'autre. — Puisque l'occasion se présente, reprit M. de l.aiicry après un lon^ silence, j'en prolitcrai pour vous donner (pielqms avis dont vous profilerez, je l'espère... Je ne sais pas (pielle idée romanesque vous vous êtes (aile du mariage; mais permettez-moi de vous dire ce (pi'il doit être pour des gens raisonnables. Comme deux amants ou pliiti'il coinnie (leii\ enfants, nous avons jcuié an bonheur solitaire, à une chaumière et à un coMir ; toute exagèralion a un t: rme, nous avinis usé toutes ces joies pastorales. Maiiilenant, nous devons seolemenl voir dans le mariage une douce inlimilé basée sur une conliance cl snriont sur une liberté réciproque ; nous sommes du monde, nous devons vivre pour et comme le monde.

— Gontran, vous souvenez-vous de ce que vous me di-iez : c Pour moi, le mariage, c'est l'amour, c'est la passion dans nue union bénie de Dieu'.' » Vous sonvenez-vous que vous me disiez cncine : <( Il me serait impossible de me lésoiulre à ces relations froides el monotones on le cœur n'a point de pail''... » — Je vous disais cela! je vous disais cela... sans (|oule. C'est qu'alors j'étais persuadé que ce rêve élait possible ;i réaliser, j'étais de bonne foi. — Kl vous ne vous trompiez pas, Gontran; (di ! cette espérance n'était pas une cliimère : pour moi, du moins... rien n'est changé... l'amour .. la passion dans le mariage, c'est, on plut("il, si \ous le vouliez, ce serait... toujours ma vie. mon bonheur... — Les femmes prennent toujours biirs dc'sirs pour dis laits accomplis. Vous vous abusez étrangemcnl, vous êtes plus jeune que moi. Il se jieul (pie voire illusion dure un peu plus longtemps que la

mieime ; mais, comme la mieiiue, elle se dissipera : vous venez que l'ainoiir romaiiesipie (pie vous rcs cillez doit, couiuie toute chose, avoir son Icrme... — Gonlr.in, par pitié, n(! blasphémez pas ! — Tout cela, ce sont des mots: il vaut meux voir tout de suite clair il ins sa vie. On n'en est (|ue plus heureux... La preuve de cela, c'esl ipie depuis qiielilue temps vous êtes horriblement maussa 'c, tandis que ni^l je suis du caractère le plus égal... Pensez comme moi, renoncez à des idylles imaginaires, ei vous acquériez cette pl.icidité, cette indu'gence, qui l'om du mariage un paradis au lieu d'un enfer. — 0 mon Dicii ! m iii llieii I... et entendre cela de vous?... de vous? dis-je en cachant ma tête dans mes mains pour élouflèr mes sanglots. — .Mlons... une scène à présent; ah! quel caraclère! — Nou\.. non... Gonlran, je ne vous (Vrai pas de scène...- Ecoutez... je vous parlerai franehement. (lui I j'ai besoin de vous dire ce que je souffre depuis longtemps. Vous l'ignorez. . car sans cela vous ne vous feriez pas un jeu de mon chagrin. Vous êtes si bon, si généreux!...

Je pris la main de .M. de l.ancry dans les miennes. — Allons, voyons, parlez, Mathilde... si je vmis ai lourmeiilée, c'esl sans le savoir. Si vos reproche^ sont raivomiables, je m'accuserai, vous me pardonnerez, et à l'avenir celane m'arrivera plus, (omme di^eut les (niants... ajouta-l-ilen haussant les épaules. — Je n'attendais p is moins de voire coeur, mon ami. \ oiis m'encouragez, votre gaieté dissipe la pénible iui|)iession ipie m'avaient causée vos paroles de tout à Ibeiire... .Moquez-vous bien de votre pauvre Mathilde, ajoutai-je en m'eU'oiçaiil de sourire .npres un moment de silence : elle est jalouse delà princesse Ksernika... (lui, vos assiduités auprès d'elle me font un mal horrible ; depuis que vous vous occupez de celle [eniine, il me semble que vous monbliez. — Soiit-ce là tous vos reproches? et qu'eu conclurez-vous? — (Jue vous pourriez me rendre aussi beuicnse que par le passé en m'accord.uil une elio-c qui ne doit nullemeut \(n\, eoùler, mon ami. — lih bien! voyons, parlez, dit-il avec iinpalience. — Je voudrais que nous pussions rompre les relations presipie intimes dans lesquelles nous vivons avec la princesse... et cesser peu à peu de la voir. — Voilà ce que vous me deinaiidez : ah çà, vous êtes folle ! — (ionlraii ! — Comment ! s'écria lil coinToueé, je ne pomiai pas être convenable, poli avec une femme sans que vous me poursuiviez de vos jalousies! comment ! sons prélevte de calmer vus visions, vous veiie/. me dem.iuder de traiter avec imiic;linence une personne qui ne mérite que votre considération, que votre respect ! mais vous perdez la tête !

— Eh bien ! oui... je la perdrai, si mes souffrances se prolongent. Gaiitran, croyez-moi, mon calme apparent cache bien des donU^ms ! Par la mémoire de ma pan. le int're, qui a tant sonfl'ert aus~i. ^e vou^ le jure... ce que j'endure depuis (pielqne lemps est au-dessii-> de mes birces. — Eh ! (pie voulez-vous donc que j'y fasse? s'éeriai-il de plu- en plus en colère ; suis-je responsable des songes (pie vous forgez pour vous tourmenter? — !\Iais si ce sont de fausses apparences, dissipez-les en m'accordant ce que je vous dem.inde. — Mais c'est justement par c qu'il s'agii da|)paiences qui n'ont pas le moindre fondement, qu'encore nue l'ois je ne puis, de gaieté de cnmr, faire une grossièreté à mie femme de mes amies et des vfitres. — .Mais II s'agit de mon bonlieiir, Gonlran, de mou repos. — Ecoulez-moi, .^Ialhilde, dit Gonlran en se contraignaiii avec peine, j'ai de la raison, de la volonté. Il est de mou devoir de ne faire que ce que je trouve juste, convenable, ainsi que je vous I ai dil au sujet de vos répugnances à revoir mademoisciie île Mai au et à recevoir mon ami intime. Vous me trouverez inflexible lorsqu'il s'agira de me prêter à des caprices extravagants: c'est von- dire (pi'il n'y aura rien... vous m'entendez! rien de cliangé dans n 's r l.ilidiis aiec la princesse. — Ainsi, vous continuerez d'elle assidu aupies d'elle? Ainsi, dans le monde, vos regards, vos prévenances seront pour elle? Ainsi e ■ sera toujours voire bras qu'elle prendra pour se promener? Ce se a elle, mou Dieu! loiijours elle 1

— Ne voulez-vous pis que ce soit vous, (vous ! toujours vous ! el enfin que vous et moi nous soyons couverts de ridicule ? Eli ! madame ! si vous n'aviez pas un abord si glacial, si déd.iigueux, vous seriez assez cnloiirée pour trouver nu bras à défaut du mien! il v a mille C0(p:etleries iimocenles et parlailement admises par le monde ipii peruiellenl à nue leinine de chercher dans les hommes ipii reiilourenl ce^ soins, ces prévenances (pie son mari ne peni lui i onsacrer sans se faire moaier au doigt; mais non, vous êtes d'une inoigiie, d'une hauteur qui éloigne toiil le inonde de vous... Kl après cela... vous venez vous pl.ii.ulrc d'elle isolée ! Si je faisais comme vous, où en serais-je? je serais un de ces maris leaiis'-aiies, j.iloux, qui ne parleiil à aiieime femme, ne bougent de rembrasiiie des portes, el qui, lorsque minuit sonne, viennent, comme les spectres de la ballade, enlever d'un air rébarbatif leur rcmiiie à ses d,:nseurs ! (Juariive-t-il? (pie 'Cs maris là sont baroiiés. Oi , ma chère, pour vous el pour moi, je suis décidé a toujours éviter nu pareil rc'ile. — Ainsi, m'éiriii-je avec ainertnine, il faut ipie je me sonmetle sans me plaindre à ces élranges lois du monde, (]iii regardent comme soiiveraiiii loeiit imoiiMMiant (priin mari -s'occupe de sa femme, et ipi'il rentoin'iMles soins (pi'il piud'gne à loiite autre ! Singulier usage (pii consacre pour ainsi dire les apparences de l'iulidélilé eoiuine une coiiluine de bonne ( ompagnie ! qui fléliil d'un ridicule impardomiiblc tout cmpiesscmenl lé;.:iliine el naturel ' \ oiis haussez les épaules, Gonliaii... Ces réllexions d'un cœuv ulcéré vous 'ont i>ilié, n'est-ce pas? — Encore une fois, madame, puisque nous vivons dans le monde, pour l'amour

(îl

du ciel vivdiis cil giMis (lu niouilc... (Jii:iiil à moi, je suis décidé à ne ricii changer ;i m.i conduile... cl je déi^iie... je ii';iiiiieiais pas à vous dire je veux, que vous unidiliiez la volie... Il m'est déjà assez |iéuil)le de vous voir si uial répoudre aux prévenances di' mou meillcnr ami. Jlaisj'ai renoucé à loiit espoir de ce cùlé. lleureusemenl rall'ecliou de I ugarlo |ioiu' moi u'csl pas de celles qu'une l'aiilaisie, qu'une anlipalliie déraisoniialile peul alliédir.

— Kl je vous dis, moi, que vous n'avez |ias de plus nioilel ennemi que cet hiiunie, m'écriai-je; el je vous dis qu'il est la seule cause de tous mes cliagiins el des vôtres, l/inslinct de mon cœur ne me trompe pas : il exerce sur vous je ne sais quelle mystérieuse inlluence ; j'en ignore les causes, mais elle exi>te, entendez-vous, Goiilr.iu, elle existe, liien des fois, malgré votre apparente séréiiilé, j'ai surpris sur vos tiaits l'expression d'un sombre désespoir; ce ne sont plus des soupçons, inainlenani, ce sont des cerliludcs. Cet honmie, je le liais... Et vousmême, au fond de votre cœur... vous uk^ savez gré de cette liaine... vous la partagez ! — Mais c'est intolérable ! Eb ! pourquoi, madame, voulez-vous que je m'abaisse à léindrc une amilié que je ne ressens pas'? — l.à est le mystère, Gontran... Et si je ne craignais pas... Eb! d'ailleurs, pourquoi craiudrais-je de lout vous dire? ne s'agit-il pas de voire bonheur, du mien?... Eb bien ! oui .. cet homme vous domine malgré vous, et vous n'osez pas m'avouer la cause de cette domination. Pourtant, me méconnailiicz-vous au point de croire que je ne puis lout vous panloimer?... auriez-vons envers moi une fausse honte? En m'nnissanl à vous, n'ai-je pas voulu parlager non-seulement votre vie à venir, mais, si cela se peut dire, votre vie passée? Mon ami, je suis courageuse, je trouverai des forces, des ressources immenses dans mon aniour... Autant vous me voyez faible el abattue, autant vous nie trouveriez vaillante et résolue, s'il s'agissait de vous sauver. — De me sauver? Et de quoi voulez-vous me sauver?... C'est à en perdre la léle. — Mon Dieu! puis-je vous le dire posilivemenl? Cet homme vous domino : c'est un l'ait. Il a peut- èlre surpri un de vos secrets, ainsi qu'il a siupris ceux de la princesse et de madame de Richeville, que saisje?... Vous avez été prodigue : cet homme a une fortune royale... penl-ctrc avcz-vous cotilraclé envers lui des obligations? — Et vous osez croire que pour nu si misérable motif je consentirais à montrer pour lui une amilié que je ne ressentirais pas!... s'écria M. de Lancry en courroux. — Je crois, mon ami, que, soumis comme vous l'êtes à l'opinion du monde, vous êtes capable de vous imposer les plus grands sacrifices pour y paraître. — Madame! madame!... dit Contran avec nue rage conicmie. — Vous vous résignez bien à me causer le plus cruel cliagriii, plulotque de passer aux yeux de ce monde pour un homme amoureux de sa femme? l'ourquoi donc ne vous résigneiiez-vous pas à passer pour l'ami de M. Lugarto, à subir sa pernicieuse inlluence, plutôt que de renoncer peut-être à une partie du faste qui nous environne? — Madame... madame... prenez garde! — Mou ami, ne voyez pas là un reproche. Depuis bien longtemps vous avez I habilude de mettre le bonheur dans ces brillants dehors... vous croyez peut-être (pie iiiDi-même je n'y renoncerais qu'avec peine : combien vous vous trompez!... (Jiie in'iuipoite ce luxe? je le bais s'il vous cause le moiudie chagrin... Ce luxe n'élait pour rien dans ce bonheur divin qui a duré si peu pour nous, qui durerait peut-être encore sans l'arrivée de cet homme! (Jiie l'ai.l-il pour vivre obscurément dans quelque coin ignoré, vous, moi et ma pauvre lilondcau? Cette vie ue serait-elle pas mon lêve idéal? ,Uisqii'à notre mariage, n'ai-je pas vécu dans la solitude, loin de ces plai- Mis qui sont pour moi une fatigue, car mon cœur n'y prend pas de pari? .M(ui ami, vous êtes ému, je le vols... Oh ! par grâce, écoutez celle (pii lie songe qu'à votre bonheur, qui l'achèterait au pri!t de sa vie eiilière. li'oiiliaii, c'est à genoux, à griioux que je vous en supplie; ne uk; cachez rien, comptez sur moi. . Mettez mon amour à l'épreuve, cheichezy un refuge, une consolation, vous verrez s'il vous man(|ue!

Je me mis aux genoux de Gontran. La tête baissée sur sa poitrine, les yeii\ (ixi'S, il semblait piofoudément absorbé; sans me répondre, il jionssa un long soupir, et cacha sa tête dans ses deux mains.

— Oli ! je le vois, je le vois... in'écriai-je presque avec joie, je ne nie suis pas trompée; courage, mon ami ! courage! Tenez, j'admets l'impossible... Supposons que, pour vous libéier envers cet linnime, nous soyons ruinés tout à lait: ne nous rcste-l-il pas Ursule, mon amie? .Mou Dieu ! je viendrais à elle aussi confiante, aussi heureuse ((u'elle l'aurait été ellc-niêine en venant à moi. (Jiiand on s'aime comme nous nous aini(jns... car vous m'aimez... malgré vos coquetteries avec cette belle princesse... est-ce qu'il y a des jours mauvais? .Mais souvenez vous donc de cette histoire si toucfianle que vous me racontiez à l'Opéra avec tant de charmes. Eh bien ! nous ferons comme ces deux jeunes gens si nobles, si courageux... Gontran se leva brusquement, et me dit avec une ironie ainere : — En vérité, vous peignez là une existence bien digue d'envie, cl bien laile pour coiiipeiisir la perle d'une grande forlune ! Belle vie, que celle-là! Je suis fou d'écouter vos rêveries; une fois pour t(Mites, \(>us m'obligerez de ne plus revenir sur ce chapitre. Vos suppositions n'ont pas de sens : aucune oblig.ilion ne me lie à Lugarto; il \n:\ rendu autrefois quelques services, mais ce ne sont nullement des services d'argent. Je m'élonne qu'avec l'exaltation roni.Miesquc de vos idiN s, vous ne compreniez pas que la reconnaissance siiflise pour l'nnner des liens indissolubles d'une fervente amitié. En résumé, j(i vous dir.ii que voire jalou^ie est dérisoire, que vos soup(;ons sur Lugarto ^oiit absurdis, (pie

je suis d'âge à savoir me conduire dans le monde, <;t que vous ferez bien, dans rintéiêt de notre traïupiillilé commune, de prendre la vie comme elle doit être prise... \ous m'entendez?

Ce qui se passa eu moi lut étr;iuge , je fis rapidement ce raisonnement : — Ce ipie je veux, c'est le bonheur de Gontraii. Mou lionhenr à moi doit èlro considéré comme un moyen de parvenir à ce but. Si, en me sacrifiant, j'assure son repos, sa lélicilé, je ne dois pas hésiter ; quoi qu'il m'en coûte, je ferai ce qu'il désire... Je suis euiore à coniprenilre comnienl je me résignai brus(|ueiiieiit à ce parti extrême, qui contraslail tant avec bs plaintes que je venais d'exprimer à Goniran. Mainlciianl, il me semble ipie ce reviremciil siibil participa de ces résokilions désespérées que l'iiii |ircnd avec la rapidilé de la pensée, dans les dangers de mort. — Je vous entends, Gcjnlrau. lui di^-jl', je vous obéirai. .Mes plaintes vous iinporlunrut, je ne me plaindrai plus: il vous coûterail de vous occuper de moi dans h; monde... je ne vous le deinanderai plus. Vous trouvez une dislraciioii dois les soins que vous rendez à la princesse, je ne vous feriu plus de reproches à ce sujet. Vous nii! voyez avec peine ne pas comprendre le senlimenl ({iii vou^ lie à .M. Lngarlo, je fer.u lout mon possible pour vaincre laveision que cet liomine m'inspire. Seulcuient, ajoulai-jc en ne ponvanl retenir mes hirnies, il est une grâce que j implore de vous : permellez-moi d'aller d;ius le monde le moins possible. Je ne pourrais vaincre cette froideur (pie vous me reprochez; malgré moi... ma pensée se révollc à l'idée de rei evoir d'autres soins (pie les vôtres, s'agi!-il même des soins les plus insignifiants. C'est une faiblesse, e'esl un enfantillage... je l'avoue... mais soyez génénnix... pardonncz-le-nioi... Pour le resle,je ferai ce (pie vous voudrez... Eh bien ! ètes-vous coulent? me pardonnez-vous riin|i;ilieiice (|ue je vous ai causée.'... lui dis-je en tachant de sourire à travers mes larmes.

— Pauvre Mathilde! dit Goniran avec un attendrissement qu'il ne put vaincre, il f;indiait être de br(Uize pour résister à l;iul de doncenr et de bonté ! J'ai peut-être en tort? — .^oii. non ■ dis-jc en rinlcrronipaiit, ce qui mein:iu(pie, voyez-vous, e'élait l'expérience de ce (pii voii^ pi. lisait on non. Vous avez raison, j'étais toile; mais il ik; laiil pa-. m'en vouloir, voyez-vous, j'ignorais vos désirs : mais, r.issurez-vous, iiiiiii ami, celte lei;on ne sera pas perdue, croyez-le. Maiiilenant cl tonjouis, dilcsinoi bien Ir.incbi'ment, bien nelliineiit vitre volmilé, je m'y lé.-igncrai ; mais aussi, n'est-ce pas? si, malgré tous mes elt'oits, je ne poev;iis (pielqnefois, oh ! mai-; bien rarenieiit, |iaiveiiir à vous obéir, busqué vous aurez la preuve que cela a été au-dessus de mes foriM's vous serez bon, indulgent, n'est-ce pas ? vous ne me gronderez plu->? (ioii- Iran me regarda avec étomiemenl, presque avec iuipiiétnde ; il me prit vivement la main, il l;i trouva glacée. En ellct, je me sentais dorailiii-. Je venais de tenter une résidnlion désespérée. Ce n'était pas la vohmté de lenir in.i [uomesse ipii me ni:uiquail, c'était la force pbvsiqne do soiilenir celte scène cruelle. Sans mon iiiaii. qui me ;oniinl d.uis ses bras, je serais lonibée ; j'eus une sorte de douloureux verlige ; le soir une lièvre :irdciile se déclara, et durant quelques jours je fus gr:ivenienl iii;iladc.

Page 1