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CHAPITRE X

Le billet.

Je fus plusieurs jours très-soulbante, et pourlani, après notre retraite de Ctiantilly, je comptai ces jours p.irmi les plus beaux de ni;i vie. lioiiliaii resta pies de moi, me prndigiia les plus lendrcs soins. Mes peu-" sées étaient mélancoliipics, tristes, mais d'une tristesse douce. Qm'li|i!cfois je me deni:indais à ipioi bon l.i vie désormais. Je craignais d'avoir épiii-é toute la fi'liiilé que je pouvais espérer. Sincèrcnienl, sans exagération, je priais Dieu de me retirer de ce monde : alors la mort in'ent pain presipie belle. Mon mari était redevenu alT.cliirnx, prévenant eoniiue par le passé; il regrellait le chagrin (pi'il m'avait causé, il ne me ipiillail pas; j'étais délivrée de la pl•é^euee de M. Lugarto. Mou bonbi'iu'él;iil si grand que j'oubliais les eb.igiins qui avaient caiié m i midiidie. Je redoutais presque le léiab issement de nvi santé, (bms la crainte de voir cesser les piécicus s .illeulioiis de Goniran, car. à mesure (jiie mes soulhauees (liniinu;iieiil, il devenait moins assidu. Dans mou egoisini.' pour le retenir pies de moi, je désirais ardemnieiil une rechute. A l'iiisu de ma pauvre Blondcan, ipii me veillait pom lanl :ivec nue sollicitude lualeinelle, je commis de grandes imprudences ; je tombai assez gr;iveinent malade. Je ne saurais dire ma joie i ii vovanl que j'av;iis réussi. Gontran redevint pr:iil;iiit quelques jmirs ce (|iril avail été d'aboril M;iis le bonheur d'être toujnnrs pies de lui avait sur moi une li;lle inlluence, que je renaissais bientôt à la vie: ;ilors de nouveau je craigmds de le perdre.

Au milieu de ces allernatives, je me traitai une ligne de condiiile dont je me promis bien de ne pas m'éc;irter; elle était en tout conforme à la dernière résoluliou que j'avais prise. Il serait f.:iix de diie que celle déterinination ue iiK! coùt;iil pas beaucoup ; m:us il y a dans tout sacrifice fail ;i r:unour. nue sorte de s;itislactioii profonde (pii angmenle, pour ainsi dire, en r:iison de la grandeur même du saeiitice ipidii s'impose.

Le lendemain de ma prciiiieie sortie, Bloiideaii entra die/ moi ; elle

m';ipport;iil l:i liste des personnes qui dtaienl venues savoir de mes nouvelles et se l'aire écrire à ma poiio pendant ma maladie. La piiiicesse (le K-eiiiika, M. de Itoelngime, M. Lugirlo, s'y Iroiivaienl; niadenioi— selle de Maran avait aussi envoyé cliez moi, mais elle n'élait pas vernie me voir. Jamais elli^ n'approeliail de la maison d'nn malade, < ar elle avait la manie de croire tontes les maladies contagieuses. Je fus élonnée de ne pas trouver sur la liste le nom de madame de Uiclieville; mes piéventic.-ns contre elle avaient en partie disparu, non (]ue j'eusye en lieu reconiui la vérité de ses préventions au sujet de Gonlraii, car un des symfilomes de l'amour est un aveuglement cuniph t ; mais le cliarme qu elle possédait m'atliiait malgré moi, et je ne niellais plus en doute riulércl (|n'elle me portait. — Madame la dut liesse de liidieville n'a pas envoyé savoir de mes uouvellcs? demandai-ju à Blondeau. — Non, madame, mais...

Je vis à la physionomie de Blondeau qu'elle avait quelque chose à me /dire au sujet de celle liste, et qu'elle hésitait. — Qu'as-tu donc ? In parais emliariassée? (Quoiipie ce tutoiement lut assez peu convenable, je n'avais pu renoncer à celle habitude de mon enfance.) — C'est que j'ai peur de vous inquiéter, madame. — S'agirail-il de M. de Lancry ï m'écriaije. — Non, non, madame, c'est une aventure extraordinaire qui s'esl passée pendant \olre maladie. Je ne vous en aurais pas parlé s'il \u\ s'agissait pas, iiidireclemeiit il est vrai, de ce bon M. de Morlagne.

— Dis donc vite, alors. — Lb bien ! madame, le lendemain du jour où vous êtes tombée malade, le soir, pend.int que vous étiez assoii,uie, j'élais un monienl descendue à l'oriice; M. lîené, voire valet de chambre, venait de nous apprendre qu'il quittait la maison. — Il est vrai, dis-je à Blondeau eu me souvenant d'avoir vu le malin un nouveau domestique dont la (iguie m'avait fiappéi", car il ne me semblait pas inconmi; saistu pourquoi René s'en est allé'.' — Pour retourner dans son pays, en Lorraine, a-i-il dit. — Et celui qui le remplace, d'où sort-il?— Il était chez des .anglais, il est au fait du service, il parait très-bon homme cl assez intelligent. .Mais, madame, il ne s'agit pas de cela, ainsi que vous allez le voir. Le soir donc, on vint me dire que queltpi'un me demandait à la porte de Iholel, et on me remit un billet où élaieiit écrits ces mots de l'écriture de M. de Morlagne, que je reconnaîtrais entre mille :

« Ma bonne madame liloudeau, ayez toute conliance dans la personne qui vous remettra ce billet; elle vous dira ce que j'atleuds de vous. J'ai appris que .Matbilde est malade, je tiens à avoir chaque jour de ses nouvelles par vous. Signé Manr.vuNE. »

— Vous pensez bien, madame, que je u'hésiiai pas un moment. Je descendis à la porte, je vis nu liacre, la portière était entrouverte ; dans celle voiture élail un homme dont je ne pnuvais distinguer les traits à cause de l'obscuiiié ; il me dit d'une voix émne et (pie je ne reconnus pas : — Madame Blondeau, je viens de la pari de .M. de Morlagne savoir des nouvelles de madame la vicomtesse de Lanciy. — Elle est bien souffrante, dis-je à cet inconnu, l es médecins craignent une mauvaise nuit. — Vous ne vous étonnerez pas du mystère avec lequel M. de Moi tagne s'informe par moi, son ami, de l'état de madame de Lancry, ajoula-l-il, quand vous saurez que d.ms l'intérêt de votre maîtresse le noin de M. de Morlagne ne doit pas être prononcé chez elle. Vous ne m'aviez pas caelié, madame, ajouta riondeau, la scène cruelle de votre conliat de mariage: il me parut liès-simple que .M. de Morlagne s'iul'orinàt de vos nouvelles par un moyen détourné, d'aulanl plus qu'il n'élait pas alors à Paris. — Où est-il doue'? dis-je à blondeau. — Celte même personne inconnue ajouta que .M. de Morlagne était absent de Paris par suite d'allaires trcs-imporlanics qui vous concernaient, cl qu'il lui l'ailail s'entourer du plus grand mystère pour les amener à bien.

— Qu'est-ce que cela signilie ? — Je ne sais pas, mad.mie. foujonrs esl- 11 que cet inconnu me dit qu'il ne pouvait nu; faire ainsi détonnais demander a la porte sans provoquer les remaïques de vos gens, ce qui x'ùl été fâcheux ; que, pour avoir des détails fréquents et précis sur voire sanlé, il me priait, au nom de M. de Morlagne, de inelire chaque jour uiK! espèce de bnllelin sous une grosse pierre à la grille du jardin, du C()lé des Champs-Elysées, et qu'il vieiulrail le prendre le soir, cet eudioit élanl, la nuit, tout à fait désert, que si je pouvais quelquefois venir moi-même il m'en serait bien reconnaissant, an nom de M. de Morlagne, car il poni rail ainsi avoir des nouvelles encore plus détaillées; il ajouta que M. de Mort'ague avait bien pensé à envoyer un domesti(|ue s'informer de votre santé, ainsi (pie cela se fait, mais que ce renseignemenl incomplet ne pouvait satisf.iiie son in(pnclude; il me dit enfin qu'il avait aussi songé à me demander de lui écrire, par la posic, sous un nom supposé, mais que ce moyen était de tous le plus dangereux. — El pourquoi si dangereux ?

— Je ne sais, madame, il ne s'est pas expliqué davantage ; il m'a bien recommandé de vous dire, nue fois pour toutes, que si vous aviez, dans un cas grave, à écrire à M. de Morlagne, vous ne remettiez votre lettre qu'à madame de Iliclieville elle-même, (pii la lui ferait parvenir. — C'est étrange ! dis-je à riliiudeau. Et (pras-lu l'ail ? — Ainsi que me l'avail demandé M. de Morlagne, j'ai écrit un linlletin do voire saule ; sons le prélexle de me pKuneiirr dans le jardin avant de revenir veiller, chaque soir je nietliis ma Ittlre sons la grille, et cet inconnu venait la prendre. L(; jour où vous avez clé si mal, j'écrivis un mol à la hâte, et je le portai comme d'habiUuh;. Le leudeniaiii, je ne pus sortir de chez vous (|iie très-lard, lors(|ue vous étiez un peu assoupie; il y avait du mieux ; j'étais lout heureuse ; j'écrivis deux mots pour M . de Morlagne,

je courus à la grille ; la nuit élait noire. L'inconnu m'enlendil sans doute, car il me dit à voi\ basse : — .Madame Bl'inde.iu, c'est vous ? — Oui, monsieur, lui disje. — Au nom du ciel, commenl va-t-elle? sécria-lil dune voix qui me pariil bien altén'e.— .Mieux, bien mieux, dilesle à M. de Moitagiie, lui répondis-je ; je sors seulement dc|iuis hier de la chambre de celle pauvre madame, et j'appoitais un peiii mol. Je crois qu'en apprenant celle bonne n(mvelle, la personne inconnue tomba à geiKuix, car la voix s'abaissa pour ainsi dire, et j'eulendis ces mots pronomés comme par quelqu'un qin pi ie : « .Mon Uieu ! mon Dieu ! soyez béni, elle vil, elle vivra. » Je retourne bien vile auprès de madame, disje à l'inconnu ; rassurez bien M. de Morlagne. Soyez tranquille, ma bonne madame Blondeau, il ne sera pas longieinps sans apprendre celte heureuse nouvelle. Je revenais à la maison, loisqu'il me sembla enicndre, du C(jlé de la grille, comme des cris étouffé»; nu bruit de Iiilte, et un bruit sourd comme un corps pesant qui serait tombé. — Tu in'efl'rayes ! Et ensuite? — J'écoulai de nouveau, je n'eiilendis rien. Inquiète, je retournai bien vite à la grille, j'écoulai... encore rien... rien. J'appelai à voix basse, on ne répondit pas... Je crus m'être trompée, je rentrai. — Et le lendemain? demaudai-je à Blondeau. — Le lendemain, à la nuit toiiibanle, je portai un billet à la place accoulnmée ; j'attendis assez lougteinps, personne ne vint : je supposai que le mess;iger de M. de Morlagne n'avait pu arriver plus loi. Je rentrai, me promenant bien d'aller voir de grand malin si le billet availélé relire comme d'habitude. — Eh bien ?

— Eh bien, madame ! le lendemain je le retrouvai... On u'élail pas venu le prendre... Non, madame. Mais ce qu'il y a de plus malheureux et ce qui me donne des craintes... — Mais dis doue! m'écriai-je en voyant l'hésitation de Blondeau. — Ah ! madame, reprit-elle eu joignant les mains, jugez de mon effroi lorsque je vis près de la grille nue assez grande tache de sang. — Oli ! c'est horrible ! El ce billet, ce billet ? — Je le laissai toujours pour voir si l'on viendrait le chercher. C'e fut en vain. Hier seulement je l'ai retiré. Voilà donc auj')urd li\ii dix jours que cet événement esl arrivé, car depuis dix jours on n'est pas venu rclirer le billet... Il parait donc malheureusement vrai que le messager de M. de Morlagne a poussé le cri sourd que j'ai entendu. — Hélas!... cela ne semble que trop probable... Et lu es bien sûre d'avoir entendu nu cri et comme la chule d'un corps ? dis-je à Blondeau. — Oui, oui, mad.iine, cl ces traces de sang ne prouvent que trop (pie je ne m'étais pas trompée. — Ecoule, Blondeau, M. de Morlagne demeure eu face de celle maison ; il faudra que ce soir lu ailles savoir s'il est à Paris ; s'il n'y est pas, demain j'irai voir madame de Bicheville pour l'en informer, car je suis cruelleinenl inquiète. Dès que M. de l.ancry sera rentré, je lui dirai lout, alin qu'il se joigne à moi pour tâcher d'éclaiicir ce triste mys:cre. — Madame, dit Blondeau en ni'iulerrompanl, permeltez-moi de vous faire observer qu'il ne serait pent-ètre pas prudent de parler de cela à monsieur le vicomte. Vous le savez, il déteste M. de Morlagne, cl cet inconnu m'avait dit que ce dernier s'occupait de graves intérêts qui vous regardaient. Uélas ! madame, vous êtes heureuse maintenanl, .ajouta cette excellente femme en allachanl sur moi ses yeux baignés de larmes... mais qui sait, enfin...; un jour peut venir où vous an:cz besoin de la protection de M. de Moi tagne. Ne vandrail-il pas mieux ne parler de tout ceci à personne, de peur d'ébruiter quelque chose, d'attirer l'atleution sur M. de Morlagne, et ainsi de contrarier peut-être ses proji^ls, en nuisant an mystère dont il croit devoir s'cntouicr? Fom(pioi instruiiiez-vous monsieur le vicomte de ceci ? Après tout, j'ai agi à votre insu ; si (pielqu'un a tort, c'est moi. El encore, quel lo-ri y ai-il à donner de vos nouvelles à un de vos parents, le seul qui vous ait vorilablemeul aimée?

Malgré la répugnance que j'éprouvais à c.ichcr quelque chose à Guntran, je me rendis aux observations de Blondeau. Mes inquiétudes au sujet de l'inlluenrc que M. Lugarlo exeiçail sur mou mari étaient aussi vives qu'avant ma maladie, (ici homme m'inspirait toujours une profonde terreur. Je pensais qu'un jour, moi et Contran, nous serions peutêtre l'oreés de réeiainerla protection de M. de Mortague. J'imaginai que la condiiiie mystérieuse de ce dernier devait avoir pour but de déjouer ou de pénétrer les méchants desseins de .M. Lugarlo. Sous ce rapport, la dis|iaiiiion de l'émissaire de .M. de Morlagne éveillait mes craintes. Au milieu de ces inquiétudes, on annou(;a M. de llocheguue. Je le lis prier d'alteiidre un moment. Je donnai quelques ordres à Blondeau, et je rejoignis bientôt M. de Hochegnne. remerciant le ciel de me niellie peutêire ainsi à même d'avoir des nouvelles de M. de Morlagne, car je savais l'inlimilé qui les unissait.

CDAPITRE XI

L'entrevue.

M. de Bochegiine me parut irès-cliangé, très-pàle: il .ivait l'air plus triste que d'habitude. — Aussil(')l, malame, que j .ippris que vous receviez, me dit-il je me suis empressé de me présenier chez vous pour m'a((piiller d'une coumiission dont m'a cli.ugé ime personne de mes amis, (pii serait très-beurcuse d'être couiplêe parmi les vt"Hres. — De qui vouloz-vons parler, monsieur ? — De mad.iinc l,i duchesse de Riche-

villo. Forcée de qiiiller siibiieiiieiil Pmiïs liOiir se rendre en Aiiii.ii, elle n'a Ml (iiie la, el |):ir moi, voire iihil.idie. Klle iiio priiil de vous laiie pari (le Ions ses vœux [loiir voire iiioiiiiile giicri>oii. Aiis^i, scra-i e une con^oliUiou |ioiir elle ((ne d';iin)rcndre voire rélabli^senienl. — Une consolalioi), monsieur ! lui scrail-il aitivé (|nel(|ne accident fàelieux'.'

— Je le trains, madame ; elle esl parlic soiulaiiiement en m'écrivant qu'un inallienr impiévu loblitjeait de (piiller l'aris; qu'elle ne savait pas encore toute la portée do coup qui la frappait. Sa dernière lettre me laisse dans la niènie ineerlitode ; elle ne m'a éi rit que pour me pi ier d'élre son interprète auprès de vous, liivolontaireiiieiil je me rappelai l'espèce de menace mysiéi iense que M. Lugaito avait laite à madame de llielievillc -. un piessenlimtnl me dit que cet liomme n'était pas étranger au malheur qui éloij;nait la duchesse de Paris. — 11 est une antre personne, monsieur, à qui je porte un bien vif intérêt, disjc à M. de Hocliepune, et qui est aussi de vos amis, M. de Mortagne. — Il est absent de l'aiis depuis quel(|ues jours, madame; il est parti encore soulïrant, car il aurait besoin de lonys soins pour remettre sa santé qui a déjà siipporlé de si rudes atteintes. — Savez-vons on est M. de Morlayne, monsieur'? — Non, madame... et je regrette d'autant plus de ne pas le savoir, que je suis au moment de ipiilter la Frame... pour bien longtemps peut-être... Avant mon départ je V(]ulais avoir l'honneur de venir prendre vos ordres, madame, dans le cas où vous auriez eu quel(|ue commission à me donner pour Naples, on je vais m'cnibarqiier. — Vous êtes mille fois bon, monsieur, mais Je n'ai pas à profiler de votre cx- Irènic obligeance.

iM. de nocheguiie garda quelques niomcnls le silence d'un air emb.irrassé l'ar deux fois il leva les yeux sur moi, par deux fois il les baissa; enliii, après une assez grande hésitation, il me ilil d'un air grave, solennel : — Madame, me croyez-vous un honnèle homme? Je regardai M. (le Roehcguiie avec étoimemciit. — Vous êtes l'ami de M. de Morlagiie, lui diZ-je, et le hasard m'a permis de me convaincre, monteur, (jiie vous étiez digne de celle amitié. Ici, dans celle maison, la scène de icciimiaissance dont j'ai élé témoin... — Par grâce, madame, dit M. de l'.odiegiine en m'interrompant, permettez-moi d'oublier ce lenips-l.i ; pour niiii; trop d'amers souvenirs s'y rattachent. Je vous ai dcniaiidé, madame, si vous me croyez honnête homme, parce ([u'il faut que je sois bien fort de votre conliance, moi qui vous suis inconnu, moi que vous ne verrez plus pcntêlrc, madame, pour oser dire ce que j'ai à viius dire.

— i\loi!si( ur, je suis sûre que je puis vous écouicr sans crainte. — Je vais donc parler, madame, avecsincériié... Un nml senlement... Croyez que l'homme auquel vous voulez bien reconnaître quelque noblesse de cœur est incapable de cacher une arrière-pensée. Si vous ne connaissiez pas, madame, plusieurs anlécédents de ma vie, peut-être la démarche (pie je lenie vous semblerait blessante, incompréhensible. Permeitczinoi donc d'entrer dans quelques détails. — Je \ou écoule, moiisieur.

M. de Rocliegnne, avant de continuer, parut se recueillir. Sa ligure douce et triste devint pensive; il conliuua d'un voixlégèiemenl altérée, malgré les visibles efforts qu'il faisait pour vaincre son émotion. — Le projet favori de M. de Mortagne et de mon père avait éii; d'obtenir votre main pour moi, madame. — .Monsieur, à quoi bon ces souvenirs... je vous prie?... — Pardonnez-moi de vous parler d'un passé, de projets qui vous inléressent si peu, madame ; mais j'ai eu riiomieur de vous le dire, c'est indispensable. J'avais souvent entendu M. de Mortagne, avant son luneslc voyage pour l'Italie, dire à mon père combien votre enfance était malhcuieuse, malgré les rares qualités qui s'annonçaient en vous. Le récit des mauvais traitements que Vdus faisait subir mademoiselle de Maraii excita plusieurs fois la généreuse indignatii ii de mon père. J'étais bien jeune, mais je n'oublierai jamais (jucl inlérêl votre position m'inspiiail. J'avais jusqu'alors habité avec mon père une de ses terres; c'esl vous dire, madame, que j'avais eu toujours sous les yeux l'excniple des plus nobles vertus. En enteiuluit M. de Mortagne raciniter qnel(|nes traits de mademoiselle de .Varan, pour la première fiis de ma vie j appiis qu'il existait des êtres inéclianls et pervers... Quand jt; voyais M. de Miirlagne, je l'accablais de (iiiestions à votre sujet; vous étiez pour moi, mad.ime, la personnilicalinn de la douleur et de la résignalion. Je parlis pour d'assez longs voyages; bien souvent en songeant à mon perc, à la Franc, je donnais une lii-lc pen^éc à la pauvre oi|)bcline alKiudiinnée aux mécb;inls caprices d'une femme impitoyable. Si vous s;i\iez, madame, la haine invincible que m'a toujours inspirée l'abus de la force; si vous saviez combien j';ii toujours pris le parli iln faible conlre le puissant, vous ne vous étonneriez pas de m'eiitendre parler ainsi du l)rofond intérêt que vous m'inspiriez déjà. — Je vous en sais gré, monsieur, croyez-le...

— A mon retour, je trouvai M. de Mortagne à Paris; il vint nous apprendre, à mon père et à moi, l'issue de la scène violente à la suite de la(|Uclle votre conseil de f;mnlle, madame, vous avait laissée sons la tutelle de mademoiselle de Maran. Alors seulement mon père me parla de projets qui ne dcv;dent jamais se réaliser. An retour d'une c;imp;ignc en Grèce, que j'avais projetée avec M. de Mculiigne, celui-ci voulait tout tenter pour éclairer l'opinion de voire famille, ;ilin de vous soustraire à rinlliience de mademoiselle de .Maran. \oiis avez su, mad.ime, l»ar quelles odieises inacbin;itions notre cour:igeux ;imi avait été retenu dans les prisons de Venise |ieudant de longuci ;uiuées ; nous le crûmes perdu iKiiir nous... Cet liomme gcuireiix nous av;iit si vivement intéresses à votre sort, que mon pore crut obéir à un pieux devoir en tâ-

chant de remplacer M. de Mortagne auprès de vous. — Que voulez-vous diie, monsieur? — Mon père lit tout an monde pour se i approcher de mailemoiselle de M;trao. Dans la noble illn^ioii de s:i bille àme, il croy;iil, par la seub: iniluence de la raison et de l;i vertu, pouvoir décider madame votre tante :'i cli;inL;er de conduite envers vous. 11 eut plusieurs entrevues avec elle ; il la trouva inilexible. Je ne puis vous dire, m;id;niie, ses regrets, le chagrin qu'il en éprouva. 11 lit entendre à cette feiiiuie un laiig:ige tour à tour sévère, menaçant, suppliant : rien ne put la toucher. — J'av;iis tcnijimis ignoré cette intervention, monsieur; maintenant je comprends l'eloignementquema tante a souvent témoigné ]iOur M. votre père. — Après de nouveaux voyages je le perdis... niadanie.

M. de Rochcgniie garda nn moment le silence, baissa la tête, essuya fuilivemcnt une larme, et reprit : — En mourant, m ui père me recoilimaiida, au nom de l'amitié (pii nous nnissiiit ;i M. de Mortagne, de Ionjours veiller sur l'orpheline qui méritait à tant de litres l'intérêt de nolie ami. lléhis! m;ulame, j'étais réduit ;'i f;iiie des vœux stériles pour votre bunheiir. Je voulus en vain me préieuler à mademoiselle de M;iran ; le nom que je portais fut un motif d'exclusion : elle me rcfu;;i l'entiée de sa niidson. Vous aviez alors seize ans, je crois, madame. Plusieurs fois, attiré par une sorle de cnriosilé pieuse que m'iii'-pirail votre position, je me tionvai sur votre chemin; il y avait sur vos Irails je ne sais quel-tnélan;;e de trislesse contenue, de résignation douloureuse ipii me navrait. Vous me pardimnerez, n'est-ce p:is, celle part mystérieuse que je prenais à votre vie,? La respectueuse sympathie que j'éprouvais pour vous était comme un legs pieux que mon père, que M. de Morlagnc, notre meilleur ami, avaient fait à mon cunir. Ne pouvant vous rencontrer, souvent je m'enlreten lis de v(j|ri' position avec m;i(hmc de Flicheville. L'inquiète et jalouse surveilhmce de mademoiselle de M:iraii empêcha souvent quelques personnes de nos amis et des siens de parvenir jusqu'à vous. A la nwindre question sur votre sort, sur ses piojcts sur vous, in;idemoiselle de .Maran délourn;iit la conveisatioii ou refusait formellement de répondre. Un an se p;is6a de la sorle. Je reçus une lettre de M. de Mortagne : après des tentatives et des efforts inouïs, il était parvenu à corrompre nn de se^ gardiens, à s'évader de Venise. Obijgé de s'arrêter à Marseille par suite de ses fatigues, il m'écrivit de me rendre auprès de lui le plus tôt possible. J'y courus : je le trouvai presque mourant, mais préoccupé d'une seule chose, de voire avenir. Je lui appris que madame de lîicheville. une de nos amies, ;ivait en vain essayé de parvenir jusipi'à vous. Il me demanda si vous étiez bien portante, si vous éliez belle; je lui lis voire porlr;iil, inad:ui.e; nue lueur de bonheur ctde jiic brilLi dans son regard mourant.

— Excellent ami ! m'écriai-je. — Oui, madame, vous n'en avez pas de plus fervent, de plus dévoué... Je ne le quill;ii plus... Madame de l!ichcvillc, bravant les convenances penl-êlre, mais suivant le |>reinicr monvcinent de son amilié et d'une in;illérable reconnaissance, vint passer quelque temps à Marseille; elle amenait avec elle l'un des iiK.'illeurs médecins de Paris : M. de Mortagne fut sauvé... Comme toujours, il s^ préoccUji;Mt ;ivant tout de votre sort .. Alors revint à sa pensée ce projet d'union ipii avait fait la joie, l'espérance de mon fière... Celle espérance, ([ue j ai crue un moment ré;ilisable, a sulli pour me donner, j'ose presque le dire, le droit... de vous su|iplier de disposer toujours de mon religieux dévouement. M. de Mortagne, à son ;irri\ée à Paris devait avoir un long entretien avec vous. Que m:nlemoisi'lle de M;ir.ui y consentît ou non, il voulait vous fiirep:irt de ses projets. Un croit ce qu'on vent dire, m:ulanie; il me senibhdt si beau d'avoir la mission de vous f:iiie oublier une enfance, une jeunesse m;dhcurenses! l'ainilié prévenue de M. de Mortagne me monlra l'avenir sons un si beau jour, que je revins à Paris pariage;nit presque les espérances de mou ami. roui à coup deux nouvelles foudroyantes firent évanouir ce beau rêve : votre m.iliage était arrêté avec M. de Lancry ; et M. de .Mortagne, ayant voulu se mettre trop tôt en route, était retombé gravement maladie à Lyon ; l'on désespérait presque de ses jours. Je courus près de lui... Ce (jne je lui appris empira leliemenl sa maladie, (pi'il fiit s;iisi d'une lièvre aidente ; elle dur.i mi mois environ. Quelques affaires pressantes m'obligèrent de le pré(éder à P.iris; il y lu'riva la veille de w)lro m:iria|;e. Quanta moi, renonçant à nn espoir caressé depuis bien longtemps^ je ré.iolus de voyager; je mis cette uKiisim en venle, alors cpie j'eus 1 honneur de vous voir chez moi, madame, avec M. de Lanci v et madi'moinioiselle de .Varan. — Pci mettez-moi une (pie^tion, monsieur ; s;ive.'vous la démarche ([ue madame de Uiche\ille a faite auprès do moi avaiil mon mariage?

M. de Rochcgimc me regarda avec surprise, et me dit avec Tacccnt le plus sincère ; — Je ne sais, madame, de (luelh^ démarche vous voulez p;irler. — 'Veuillez conlinucr, monsieur, disje à .M. de rioclicgnne. Je pensais avec angoisse (|n'il allait sims doute me parler de Cmiraii dans les mêmes termes que inad;nne de Rieheville. QiKutjiie ju.vpirdors la conversation de .M. de Rocheguiie eût élé remplie de délie. ile-se, de mesure et de respect, je n'aurais pas sonltt'i t la moindre attatpie contre M. de Lancry. .M. de liochegiinc continua : — Vous le voyez, niad;ime, [lar ce long préambule, depuis dix ans votre sort n'a pas cessé d'occuper M. de .Mortagne, mon père ou moi, tout ceci à volie iusii, je le s;iis: mais enlin, puisse cet intérêt si vif, si soiilenn. me donner m. iiiteinnl le droit de vous dire une véiilé utile, (pielipie cruell(! que soit celle; vérité. — Monsieur, je ne sais ce que vous avez à me dire... raais s'il s'a-

gil (Ifi quolqdc léciiiiiiiialion coiilrc M. de Lancry, il esl imilile de prol()lig(^r CCI oiiliclirii. M. (le lioclif^iiiic me leyarda avei: un (;liiiiiiciiieiil |ii esqne (IoiiIdiiiciix. — Je li,' \iM, iiiadaiil'', ji,' n'ai pas riioiiiicui' délie f;i!iiiiii de vous... Un inoniiiit où vous avez donné volie main à M. de Lani ry, te (hoix si lionoral)le p(jnr lui l'a plate à mes yeux parmi les pei-ormcs anx(inclles je serais heureux de prouver mon (K'^^onement. Une (l(^s raisons i|ni nio donnent le courage de venir à vous eu toute conliauce, uiidame, e'est ipie nies paroles intéressent autant M. de Laucry (pie vous-nuMUc. Ce sinipic et noble langage me débarrassa d'un poids énorme, mais il éveilla nx's ciaintes au sujet de Guntran. — (Jue veuez-vous m'approndre, monsieur? m'écriai-jc vivement.

La princesse Kscrnikn.

Après un moment de silence, il me répondit : — Vous voyez souvent M. Lugarto, madame? — Oui, monsieur, et je dirais presque malgré moi, s'il n'était pas l'ami do M. Lanery.— Savez-vons, madame, ce que c'est que M. I.ngarlo? — Hélas! monsieur, je le sais. — Savez-vous, madame, (]ue M. l.ugarto passe maintenant sa vie chez mademoiselle de Maran?— .le l'ignorais... monsieur; j'avais an eonirairc enlendu mademoiselle de Maran le traiter avec l'iriMiie l.i pins impiiovaldo. — Sans doiile mademoiselle de; Marau l'a Irailé ainsi jusqu'au join- on elle a leconnn que vous n'aviez pas, niailanie. d'ennemi phi^ dan^cicnxque col liomme. — Cela devait èlre, dis-je en souriant avec aïoi rlume. . ma lante m'avait presque prév<'nue de celle ninivello pei llilie. — Mais vous ignorez, madame, lonle la noireenr, toule la làelielé do ( elte nouvelle maeliination de mademoiselle de .Marau... \ Ons ne savez pas l'Indigne appui qu'elle prêle par ses discours aux caloumies infâmes de M. I.ngarlo! — Et quelles calonmies... mon^ii'ur? Ce que dit un pareil homme est-il compté? cl d'ailleurs que peut-il dire .' — Oh' lien

qu'il ne puisse justilier, madame, rien non plus qui ne soit vrai, ce qui rend uiallieureusoment ses alliiiises médisances plus falales... Il dil que M. de Lanery esl sou ami intime, cl il le prouve en se montrant sans cesse avec vous et avec lui. Il dit que chaque malin il vous envoie des fleurs dont vous vous parez, et cela esl encore vrai : il dil que les fêtes qu'il va donner, c'est pour vous qu'il les donne; il dil que devant le monde vous lui lémoiguez de la froideur, mais ipie celte froideur est une feinle convenue avec vous pour trouqjer voire mari... Il dil enfin que vous l'aiiuez, madame !

Je reg.u'dai M. de hoehegune avec tant de stupeur, qu'il crut que je ne l'avais pas enlendu; il reprit : — Oui, madame... M. Lugarlo dil que vonsTaimez. Cette aceusalion me parut d'une slu|iidilé sirévollanle, que je m'écriai avec un éclat deriresirdonique : — Moi! aimer cet homme! mais c'est de la folie, monsieiu' ; qui croira jamais cela? qui admettra cela comme possible? Sans doule je regielle amèrement rinlimilé qui s'est élalilie entre lui et mon mari, je regrette amercnieut d'être de sa pari l'olijel d'altentionsque je méprise et que je hais .. mais, jamais, mon llieu ! je n'ai ciaiut de voir ces relations que j'abliorro intcrpréléiS de la sorle. .M. de nochegimc me regard.m avec ime expression de pitié douloureuse. — Hélas ! madame, reprit-il après un assez long silence , il m'en cortie de vous coiivaiucie d une réalité hien aflligi'aule ; mais voire re(ios, mais... le diiai-je? le soin de l'honneur... oui, de I honneur de ,M. de Laucry, me l'oni un devoir de vous éclairer. — Ah ! monsieur, parlez...

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L'entrevue — riCE 63.

— Vous êtes bien jeune, madame ; vous êtes fière de la noblesse, de

la pureté de vos senliuienls : vous êles lièretle l'amour que vous éprouvez, de celui (pie vou^ iiispiiez à l'Iiomme (pic vous avez elmisi ; v,iiu êtes liere de voire boiilienr enliu, parce ([u'il e-l noble, grand et légiliîiie ; vous déilaiguez des calomnies infâmes. Qui voudra les croire? dilos-voMs. Kcontez, madame. .Au lien de supposer le monde ce qu'il est, avide de scandale et de médisance, croyant au mal, parce (pie la sottise et la vulgarité ont juste rinlelligenee qu'il faut pour ré|élir, pour colporter une mc(lis:ince; supposez le monde spectateur impartial... que

MATHTLDE.

voit-il? Vous, belle, jeune, sans expérieiiee, paiaissmil déjà [iicsqne oiiOliée par \olre mari, lundis qne lui rend ses soin^ empressés à mie femme liés à la mode el d'une ré|niialioii sonvenl eompromise. Ce n'esl p is tnnl, l'ami de voire m.iii, madame, vil dans voli-e inlimilé de clia- (pio jour, partmil il vons accompagne ; sa renommée est lelle (pTon le s;iii incapable de s'occuper d'une femme avec diisinlércssemenl ; il dit hicii liaul, il afliclie à Ions les yeux les préférences forcées, je n'en d'inle pas, qu'il reçoit de vous : ces apparences faciieuses sont envenimées par la jalousie qu'une femme dans votre position, madame, in-plre à toutes les femmes. Mademoiselle de Maran, poin'snivant l'auurede pc rlidie et de méchanceté qu'elle a commencée des votre enfance, joue un antre rôle maintenant. C'est contre sa v(donIé, dil-elle, que vous avez épousé M. de Lancry ; elle redoutait sa légèreté, dont il iic donne maintenant qne trop de preuves en s'occupanl si évidemment de la princesse Ksernika. Mademoiselle de Maran dit encore qu'elle a repiésenté à M. de Lancry qu'il vous pousserait dans quelque funeste voie de représailles ; que votre position est d'autant plus dangereuse, que vous voyez souvent M. Lugarto, et qu'à part quelques prétcnlions puériles elle ne peut s'empêcher de trouver cet étranger doué de qualités charmantes et faites pour séduire une femme...

Ce n'est pas tout, madame; préparez -vous à un dernier coup plus cruel encore qne les autres, parce qu'il n'attaque pas que vous seule... mademoiselle de Maran doime encore une autre cause au regret qu'elle éprouve de voire mariage avec M. de Lancry ; elle affirme que, par suite de dettes énormes contractées par votre mari avant votre ^mariage , votre forlime est maintenant gravement compromise, et que...

— Vons hésitez, monsieur? dis-je à M. de Riuliegnne en contenant mon indignation, n(m contre lui , mais contre les auteurs de celte trame odieuse qui se déroulait alors toul entière à mes yeux...

('ontinuez, continuez, je suis préparée à tout entendre... — Et moi à loul vous dire, miidanie; car, heureusement, je crois avoir le moyen de ruiner et de confondre tant de méchantes impostures

£h bien ! madame , votre tante a l'infamie

di" répéter qne M. de Lancry, voyant se; affaires embarrassées, s'est adressé à l'obligeance de M. Lugarto. et qu'il est dans une telle dépendance à l'égard de cet homme, qu'il se voit piesque forcé do souffrir ses assiduités auprès de vous. — Oh! mon liieu!... mon Dieu! m'écriai-je en cachant mon visage dans mes mains... — Vous frémissez, madame; c'est nn abinje de honle et dinfamie, n'est-ce pas? Vous si imble, vous si pure! c'est a peine si vons pouvez comprendre ce lissu d'horreurs... Eh bien! madame, croyez un liommc (pii de sa vie n'a lait un mensonge... Tel est le bruit qui court sur vous, sur M de lancry, sur M. Lugarlo... Et ce n'esl pas un vain lirnil sans écho, madame, non... non; mallieurcusemoiu c'est une convielion basée sur les apparences les pins funestes. M. Lugarto a agi avec une infernale habileté.

'-==rBe'Â U CECT:r.

Et il tomba à mes genoux. — Je sonnai précipitamment. — page 67

M. de Lancry, vou^-mêmc, madame, à voiro insu, vous avez accrédité ces aboniiiiahles ealomiiiiîs.

Je restais anéanlie; je in'e\pliqnais alois l'invincible aversion, l.i terreur inslinclive que m'insiiir.iieMl les soins de H. L- garlo. .Murs je voyais lonte l'éleiiilue du mal. Jlçs soupçons sur la naline des nljligaliiins (pic M. de l.aiicry avail pu coiilr.iclcr envers M. Lugarto me seulbl.iieiil jusliliés. En cela, sans doule, m.idcmnisello de .Maran ne calomiii.iil pas. (Juoi(pie sans eN|iérieiice du mmide, je le connaissais assez pour savoir qu'il accueillait les bruiu les pins inrànies. Mallieureusemcnl niille circoiislances inlerpn'técs d iiis le sens odieux qu'on allacliait aux relations ipii c\i^taient eiilre nous el M. Lngarlo me revinrent à l'espril. .In-.(praliirs elles m'av;iii'ul seiiililo iiivignifianles, à cclli! heure elles m'épouvanlerenl par l'inllucnce qu'elles pourraient avoir

sur les jugements du monde. Je me sentis un moment accablée :

j'appnyai ma tcle brûlante dans mes deux m, lins sans trouver une paroli!. — Vousicvoyez, madame, me dit M. de Itoclirgiiiic, il faillit tonte liiiipérieiise nécessilédu devoir, il fallail l'absence de .'\l. de Moi tagne, pour me décider à venir vous parler de ce coup douloureux. .MainicnanI, periiieiteziiioi de vons indiquer ce que je crois ulile dans celle circonstance. U faut , sans perdre un moment , toul apprendii; a M. de Lancry. l'our qu'il ne doiile pas de l.i vérité, je vons conjure , madame, de lui raconter noire enlrelicu. (Juant à la manière de f.iire tomber ces bi uils infâmes, elle est bien simple : je n'ai pas oublié les leçons de .M. de Montagne ; avant liint et pour tout , 1.1 vérité , telle brutale, telle violente (pi'elle soit, c'est le seul moyen d écraser laperlidiect le mensonge. Lorsque voiisaurez tout conlié à .M. de Lancry, ni voii- ni lui ne changerez rien dans vos manières avec M. Lugarto. D.m; quelques jouis Vdiis donnerez une soirée privée, vous y inviterez toutes les personne.-, di; votre coiinaissaiice, M. Lugarlo, ma(lemoi>elle de Slaran, et moi-même, madame. Je relarderai mon déjiart jusque-là, car je pourrai vous servir, je l'espère ; alors ce jour -là, madame, liantement, à la face de tous, devant ce tribunal composé de gens du monde, j'accuserai M. Lugarlo et mademoiselle de Maraiid'avoirindign. ment calomnié vous, madame, et M. de Lancry. Mademoiselle de Maran, malgré son audace, M. lugarlo, malgré son impudence, resteront accablés devant une accusation si solennelle, alors vous, madame, et M. de Lancry, vous sciinmerez cet boninie et cctie femme de lépélcr devant vous les indignes iiiensoiig(!s qu'ils ont aecrédilés; de donner la (ireiive des horreurs qu'iK avancent. .Mors, madaiiie, croyez-moi, qm-lqne prévenu que soit le monde, il sera bien forcé de croire à la boule, à l'iiifainie de cens qui, (oiidrovés par votre généreuse indignation, ne pourront que balbulier une lâche délàite. -^ Uni... oui., vous avez raison ! m'écriai-je, ranimée | ar le noble langage el par le généreux conseil de M. de itocliegune. Oui, c'est une inspirai ion du ciel'i Béni soyez-vous, monsieur, vous

MATIIILDE.

qui nous le donne-/, ! llf:Mi(li':i que la v(irilé soiii; i'cl;il;mle de celle l'spli- (•;ilioi)... .le serai s,iM^ iiinei ni |)ilié. Mi'n.ioii^e à mmisoiigi^ je; piiur'-iiirai ces infâmes jih(lir:'i le ([u'il^ avuiient leur làclielé à la lace de ce monde qu'ils avaienl lail ci)ni|ilice el qui s-ia leur jui^e! — llien ! liien! madame. Aloi's moi je |ia: lirai plus IraïKpiille, |dus rassure; sur l'avenir d'une lersoniie à (|ni j'ai voué le plus inalléralile dévouemenl... — Ali ! monsieur, vous êtes le dit^ue, le iiolile ami de M. <le Morlaf;ne ! m'éeriaije en tendant la main à !\t. de ltoelie};une. Au nom de M. de Lancry, au nom de noire gralilude éternelle, recevez l'assurane e d'une amitié non moins vive que la voire. Par celle courageuse révélalioii, vous nous am ez sauvé de bien des malheurs. Jamais, oh ! jamais, nous ne pourrons l'oublier.

U. de llochegune prit respectueusement la main que je lui offrais, la serra cordialement dans les siennes, et me dit avec émolion : — Par la mémoire sacrée de mon iière, je prends ici rcngageunnt d èire pour vous le frère, l'ami le plus dévoué... Le vonlez-vons'.' .Me croyez-vous digne de celle amilié, madame '.' — lillc nous honore Irop tous deux pour (pie nous ne la conlractions pas avec joie el (ierlé, lui dis-je. On fia|)pa à la porte. Blondcaii entra.— (Jue voulez-vous? lui dis-je. —.Mail nie, reprit-elle en leganlanl allenlivenient M. de lioeheguni', je viens de rccevrir une leltre ((u'on me dit de rcmellre s-ans délai à M. le marquis de Rochegune. Elle me iiréseuta une lettre, je la donnai à M. de l'ochi'gune; il s'écria : — Elle est de M. de Moriagnc. Je lui avais laissé Ml miii chez moi dans le cas où il arriverait, le prévenant que j'étais chez vous, madame... Me peinieltcz-vous de lire celle lettre'.' elle peut vous lut. resser. Je lis un signe de lèle à M. de Uoelugmie ; il ouvrit la Ictlie et la Int. — Madame, me dit tout bas liloudeau en me montrant M. de Uochetune, je reconnais sa voix... c'est lui... — Comment'.' — C'est la personne (pii venait savoir de vos nouvelles de la part de M. de Morlagne. — Que dis-lii '! — Aussi vrai que le bon Dieu est au ciel, c'est lui, m.idame; je suis sûre de ue pas me tromper; c'est sa voix, vous di-,-je.

Pendant que Blondcm me parlait, j'examinai les trails de M. de Ro- (hcgune; ils prirent tout à coup l'expression d'une anxiété profuiide... .le ne pus m'em|)i}clier de m'éerier ; — Qu'avcz-vous, monsieur? M. do Morlagne .. ■— Il laiil que je le rejoigne à l'instaul, niadanie... Nous allons quiller Paris... pour ([uelque temps ; il est sur la voie d'une abomilialile machinal ion, me dit-il sans s'expliquer davantage. — Et ce complot, qui incnace-t-ir.' ni'éeriai-je. — l'ouvez-vousme le demander, mad.mie?... vous... vous ! — Et Gonlran, cl mou mari ? — M. de Morlagne vous reconimandc avant tout de m; pas le quitter ; s'il voyage, de voyager avec lui; mais avant tout et suiloul, (lour sou salut et pour le vôtie, de ne jamais vous séparer de lui un seul instant. — Mon Dieu I... mon Dieu!... el qui soupçonue-t-il? de quoi avons-nous tant à craindre? — Est-il besoin de vous le diie, madame? de M. Lugailo. 1,'immense fortune de cet homme met à sa disposition des ressources inconnues ; il est aussi lusé que méchant. M. de Morlagne, pour contreminer ses projets, s'est absenté ou a feint de s'abseiiler de Paris depuis quelque temps. — Mais, monsieur, vous me laissez dans une mortelle in-quiélnde ! — Voyez la lettre de M. de Morlagne ; il m'écrit à la hàle et ue m'instruit d'aucune particularité : tant que durera labscnce de madame de Richeville, il ne pourra vous donner de ses nouvelles, car c'est seulement par son entremise ([u'il pourrait vous écrire. Il craint que plusieurs de vos gens ne soient gagnés, et la moindre indiscrétion sur ses desseins les ferait avorter; il est donc obligé d'agir dans l'ombre et dans le silence... Adieu, madame, je m'en vais plus rassuré. Si M. de Morlagne croit que je puisse vous assister dans la justification que vous provoquerez, j'aurai l'honneur de venir vous en instruire, sinon pcrsislez dans le projet cpii; je vous ai indi(iué ; lui seul peut couper le mal dans sa racine cl confondre les méchants... M;ii'-, j'y songe, pour remédier ;i mon absence, j écrirai à M. de Lancry tout ce que je vous ai dévoilé, l'aulorisant ;'i se servir de ma lettre. Adieu, madame. M. de Morlagne me dii que iliaipie minute est comptée... Espoir et courage; vous :ivez des ennemis bien acharnés. — Mais nous comptons deux amis bien précieux, dis-je à M. de Rochegune. Adieu, monsieur; vous entreprenez une noble lâche. Dieu voussoulieiidr:i.

M. de Rochegune sortit. — C'e>t lui, madame, qui a été assailli, blesse, j'en suis sûre, me dit liloudeau. Avez-vous remarqué combien il était pile el la cicalriie (pie ses cheveux cachaient à peine. — Tu te trompes, lui dis-je. — Oh ! madame, sa voix est trop douce pour que je ne la reconnaisse pas. Le valel de chambre ouviit la |)oite, et annoiit.a M. le comle de Lugarto. Clondeau sortit. Je me trouvai seule avec cet homme.

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