CHAPITRE XU
L'aveu,
En voyant entrer M. Lugarto chez moi, je fus sur le point de me retirer; mais, me rappelant les conseils de M. de Rochegune, je (onlins mon indignaiion. Il dut lire sur mon visage nue partie des émotions violentes qui m'agilaient et (pie je réprimais ;ivec peine. Assise prés d'une croisée, je regardais dans le jardin eu attendant que M. Lugarto prit la
parole. Après un asH;z long silence, il s'as-.il à ci'ilé de moi, cl me dit brusquement: — Vous avez clé Irès-malade; j'ai élé bien inquiet de vous; cela m'a fail une peine (|ue vous ue sauriez croire. — Je s;ns, monsieur, loul l'inlérét que vous me portez, lui (li>-je en s(mrianl avec amerlume. — Vous me baissez donc toujours? — Moi^ieur... — Eh! mon Uieu! pourquoi le nier? Pourtant, que vous ai-j' lait? — Je n'ai pas 11 ié|)onJre à de pareilles questions, inonsicm' ! — Mais, enliii. ondit aux gens ce que Ion a contre eux. Depuis que vous êtes a Paris, j'ai toujours taché de vous être agréable. — Cette peine était inulile, iiioiisieur. — Je m'en suis bien aperçu, et de reste ! \ ous n'avez répondu à mes soins, à mes prévenances, que par le mépris. — Vous auriez dû voir par là, monsieur, ipic ces soins, que ces prévenances ne pouvaient m;igréer. — Mais pourquoi cela, encore une fois? \ous ne me répondez pas. Etait-ce donc vous insniler que d'avoir piair vous des atientioiis que loiile femme accueille, sinon avec gralilude, du moins avec complaisance?
Je levai les veux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'exécrable duplieiié de cet homme. M. Lugarto lit un mouvement d'impatience; il reprit en làihant de donner à sa voix aigre un accent all'ecineux el insinuant ; — Voyons, ne soyez pas aussi méchante, causons en bons amis; oui, car je suis votre ami, quoique vous ayez loul lait jiisqn'iii pour in'irriler contre vous; mais je ne sais pas coimnenl... vous m'avez ensorcelé ! Moi qui me souviens toUjOurs du m;il qu'on nie veut, et (pii sais prouver que je m'en souviens, je ne puis vous garder rancune, je vous pardonne tout. C'est qu'aussi vous exercez sur moi une inllueiice incroyable ! D'abord je n'ai rien compris :'i celle inlhicnce, puis peu à peu j'ai reconnu... ni;iis vous allez encoie vous fâcher... En vérité, moi (pii ne suis pas un écolier, moi qui connais les femnie>, pour la première l'ois de ma vie... j'hésite... à vous dire... car vous avez un air si froid, si hautain, que... Allons, de mieux en mieux. SI vous ii;C toisez avec cette figureh'i, ce n'est pas le moyen de me décider à parler. Je regardai M. Lugarto si fièrement, avec une expression de mépris si écrasant, (|ue, malgré son audace, il s'inlerrompil un munient ; mais, rougissant bientôt de s'être laissé déconcerter, il reprit : ; — Après loul, je suis siupide; je ne vous apprendrai rien que vous n'ayez depuis longtemps deviné . les femmes ne sont pas aveugles, elles sont les premières instruites des :ieniimenls qu'elles iaspircui... Eh bien! je vous aime, oui... je vous aime avec passion.
M. Liigarlo dit ces derniers mots d'une voix basse, émue, tremblante. Avertie par M. de Rochegune, je prévoyais cet insideiilaveu ; mon vi-age jcsla impassible. M. Lugailo s'atlendait sans doute à une exiilosion d'iiidigualion de ma pùit, il p;irul Irèssurpris de mon C;dine, de mon silence.— Uni,jovOiisaiuie;i l'adoration, repril-il ; moi qui jusqu'ici u';ii eu (pie des fantaisies, que des amours éphémères, je sens près de vous le besoin de me fixer loul à fait. Si vous vouliez, nous arrangerions notre vie ;'i merveille... M;iinlenanl je suis établi dans votre inlimilé , nous pourrons mener l'existence la plus agréable... Mais vous ne me ré| ondez pas! Est-ce que cela vous fàehe? — Coniinuez, monsieur, (oniinucz. — De (piel air vous nie dites cela ! Vous ne me croyez peut-être pas capable de vous être à tout jamais fidèle? Vous avez lorl, voyezvous. J'ai joui de la vie et de tous ses plaisirs, avec Irep d'excès pcuiélre ; je serais charmé de pouvoir me reposer dans une all'ecliou bien douce, bien paisible. Mon caractère, qui est souvent détestable, je l'avoue nai veinent, y gagnerait beaucoup, vrai... Je suis sûr que, si vous vouliez vous en donner la peine, vous pourriez me rendre bien meilleur que je ne le suis. \ oyons, essayez, qu'est-ce ipie cela vous lait? je vous aimerai tant! Oh! vous ne savez pas ce que c'est que d'être aimée par un homme qui inéprise tous les autres hommes!... Vous ferez de moi tout ce que vous voudrez... et l'on dira part.ul : — Voyez donc l'empire de madame de Lancry ! elle a su lixer, adoucir, assouplir cet homme, le |iliis indomptable qu'il y ait au monde!!!
Si je n'avais p;is senii au brisement de mon cieur que je touchnis à une cri.sc fatale de ma vie, et qu'un grand d.iriger grond.iit sourdeineiil autour de moi cl de Contran, l'incroyable sullisance de cet honinie, sa faluiié cynique, dont le ridicule louchait à l'odieux, in'aiiraieni l'ail sourire de pitié; mais j'étais obsédée par de cioels presseuiimenis M. Ligarto m épouvanlait : il me semblait que, malgré sa grossière aiid.iee, il ne m'aurait pas parlé ainsi, à moi, s'il n'avait cru pouvoir le faire presque impunéinenl. Aussi je lui dis, enjoignant les mains avec frayiur: — (}ua se passe-til donc, monsieur, que vous osiez me pailer ainsi? — Mon langage est tout simple pouiiant... Mon Dieu! rassurez-vous... je ne suis pas exi;;eant... je ne vous demande que des espérances pour l'avenir, accompagnées d'un peu de conliance pour le présent. Laissezvous aimer, ne vous occupez plus du reste ; seulement, soyez assez loyale pour me promettre de ne pas lutter contre le penchant qui pourrait s'élever dans votre cœur en ma faveur. Voyons, avouez que je vous parais fat en vous parlant ainsi; je parie que cela vous choque?.,. Eh bien ! vous avez tort : c'est le langage dihvériiable amour... L'homme qui aime bien se sent loujoiirs sur (le faire toi ou lard partager sa passion... Eles-vous bizarre ! Adoucissez donc ce regard efl'arouclic Après loul, qu'est-ce que je vous demande? de vous laisser ("'ire heureuse. Vous verrez, vous verrez... Mais répondez-moi donc, au moins... Matliilde. En in'appelant ainsi, M Lusailo s'approcha de moi; il voulut me prendic la main. J'entendais ce langage ignoble, et je croyais rêver ; l'impudence de cet homme m'était connue, el j'en vins presque à me de-
MATIÏILDE.
inamlci'si. à mon insu, je n'avais pas nioiilô nue pareille lininilialion. Je me ci'nii falalenient punie de n'avoir pas assez ICMi.iigiic à M. LiiL;ailo ravei>ii>n (pi'il tn'inspiiail.
i^(ii»(pril voiilni me piuiule la main, la lionle, le coiiiroiix, i'éponvanli!, m'exaspéièrcnl; je me levai brusqncnienl : — Sorlcz, mon-'ieiir ! m'éciiai-je, sorte/.! Le iléj^oùt et le mépris arrivent ipielqiicibis à ce point (pic l'àme se révolte, malgré les eflurts que l'on fait ponr se contenir, je vous (li-, de sortir, monsieur ! — Mais vous êtes donc sans pitié, sans cœur!... s'écria M. Lugarto. Est-ce vous injnri(;r que de vous aimer? car je vous aime, moi, je vous jinc que je vous aime! Si JMS(pi ici je vous ai chocpiée, coniraric'e, je vous en demande pardon ; cel.i vient (le ina mauvaise éducation. El puis, je n'ai pas élé lialiilné à renconlicr souvent des femmes comme vous... on m'a gâté... J'ai de mauvaises manières, je l'avoue ; d'im mot... d'un inntseuh nientun peu aHecluenx, vous auriez pu me changer : il m'aurait clé si doux de vous obéir ! El puis, je ne savais que penser... En vous voyant si Indiiféreiilc à mes soins, je croyais que vous n'en compreniez pas la signilicalion; je ne savais qu'imaginer pour vous faire entendre que c'était de l'amour. Quelquelois, j'étais leulé de m'éloigtn r, mais j'étais retenu malgré moi p:ir le charme qui vous cntouie. Tenez... ayez, non pas un peu d'intérêt, mais un peu de |)itié pour moi ; donnez-moi mi ordre, dites-moi de m'éloigner, j'aurai la force de vous obéir ; mais que je sache au moins que ce cruel sacrilicc me sera peut-être un jour coinpié... Ilépondezmui, par grâce, répondez-moi... Bien. rien... pas un mol... toujours ce regard de haine, de mépris implacable ! Ah ! je suis bien malheureux !.,. cl 1 on m'envie, encore ! s'écria M. Lugarto.
Deux larmes, feintes ou vraies, roiilcrenl sur ses joues livides; il cacha sa lêle dans ses deux mains. Si je n'avais pas élé prévenue par W . de Itoclicgune des bruits odieux (pic répandait cet homme, sans cire aucunement touchée de sa douleur appareille, j'y aurais cru pcut-êlic: je n'y vis qu'une in^ullanle hypocrisie : il me faisait horreur. Je in'avaiK'ai vers la polie pour sorlir. M. Liigarlo s'aperçut de mon niouvcmeul ; il se pla(.-a devant celle porte. J'eus peur. Je revins prêcipil: innient près de la cheminée, alin de pouvoir sonner. — Vous voulez donc me réduire au déses()oir'' s'écria-t-il d'une voix altérée ep joignant ses deux mains d'un air suppliant. Uh! dites, dites-moi seulement que vous me laisserez essayer de vous plaire, que vous nie permettrez de lâcher de vaincre l'éloigneinent que je vous inspire ; cela, rien que cela '.' El il loinba à mesgeiKuix. Je sunnai prccipitamnienl. M. Lugarto se releva. — Ah! c'est comme cela'? s'écria-l-il en devenant tout à coup lividi? de rage; rien ne vous fait, ni les piieres, ni la tendresse, ni rhumilité'.' Eh bien ! j'emploierai d'autres moyens; c'est à genoux, entendez-vous, femme orgueilleuse, c'est à genoux que vous me supplierez d'avoir pilié de vous. Il y avait lant de conliance, tant de méchanceté dans l'accenl de CCI homme, (pie je Crissoimai d'épouvante. Un valet de chambre entra. — l'iles à niesgeii; de s'en aller, dit M. Lugarto avec le plus grand sang-l'ioiil et avant que j'eusse pu prononcer une parole. Itien ne paraissait plus simple que cet ordre. Le doniesliquesortit. J'élais si suipélaile, (pie je n'osai p.is le retenir. M. Lugarto, qui avait un inoment contenu sa colère, perdit toute mesure. Il devint hideux ; ses yeux s injectèrent, tout son corps trembla convidsivemenl ; ses lèvres décolorées se conliactèient par un Ircssaillement nerveux.
Je ne pouvais faire un pas ; j'attendais avec anxiétu ipielque révélalion horrible. — Ah ! vous voulez lutter avec moi ! s'écria-t-il; niais vous ne s;ivez donc pas ce que je puis, moi'.' Vous avez pouiiant vu que d'un mol j'ai maié celte insolente princesse! (Juaiit à celte belle duche>6e, vous lie savez pas les larmes de sang que lui coule à celle heure son impertinence à mon égard; vous ne savez pas que, si je voulais... entendez-vous, que, si je voulais, je n'aurais qu'un mol à dire, un seul, pour vous faire tomber évanouie de terreur... Ah ! vous croyez que lorsqu'un hoinnie comme moi veut quelque chose... qu'il le vent en vain ! Ah ! vous croyez que je ne sais pas me veiigiM" de qui ni'ouli ;ige ! Ah ! vous croyez que peiid;inl que vous ni'ahreu\iez de mépris cl d insultes, je ne vous rendais pas mépris pour mépris, insulte pour insulte ! J'aurais élé bien niais. Mais apprenez donc que, grâce à moi cl à voire tante, que j'ai su mettre de mon parti, vous éles dc'jà perdue dans lopiiiion publique. Quoi ([ue vous lassiez désormais, c'est une blessure incurable faite à votre rêpuiaiion. Le monde juge, condamne et frappe d'une honte éternelle pour mille fois moins que cela ! Mais apprenez donc que pour compléler, que pour achever de rendre mes calomnies vraisemblables, la princesse, par ma volonté, a fait des avances à votre mari ; que celui-ci, encore par ma volonté, vous est inhdele : c'est un fait avéré pour tous... le monde dit que vous vous vengez de voire mari en le trompant avec moi... Maintenant, je vous délie de détruire ces bruits, ces apparences Que vous le vouliez ou non, je serai là, toujours b'i, toujours auprès de vous. Je vous épouvante, je vous fais horreur... lant mieux ! Vnus n'aurez qu'un moyen de vous délivrer de mon obsession : je suis blasé sur les succès trop faciles : j'aime mieux lriom|iher, comme on dit, par la terreui que par l'amour. Je vous vois d ici, suppliante... éplorée, époiivanlée... vos beaux yeux noyés de larmes... Tant iiiirux ! vous en serez plus ravissante encore! É\i pionon(,'anl (is exécriibles paroles, les yeux de cet homme sciublaienl b: Irr d'une férncilé sauvage. Depuis ipielques moments, je l'écoulais machiiiah meut, comme si j'avais été le jouet d'un rêve affreux : tout à coup, j'enlendis du bi nit dans l'appartemeut de mou mari. C étaient ses pas ; il allait entrer dans le sa.
Ion. Je joignis les mains en m'éci iant : — Béni soyez voii-, mon Dieu, le voici !... M. Lugarto ine regarda avec étonnement. La porte s'oinril. M. de Lancry parut.
CUAPITRE XIII.
Le défi.
A l'aspect de Gontran, mon premier mouvement fut de courir i\ lui et
de m'é( rier : — Sauvez-moi ! sauvez-moi 1... Mes traits bouleversés lr;ippèrent Gonlran ; il s'écria en regardant M. Lugarlo : — Malhdde, qii'avez-vous '.' Au nom du ciel, qu'avez-vous? M. Lug;irto se prit à rire aux éi lais, et dit à M. de Lancry : — Aii çà ! mon cher, savcz-vuus que votre femme est incroyable ! Elle est capable de prendre au sérieux une mauvaise plaisanterie. — Vous êtes un infâme! m'éciiai-je; je n'ai aucun ménagement à garder... En dévoilant votre conduite à mon in;;ri. je n'expose pas ses jours; vous n'oseriez pas vous battre avec lui, et lui ne daignerait pas se battre avec vous — Vous entendez, mon cher, comme elle me traite, dit M. Lugarlo à M. de Lancry ; avouez que j'ai un bon caractère. — Trêve de plaisanterie, monsieur! s'écria (juntran : je vois à l'agilatimi, à la p;ilenr de madame de Lancry, qu'elle est péniblement éiiiiie. Quelle que soit mon amitié pour vous, je ne souffrirai jamais que vous oubliiez un moment le respect que vous devez à ma femme, monsieur. — Vous le prenez comme cela, nioa cher, c'est difléreiit, dit M. Lugarlo ; n'en parlons plus, oublions celle folie, et songeons à autre chose... Que f.iitcs-voiis ce soir?
— Vous l'entendez ! m'écriai-je ; cet homme vous dit d'oublii r ce qu'il appelle une folie ! Il va vous demander votre main et vous trahir encore. Non, non... mon n(jble, mon généreux (Jontran, quoique voire âme conlianle et bonne doive souffrir de celle découverte, je vais tout vous dire : il faut que cet homme, que vous croyez votre ami, soit démasqué ; Il faut que là, devant lui, vous appreniez les bruits inlànies qu'il répand sur vous, sur moi; il faut que vous sachiez qu'ici, tout à 1 heure, il m'a déclaré son indigne amour, non pas comme une vaine galanterie... il ment... non, non... D'abord, il a parlé de son :imour en suppliant, avec des larmes dans les yeux, avec de douces et bypociiles paroles. — Monsieur ! s'écria Contran en devenant pourpre de culeie et en jeiant un regard furieux à M. Lugarlo. — Ecoutez-la donc jusqu'à la fin, mon cher; je vous réiiète qu'elle s'indigne à tort, qu'elle prend sérieusement une mauvaise plaisanlerie. — Et puis, contimiai-je, lorsqu'il a vu le mépris, le dégoût qu'il m'inspirait, alors sont venues les menaces de vengeance, les révélalions horribles... Le monde, disait-il, croyait que vous m'étiez infidèle, Gontran ; le monde, disait-il eiicoie, croyait que je me vengeais de voire abandon en aimant cet homme. Avcz-voiis dit cela, monsieur, avez-vous dit cela ? M. Lugarto sourit et haussa les épaules. — Monsieur Lugarlo, prenez garde ! dit Gontran d'une voix sourde... La patience humaine a des bornes, et depuis longtemps... oh ! bien longtemps, je suis patient, voyez-vous.
M. Lugarto baissa les yeux, cl ne ri'pmidil rien, l'ière de sa confusion, espérant m'en délivrer à jamais après celle scène cruelle, je continuai :
— Mais cela n'est pas tout ; il s'est joint à notre plus mortelle ennemie, à madenioi>elle de Maran, pour proclamer partout que vous, que vous, mon noble Goiilraii... vous subissiez sa présence tout en la maudissant... que les soins qu'il me rendait étaient toléiés p;ir vous. Et savez-vons pourquoi? parce que notre fnriune était compromise par vos dettes, o( que vous aviez eu recours à l'argent de cet homme. Un moment je his efhayée de l'expression de rage qui anima les traits de Gontran. Il se leva, il saisit 11. Lugarlo par le bras, et lui dit d'une voix foudroyante :
— Entendez-vous ce que dit ma l'emuic, monsieur? l'enlendez-vous? — Enlin, mon Dieu ! nous serons délivrés de co démon! m'cH;riai-je en joigii jii le.^ mains. M. Lugarto était resté assis. Lorsque Goniran s'approcha de lui, il ne lit pas un mouvement ; il se dégagea froidement de l'élreinte de Gonlian, le regarda lixcment, et lui dit avec un calme sardoni(p!C dont je fus ailerice : — Ah çà ! mon cher, décidément vous êles fou. — Je vous dis, monsieur, çiue ces bruits que vous répandez sont inlàmes... et que je ne soullriiai pas... — Vous ne soulTrircz pas? articula leulement M. Lugarlo en riant d'un rire saidoniquc. Ah!... ah !... ah !... je le trouve charmant, ma parole d'honneur ; il ne soulfrira pas! Ah çà ! est-ce (pie par hasard vous vous donnez les airs de me menacer, monsieur le vicomte de Lancry? — Oui... oui... quoi ipi'il pui-se arriver, une fois an moins je...— Quoi qu'il puisse arriver, vicoinie? s'écria M. Lugarto d'une voix stridente, en interrompant mon mari. Quoi i|u'il puisse arriver... llépélez donc cela.
Contran était dans une angoisse inexprimable : son beau visage, douloureusement contrai lé, exprimait la haine, la rage, le désespoir: mais on aurait dit qu'une myslérieuse in(!ueiiceeni|ièchait ^ex|llo^il'll de ces
I violents rcssentiuicnls. Ils éclalcreul. M. de Lancry s'écria en frappant du pied : — Eh bien ! oui, oui ! quoi qu'il puisse arriver, piii-^que vous me poussez à bout, je vous iusullerai, enteiidez-vous. je voii^ iusiillerai à la f;ice de tous ; nous nous baltrons, cl je vous tuerai ou vous me lucre/. : l'un de nous niaiiiienanl est de trop sur la lerre : celte existence m'est insiipporlahle... Si ce iiélail la crainle devons causer une -jnie
' infern;ile, je me serais déjà délivré de celle vie qui m'est odieuse. Il y
es
av.iii (;iiil do (léscs|i(iii- (l;iiis ces parcjU^^ de Goiiliaii, elles me menaçaient diiji iKiiivciiii cl si Ibniiidalili; iiialliciir, (inc je nie senlis délaillir. — \ dus ne rn'iiisultcn'z pas cl je ne nie li.illiai pas avec vons, lepiit lioidi'iiicnl 5!. Lnj;arl(). (àunnie l'a dit madame, je ne l'oserais pas d'alioiil, cl puis vous ne le daigiieiiez pas... Mais revenons à volie (pmi ipi il arlive. Est-ce im déli .'... hein... vicomie? Vonlez-vons qn'à liiislaril, devanl madame, je dise... — Airèiez ! oli ! arrèlez! pas on mot de plus ! s écria (ionlran avec clîorl; par pitié... pas nn mot!... Il retondia dans lin faiileinl, mit l^a main sur ses yeux en s'écrianl d'une voix élouUee :
— 0 mon Dieu !... mon Dieu I...
Je rcsiai liappée de stupeur. — Allons donc... on a bien de la peine à vous coii\aincre, mon cher cl intinre ami, (|n'aprcs tout je ne suis pas si (Maille (jne j'en ai l'air, reprit JI. I.uyailo. (Ju esl-ce que je demande ? à \ivie CM paix avec vous et avec votie lemme, à réaliser le triangle CMpiilaléial des Italiens, en tout bien lont honneur, s'entend... car vons cics un vilaiu jaloux, nn Othello. Voyons... de (|uoi vous plaignez-vous? Admettez que je fasse la cour à votriî lemme ; que vous importe? Elle est vertueuse, elle vons adore cl elle m'exèeie : voilà trois raisons pour une de vous tranquilliser... une manière de Cerbère à trois têtes qui défend suftisaimncnt votre bonheur conjugal. Mais, nie dites-vous, le in(mde jase, il croit que vous êtes an mieux avec ma lemme. Eh I mou Dieu... laissez le inoiule jaser ; n'ètes-vous pas sûr de la fidélité de votre lemnie? Allons, vicomte, soyez philosophe, et n'allai liez pas de prix à de vaines paroles. Mais ce bruit, tout mensonger qu'il est, est contrariant me direz-vous encore. C'est possible... mais, vous le savez, de deux nianx il faut choisir le [moindre, et, puis(|ue les propos du monde vous cfirayent, songez donc, mon cher, à ceux qu'il ferait, le monde... si je jasais, moi, sur certaines choses, si je disais coiiimenl... à Londres,..—Monsieur... oli ! monsieur !... s'écria Gontran d'un air suppliant.
Jl. Liig.iMo me regarda en souriant d'un air ironique. — Vous voyez, voilà ce beau malaniorc souple comme un gant!... Vous qui êtes la sagesse même, conseillez-lui donc d'être raisonnable. Tenez, je vais linir en parlant couinie nn iraiire de mélodrame. Vicomte de Lanciy, vous êtes en ma puissance ; vous ne pouvez m'échappir qu'en m'assassinanl on qu'en vous suii idant. Oi', je vous sais de tiop bonne compagnie pour recourir à de tels moyens. Ceci bien établi, passons. Voyons, mon cher, oublions les rêveries de voire leuime; vivons tous les trois dans une douce inliinilé, comme par le passé; laissons dire le monde, et jouissons de l.i vie, car elle est courte. Pourtant, connue on ne m'insnlie pas iinpiiiiémeni, comme je tiens à me venger des mépris de celte cheic Maihilile, je veux la punir, et je la condamne à venir diner avec vous anjourd'luii I liez moi pour célébrer sa convalescence. iSous seions peu de iiioiide. . la princesse Ksernika, trois ou quatre femmes ou liniiiiiics de nos amis. Ceci est sérieux, mon cher... vous enlendcz... je le veux... Madame do Lancry feia quelques façons ; mais je vous laisse le soin de din iilrr ma belle ennemie. Vons ne manquerez pas d'excellentes raisons à lui donuei-, j'en suis sûr.
Je regardais Contran avec stupeur ; il ne disait pas un mot; il avait les yeux lixes, la tête baissée sur sa poitrine. M. Lugario se leva, et ajouta : — Dites donc un peu, mes bons amis, comme c'est bizarre ! Qui est-ce qui dirait qu'à cette heure, dans un des plus jolis lioiels du raiilioiirg Sainl-Ilonoré, par celte belle journée de printemps, il se passe une de ces scènes incroyables qui feraient la fortune d'un romancier?... C c-t pourlant vrai... La vie du monde est, après loul, beaucoup moins pi osaiipie qu'on ne le croit. Ah çà ! à tantôt ; nous dînerons à sciit heures. Vons essayerez nn nouveau cuisinier: il sort de chez le prince de Talleyrand ; ou en dit des merveilles. Ali ! j'y pense, vous renverrez voire voilure ajirés diner; nous irons tous à Tivoli : il y a une fête charmanie: on dit que madame la duchesse de Berri doit y assister. Je tiens à y parailrc avec vous, voire lemme et votre ;\dorable priiRcsso, vilain iulidele... Ainsi, c'est convenu ; je vous ramènerai chez vous, et, avant que de rentrer, nous irons prendre des glaces chez Tmloiii... Vous le voyez, je liens absolument à conlinuerde compromeltie Malliilde, et je choisis bien mon théâtre, je crois... Ah çà! mon cher, m'avez-vous enleiidn?... Ilcin!... — Oui, monsieur... dit Gontran à voix basse. — Je compte donc snr vons et sur ma belle ennemie. Mais répondez-moi doue. Je vons ai dit que je le voulais.., cela doit vous suflire. je pense.
— Mad inie de Lancry et moi,., nous irons diner chez vous, monsieur... ri'pondil Goniran avec un effort désespéré. M. Lugarto sortit en me jetant nn regard de triomphe infernal.