CH.\PITRE XIV
Explication.
Après le départ de M. Lugarto, ni moi ni Gontran nous n'eûmes le i cmirage de dire un seul mot ; je lomliai dans nn abîme de réileximis ! dé.olanles. 11 élail donc vrai, un mysiéricnx, nn lerrible secret mettait .11. de Lancry d.ins la dépoiidaiice de .M. Lu^arln, Pour la picmieie l'ois, mon mari avait parlé de se Iner ; celle horrible pensée ne in'i'lail ja- | mais venue à lespril, je frémissais en sougeanl à la lésolmiim de Cou- Iran. J'avais ressenli au cœur un coup bien douloureux lorsipi'il s'était
écrié, en s'adressant à M. Lugarto : — Sans la crainte de vous caii- r une joie in'einale, je me ser.ds déjà tué. Hélas ! cl moi, il oubliait donc que je lui survivais'? Alors je nu; repiocliai amèremenl d'être complée pour si peu dans la vie de Contnn, je me reprochai de l'avoir pour aillai dire mal aimé. Ce n'était pas nue vaine Immilili- de ( OMir, c'était conscience. Sans doute j'avais toujours été jioiir lui dévouée, prévcnaiilc, soumise, passinnnêe; mais j'avais sans doute mal employé ce s nobles sentiments, [misqu'il pouvait mnmir sans me regreller. De ce inomenl, j'acquis celle :iniere conviction, née de l'amonr le pins fervent et d'une profonde déliance de moi-même : « L'on a loiijoiirs tort •le n'être pas aimée. » Je m'attachai de tontes mes forces a celle conviction, paradoxale sans doute ; j'employai toutes les ressources de mon espiil, tiiule la piii?sance de mon cœur à lui donner une irrécusable autorité. Elle me pcrinetlait de m'accnser et de pardimner à Goniran. Les femmes qui ont aimé avec cet aveuglement sublime, avec cette magiiili |ue abnégation de soi (|ui coiisiiuie la passion, comprendroiil le bonlKMir (|u'on a de saisir la moindre occasion d'excuser les cru. niés de celui qu'on chérit, lors même qu'on doit se sacrilier à celte léhabilitalion.
Maintenant que les années, maintenant que le malheur ont mûri iiiiin jugcni' ni, il me semble qu'il faut peut être attribuer au-si celte opiniâtre indulgence à l'ilnprrienx besoin que nous avons de justilier noire choix à nos propres yeux, même au prix de nos plus chères espérances. Une fois dans cette voie de déliance de moi, je me reprochai encore de n'avoir pas su inspirer à Gimlian assez de tendresse pour qu'il m'eût appris le malheureux secret dont M. Lugarto faisait un si funesleabus. Kn voyant l'accableinenl de (ionlran, j en vins à me faire pres(|ue nn crime de m'être monirée si dédaigneuse envers M. Lugario, de n'avoir p.is su mieux dissimuler mon iiversion. Au lieu de s exaspérer contre nous, peut-être cet homme lût-il resié inoiïensif. Je lus heureuse et ponriant presque épouvantée de cette dernière rétlexion. Telle était la fi.rmidable puissance de l'amonr. Moi, si (ière, surtout depuis que j'appartenais à Goniran, je regrettais piesipie de in'êire conduite avec digniié envers le plus méprisable, le plus méchant des hommes. Maintenant je m'étonne du silence prolongé (|ue,moi et Goniran nous gardâmes après celle scène ; mais les paroles de M. Lugarto établissaient si nettement lliorrible dépendance de Gontran à son égard, ipie nous devions rester quelque temps comme étourdis de ce coup éciasant.
M. de Lancry tenait son visage caché dans ses deux mains. Je m'approchai de lui toute tremblanle. — Mon ami... lui dis je. — Ijue voulezvous encore? s'éeria-t-il brusquement et d'une \oix courroucée. Il redressa son front, qui me parut sombre comme la nuit, et me jcia un regard qui me lit pâlir, — Voilà on voire (austicité, voilà où votre soitc pruderie nous ont conduits! à une explication positive, Vons devez êlre satisfaite maintenant. Ma position envers Lugarto est claire et Iranchée, j'espère ! — Comment ! Ginitran, je devais écouter sans indignalion les horribles aveux de cet homme ! .Mais mon honneur! mais le voire !... — Lh ! madame, qui vous parle de compromellre votre bonncnr et le mien? Il y a un abime entre nue faute et nue innocente coquetterie. Si vons aviez eu l'ombre de perspicacité, aux premiers mois que je vous ai dits sur Lugarto, vous auriez deviné que c'était un homme à ménager. Mais non, malgré mes recommandalions les pins expresses, vous avez vingt fois pris à Uiche de l'irriter. Blasé, méchant comme il est, il trouve nn affreux plaisir dans les contrariétés, dans les résistâmes. Quelques banalilés affectueuses de voire pari nous en auraient débarrassés; mais vous l'avez piqu'i au jeu. Maintenant, ajouta M. de Lancry avec rage, maintenant il es! poussé à bout. Malgié moi je me suis laisse aller à lui (lire de dures paroles. Maintenant je sais qu'il vous fait la cour, et il faut que je sois assez lâche pour ne pas le soufllcter, el pour aller (c soir, demain, tons les jours en public avec vous et avec lui... \di:à le dont vous êtes cause, madame. — Moi ! moi !.,.
— Eli ! oui, mille fois oui ! Puisipie voui étiez sûre de vous aiilaul ipie je le suis moi-même, il fallait, sans agréer ses soins, ne pas le repousser brutalement; il fallait lui dire avec grâce et bonté que sesa^si Inités vous compromellaient, et ipie, puisqu'il voulait vous êlre agré.ible, il devait commencer par vous obéir en cela ; il vous aurait écoulée car ainsi vous ne lui ôticz pas toute espérance, vous ne l'exaspériez pas. . Mais élait-ce à moi à enlrer dans de pareils détails? était-ce à moi à vous dire le rôle que vous deviez jouer dans cette circonstance? Ne deviez-voiis pas m'épargncr ce soin à la lois humiliant et ridicule ? Si vous m'aimiez pour moi, je n'aurais pas eu besoin de vons dire lont cela. Il ne sullit pas d'être une feniuie de bien, de faire parade de sa vertu, aj(inta-t-il en souriant avec amertume, il fuit encore lâcher de ne pas mettre son mari dans une position dont il ne puisse smiir que pir le déshonneur ou parmi crime... Enlendezvons, madame'? — Grand Dieu! Contran!.., — Vous parliez d'obligations d argent.,, je doinieiais ma vie pour n'en avoir pas d'aulres envers lui ; car, sachez-le ilone, malheureuse femme, il lient en ses mains plus ipie ma vie, entendezvous, plus que ma vie... Maiiilenanl. comprenez-vous? — Je comprends, mon Dieu, je comprends!,.. Pardonnez-moi, Goniran, sov' z bon ; tout a l'heure je me suis dit aus^i que j'avais tort. Vons le savez, avant ma maladie, j'ai pris la resolulion de vous aimer pour vous: celle résolulion, je I;i tiendrai toujours, mon ami. Notre po^ilion est lioirib'e Ce Si ciel, je ne vous le dem;inde pas ; non, non ; mais enfin ipie liiui-il faire? — Aller ce soir à ce diner d'abord, puis à cette fête...
MATHILDR.
CD
— Soil, iiiiiis irons, nous irons... Oli ! vous vcirez, j'uniiii du iniir.ngp ; ic |iiiilerai à cet liomnie sans lui léniiiigin'i' mon aver-inn. S'il le i'iul, je lui sonriiai. Le niotule iiilciprétera ma coiuliiile comme il le voudra... peu m'importe, pourvu fiu'aux yeux de Dieu cl de vous je n'aie pas à rougir. Gontran, j'ai plus de résiilulion que vous ne le pensez Voyous, regardons noire po>iliou bien en face, (lel homme peut v<ius perdre ; je l'abhorre autant que je vous jaime, Gonlran ; je pourrai liien, je vous le promets, cacher l'horreur qu'il m'inspire; mais enlin s'il persiste, si un jour il me dit à moi, car cet homme ose tout : Ce secret qui [leul perdre v(jtie mari, je le dévoile, si vous ne m'aimez pas'.' liontian rougit d'iudigualion cl s'écria : — Je le tuerai et me tuerai après ! — Cet houuue avait donc raison, mon ami... un crime ou le suicide. Allons, c'est bien... lin tout cas vous ne mourrez pas seul. Voici doue nos chances les plus terribles... Maintenant écoutez-moi. Ce malin M. de Hochegimc est venu me laire ses adieux ; il a reçu ici une Icllre de M. de Mortague. Ne prenez pas cet air courroucé, Goutran ; noire posilion est bien triste, et .M. de Morlagne est peut-être noire seul aiui. Il sait, je ne sais comment, que M. de I.ugarto a de funestes desseins sur vous, sur moi. Il est parti, dit-il, de P.iris pour les déjouer ; il me fait surtout recomiuander de ne jamais vous qniller si vous voyagiez. Tout ceci est bien vague, sans dcute ; mais enlin il est toujours consolant de penser que nous avons des amis qui veillent sur nnii^. — ]il M. de Mortague aura bien à faire pour que j'oublie ses lâches insultes! s'écria Goutran. — Ce qu'il faudra faire pour cela, mon ami, il le fera de grand cour, croyez-le .
— Mais au fait... il ne s'élait pas trouqié ; il vous avait prévenue que je vous rendrais très-malheincuse, dit Goutran avec une irrit;ilion couliuue, vous devez recomiailre la justesse de ses prévisions. — Mou ami, dis-je en lâchant de sourire, sans doiile j'aime beaucoup M. de .Mortague, mais je suis forcée, en cette occasion, de lui donner tort ; ce n'est pas vous, c'est cet homme inqilacable (|ui me rend si malheureuse ! Tant (pie vous avez élé libre, ne ni'avez-vous pas comblée de toutes les félicités possibles? Avant mon mariage, ne vous ai-je pas dû di; beaux jours tout rayonnants d'amour et d'espérances? — Et ces espérances oui élé bien trompées... n'esl-ce pas? — Gonlran... vous savez bien (pi'il n'en est rien. N'ai-je pas goùlé un boidieur idéal dans noire reli aile de (Ihanlilly? (Jui est venu nous arracher de cet édcii ? cet liouuue odieux ! Son arrivée n'a-t-elle pas été le signal de nos chagrins ! Ne eais-je pas maintenant qu'eu rendant des soins à celte femme dont j'élais si jalouse, vous obéissiez encore à l'iidluence de cet bouiiiie? ÎS'avait-il pas besoin, pour ses affreux projets, que vous eussiez l'air de m'étre infidèle? Kncore une fois, Contran, je ne vous accuse pas. — Vous êtes pourtant, et toujours et malgré loiil, une nolile et excellente créalure, me dit Goutran en me regardant d'un air .tllcnilri. Ah ! maudit soil le joiu' où j'ai écoulé les avis de mon oncle et de votre taule !... (.Inille vie je vous ai faite, malheureuse enfanl ! Ab ! c'est affreux ! Tenez, j'ai (piilrprilois horreur de moi même.
lai disant ces mois, Gonlran sortit violemment. Le malheur donne (|iiel(piefois mie grande décision de caractère. Je l'ésolus de suivre les ordres di' (ioniran, d'êlre affable pour M. Lugarto. Mainlciiaiil que je ne suis plus sous le charme de l'amour que m'inspirait M. de Larur y, ni sous l'impression de la terreur que m'inspirait sou ami, je puis à peine concevoir comment j'ai pu me résigner à celte honteuse, à celle liumiliarile concession, après la scène odieuse qui avait eu lieu le matin. Mais alors je n'hésitai pas; avant tout il fallait surtout gagner du temps. M. de .Mortague agissait de son côlé : peut-êlre espérait-il liouver le inoycii d'arracher- Gonlran à l'inniierice de M. Lugarto. Nous parlimes pour ce diner, |ionr celte fêle. Il faisait un leiirps rnagnirrciue ; je me iapp( Ile rrrre circoirslance puérile, mais bizarre. An coin de l'avenue de I^i.iiigriy, nolr'e voilme firt oblii;ée de s'arrêter (prelqucs iuslants. Un parrvie, d'rrne figure bideirse cl diri'oinie, s'approcha cl deinaiid;r l'aunione. Goutran, je crois, ne l'erilcrrdil pas; li; uieudiaiil jcla s:.r noirs ui\ regard de courroux, et nous dil avec irn ge.^^e meiiaçanl, au mouienl où notre voiture rc|iarlit : — Ces riches! il-, sont liien liers, ils sont si heiirerrx ! Par un moiivcmerrt spunlané, nous nous n gardâmes, Gonlran cl moi, comme pour protesicr contre celle accusation de bonheur. Hélas ! pourtant, l'erreur de ce pauvre était excusable : il voyait nue jeune feuinie, un jeune horrrme, dans rrne brillanle Miilrrrc, entourés de ce luxe qire le vulgaire prend pour le bouhenr', cl qui cache souvent tairt de diMileiirs, tant de plaies incurables. Ce pauvre pouvait-il deviner les chagrins dont nous étions navrés? cl celte fêle somptiieuse à laquelle nous nous rendions comme ù un supplice avec une sourde et vague frayeur ? Que do Irisles enseignements dans ces contrastes de l'apparence et de la réalité !
Nous arrivâmes chez M. Lugarlo. Mon déconragement, ma tristesse avaient fait place à une sorte d'animation fébrile et faclicc. M. Lugarto nous reçut le sorrrire sur les lèvres ; il triomphait dans l'orgueil de son exécrable méchanceté. Sa maison, que je ne connaissais pas, était encom'ri'c de loiites les uiagnrlicences imaginables, mais entassées, mais accumulées sau^ goùl. Au milieu de ce cliao^ d'admirables choses, certaines mesquineries inouïes dcuolaieril des inslincls d'avarice sordide. Celle vasic et oprrlenle dernenrc, malgré £es proportions, manquait complètement d élégance, de noblesse et de gi'audeur. Nous y trouvâmes réunies les personnes que M. Lugarto nous avait annoncées. De temps en temiis je regardais Gonlran pour prendre courage. M. Lugarto parrrt
frappé du changemeril qui s'était opéré dans mes manières à son égard. Tiiiit ce que je prrs faire l'ut d'êlre poiii lui d'une politesse presque bienveillante ; il en parut plus éloniié que louché : il me considérait attcnlivcment, comme s'il eût douté de celte aiiparence ; il lut pour ni<ii de la plus extrême prévenance, (ionirair était placé auprès de la princesse Kseruika ; soucieux, absorbé, il répondait à peine aux coquetteries provocantes de celte femme. M. Lugarto me dit à voix basse et en sortant de table qu'il était le plus heureux des hommes, puisque je semblais renoncer à mes injustes préventions contre lui; qrr'il regrctiait amèrement son emportement du matin, mais qrrc je devais l'excuser en faveur de la violence d'un amour dont il n'élail pas le maiire. — Hélas! pensais-je en l'écoutant, qui ru'aurail dil, un jour-, que trois mois après mon mariage, après celte union qui était pour moi si adorableuient belle et sainte, je servais réduite à enlcndre de telles paroles sans pouvoir léinoigner ma honte, mon dégoût, mon indignation ? Oh ! profanation ! oh ! sacrilège ! un amour que j'avais rêvé si noble, si grand, si pur !
Après dîner, ainsi que l'avait voulu M. Lugarlo, nous monlàmes dans sa voiture, lui, la princesse, Contran et moi ; nous allâmes à Tivoli. Mon sup;ilice continua. M. Lugarto me donnait le bras ; mon mari donnait le sien à la princesse : il y avait beaucorrp de monde à celle fêle ; presqrrc toutes les personnes de la cotrr que leur service retenait à Paris y as^islaicnl. J'ét.iis restée assez loiiglemps malade ; depuis quelques semaines je n'étais pas allée dans le monde : aussi certaines nuances dans la uiaiiière doni on m'accuelllail, ainsi que M. de Laiicry, me siiipr ireni seirsiblemeiit. Les hommes lui rendaient ses saints d'un air froid et distrait ; quelques femmes auxiiuellcs il parla lui répondirent à peine. M Lugaito fut, au contraire, accueilli comme d'habitude; son visage rayonirait. Je crus voir que les hommes lui jc'laicnt des regards d'envie et que phrsieiirs femmes me molliraient avec dédain. Les révélalions de .M. de Uocbegirne me vinrent à la pensée ; je frissonnai en songeant aux hrnits ignomirrienx dont moi cl Goiilrarr lions étions peut-être lobjct eu ce moulent, tant les apparences senridaicnt accablantes... Je me sentis défaillir ; je dis à M. Lugarlo d'une viùx siipplianlc ; — Vous tenez notre destinée entre vos mains, monsieur, ayez pitié de nous... sortons de ce jardin... — Voici madame la duchesse de Berii. Contran ne peul .se dispenser d'aller la saluer, ni vous non pins, me dil M Liig: ilo. En eflèt, M;iilaine était venue à celle fête ; elle entrait alors sous une lenle où l'on dan ait. Je repris un peu d'espoir. Lorsque j'avais été picsculée à .Madanre, après mon mariage, elle avait bien voiilrr m'accueiilii' avec celle grâce toucharilc cl cordiale ipii n'appartenait qu'à elle. — C'est un trésor que mademoiselle de Marau ; en véiilé, vous êtes plirs heureux (pie vous ne le méritez, monsieur de Lancry, avait-elle dit à Gonlran d'un air inoilié sourianl, moitié sérieux.
Je pensiiis que Madame, eu nous acciicillanl avec sa bonté accnii- Inniée, imposerait aux iiiécliants propos du monde, cl que, iiar hahilnde de cour, loules les pcrs()llne^ préscnlcs inodeleraieiil leur condiiile envers nous sur celle de .Madame. Je pi is le br;is de Conlrau ; nous nous approchâmes de S. A. 11. Mon cœni' baltait à se roiiipie. En nous voyant venir, les personnes rpii arcoirrpagriaient .Madame s'éeai Icreiit de laç.iii à laisser un assez grand espace vide entre nous et la princesse. Je vis avec frayeur la (ignre de Madame, d'une ex|iression oïdiiiaircrnent si bienveillanle, se rembrrrrrir tout à corrp cl deveirir haiilaine el sévère. M:ilgié son assur;ince, .M. de Lancry tiess.rillil légèrement. A peine avaitil salué Madanic, que S. A. It., après avoir regardé mon mari avec rrn mél.inge de dédain glacial cl de iierlé révoltée, coirrme si elle eut élé indignée que norrs eussions osé nous préseiiler devaiil elle, nous loriiua le dos sans lui dire un mot. M. de Laiicr'v devint pâle de iliuileur cl de rage. 11 me lit tellement pitié, (pie j'eirs la force de snrnionler nus resscnliinents. Je lui dis d'irne voix ferine : — Mon ami, parilonuez ;i .Madame. Lllc, toujours si bonne, si généreuse, aura été iiivolonlaiiemenl surprise par les calomnies du monde .. Venez, venez... Pas un mot de ceci à M. Lugarlo ; ne dourrons pas ce nouveau Iriomplie à sa méchanceté. J'eiilr.iinai pres(]ire M. dit Lancry. Urr gi;irid uombri' do personnes cm il n es de voir' Madame l'avaienl suivie; irons pûmes cacher notre confusiorr dans la foule, el rejoindre M. Lugarto et madame dcKsern ka. — Il me semble que madame la duchesse do Beiri vous a pai railcmenl accueillis, dil M. Lugarto avec ironie à M. de L;mcry. — Oui... oui... fort bien, dil Gonlran en souriant d'un air conlrairrl.
Je donmiis le bris à lioulran; son coiur ballail si vile, si \iolcni meut, que j'iii sentis les pulsations. Je vis qu'il se conlenail à peine. — Je ne veux pas, riinii cliir, vous enlever' plus longliinps ii ruaihuiie de Kseruika, dit M. Lugarlo. Je me pressai coiilre (ionlnin ; il nie dit à voix basse : — Un moment encore... donnez-lui le bras... je vous en prie. L'accent de sa voix me parut siiigulièiciucul altéré ; il ;ijoula loiil haut : — El moi, mon cher Lugarto, je ne veux pas vous enlever' plus longtemps non plus à madame de Lancry ; nous nous enleudons à nrerveille. Mais ne devions-nous pas aller prendre des gl.iccs chez Tortoni, ce soir? — Sans doute, répondit M. Lugarlo. J'y pensais bien, m 'ii cher, et je ne vous aurais pas frit gr;ice (le celte par lie du programme
sourire sanloiriiprc. — Ni moi non
un
notre sonee, ajouta-l-il avec plus, mon cher, reprit Gonlran. J'ét;iis désolée, je croy:iis cctie m;illiciireuse soirée terminée. Tout Paris était à Tortoni; iiotie présence all.iit être une nouvelle occasion de c.ilomnics. En regagunul notre voilure, M. Lrig;irto me dil ;'i voix basse : — Je n'ai pas clé dupe do Lancry ; la
MATIIILDE.
(Iiiclicssc (Ifi Boni Ta reçu (lo la manière la jilus liiiinili.iiile. J'iii vu rda aii\ (ipiircs rayomiaiiles tles personnes ipii accoiiipagnaicnlSon Allc^se; ( ar l.oMlran ol anssi (l(He>lé par les hoiiiiiies (pic vous l'èlcs par les Ceiiiiiies, lonl. cela giàee à vos avantages nalinvls à Ions <lcn\. Vous le voyez liii'ti, la ville cl la conr, comme on disait autrefois, croi('nt (pie nous sommes cnvcnililc (In dernier niieiiK .. Vous n'avez donc plus niainlcnant à craindre poui votre réiintalion... Laissez-moi donc vous aimer; vous verrez' (pie je parvieniirai à me faire sujjporler... Déjà, ce soir, vous (;lcs inieiiN pour moi... '\\nc7....]p. vous aime lanl, que, si vous l(; vouliez, vous pourriez m oler tout |jouvoir sur votre mari.
Je ne i épondis rien : nous montâmes en voilure, nous arrivâmes à Tortoni. A mon ^'raud chagrin, Uontian nous condiiisil dans un salon au premier, .l'y recomius plusieurs pcrsoiims (pii avaient vu avec (piel (l(;(lain lllailamc avait accueilli mon mari. Ma confusion fut à son comble lorsipio je vis lieaiu-oni) de personnes nous regarder en souriant iiialii^nenient. — Enliii, dit Gonlraii, le moment est venu... Ne sachant ce (pi'il voulait dire, je le regaulai'. L'expression de .«on visage me fil peur... ,1e me rappelle citlc scène effrayante comme si j'y assistais encore. Uonlran (ilait assis à c(>lé de moi, il avait eu face (ie lui madame de Kscinik;! et M. Lugailo. M. de Lancry S(! leva tout à coup, et dit à M. Liigarto d'une voi\ haute et vibrante de colère : — Monsi iir Lugarlo, vous êtes un niis(''rable !... Celui-ci, stup(ifail maigri; son audace, ne sut que répondre. Plusieurs hoinnies se levèrent vivcinenl. Un profond silence régna dans le salon. .le no pus f.iire un mouvement... je croyais rêver. Goniran rcpiit : — Monsieur l.iigarlo, vous osezallaqiier dans le mo.!idc la réputation de madame de Lancry et faire entendre que je suis un mari complaisant, parce que je vou.) ai certaines obligations, je vous dis ici bien haut que vous êt( s nu infime imposteur 1 Madame (h; Lanery vous a toujours mépris'; comme vous le méritez, et vous avez indignement abusé de l'intimité qui existait entre nous pour donner une ap[>arciice à de lâches calomnies. La première, la seule id'e (pii me vint, hit que cet homme allait perdre Contran et révéler le funeste secret qu'il possédait. — Mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je en hnidaiit en larmes.
Deux ou trois femmes de ma société, que je ne connaissais cependant (pie de vue, vinrent auprès de moi et m'entourèrent avec la plus loudiante sollicitude, tandis que plusieurs hommes s'interposaient entre Contran et M. Liigarto. Ce dernier, sa première stupeur passée, ledoubla d impudence; je l'entendis répondre à M. de Lancry avec rajiparenée d une dignité contrainte et olfensce : — Je ne comprends pas, monsieur, le motif de vos reproches; je déclare ici hautement que personne ne respecic plus iirofondémenl que moi madame de Lancry, et j'ignore complètement les calomnies auxquelles vous faites allusion. Oiiaiit aux obligalioiis que vous pourriez avoir envers moi, je ne sache pas que j'en aie dit un mot à personne... Votre atlacpic est si violente, monsieur, votre accusation tellement grave, et surtout si imprévue, car nous venons de passer la soirée ensemble, que je ne puis l'altiibuer qu'à une imagination passagère (|ue je déplore sans me l'expliquer. — — Misérable fourbe! s'écria Contran, mis hors de lui par la fausse modération et par I infernale perfidie de la réionsc de M. Lugarlo. — Toutes les personnes ici présentes, dit ce dernier, compreiidroiit, je l'csjière, dans quelle position nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre, nionsieiii', et qu'il est des injures qu'on doit savoir tolérer. — Lt ceci, le tolen re/.-vous?... s'écria Contran. Et j'entendis le bruit d'un soiifUet. 11 y «ait un moiiient de tumulte, au-dessus duquel ddinina la voix de M. Lugarto, qu'où entraînait, et qui s'écriait avec un accent de rage (pie je n'onbiierai jamais : — Ol'feiise pour offense, monsieur, nous sommes quittes. Demain, tout Paris saura comment je me venge!.. .
CIIAriTHE XV.
Une visite.
Je passai une nuit terrible. A peine M. de Lancry m'eut-il ramenée chez moi, (pie ji; tombai dans une crise nerveuse qui m'(>ta Inule coiiiiiis^ance. Je ne me souviens pas de ce qui se passa pendant les longues heures qu'elle dura. Elle cessa vers les quatre heures de l'aprèsmidi. Ma pauvre DIoudeau était assise à mon chevet, et pleurait silencieusement. Je portai les mains à mon front couiuie pour rassembler iiu's souvenirs En me rappelant la scène de la veille, je ne doutai pas (pi'un ilutl n'eùl eu lieu. Hélas! c'était encore la moindre de mes Icrlems. Lugailo pouvait perdre Contran. Pculèlie cet homme avait-il p;;rlé'.' — Où est M. de Lancry ? m'éiaiai-je. B ondeau nie regarda avec eue sorte de tendresse c()in|iatissaiuc, cl me dit : — .M. le vicomte est ■Diti ce matin, madame; puis il est rentré cl ressoili ciicoie. — Et suis être ble-sé .' m'écri;ii-je. ISIondean parut tiès-éloimée. — Sans cire i lessé, madame... pas le moins du monde... S'il l'eût été, il n'aurait I .is pu se mettre... m mute. — Eu roule... que distn ' — M. le vicomte, en reiiiranl ce nialin, a donné l'ordre (le préparer son nécess ire de voyage, mie ou deux malles; et il esl parti, cmuienanl son iioiivc.ii valet de chambre, et en laissant celle lettre pour vous, madame. — Parti!... parti... sans moi. E\ les aveitissemenls de M. de Mortagne!
m'écriaije. Il y a là qiielipic clio-e de bien fatal... J'ouvris en hàlc la lellre de Contran. En qiiel(|ues ligues il m':!; prenait tpi'à la suliede la scène de la veille, une, reiicouln! avail eu lieu entre lui et M. Lugarto, que ce dernier était légèrement blessé. Mou mari se voyait oblige, me disait-il, de faire nue absence d- (pielipies jours senlcmehi pour tcnnliier l'allaire iinportaiile que je savais! il regreltait beaucoup de nie laisser siule, mais je devais comprendre combien étaieul graves cl décisives les déni irclies qu'il allait tenter.
— El par quelle barrière est sorti M. de Lancry ? Quelle rontc a-l-il prise? deinandai-je à Bloiidean. Car, dé-irant obéir aux iccomuiandations expresses de M. de Mortagne de ne jamais me séparer de Contran, je voulais le rejoindre. — Je n'en sais rien, madame. — Il fanl ciiv(.ypr à l'instant à la po-le aux chevaux savoir quelle route M. de Lancry a suivie ; grâce à ces mêmes renseignements, pris de relais en relais", je pourrai peut-être l'atteindre. Mous allons partir... à l'inslaiil. Tu m'accompagneras... — P.ntir, madame, dans l'état oii vous êtes? mais c'est impossible. — Je le dis qu'il le faut... Tu ne sais pas combien cela est imporlant. — Comment faire alors, madame, pour savoir où e't :dlé M. ie vicomte? il n'est parti ni dans sa voiture, ni en poste ; il a fait venir un fiacre, et y esl monté avec son valet de chambre. — Mon Dieu!... mon Dieu ! mécriai-jc avec désespoir, 'e ne comprenais rien au brusque départ de (îoutran, je redoiilais quehpjc perfirlie de M. Lugarto. J'envoyai Blon 'eau s'iiifoinicr si ce dernier était à Paris ; on lui répondit (|u'il y était, (pie sa blessure avait assez de gravité, '1 qu'il ne pouvait pas sortir de quelques jours. J'étais en proie à une moi telle inquiéliul,'. .le frémi-sais en soiige;int que M. de Mortagne avail pour ainsi dire prévu celle absence de Contran, puisqu'il m'avait expressément ivcommandé de ne pas quiiler M. de Lancry. En v;iiii ClomJeaii interrogea ceux de nos gens qui avaient assiste au départ de mon n ari, je ne pus recueillir le moindre ren-eigncmcnt. Je p;issai la fin de la journée et la nuit suivanic d.ins d'inexprimables angoisses. Je ne pouvais comprendic comment M. liUgarlo n'avait pas exécuté sa menace de perdre Goniran; peiil-èlrc l'avait-il liil: peut-être mon mari, parti précipitamment pour échapper aux siiilcs de celle révélation, n'avait pas voulu m'elTraycr. Je ne savais qui inierroger pour être (iclairée à ce sujet. Je me décidai à aller, quoi qu'il m'en coulât, chez inailemoiselle de Maran. Elle, plus que personne, devait m'insiruire de ce que je voulais savoir, car elle re( ueillait avec empressement les bruits odieux qui nous concernaient. Je nie disposais à me rendre chez ma tante, lorsqu'on l'annonça. L'u toute aiilri; circonstance, cette visite m'eflt éié odieuse. Je remerciai presque le ciel de m'envoycr ntadcmoisclledo Maran.
Pourtant, lorsque je vis l'air ironique et satisfait de ma lanlc. je regrettai le vœu que j'avais formé. — E!i bien!... eli!... me dii-ollc, qu'e-t-cc qu'il y a donc'.' Du trouble dans votre ménage, chère pciilc? dans ce modèle des jolis ménages commodes et faciles'.' On parle de tragédies... qui, j'en suis sûre... ne sont que des comédies... lieurciisenienl. — Je ne sais pas ce que vous voulez dire, madame; à celte heure, je suis horriblement inquiète de M. de Lancry, je ne l'ai pas revu depuis la scène cruelle qui au moins aura f.iit loniber les calomnies dont .V. de Lancry el moi nous étions l'objet. — Oirest-ce que vous dites dune là, ma chère pelile? vous croyez qu'elle a élc d'un hou cflel, celle scène à Tortoni ! Ah çà ! est-ce que vous cics folle ? — Je crois, madame, que les honnêtes gi ns qui ont entendu M. de Lancry prouver si netiement l'infamie de M. I.ngarlo, ne se feront plus l'écho de bruits encore plus ridicules qu'ils ne sont odieux; si personne à l'avenir ne nous défend, personne du moins ne nous attaquera. — Laissez-moi donc tranquille avec vos preuves : il n'a rien prouvé du tout, voire mari ! est-ce qu'on a été dupe de cette comédic-la ? — Une comédie! madame, une comédie! — Mais certainement; est-ce que M. I.iig.irto pouvait répondre autrement qu'il a fait à l'apostrophe sauv;ige de Goniran 1... Est-ce que devant tout le inonde il pouvait avouer que vous aviez eu des préférences pour lui?... Ainsi, chère pelile, vous avez la bonhomie de vous croire blanche comme neige cl votre mari aussi, parce que M. Lugarlo aura proclamé votre innocence à la face du lustre de Toiioiii? .Mais le simple savoir-vivre l'obligeait à agir ainsi. Il faudrait être un vilain, un croquant, pour se C(mduire aiilremenl. Je ne suis pas suspecte, moi : je trouve ce Lugarto bêle ciunme nue oie à l'endroit de sa litulalurc cl (le ses élniles d'or en ch.imp d'argent; mais je dois avouer avec tout le monde que, dans celle occasion-là, il s'est conduit avec loiile sorte de idserve, de mesure cl une digiiilé non pareille... Est-ce que piuir vos beaux yeux il ne s'est pas laisse menacer, injurier, prcsipie assommer par votre mari, sans proférer une pl.iiiile, 1 1 au conlciire ru défendant voire répiilaliou? Allons donc !... Calaor et Oroiidale sont des iiinnstres de cynisme et de fatuilé... auprès de ce pauvre Lugarto. Je ne trouvais pas une parole à répondre à niademoi-el!e de JLiran. J'avais déjà une si triste expéi ieiiee de la méchanceté du monde que je ne doutai pas que la condiiile de M. de Laiiery et de M. Lugaito ne put cire inleriirétée ainsi ipie le di-ait ma taule. Je laissai retomber avec accabli nient ma tête sur ma poilrine.
.M.Mlemiiiselle de Maran, licre de sou triomphe, cnnliniia avec une jiic cruelle. — l'e qu'il y a de pis pour (iouliau. c'e<l que. p-ir làilossiis, le Lngaito s'est liés bien (Oiiduit d.ins le dii.l: il a éié blessé, riionueur est satisfiit, comme l'on dit ; sans com| ter qu'à la rigueur ce bel arcliiniillioimaire aurait |)u parf.iitement refuser à (îontran de se battre avec lui... vu que votre mari a, dit-on, rinconvénicnt de lui devoir cnoinié-
MÂTIIILDE.
menl d'argont. Or, ptiiifl iiniis, c'csi iiiio ili'ùlc di' iii;\iii(!rc du payer ses dellrs (|iic' lie vmis l'i'inhiniivcr il iiii Imii ioii|i irépci'... V-m^. piiisiine le Liigarlo s':irr:iii,i.;c ilu Cflle nioiiii;iii! là, loiil i.'sl dil. Scnlcini'iil cela prouve qu'il vous aime d'une fmirii-i: farce... el iiiL-iiie. depuis su hlessiire, il 1»; parle de viiiis qu'avec dos louroiileuiiMiU de lidi'le beij^er 1rs plus Iducli.iuls du uiiuido ; je vou-i en avertis. — .\iiisi, iiiad.uue... depuis relie scène, moi et M. de Lniicry.-. imii. .'oinuies laudiiis encore ini peu plus has dans l'opinion du monde'.' dis-je avec ini calme qui éloinia m:"leuioiselle de Maran ; el M. l..ngarlo inspire, an ronlraire, le plus l;uiiliaul intiTél? — Vous pailez il'oi', chère petite ! Cela csl ainsi, ni plus ni moins: aussi vous m'en voyez loiil émiic, toute boulrvcrsce. ,1e venais dare-dare... vous avertir cl vous dire, un pou tardivement peut-être (mais vaut mieux se repentir lard que jamais), que j'étais désolée d'avoir consenti à voire mariage avec Ooiilran. (Jni est-ce qui se seiait jamais attendu à cela de lui ? Savez-vous qu'après tout, ce Blorlagiip, avec soi| cerveau l'èlé, ne manipiait pas d'une certaine judiciaire au moins ? Mais on a eu beau f.iiie et beau dire, il n'y a pas eu moyen lie vous 6ler ce l)ca\i niarilà de la tète, pauvre petite ! Eh ! pensci; qu'après quatre mois à peine de mariage, vous voilà déjà avec nu mari méprisé, ruiné, iulidèle ! Tenez... c'est à fendre le coeur! ,Ie sais bien que vous me répondrez à ça que la conduile de voire inridéle vous a d^miié le droit d'user de représailles, et que ce laigarlo ne manque pas d'agréments, malgré sa figure de cire jaune, ses épilepsies et sa manie di>. liliilainre; c'est (''pal, quand on me parle de volrc goût pour lui, je me r.'vollc... je m'indigne... — Vraiment, madame...
— Vraiment... mais comme vous prenez bien ce que je vous dis ! ça n'a pas l'air de vous émouvoir du loul ! —Non madame... vous le voyez... jo suis Ircs-calmc... je suis tomliée niènic du senliinrut qui vous dicte les consolations que vous venez me donner... — Et vous avez bien raison d'eu èlre touebée, m;iis je vous ili. ais que, lorsqu'on nie pa:lait de votre goût pour ce iiUgarlo, j(^ me révoltais, je disais aux méchantes langues : Vous seriez hirieusenicnl inlerloqucs, tous tant que vous êtes, si vous saviez le pourquoi et le commi.nt du gmU de celle pelilo vicomlcssc de Lanciy pour M. I.ugaito... il y a dans celte jeune l'emme-là, voyez-vous, une manière d'abiH'gatimi courageuse, dans le goi1l des femmes héroïques de l'anliqiiilé, qiielipic chose conime une mixture de Porlia et de la mère des Grai ipies . M.iis c'est viai ce que je vous dis là... A vous voir à celle heure si calme, est-ce qu'on pourrait seulement penser que votre mari vous rend la plus malheureuse des fiuinies, el qu'à tort ou à r.iison voire répi'tal'on et l;i sienne sont à jamais perdues'/ Ab çà, mais ditcs-mni donc, mainlenimt j'y pense .. si r'r t à tort qu'on vous accuse, comme ça doit èlre affreux pour vous!
— llroulez, madame, dis-je à mademoiselle de Maran avec tni sang-froid q' i la confondit, vous êtes venue ici pour jouirde votre triomphe, poui' \ :ii;' si vos prévisions s'étaient bien arcouqilies, si la jeune femme était aiesi malheureuse que la jeune lille, que l'enfant l'avait été... n'est-ce l'a-, madame? — Allez toujours, je voiH répondrai plus tard... C'est rioiMiant comme vous êtes perspicace. — iih bien ! inadanie, je vais Mius porter un bien terrible coup... je vais d'un seul coup me venger, mr cruellement venger de tout le mal que vous m'avez l'ail, do celui que \rii, avez voulu me faire. — C'est élomiant... vous ne m'effrayez pas du tout, chère pelilo. — liegardez-moi bien en face, madame; écoulez bien laccent de ma voix, remaïquez bien l'expression de mes Irails... viMis si péuélrante, vous verrez si je mens. — Au fait... au fait, dit madriuoiselle de .Maran avec aigreur. — l'.h bien ! madame, j'aime (Sonlran aeiant que je l'ai jamais aimé... culendez-vous?... .le l'aime avec passion, je l'aime plus encore qu'autrefois, car il est malheureux... . Cet amour-là, c'est ma force, c'est mon courage, c'est ma consolation ; grâce à m amour, je suis déjà sortie, momtrie peut-être, mais souriaule, des liiiirs les plus cruelles... Grâce à cet amour, enfin, je défie l'avenir d'un bout cdine et serein.
Il y avait un tel accent de vérité dans mes paroles; mon visage, lan uié par la puissance de mes convictions, était sans doute si radieux, qre mademoiselle de Maran, ne pouvant cacher sa rage, s'écria : — (i'rsl qu'elle est capable de dire vrai! C'est qu'il y a pomlanl des femiur> assez imbéciles pour s'ensorceler ainsi d'un homuio! Les vil.iiues sliipides, on les assommerait à coups de bi'iebe, qu'elles s'écrieraient eiuorc avec toutes sortes de vohqilés langoureuses, conune les coiivulsi ;uuaires du diacre Paris : « I) douceur cbarmanle !... ô ravissement iurl'iable ! » Puis, revenant involontairement à ses habitudes d'autrefois, mademoiselle de Maran me serra violemment le bras, en s'érriant : — )'ais vous êtes donc aveugle, sotte ou folle'? ba colère de ma tante me fit (la bien; mon amour pour Goulran était compris; il piuivait, il devait iiM^ rousoler de tout, puisque mademoiselle de Maran éiail si bu iense de me le voir ressentir. — C'est à vous faire enfermer, répéta ma tante.
— le l'aime, madame, je ne puis vous dire antre chose. — Elle me fera pcnlre la tèle avec ses devises de mirliton sur tous les Ions : ,!c l'aime ! je laime ! je l'aime ! belle réponse! Vous l'aimrz, mais il vous a ruinée, unis il doit des Sommes énormes à ce bugarto ; mais, du moment où I - Ini-ci eu exigera le payement, vous serez réduite à la misère. — ,1e I -ilagerai cette misère avec Goulran, madame... — .Mais il est déslio-
ji noré aux yeux du monde. — 11 ne l'est pas aux miens. — Mais il vous méprise, mais il vous a hdssé ciunpromeltre p;u' ce Lugarto. — Goulran ost srtr de mon amour. — 11 en est si iûv qu'il ne vues aime p::s. — Mais |e l'aime, moi, madaïuc.
Je ne sais avec qind aeeeiil je pronniiç.ii ces derniers mots, mais mac'emoiselle de Maian l'r.qip;i du pied, el s'écria avec euiporlemeiil : — Il faut que l'enfer s'en mêle : cri amour a lonrué eu folie : elle est uiiinteiiaiit iuenrahic. — Oui... o!i ! oui... vous l'avi.z dit, niadenioisere, c'est une folie, une sainte, une noble folie du moins que celle-là ! Elle conccnlre toutes les l'o;ces de mm esprit, toute la puissance de mon àine sur Gonlian. Ce ipii n'esl pas lui n'existe pas pour moi... vivre de sa vie, si dure, si pénible, si humiliante qu'elh: soit... c'est mon seul vœu : vous avez raison, je suis folle, (ju'esl ce rpic la folie, sinon un senlimeiil exagéré aux dépens de lo'is les autres? Eh bien ! nui... je suis folle., comme les folles j'ai de ces souvenirs chéris, aibués, enivrants, qui viennent à chaque instant luiieà mou esprit, me Iran.^porler dans un monde idéal ; ces souvenirs sont ceux des jouis ineli'.ddes que j'ai passés près de lui, alors que j'étais si lière d'être belle el jeune, parce' qu'il aimait ma jeunesse el m;i bcaulé. — Mais à cette heu;e il eu est las et rassasié, de votre heauié ; qu.iul à votre jeunesse, bel av;iiitage !... Vous n'en aurez que plus longlei;qis à soufhir. — Vous ne pouvez comprendre ces questions de ji.uuesse el de bcaulé, madame ; ou plutôt vous ne les comprenez que trop, c'est ce qui causC vetrc r.ige ; mais le ciel est juste... il veut que vous connaissiez les tourments de l'envie... Il vous a réservé un terrible siqqilice, celin de me voir malgré tout et à loul j;niiais heureuse, et par celui qui, selon vou-, dcv:iii causer mes plus cruels chagrin ■ ! Voyez-vous, madame, dem;un il médirait : \ a-t'eu... je te bais .. qu'il ne pourrait pas arracher de mon rœiir ce trésor de souvenirs adoiés dont je vivrais un siècle... Quelque niéprisaul, quelque impitoyable que soit Goulran, il ne pourra p;is fiiie que le passe n'ait pas été le passé, un p:issé éblouissant coiimu; un lève de fér... un passé d.uis lequel je me réfugier.ii dès que le présent deviendra sombre et obscur. — Ab!... ah! qu'elle est donc surprenante et réjouissante avec son cher petit passé !... baisscz-moi doue lr;iu.]uille! E-t-ce que ce n'est pas pour votre argent qu'il vous a dpausée? \ous auriez été laide et méchante comme lesscj't pé( liés ca()itaux, qu'il \o'.s aurait épousée tout de même. — Aussi, m.ulame, jugez doue combien je nie suis trouvée heureuse d'être à la fois riclie, belle et dévouée ! — Mais c'est inlolérablc, mais c'est l'acluuuemei;! d us la bi.'uésic qu'un
Il 1 amour ! s'écria nridemoiselle de .Mar.iii h
irs il i i:e-meme
Mais,
fin, un jour il mourra; il f.iudra bien ipi'il nieui-e, ce cher et bel adoré ! Comment vous consolerez- vous .dors? Ab !... ah !... ah !... je vous piiauls sans vert! réiiuiidez à cela! — Dans ce nanule, je prierai Dieu pour lui; dans l'autre, je le reverrai. Madame, ma vie se passerait ainsi entre la prière el l'e-pérance...
Àladenioiselle de Maran se leva brusque.: e:!l, et s'écria: — Allons, c'est nue g;igeure, un paili pi'is, un déli... dont je ne suis pas d;i].e. Vous faites contre lortuuo hun cœur... vou.s êles si orgueilleuse!!... ^'oui crcveiiez de déses|ioir et de rage... plutôt que de plenier devant moi!! C'est bien, ma mie, à votre aise. Vous êtes heureuse, très-heureuse, supcilativeinent heureuse, n'est-ce p:.:. ? Gr.iiid bien vous fasse... Je me sentais disposée à être piloyable poui vos chagiins, m;i;s je vous trouve d'un teinpérauicnl si robu le à I endroit des peines de ccur, que je ne m'en occuperai plus... J'ai dû ebaritableinrut vous prévenir de ce qu'on disait sur vous et sui votre bel Alciudor ; vous trouvez tout celii parliiileuiciil simple et naturel : rien de mieux. Seulemcnl, m:iinleuaut u'attendez pas de moi que je vous déli nde ou que je vous plaigne le moins du monde... Nous verrous où cette bille obsrui.ilio;) vo;is conduira... Mademoiselle de M.U'an p;ulit liirieuse... J étais radieuse de m;» fermeté el de l'espèce de révéhilion que je devais à la vi-ile de m.idcmoisclle de Maran. Peut-èli e, s ms l.i \ iuleace de ses altaipie.-, n'am alsje p:is vu aussi cbur dans mon cœur. J;iîn lis je n'aurais osé me proposer lesqueslions qu'elle m'av;iil fûtes. Il est des suppositi. us si doidoiireiises ou si horribles, que, par instinct, l'espi il ne s'y lU'rcte pas; mais, une foi- qu'elles sonl admises, une lois qu'on 1rs a résolues, on est presque heureux de les avoir soidevées. La visite de mademoiselle de Maran eut doue un effet contraire à celui qu'elle alleud:ul. Cette discussion in'éclaira davaiit:ige encore sur la profoiiileiir de mon dévouement pour M. de Lancry. Avant j'amais pu ilonlcr de moi, alors je n'eu doutais plus : j'avais euvi^agé sans pâlir les plus terribles chances que celle af- Icdioii put subir... Hélas ! je n'avais que trop besoin de celle pniss;mie conviction pour résister aux nonve;uix coups qui me mcnae:iicHl.
cuAPirnE XVI.
La roule.
Un nouveau cliagiiii vint m'accabler. .Ma p;iuvrc Blondeau lo.nba malade. Mmi mr^decin parut élouué de cette iodisposiiioii pre-quc subite ; sans être giave, elle leii:iil celle exc; lleute leinme d.urs un éial de torpeur et de soumoleiue étrange. Mou impiiéiude au su el de 'ioulraii augmentait de plus eu plus. Je ne savais à qui me coulier, j'envoyai chez maibune de Richeville. Elle él.iit encore en Anjou; Ion ne s;iv:dt pas l'ciioque de sou retour. M. de Moilagne n'.ivait pas reparu à Paris depuis le jour où il avait ad essé chez moi une letlre à M. de Roclicgune. Avec quelle amertume je regretl;ii Ursule, ma seule amie I J'aurais
MATMII.DE.
pu sinon lui demander ses conseils, du moins lui dire mes angoisses. Elle m'éeriviiil souvenl des lellre^ rem|)lics <le mélancolie et de Irislesse. Elle 11 eUiil pas lieuicusc : non nue son nnri Miaij(|Màt de soins, d ■ prévenances pour elle; mais il ne la comprciiail |ias 1 Ile se plaiguail de la vie monolone qu'elle menait et i'ef,'rellail nnln; eufiuic. Depuis iiuui entrée dans le monde, je n'avais pas coniraclé nue aiuilii- de fenune ; loiit en l'eeoimaissant les généreuses (pialilés<le madame de lliclieville, in:il;,'r.i moi, j'éprouvais loujours im scnlimenl vaf;ue de jalun-ie. ..IJle aus-iav;iil aimé Gonlraii ! je me trouvais dune co:np!('lenient iioléc : j'ela's < iiloii rée de gens réecunneut entrés à mou sinice; pre5(|ue toute ma maison s'était leuouvelée; la plus ancienne de mes deux femmes y était à peine entrée depuis six semaines. L'imlispositiou de Bloiideau me privait de la seide pi rsonne amie que j'eusse alors auprès de moi.
Depuis près de trois joiu's j'it,'UOrais le sort de Gontran. Vers les rinq heures du soir, Fritz, le valet de cliaml>re (pi'il avait emmené, arriva dans un de ces cabriolets qu'on trouve aux postes, et m'apporta une lettre de mon mari. Ji' lus slupéfaite des ncuivelles qu'il m'apprit, lionlran elail .souirranl; il m'attendait près de Cliaiuilly, dans nue maison où devait nie conduiie l'honmie qu'il me dépèeliait.
M. de l.aiiery dédirait qn'aussilôl sa lettre reçue je partisse eu poste avec Blomleau et Frilz voiu' venir le rejuimlre.
« H e-t très-impOi tant pour nu)i, ajoulaii M. de Lancry, qu'cui ignore encore à Pai is que vous êtes venue nie retrouver. Vous direz donc à vos gens de répiiudre aux personnes qui viendraient vous demander (pie vouséles pallie pour aller [lasser quel(pies jours chez madame Séeliei in. Vous écriiez aussi ilans ce sens à madenioiselle de Maraii, à mon oncle de Versac, et aussi à la princesse Kseriiika. Je vous en prie, Mathilde, quelque répuguaiiee que vous ayez à écrire à celle dernière personne, l'iinpoilaul est qu il soit bien eonslalé dans le monde ipic vous vous rendez auprès d'Ursule, et non pas auprès de moi. Je vous expliquerai tout ce mystère, qui henreiisenieut ne doit pas durer.
Vous pouvez a\oir mie confiance ah-îolne dans Fritz, que je vous envoie ; que je vous attends, lionne
Gontran de Lancry.
il vous conduira près de Clianlilly : c'est là et chère Mathilde. Courage ! j'espère que de beaux jours nous sont encore réservés. »
Je l'.ivoue, ma joie de revoir (ionlr.in l'emporta pciit-clrc sur l'inquiétude que me causait sa santé. Je donnai les ordres nécessaires pour partir à l'instant. (Jiioiqn'il me répugnât d interroger un de mes gens, je demandai à Fritz si M. de Lancry était tombé malade pendant son voyage ou à son retour. Je ne puis répondre à niadaiiie la vicomtesse à ce sujet, me dit-il. En arrivant de Paris, M. le vico'iile m'a laissé près de Ohaiiiilly dans la maison où il attend madame ; il en est |iarti seul il y
a trois jours ; il y esl revenu seul ce malin. M. le vicomie semblait fatigiii', sonllr.int ; il in'.i oi donné de prcndie un cabriolet à la poste et de venir diercher ni.idauie. Lue folle ( spéiaucc me pa^sa par le co^ur. Je [leiisai un moment que lionlran m'avait trompée eu annonçant la ruine de noire maionnelte, (piil mv. ménageait une surprise, et que c'était dans celle leli aile ipie n us devions nous réfugier pour échapper aux méchaiils bruits du m iide. J'avais tant de religion pour cette adorable phase de ma vie passée, (pie, par un scrupule es.igéi é, je ne voulus paSi pour ainsi dire, pro'aiier mon espoir et mes souvenirs chéris en faisant a l'rilz la moindre question à ce sujet. Ainsi que Gontran me l'avait recommandé, j'écrivis à mademoiselle de Maran, à M. de Versac et à madame de Kserinka (pie j'allais passer quelques jours à la campagne chez Ursule ; je donnai chez moi l'ordre de répondre dans le mèuie sens aux personnes qui pourraient venir me voir. J'étais fâchée de ne pouvoir emmener Blundeau , mais je ne songeai pas niéiiie à lui parler de mon départ ; m.ilgré son état maladif, elle eût voulu m'accompagiicr. J'allai la voir dans sa chambre. Elle me reconnut à peine. Ses traits neseniblaieul pas altérés. Elle ne |)araissait pas sonlTrir; elle (■fait seuleuicnt absorbée dans un engourdis- ■eiiieni piofoud.
.\ sis licuns, je parlis de Paris, (ielle de mes femmes qui me suivait avec le valet de elianihre de .M. de Lancry était nue fille assez irislc et dont la |ihysiouiimie me déplaisait SUIS que je susse pourquoi.
On ét.iit à la lin de juin, le ciel était sombre, l'air lourd, la chaleur éldiifl.uile, un ora- ^e iueiia(;ait. .Malgré la longueur du jour, vers les sept bénies et demie, an moment où je changeais de chevaux à Lcouen, la nuit était presque complètement venue. Le tonnerre commença de gnuider dans le loinlain, quelques éclairs sillonnèrent l'horizon. L'alniosphèrc devint encore plus pesante.
A ce relais, il s'éleva un débat puéril entre mou domestique et les postillmis qui m'avaient conduite. Je ne signale ce fait en apparence si peu impuitaiit que parce qu'il eut plus tard une grave conséquence. On avait jiisipralors payé les guides à quatre francs, je crois, Car j'avais iceonncaiulé la pins grande vitesse; je ne sais pouiipioi. à ce relais, Fritz voulut payer à trois francs seulement. Le poslillon vint réclamer à la pmlière ; j'ordonnai de lui (roniier ce (|ii'il demaiidail, en ajoutant (pi'avaut tonte chose je voulais aller très-vile, car j'étais trèspressée d'arriver. Le maitie de poste, qui assistait à celte légère discussion, lecoinmaiida aux poslilliuis la plus grande alleution lorsqu'ils arriveraient à la descente de Luzarcbes, car la roule était presque en lié rement dépavée eu cet endroit par suite des réparations qti'iui y faisait. Dcsianlernes, d'ailleurs, signalaient ce danger, ^ous partîmes d'Ecoucn,
MATHILDK.
L'olxcnrilé redoiililn ; (|iicl(|iips l:ii gos goullps de pluie coiuiiieiKoreiil i\ iDiiilicr. Je ciMiiîiiiiis ([lie le lniiil de l:\ foudre irefr:iioiicli;U les tliev:uix, qu'un arcideiil iiii|)iévu ne rclaidàl mon aniMic près de Gontran.
Du rcb.lc, je conleniiilLÙs ;ivcc nii ealine int'laiic()li(pie ces signes précurseurs de l'orage. Hélas ! ces grands phénoinencs de la nalnre, si iniposanls, si Icriililes qu'ils soieni, siuU liieu nioins ellrayanl^ que ces sonide» el làclirs uiétliancelés qui bdurdoiiiienl amour de nous. Il y a lant de ni;ijeslé dans lelle eoinniolion des éliMiienls, (pie l'àuie s'élève au-desvus do la pour, cl ne songe (iii'à rcl gi;', si;nienl ad.niror l.i niagni- (ieence de celle Inlle. Ces pensé, s nie donnèrenl do nouvelles forces, (1 ailleurs j'allais rolronvor M. de Lancry; il n'élail (pie snuflraul, Mie dis.Ml-il; je complais sur mes soins, sur le repos, pour le guérir. J'avaii fini par nie persuader (pi'il nrallciid.dl, soit dans iiolic ancienne demeure, soil dans une nouvelle maison, el que nous devions vivre ainsi qiiel(|uc leinps dans l'isolement. Je regardais cet évéuenient si désiré comme la récompense de mon dévoncnient pour Gontran ; je remerciai Dieu de m'avoir^si bien inspir(3C.
J'avais une tel'e confiance dans la force de mes scnliiiirnls, que je no doiilais pliisdn lioiilieur de mou nini, désormais livré à la seule iiilliicnce de mon aniiiiir. l'eu de temps avant que d'arriver à la dcscenic de Lnzarclies, qu'on avait signalée coiiiiiie dangereuse, ma voilure s'arrèla uu uuimcntauliaut d'une cote que nous venions de gravir ; il f.dlail enrayer. J'entendis d'aijoïd dans le lointain le bruit du galop d'un clieval qui se rappiocliait de pins eu plus. Je me pencbai niacliinaleiiicul à lu piirliere; peu d'iiislanls après, nu ca\alier, ac- ( oiiiaiit à loiile liride, s'écria d'une voix lialelaulo cil s'adressanl à l'iilz : — Vous êtes poursuivis; ils sonl si pressés (pi'ils ont doublé la piisled'Ecouen...
Je n'ai pas un quart d'iiiure d'avance sur eux; ils iiioiilent la coin; je vais là-bas prévenir que... Je no pus cnlendre le reste de sa phrase; il pour.-uivit sa roule à bride abatlue...
Saisie d'oifroi, ma première pensée fui ipi'il s'agissait de. l\I. Liigarlo. — Qui nous poursuit ?IJuil est cet liiiiiimc? m'écriaije. Fril?, hésita un moment, (^t me rép(Midit : — C est un homme à qui M. le
vicomte m'avait fait porici iiae letlre en iiiêine teiUiis que je venais chercher mad.inie. Sans doule il agit d'après les ordres (pril a reçus de M. le vicomte, en aeconraiit prévenir niad.iiiioipi on non, pouisiiil — Ma:s(pii nous poursuit'? mon Dieu! — Je ne samai-, le dire à madame, ié|.oiidil Fritz d'un air iinpiiel, eu se baiss.mt pour > coou r En elTct. pendant tni de ces momenls de profond silence (|ui con|ienl parfois le IVaciS di! l'orage, nous cnlendimos le brnil encore éloigne d'une voiluie; malgré rcicarpcmeul de la C()'e, elle s'a|iprorliait assez vile... — les voilà... les voila... (lit Frilz prescpie avt'c liayenr. foui me lui expliqué. Sans doate (loniran, dans la erainle (pie M. Lngarlo m: déronviil sa rcir.iile on ne IVil instruit de mon dépari, avait ordonné à nu Imninir sùi d'o'iserver ses démarches. Cet hoaiine avait vu partir M. Lngarlo, il all.iit
85 l'*rii. In'ir.nirrit Sdincidrri rue d'F.tfurtli, 1
Demain tout f, 1 is S.1UI.1 conmiuii je me vengo. — r>c.E 70.
prévenir .M. de Lancry que sa reir.dtc était découverte, et m'avertissait en passant — Mon llieii ! que f,die?...qne faire?... m'écriai-;e. Le bruit de la Voilure se r ipprochail de plus on pins. Elle ariiva au haut di^ la ci'ite, n'ayant pins cpi'à descendre, elle all.iil nous rejoindre. — Que n ad.iine la vicoinlesbo n'.iil pas peur, me dit tout à coup Frilz. J'ai iip moyen... Poslillon, altenlioii à tes chevaux, et ventre à terre sans enrayer, lu t'arrêteras après avoir passé l'endroit dépavé où on a mis (es lan:ernes qu'on \(iil là-bas ..
A peine Frilz avail-il pailé (pie la voilure partit avec une vitesse flfrayaule. Elle ni' ronlail pas, elle bondissait sur celle descente rapidi-, II fallut aux poslilloiii nue adresse inervoillensc pour traverser la saine partie de la roule, sorte d'élroit passage pratiqué à travers d'énorni;-s i;;oiice.uix de pavés, el senicinent éclairé par trois lanternes posées sur
des pieux. Cet ohsia le franchi, nous nous : rrêtànies. Je regard. li par le (arreaii du foi:d delà voilure. Frilz s: ula do son siège, couiut aux l.inieines et 1, s éteignit Les posiillons, touillant le dos à l.i partie delà roule qu'ils venaient de dépasser et que la voilure leur cachait, ne purent s'apercevoir de i'aclion de Frilz. Je compris son dessein. La nuit était ^i noire, que les personnes qui nous poursuivaient, ignorant le danger, pnis(prcllcs n'avaient pas relayé a Ecoueii, devaient arriver aveiigléinonl si:r celle masse de grès et s'y briser. Nous avions descendu celte (ôle avec lanl de rapidité, que l'autre voiture app.ii aissait à peine à son sommet lorsque Fril/ s'écria : — Marche !
poslillon... Dix francs de guides si vous montez la roule an galop !
Blalgré celle lecouimaiiilalion, les chevaux , cssoiililés par celle course désordonnée, gravirent lenunieiit le rude versanl qui succédait à la descenie. Dans un étal d'angoisse inexpiiiiiable, je regardais tonjoins à trav(Ms le carreau du fond de la voiture. Frilz resta sur le inarchepicd de son siège pour juger du résultat de sa lUse. La nuil conlinuail d'elle si profonde qu'on ne dislingllait pas 1,1 voilure ipii lions puuisiiAait, on ne voyait que deux points liiniiiicux ( ~e.., lanti r-.
nés) qui approchaienl, qui deseend.iient avec nue cffr.iyanle vitesse sur celte pente pres(pic à pie. .\ 1.1 Inenr d un éolair, je vis parfailemei^l une voilure attelée île deux chevaux blancs... lances avec impétuosité... Puis tout retomba dans l'omlire... Une idée lerrib'e me vint : si les malheureux ipii coiiiMienl à nue perle ceilaine n'élaient pas ceux qui nous poursuivaient !... .M.ichinalemenl je jetai mes deux mains en avant, et je m'écriai : — .\iirlez '.I! Un nouvel éclair me montra la voiture, entraînée par son irléisiilile él.'.ii... Elle' élail à peine à vingt pas do la masse de grès, sur lacpielli; elle devait inévilableincnl se briser... Que devins-je, mou Dieu 1 loisipie je CUIS recoiiii.iihe la forme particulière d'une sorte de hri-k i ap[iaileuant à M. de Morlagiie, et dans leipiel il était arrivé d'il. die chez ni:i lame le joi:r de la signalurc de mon conlral de mariage I (ioiilrati m'avait parlé souvent de la construction comiupde quoique bizarre de
MATIIII,1)F.
celle voilure. Kii voyant les deux |..)iiils liiniiiiciix qui la signahiiont dlsparailre loul ;i coii[)... ji; poussai un cri d cliir.ml, je mis ma main sur nus yeux... tomme si j'avais assisté à l'elIVoyaliie (.alaslioiilie que je redoutais. A ce moiU( m, nos eluvanx, arrivant au li.iut de la côte que tions avions gravie, liouvèrcnl nu Icrram plat i.t rcpaitircnl avec nue nouvelle inji.éluosilé. En v;iiu j';i]ipclai les postillons, le hruil i-tourdiisaiitdes roues couvrait ma voix, ils ne m'enlendireiit pas; je nie rejetai dans le l'oud de la voilure avec d(>cspoir... l'en à peu, eraignanl de niappcsanlir sur (etle idée que M. de Mortaj-oie était peut-être vietiinc d'im épouvaiitaljle accident, je voidns me persuader, je me persuadai (pie je n»j5lais tiompée. D'ailleurs, il n'existait peut-être pas (pie celte seule voiture d'une forme particulière; M. de Moitagne pouvait l'avoir vcikIiic et M. I.ugarto l'avoir aelietéc ; ainsi je calmai ou plut(jl j'étourdis ma terreur... Je nrcffor(,ai de croire que ce dernier nous poursuivait, et qu'uni; punition toute |)iovidentielle frappait l'homme qui nou;i avait tant (ait de mal. Kntin j'allais voir Gontran. Cet espoir seul me rassurait ; iM. de Lancry, prévenu par le messager qui nous avait dépassés, éclaircirait mes doutes à ce sujet.
Après avoir couru nue deuii-lieurc environ sur la grande route, je m'apcr(,'us liientôl que nous quittions le pavé et que nous nous engagions dans un chemin de traverse. La imil était si obscure, que je ne pus voir si nous entrions ou non dans la forêt. Apres avoir ainsi marché (pielquc temps, nous nous arrêtâmes tout à coup. L'orage durait toujours. .Je vis une maison de triste apparence dont tous les volets étai.nt fermés. Fritz descendit du siège, frappa, la porte s'ouvrit... Mon cœur battait à se rompre en songei'iil que j'allais revoir Goiitran. J'entrai vivement dans cette maison pendinlqiie mes gens s'occupaient de déchartîer la voiture. Une femme âgée, que je ne connaissais p is, me pi i.i d'entrer dans un petit salon au rez-de-chaussée. — Où es! M. de Lancry'/ m'ccriai-je. — M. le vicomte a laisse celte lettre pour madame... — M. de Lancry n'est donc pas ici .' mon Dieu! — M. le vicomte ne doit revenir que (humain soir, ainsi qu'il a dil sans doute l'éi rire à inadimc dans celte lettre. Très-inquiète de l'absence de M. de Lanory, je pris la lettre que m'olfrail cette femme ; j'y lus ces mois : (( Ne vous lourmcnlez pas, ma chère Matliilde, je pars à l'inslanl pour profiter d'une trèsheureuse circonstance qui me met à même de tout tcnuincr et de pouvoir désormais ne penser qu',\ votre bonheur. Courage! m;i tendre et généreuse amie, nos mauvais jours sont finis... Allendez-nioi ; demain soir au plus tard je reviendrai ; si la maison vous plaît, nous y resterons jusqu'à ce que nous puissions aller nous établir à votre château de Maran. Adieu! consolation, espoir de ma vie, pardonnez-moi les cliagriiis (pie je vous ai causés, et aimez-moi un peu. »
Quoique ce nouveau départ me contrai iàt beaucoup, je m'y résignai sans trop de chagrin, en songeant (]ue le lendemain je reverrais M. de Lancry. D'ailleurs, (piclle joie pour moi ! Gontran réalisait mes secrètes espérances : il me promettait (le vivre seul avec moi dans celle retraite. J'étais depuis (juclque temps témoin d'é\énemenls si mystérieux, que je ne pouvais m'élonner de cette nouvelle et soudaine absence. — N'estil pas venu dans la soirée un homme à cheval apporter à 'il. de Lancry des nouvelles très-pressées'? deuiandai-je à celle f inme. — Non. madame, je n'ai vu personne. — Appelez Fiitz à I instant, lui dis-je au comble de rétonuemciit. — M. le vicomte a donné ordre à Frilz de reconduire la voilure à Chanlilly avec les chevaux, madame, car il n'y a pas d' place ici pour la remiser : il est déjà iiarli, il n'est pas seulement enlié dans la maison. — Comment! ce soir, un homme à cheval n'est pas arrivé de l'aris? — Non, madame. Qu'était di;venu ce messager'? (;ue voulail-il apprendre à M. de l.aiK ry? Je commençais à être inquiète lie nie trouver dans cette maison isolée, avec des gens ipie je ne connaissais pas. Je regrettais siirtonl de n'avoir pas lHondeaii avec moi. Iilait-(te M. Liigarto ipii me poursuivait? En admettant celle hypothèse, j él.iis à peu pics rassurée ; sa voilure s'était brisée au milieu de la route, et il ne pouvait continuer son chemin. Mais, si je m'étais trompée? Biais si à sa plate .M. de Morlagne... Celle pensée était affreuse, je ne voulus pas m'y appesantir. La femme (jni m'avait reçue nie dein.inda si je voulais qu'elle me servit à souper : j'élais partie de l'aris saiis dincr... La l'aligne m'accablait; je me décidai à manger pour reprendre mes forces. Celle leinnic sortit... Le salon où je me trouvais était meii blé avec élégani e, tendu de rouge et étlaiié par de nombreuses bougies placées dans des candélabres dorés. Je reconnus li; giill de Gontran à certains détails; je n'osais croire encore que pendant longtemps peiit-être j h.ibilerais cette demeure avec M. de Lancry.
I!ienl()l la leiniue qui m'avait ouvert m'apporta une petite table servie avec recherche, en me disant que M. de Lancry avait lui-même conimauilé li; souper. Je bis sensible à celle alleiitiou de Contran ; je renvoyai celle feinine pour être seule, et foiiiier librement aux événements de la jonriiçe. .'\près avoir pris quelques cnilli'rées de polage, maiigi; uii blanc de poulet et bu deux on trois verres d'eau rongic d'un peu (le vin de lipi'de.iux, car j'avais une soif ardente (ou verra pouiipioi j'insiste sur ces pniii ils détails), je repons-.ai la table et je rapprochai mou l'auteiiil de la rliemime, (pioiqu il n'y eut |>as de feu dans làtre. L'orage grondait toujours sourdement : un vent violent s'él.iit éli^vé, l'on enleiidail ses longs el tristes g iuissemeiils. An bout lii- quelque temps, je cédai à une violenle fatigue morale et physiipie ; mes paupières s'appesantirent malgré moi. Ne voulant pas entorc céder au soiniiiciJ, je me lovai brusquement; je lis ([uchpics pas, et je m'approcliai
nar hasard d une porte qui devait roinnvmiqiier dans une pièce voisine. Fut-ce le vent ou un ellet de mon imagination, il me sembla entendre un proPoud el douloureux soupir derrieic celle porte. Je me rccidai vivement, j'eus peur. Il mc vint un vaîue prcssenlimeiit de quelque malheur. Je vis un coi don de Sùnnctle à lun des C()lés de la cheminée : j'y courue, je l'agitai violenimeul... l'er^onne ne vint. Je sonnai de nouveau et plus fuit... peisoiiiie ne vint. Une troisième épreuve fut aussi vaine. Epouvantée du silence de mort qui r'gnait dans celte maison, je mc jetai dans un fauteuil, eu cachant ma ligure dans mes mains. Alors, il me parut ipi un eugouidi?seiuenl iiivintihie me clouait à ma place; je sentais mr- jiunbes alourdies : je crus qu'un sommeil irn'siçlible me gigiiaii. Ciaignanlde m'endormir, voulant ah^oluinent Inurver ma femme de chandjre ou la persoime qui m'avait servie, je surmontai ma fi ayeur, je |iris une bougie sur l.i lidjje, el je m'avançai nisolilmeut V( rs la porte (|ui donnait sur l'antichambre. Je n)etlai> la ni;iin au bouton de la seiruie, lor-que je le sentis remuer avec un bruit sec et ledonblé. On fermait du dehors la poile à deux tours. Dans ma subite épouvante, je sccotiii celle porte : impo-sible de l'ouvrir. Fnipp e de stuiieur, coinmençanl alors à entrevoir vaguement h^ plus horribles niathinalions, j'allai à la fenêtre : je l'ouvris : les vohts étaient aussi bairés en dehors. Eperdue, je courus à la porte derrièie laipielle j'avais cru enlcudre un gémissement. A celle porte, apparut M. Liigarto.
CIIAPITP.E XVII.
Rivélalions
M. Lugarto était trcs-pàle ; sa figure avait une expression d'in''crnalc méchanceté que je ne lui avais pas encore vue. — Ceux qui h.ibiteut cette maison me sont dévoués ; toutes ses issues sont fern:ées. Il n'y a pas de puissance humaine qui puisse avant demain vous enlever d'ici. Tels furent les premiers mots île cet homme. Frappée de stupeur, je le regardais d'un air égiré sans pouvoir lui répondre. Tout à coup, me réfugiant auprès d'une des fcnêircs, je m'éciiai : — Ne m'approchez pas! ne m'approchez pas!... Il haussa les épaules, s'assit dans im fauteuil, et mc dit : — Causons... J ai beaucoup de chocs à viuis apprendre. 11 tira de sa po( lie un porlefeuille, qu'il posa sur nue table. Asseyezvous donc, ajoula-t-il, car ce s ira long, el vous devez être f liguée. — Seigneur, mou Dieu ! ayez piiié de moi ! m'éeriai-je en lombant à genoux sur un fauteuil ; et j'adrc'-sai au ciel une prière fervente. .M. Lugarlo Icuillcta son portefeuille, y prit quelques papiers, et me dil en me les montrant ; — Void qui va bien vous étonner... Mais piocéd ns par ordre. Encouragée par la pieuse invocation que je venais dalre^ser à Dieu, je mc relevai ; je restai debout, je jetai un reg;ird assm-é sur M. I.ugaito, et je lui dis ; — Il y a un Dieu au ciel, et j'ai des amis sur celle teirc. — Sans doiile, moi, d'abord... Mais, si vous comptez aussi sur M. de Morlagne, vous avez lort ; sa voiture s'est brisée à la descente de Luzarches. Il est rc.^té sur la place, à demi-mort. — Il était donc vrai ! cette voituie qui nous poursuivait... — C'était la sienne... Oh ! Fritz est un homme précieux... Je savais bien ce que je faisais, en ordonnant à votre mari de le prendre.
Un moment altcuéc par celte terrible nouvelle, je repris bientùl es- |)oir, eu pensant que M. Lugarto ne pouvait être inslriiit du sort de M. de Mi.iitague. — Vous mentez, monsieur, in'écriai-je ; en aduiettaiit ce funeste événement, vous n'avez pu avoir aucun detiil sur l'état de M. de Morlagne; Fritz ne m'a pas quittée. — Aussi n'est-ce pas Frit/, mais ii!i des deux hommes à qui j'av.iis donné I ordre de suivre votre voitiii c à une assez grande (li^tance depuis votre dép;irt de l'aris, qui m'a a|>|iris celle lionne nouvelle... Sans être militaire comme ce cher l.aneiy. je sais l'ulilil ;■ des arrière-gardes. Voyez si cela m'a servi!. . S'aprrcevaul que .M. de Vorlagne làtliait de vous atteindre, un de ces deux iiommes est venu à fond de Ir.iin prévenir Fritz, et moi ensuite; Faillie suivant est resté à (pie'qiie dislance de la voiture de M. de Morlagne pour l'observer; ti'nioin (le la culbute de votre sauveur à la desecnle de Luzarches, il la vu retirer à moitié mort de sou brisk.i, el mon lidele serviteur est arrivé ici un ipirrl d home après vous, laissant son cheval à quelque dislance, pour ne pas éveiller vos soupçons... En un mot, l.i preuve que vous n'avez pas plus à espérer la présence de M. de Morlagne que je n'ai, moi, à la reilouier, c'est que vous nie voyez ici fort paisible, et prenant, comme on dil, mes coudées franches.
Ce que me dis;iit M. Lug.irto était malheureusement si probible, que je ne pus conserver aucune cspéiaiiee : je gémis en songeant à la (atalité ipii me privait du secours que la Providence m'envoyait. — Oh ! c'est un rusé jouteui ipie M. de Morlagne, rcjirit M. Lugarto, lui et ce Ilocbegune, que l'enfer confonde, se sont allachés à mes pas depuis deux mois ; cachés dans l'ombre, ils ont déjà fait échouer deux ou trois projets qui vous concernaient, ma tonte belle ennemie! ils ont corrompu des gens à moi ipie je croyais iucorruplibles. Heureusement Fi itz, il y a quelque temps, a déjà presque assommé ce Rochegnne, lor^(ple celui-ci venait l'aire le pied de grue à la grille de votre jardin, p" ;r avoir des nouvelles de votre chère santé, iieiiduit voire maladie. — C était lui!... mon Dieu! M. de Rochegune, c'était lui!... Un assassinat!'
— Allons donc ! pour qui me prenez vous? Une simple rixe... un bon coup de bàlon sur l;i lèle, rien de plus... Rocliegune s'est bien donné garde d'ébruiter celte affaire. Ce vertueux et philantliiope jeune honnue savait, cl moi aussi, qu'en portant sa iilainte, il lui aurait fallu expliquer comment et pourquoi il venait chaque soir se mellre en (action à la grille de votre jardin... Cela pouvait vous comproiueltre: il devait st taire, .l'y avais bien compté. — Aussi lâche que traître et cruel ! dis-je en joignant les mains avec horreur. — Lâche, non; nerveux, oui. Que voulez-vous? j'ai la faiblesse de tenir essenliellcnient à la vie. C'est tout simple... je vous aime... el vous me faites chérir l'exisleiice... A propos de cela... je dois vous paraître un adoratcui' joliment novice ou joliment froid... J'ai en mon pouvoir une fenmie charmante, la plus adorable femme de Paris, sans contredit, et je lui raconte lran(iuillemenl mes bons tours, au lieu de lui parler de ma llammc. Mais ne vous impatientez pas, je vais vous expliquer cette conduite, qui vous semble peutêtre un peu trop respectueuse... Vous voyez cette pendule, n'est-ce pas? Elle marque onze heures et demie... Eh bien!... avant minuit, vous serez endormie d'un sommeil profond, invincible... à mimiit donc, vous serez eu ma puissance... Tout à l'heure, en soupaut, vous avez pris nu narcotique infaillible, déjà même vous avez dû ressentir quelques symptômes d'accablement... maintenant, en attendant l'heure du berger... causons.
Je poussai un cri terrible... Je me rappelai, en efict, l'espèce d'engourdissement passager qu'un moment auparavant j'avais attribué au sommeil et à la fatigue. — Ayez pitié de moi... in'écnai-je en tombant à genoux. Cela est horrible... Que vous ai-je fait? mon Dieu! grâce... M. Lugarto se mit à rire aux éclats, et me dit : — Mais, madame, qu'avez-vous? que voulez-vous? que me reprochez-vous? En vérité... c'est incroyable... Je suis là, bien tranquille dans mon fauteuil, très-loin de vous, vous contemplant avec le plus profond respect, et, à vous voir ainsi suppliante, effarouchée, on dirait que je me conduis en Tarquin... Allons donc! belle Lucrèce, vous n'êtes pas juste... Savcz-vous au moins que, si j'étais fal, je croirais que vous me reprochez ma réserve... pour provoquer mon audace... J'interrogeai, pour ainsi dire, mes sensations avec une terrible anxiété; je portai mes mains à mon front : il était brûlant; ma tête me sembla pesante, mes paupières étaient alourdies. A chacune de ces fatales découvertes, je frissonnais d'épouvante : j'étais à genoux, je voulus me relever ; je sentis mes gen:iux lléchir sous moi. — Mais cela n'est pas du sommeil! m'écriai-je désespérée. Non, c'est une agonie... une vivante agonie... Mais c'est affreux! Oh! mon Dieu I mon Dieu! Est-ce une illusion?... Mais, encore une fois... non... non... Je sens mes forces faiblir... un nuage s'étend devant mes yeux... Dieu du ciel! Dieu vengeur! ne viendrez-vous donc pas à mon secours?... Hélas! soit que mon imagination, frappée par la révélation de M. Lugarto, hàtàt les effets du narcotique que j'avais pris, soit qu'il agit naturellement, j'éprouvais une sorte de langueur, d'accablement invincible... Malgré'; moi je tombai assise dans un fauteuil, auprès de la table où avait été servi ce funeste souper.
J'étais agitée d'un tremblement convulsif, je pouvais à peine parler; dans ma terreur, je faisais en vain à ce monstre des gestes suppliants.
— J'étais bien sûr de l'effet de mon breuvage... reprit-il, je l'ai déjà essayé plusieurs fois. Bon, vous voilà assise, bientôt vous serez incapable de faire aucun mouvement... mais vous pouvez encore entendre pendant quelque temps... écoutez-moi donc, cela vous distraira. J'entendais en cflet, mais déjà vaguement.|ll me semblait être le jouet de quelque rêve horrible; j'avais les yeux fixes. Cet homme me paraissait alors pres(pic doué d'une puissance surnaturelle. Pendant un moment il garda le silence, il cherchait quelques papiers. Le vent redoublait de violence en s'engoufirant par la cheminée. Je sentais une torpeur croissante envahir peu à peu toutes mes facultés; par deux fuis je voulus me lever, appeler du secours : les forces, la voix me manquaient. — Je vous dis que c'est inutile, dit Lugarto, en haussant les épaules; mais, écoutezmoi... vous allez connaître votre bien-aimé Contran, el savoir le sujet de mon aversion pour lui... Il y a deux ans., à Paris, j'avais découvert, dans la position la plus humble, une perle de grâce, un trésor de beauté, un cœur noble, un esprit enchanteur, une jeune fille adorable en un mot; je ne m'étais pas fait connaître à elle pour ce que j'étais. Celte jeune lille m'aima, mais elle ne voulut en rien faillir à ses devoirs... Irrité par la contradiction, j'en devins si éperdumenl épiis, je la trouvai si bille, si bonne, si ingénue, que j'aurais fait l,i folie de l'épouser, car c'était une de ces vertus qui, malgré leurs rigueurs, attirent au lieu de repousser. L'enfer me lit rencontrer de Lancry ; je me liai avec lui, je lui couliai mon amour, mes projets; je le présenta à cette jeune lille comme un ami le plus intime. Un mois après cette présentation, j'étais évincé, supplanté auprès d'elle ; il avait révélé mon nom, calomnié mes intentions, séduit celle enfant, jusque-là si pure... La malheureuse s'est suicidée en se voyant plus lard abandonnée par Lancry... Voilà ce qu'il m'a jail... votre mari... il a llétri, souillé, tué le seul véritable amour que j'eusse peut-être éprouvé de ma vie! lia, du même coup et à jamais, ulcéré mon co'ur et mon orgueil en m'enlevant si dédaigneusement nue conquête que j'auiais achetée au prix de ma main... c'esl là ce que je ne lui pardonnerai jamais. Tenez, vous ne savez pas ce qu'il m'a fait souffrir, cet homme.
M. Lugarto me parut sortir de son ironie glaciale, en prononçant ces derniers mots a>cc un accent profiuuléiiicnt ému. — Vous avi./. au moins connu un sentinent généreux et pur, m'ocrial-je. Au nuni de ce senii-
ment, de ce souvenir cruel, mais sacré, ayez piiié de moi... je le sens, mes forces m'aban(loiuient...M. Lugarto répondit par un éclat de riie... — Que vous êles enfant... C'est tout simple... je vous fais prendre un narcotique, c'est pour qu'il agisse. Votre somnolence va augmenter ainsi jusqu'à ce que vous soyez tout à fait endormie. Pour en revenir à Lai>cry, si j'ai oublié la jeune (ille. Il m'est resté au cœur la rage d'avoir été saci ilié à Contran, la soif de la vengeance. Si j'avais eu le courage de me battre avec Lancry, il me semble que je l'aurais tué, tant je le haïssais; mais, je vous l'ai dit... je suis nerveux, j'ai attendu. Et puis la vengeance se luange très-bien froide, comme ou dit vulgairement... D'ailleurs, je ne sais cpielle voix mystérieuse m'averlissail "que, tôt ou tard, Contran ne pouiiail m'échapper. L'an passé, j'étais à Londres, il y vint ; il apportait les derniers débris de sa fortune : il voulait jeter un certain éclat factice pour amorcer et épouser quelque riche héritière... J'allai franchement à lui ; je commençai par rire du bon tour qu'il m'avait joué en m'enlevant cette jeune (ille ; il en rit aussi, fut ravi de voir que je prenais si bien les choses ; nous redevînmes intimes... Son mariage n'avançait pas ; j'avais répandu le bruit de sa ruine, de ses desseins intéressés, ajoutant qu'il se moquait, par avance, des héritières qu'il s'attendait à prendre dans ses lilets conjugaux. L'orgueil aristocralique des jeunes miss des trois royaumes se révolta contre les secrètes prétenlions de cet insolent Français que j'avais dévoilées.
Enfin, malgré son beau nom, son esprit, sa charmante figure, avantages que j'abhorrais, ce cher Lancry ne put seulement parvenir à épouser quelque obscure héritière de la Cité... Alais, je le vois, le sommeil vouî gagne de plus en plus, ajouta M. Lugarto, il n'atteint pas cniore votre intelligence, c'est, jusqu'à présent, un engourdissement (oui |iliysique. Je continue, car je vois à l'expression de votre figure que vous m'entendez très-bien. Lancry avait donc épuisé ses dernières ressources en faisant cette chasse aux héritières... Son oncle, le duc de Versac, ne voulant plus lui donner un liard, votre cher Conlran allait être réduit aux expédients, lorsque le démon l'inspira. Il m'emprunta de l'argent pour la première fois ; de ce jour il était à moi. Je lui prèlai mille louis si facilement, il savait ma fortune si énorme, qu'il accepta sans scrupide, et qu'il revint à la charge. J'allai au-devant de ses désirs par un nouveau prêt plus considérable. La tête lui tourna, il me prit pour une vache à lait.
Dans son intérêt, je lui conseillai charitablement d'étaler de nouveau un grand luxe. On l'avait cru ruiné, on le verrait S|)leiidide; il annoncerait un héritage tout frais, et ne pourrait cette fois manquer d'accrocher quelque riche mariage. Quant à la dépense, j'étais là,j'avais trois ou quatre millions de revenus ; une foismariérichement, il me rembourserait. C'était une sorte d'entreprise pour laquelle je lui prêtais des fonds ; je ne les lui réclamerais qu'après la réalisation des bénéfices. J'ai l'air d un sol, n'est-ce pas? car, après tout, Lancry pouvait ne pas trouvera se marier, et je pouvais en être, moi, pour mon argent, quoiqu'il m'eût fait plus tard des obligations que j'ai là... Mais, pouV la réiissile de certain projet assez adroilemcnt combiné, il me fallait lui inspirer une confiance aveugle dans ma générosité et dans mon amilié... Vous allez voir que je plaçai bien mon argent. Toutes les fois que je lui avais prêlé ipielquesoumie considérable, je lui avais donné un sinqilo bon signé de moi sur mon banquier : remaïquez bien ceci. Un jour, je quittai brusquement Limdres sans en prévenir Lancry et sans lui dire où j'allais. Je le savais alors sans argent. Je lui détachai un certain juif foit madré, qui, sur sa signature, lui proposa une tientaine de mille livres. Lancry, complanl sur moi pour ren)bourscr, signa. J'étais à Brigliton, d'où je le surveillais... Mon projet élait mûr... L'or est une baguelle niagique. Quelque temps après son emprunt, je fis sérieusement proposer à Lancry une héritière de plus de cinquante mille écus de rente. Je connaissais lès parents de cette jeune fille ; ils avaient en moi toule confiance. J'avais garanti sur ma propre forlune que Lancry apportait en dot plus de deux millions; seulement, j'engageais les parents à ne traiter la question d'argent qu'à mon retour, l'ar habitude, Lancry se dounail toujours effronlément pour millionnaire ; il vit la jeune fille, on raccurillil, et l'on convint d'un jour pour régler les affaires d'intérêt. Lorsqu'on en lut là, j'éciivis à Lancry de Brighion : sa réponse fut une demande de deux mille louis pour payer lejinf, car l'échéance approchait ; il yavail prise de corps ; le créancier était impitoyable. Or, au moment de f.iiie un mariage de cinquante mille écus de rentes, il eût élé alroce pour Lancry d'êlre incarcéré, de voir ainsi avorter une si lielle espérance.
La veille du jour du payement arrive, j'avais tout calcule, l'anxiété de Lancry étail horrible; mais, ô miracle du ciel ! manne bienfaisaiilel j'adressai à Contran par la poste, maissans lettre d'envoi, remarcpie/ bien encore ceci, un bon de deux mille louis de moi, payable à vue sur mon banquier, et ne renferm.mt que ces luils connue d'haliilude : « lion pour deux mille livres steiling. — Brigliton. — Comle di- Lugaito. » J'écrivis seulement un mot à l.auciy pour lui dire que je quittais Biiglilon, et que je lui fer.iis plus tard savoir où je serais. Je m'étais aiiaiigé de manière à ce que le bon arrivât le soir par la poste. J'avais donné à Lancry un valet de cbandire de ma main. Lancry met le bon d.ms un tiroir, et sort sans ôlerla clef, car il ne brille pas par l'ordre, votre tendre époux ; le domestique (uend le bon, selon mes ordres, el me le renvoie. Le lendemain Lancry cherche son bon... rien... il queslioiuie son valet de chambre... rien. Celui-ci joue son rôle à merveille; il ne sait pas ce que son miiitre lui demande... Le juif arrive, veut son argent à toutes
ire
forces, menace de s'adresser à la famille de la fiancée, el de faire ainsi manquer le mariage.
Lancry, aux abois, se voit au moment de perdre son héritière, faute de ce maudit bon ; il éclate, il teiiiptilc ; dans sa colère, il iustiuit son valel, dans lequel d'ailleurs il avait tonte confiance, de l'atroce criibarias où il se trouve. Mon dnilc alors, suivant de fioinl en point mes instructions, l'ait à son m:iitri.' le raisonnen)cnt suivant après mainte bésilalion : — M. le comte de Lugarto a envoyé à M. le vicomte un bon de deux mille louis; il veut donc lui prêter deux mille louis ; maintenant M. le vicomte à ('garé le bon. Où serait le mal si ,M. le vicomte fabiicpiait un autre bon ? — Misérable !... un faux ? — Mais puisque M. de Lugarlo a envoyé un bon à M. le vicomte, et que ce bon s'est perdu... c'est toujours la même chose. A qui cela fait-il du tort qu'on eu fasse un autre? Votre cher Contran, après (pielqnes scrupules de conscience, se rendit à cette belle rliétoiiqne de faussaire ; une heure après, il pré- .sentail à mon banquier un faux bon de moi...iHais ceci vous réveille... ajouta M. Lugarto en voyant que je me relevais par un effort pres(iue désespéré. — Vous mentez... vous mentez, m'écriai-je d'une voix affaiblie, Gontran est incapable d'une telle infamie.
Prescpie épuisée par ce mouvemi'nt, je retombai dans mon fauteuil. De ce moment j'éprouvai une soite d'Iiallucination étrange à mesure que M. Lugarto parlait; il me sembla voir son récit en action, les personnages qu'il évoquait apparaissaient et disparaissaient ;'i ma vue, comme dans un rêve, avec la rapidité de la pensée. — Je mens si peu en accusant Lancry d'être un faussaire, reprit M. Lugarlo, en me montrant un papier, que le faux, le voilà. Je reprends mon récit... J'en ai au plus pour les dix minutes de connaissance qui vous restent. Depuis (pielques jours mon ban(|uier était confidentiellement prévenu par moi, el sous le sceau du plus profond secret, que Lancry, abusant de mon an)itié, pourrail lui présenter de faux bons de moi, mais, par égard pour le nom que portait ce misérable, disais-je, je piiai niondit banquier de payer sans faire d'éclat, seulement de garder le bon et de bien constater le crime de M. de Lancry, me réservant de faire des poursuites si cet indigne ami ne s'amendait pas plus tard. Ce qui fut dit fut f:iit; des témoins dont l'autorité élait irrécusable, mais dont la discrétion était sûre, virent Lancry apporter le billet et en empocher l'argeni. Les témoins signèrent avec mon banquier un procès-veibal que voici, et dans lequel^ai fait toutes réserves pour l'avenir. Vous le voyez, je n'ai qu'.'i dire un mot pour faire condamner votre mari comme f.iussaire, car on obtiendra facilement son extradition. Je cachai ma tête dans mes mains avec horreur.
— Ceci vous explique le secret de ma domination sur Lancry et sur beaucoup de personnes. J'ai une espèce de police à moi ; je la mets à la piste de toutes les personnes sur lesquelles je veux agir, et c'est bien le diable si je ne découvre quelque tendre erreur ou quelque sordide action qui me les livre pieds el poings liés. Vous avez vu nue preuve de ce savoir-faire dans ma domination sur la princesse de K-.ernika et la duchesse de liiehcville... Pour en revenir à Gontran, quoique le juif aux 50,000 fr. eût clé payé, son mariage avec la riche héritière ne se lit pas. Je retirai ma garantie sans m'expliquer. Lancry, mis en demeure de jnslihei' de la fortune qu'if prétendait avoir, ne put rien prouver ; bien enlcndu on lui touiiia le dos, cl il retomba pauvre comme Job, ayant pour tout bien plus de deux cent mille fiancs (pi'il me devait. C'était elier ; nia'n son àme m'appai tenait, comme aurait dit Satan... Lorsque Lancry s'est vu ainsi en mon pouvoir, il a jeté feu et ffaiome ; mais que faire'? se résigner, sous peine de la marque... Ce fut alors (|u'il reçut une lettre de son oncle qui vous proposait en mariage. Cela me ravit ; ma vengeance allait se doubler, j'allais disposer de deux existences au lieu d une... PiHir faire réussir ce beau projet conçu par mademoiselle de Maran et M. de Versac, je prêtai une cenia'ne de mille francs ii Lancry en avance d'hoirie sur votre dot, pour faire face aux dépenses imprévues, et lui permettre de ne pas manquer cette belle affaire.
Le mariage se conclut. J'élais malade A Londres, sans cela je serais venu assister à la noie comme premier garçon d'honneur. Une fois rétabli, j'écrivis à Lancry, qui savourait sa lime de miel à Cbanlilly... Je lui orihmnai de rcveiur à Paris sur l'heuic. Il vous ramena ; je vous vis, je vous aimai, et je me mis dans la tète de vous posséder... Or, ce que je veux... je le veux bien. Je déclarai ;i votre mari que je vous ferais fa cour, il s'y résigna en enrageaul... l'ourlant il comptait sur votre vertu, et il avail raison... aussi m'avez-vous mis d.ms la nécessité de recoiu'ir, comme on dit, aux grands moyens. Vous savez le reste... jusqu'à la scène de l'antre joiu' à ïortoni... Sa mauvaise tête l'a emporté; exaspéré par le méprisant accueil de Madame, il a fait cette sortie, celte bravade ridicule à Torloui... A deux heures du malin, il élait chez moi, à genoux, pleur::nl, sanglolant, suppliant, demandant griice pour vous et pour lui... Il rabâchait des galères... je me suis encore laissé attendrir, à ces conditions : f" Il fallait un duel, et j'étais trop nerveux pour en accepter un sérieux. Il serait donc convenu que nous serions censés nous être baltns seulement avec des soldats pour témoins ; je serais encore censé avoir reçu un coup d'épée peu dangereux ; je me chargeais d'accréditer ce bruit; ce (pii s'est tail, et je i)asse pom- nu crâne... 2° Lancry devait immédiatement partir pour Londres, où il est à celte heure. Avant son départ, sans que j'aie voulu lui dire dans quel but, je l'oliligeai à vous écrire sous ma diclée la première lettre que vous avez reçue à Paris, cl qui vous a décidée à venir ici. Les autres lettres sont
de moi, bien entendu, car votre mari n'est pas le seul qui sache conti>efaire les écrilares el faire des faux.
Je n'ai rien oublié, je crois... non... Maintenant qu'il vous reste eo* core un peu de connaissance, envisagez bien les consérpiences de votre posiiion ; depuis deux mois, le monde est persuadé que nous sommes ensemble du dernier mieux... Si l'on en pouvait douter, qu'on juge sur les laits... Vous êtis venue ici volontairement ; vous avez voulu cachet ce voyage à votre tante, à M. de Versac, à madame de Ksernika, puisque vous leur avez é>ril que vous alliez chez m idame Sécherin à la canip.'igne : on croit que votre mari m'a blessé en duel, on pensera que vous êtes accourue ici aussilôl après sim <léparl pcjur me consoler dans mes soullrances : comment le nierez-vous '/ où seront vos [ireuvcs '.' Meç fausses lettres, direz-vous : mais tout à l'heure, quand vous allez cire endormie, je vous prendrai ces leitres, et je les brûlerai.
Invoquercz-vous le témoignage de vos gens'? D'abord ils me sont dé* voués ; el puis ils diront, ce qui est vrai, qu'ils oui agi d'après vos ordres, car vous seule avez ordonné le départ. Ce n'est pas tout ; pour cond)le d'horreur... un de vos parents, un bonunc respectable, apprenant sans doute votre infâme conduiie, se met à votre poursuite pour vous empêcher de vous perdre... Votre passion vous aveugle tellement, que, de complicité avec un laquais, vous faites tomber ce vertueux poursuivant dans un piège abominable où il aura peut-être perdu la vie... Eh bien ! que diles-\ous? Je défie l'avocat le plus habile de contredire tout ceci... de vous empêcher d'être écrasée sous les apparences... sous le dernier et éclatant scandale : car je- me suis arrangé de façon à ce que I on sache bien que vous n'avez pas été du tout chez madame Sécherin, et que vous êtes venue ici me faire vos tendres et tristes adieux. Demain malin... (votre souuueil va durer au moins huit ou dix heures) je pars pour l'Ilalie, je vous laisse vous réveiller tout à votre aise et écrire à Gontran, poste restante, à Londres, de revenir vous consoler si ça l'amuse... J'emporlerai toujours avec moi... ce précieux fauv... ce fd infernal au bout duquel je tiendrai constanmient l'àme de Gnnlr.m et la vôtre. Quant aux cent mille écus cpie votre mari me doit environ... et dont voici les titres, demain matin, après mon dcparl, vous les trouverez à vos pieds, déchirés en morceaux, car je suis galant honime et généreux.
Cette dernière infamie ranima le peu de force el de volonté qui exis* làl encore en moi. M. Lugarlo se leva, regarda la pendule, et me dit : — Dans dix minutes vous serez à moi. En faisant im mouvement désespéré pour me soulever du fauteuil où j'étais engourdie, mes yeux lombèrent sur un couteau. Maintenant je me rappelle à peine les violentes pensées qui m'agitèrent en ce moment ; soit que je voulusse échapper par la mort au déshonneur, soit que je crusse qu'une douleur, que la perte de mon sang peut-être, m'arracheraient de l'étal affreux où j'étais plongée, je saisis ce couteau, je rassemblai tonte mon énergie pour m'en porter un coup dans la poitrine; la lame glissa cl m'atleignil légèrement à l'épaule. Ce mouvement fut si rapitle que M. Lugarlo ne l'aperçul pas. Une voix bien conmje s'écria avec effroi : — Arrêtez, Malbilde! Je me relevai toute droite par un mouvement presque convulsif, et je fis deux pas en étendani mes bras vers M. de Mortagne, car c'était lui... Soitant d'une pièce voisine, il se précipita vers moi. M. de Bochegune, qui l'accompagnait, saisit d'une main Lugarto au collet et ferma à double tour la porte par laquelle venaient d'entrer mes deux sauveurs.