DIXIÈME PARTIE
cnAPirnE premier.
La toilette.
A Bic^tr(>, un sombre corridor percé çà et li de ntielques fenêtres grillées, Sdiles (le s(iii|iiraux siliiés iiii peu :ui-(lessiis (l(i sol d une cour SUpërieiirc, roiuliiis.iil au lacliol di's eoiilaiiniés à mort.
Ce CMclidl uo prenait di' jdui qne par un large guichet pratiqué à la partie snpérieiuc de la porte, qui ouvrait sur le passage à" peine écluirë dont nou^ avons parlé.
Dans ce cabanon an plafond éirasc, a»\ ninrs luimides et vcrHàlres, au sol dallé (le picircs fioidcs connue les pieries du sépulcre, sont renfermées la femme Martial et sa lille Caleb.isse.
La (ipme anjinlense de la veuve dn snp|)licié se délaclie, dure, impassible et lilalarde coninie nn masque de marbre, au milieu de la deniiobsi nrilé qui règne dans le ca( bot.
Privée de l'usage de ses mains, car pardessus sa robe noire elle porte la camisole de force, soiie de longue cas^^que de grosse toile prise lacée deniere le dos, et d(Hit les manches se teruiiueiit et se fei ment eu forme de s;ic, elle demande qu'on loi ôte son liomiet. se pl.iignaiit d'niie vive chaleur à la tèle... Ses clicveux aris tombent épars siu' ses épaules. Assise an bord de sou lit, ses picils rrposent sur la dalli', elle regarde fixement sa (illc Calebasse, séparée d'elle par la laigcurdu cachot...
Cl Ile-ci, à demi (ondiée et vélne aussi de la cami-ole de force, s'adosse au UMM-, Elle a l.i lèle liai-sée sur sa poitrine. I œil fixe, la respirDlion saccadée. Sauf un IcgiT tremblement convulsif, qui de temps à aulre agite sa mâchoire inléiicure, ses traits paraissent assez calmes, malgré leur pâleur livide.
Dans I iiiiéi leur ei à l'extrémité du cachot, auprès de la porte, audessous du guicliel ouvert, nn vétéran décoré, à (ignre rude et basanée, au crâne chauve, aux longues moustaches grises, est assis sur une chaise. Il garde à vue les condainnécs.
— Il fait un fini I glicial ici !... et pourtant les ycnx me brûlent... et puis j'ai soif... toujours soif... dit Calebasse an bout de quel(|ues instants. Puis, s'adressaul au vétéiau, elle ajouta : De Peau, s'il vous plait, monsieur...
Le vieux soldat se leva, prit sur un escabeau un broc d'otain plein d'eau, en renqvlit un verie. s'approcha de Calebasse et la fit boire lentement, la camisole de force empêchant la conduuiuée de se servir de ses mains.
Après avoir bu avec avidité, elle dit :
— Merci, nronsierrr.
— Vorrlc7,-vor]R boire? demanda le soldat à la veuve. Celle-ci répondit |iar uir signe négatif.
Le vétéran alla se ras^eoir.
Il se fil un nouveau silence.
— Quelle berne est-il. monsieur? demanda Calebasse.
— Rienlôt rpiatrc heures el demi, dit le sold.it.
— Dans ti(ii> hcrrres ! rcpr it Calebasse avec nn sourire sardoniqne et sinistre, faisant allusion au moment fixé pour son exécution, dans trois heures...
tlle ri'osn p:\sacliever.
La veuve harrssa les épaules... Sa fille comprit sa pensée, et reprit :
— Vous avez pirrs de courage que moi... tua mère... Vous ne faiblissez jarrrais .. vous...
— Jamais I
— Je le sais bien... je le vois bien... Votre figure est aussi tranquille que si vorrs éiii z assise au coin drr fcii de iroire crrisine... occupée à coudre... Ah! il est loin, ce bon temps-làl... il est loinl...
— Bavarde !
— C'est vrai... au lieu de rester là à penser... sans rien dire... j'aime mieux paili r... j airne mierrx...
— l 'éloirrdir.. . pollronrre !
— Orrand i ela serait, ma rrrère, tout le monde n'a pas votre courage, non (ihrs... J'ai fril ce rpre j ai pu porrr vous imiter; je n'ai pas écoulé le prêtre, pan e qne von^ ne le vorriiez pas. Ça rr'empéche pas rpre j ai penl-étre en lort .. car- erriin... a,orrt.i la coml.onrrée eit frissonnant, après... (piisail ? .. et après... c'esl hieuLùl... c'est... dans...
— Dair^ trriis liirrrcs.
— Comme voirs dites cela froiilement, ma mère!... Mon Dieu! mon Dieu ! c est poirrlarrt vr:ii.. dir-f rpre non . somiin's l.'i... toutts hs deiiN... qire nous irc somurt^ p;«s malades, que nous ne vondrious pas nmiirir... et (;ue, pourlaut, d^ins irui» h«ure«...
— Dans II ois heures, lu auras fini en vraie Martial. Tu auras vu noir... voilà tout... llarrli ma fille!
— Cela n'esi pas beau de parler ainsi à votre fdic, dit le vieux soldat d'une voix leutc et grave: vous auriez mieux lait de lui laisser écouter le prêtre.
La veuve haussa de norrvcau les épaules avec un dédain f.irouclie, et rejirit en s'adrussaut à Calebasse sans seulement tourner la tète du coté du vétéran :
— Corrrage, ma fille... nous montrerons que des femmes ont plus de cœur qne ces hommes... avec lerrrs prêtres... Les lâches!
— Le cormrrand.itrl Li-bluid était le pIrrs brave officiiT du 5' chasseurs à (lied ..Je l'ai vir, criblé de blessrrres à la brèche de Saragossc... mourir en fiisarrl le sigrre de la croi\, dit le vétéran.
— Vous étiez donc sou sacristain'? lui demanda la veuve en poussant un éclat de rire sauvage.
— J'étais son soldat... répondit doucement le vétéran. C'était seulement pour vous dire qu'on peut, au niomeul de mourir... prier sans être làclic...
Calebasse regarda attentivement cet homme au visage basané, type parfait et popnl.rire dir sold.it de l'empire; une profonde cicatrice sillontrait sa joue gairclie et se perilail durs sa lar ge irroustache grise. Les simples par oies de ce vétéran, doitt les traits, les blessures cl le rnb.in rouge senibl.iieirt annrim er la bravoirre calme et éprouvée par les batailles, frapperenl prolondérneut la fille de la veuve.
tlle avait refusé les corrsolations drr prêtre cniore plus par fausse honte et par craiirte des s.ircasmcs de sa mère que par eirdiircissemeut. Dans sa |ieosée incer laine et irrunrante. elle cqiposa aux railler ies sacrilèges de la \eirve rasscntinrenl iln soldat. Forte de ce tétnnign.ige. elle crut poitvoir écorner sans l.relieté des instincts religieux auxquels des horrrmes irUiépiiles avartiil obéi.
— Au lait, riprit-elle avec angoisse, pourquoi n'ai-je pas voulu entendre le prêtre'?. . Il ir'y avait pas de faiblesse à cela... D'ailleurs ça m'aurait élorrrdii;... et puis... enfin... après... qui Siiil?
— Eireoie ! dit la veuve d'uir toir de rrrépris écias lut. Le temps nianqrte... c'est dommage... tu serais religieuse. L'arrivée de Ion frère Marti.ii achèvera ta cuuversiuD. Mais il ue viendra pas, rhuniiéte homme... le bon lils!
An moment oii la veuve prononçait ces pandes, l'énorme serrure de la priboir relerrtit briiyanntrent, et la porte s'ouvrit :
— Déjà ! s'é. 1 ra Calebasse eir faisant un bond couvulsif. 0 mon Dieu I on a avancé l'heitre! On nous trompait!
El ses traits i onimeriçaieirt à se décottrposer d'une manière effrayante.
— lairi mieux .. si la montre du bourreau avance... tes béguiueries ne nie déshonorer-out p:is.
— .Mad.irrre, dit un employé de la prison à la condamnée avec cette courmisératiou doucereuse qui seul la mort, votre lils esl là... voulezvous le voir?
— Oui, répondit la veuve sans tourner la tête.
— firtrez .. monsieur... dit l'employé.
Mirrtial entra.
Le vétéran resta dans le cachot, dont on laissa, pour plus de précaution, la porte ouverte. A travers la péuonibre drr corridor à demi éclairé par le jour naissaul el par un réverbère, on voyait plusieurs soldats el gardiens, les urrs assis sur un banc, les airlres debout.
iVlartial était aus^i livide que sa mère; ses traits exprimaient ime angoisse, mre horreur profonde: ses gcnorrx tremblaii lit sons Irri. Malgré les crimes de cittc femme, malgré l'aversioir qu'elle lui avait toujours tém ligirée, il s'était cru obligé d'obéir à sa dernière volonté.
Des qu'il entra durs le cailiot, la verrve jela sur lui rrn regard perçant, et lui dit d'itne voix sornderneul coirrrorrcée et comme pour éveiller dairs lame de son fils mre haine profornle :
— Tir vois... ce riu'oii va fiire... de la mère... de ta sœur?
— Ah ! ma mère... c'esl afi'ieux... mais je vous Pavais dit, hélas ! je vous l'avais dit!
La veuve serra ses lèvres blanches avec colère; son fils ne la comp- > liait pas; cependant elle reprit :
— On va nous tuer... connue on a tué ton père...
— Mou Dieu! .. mon Dieu!., elje ne puis rien... c'est fini. Mainie nnnl... que voulez-vous que je fasse'.' pourquoi ne pas m'avoir écoulé... ni vous ni ma sœur'.' vous n'en seriez pas là.
— Ah !... c'est aiirsi... rrprii la veuve avec son habituelle el farouche ironie, tir trouves cela bieu'ï
— Ma mère!
— Te voilà content... tu pourras dire, sans mentir, que ta mère est morte... lu ire rougiras plus d elle.
— Si jetais mauvais tils, répondit brusquement Martial, révolté de Pinjule dm été de sa niere, je ne serais pas ici.
- — Tu vii'iis... paremiosilé.
— Je viens .. pour vorrs obéir.
— Ah! si je l'avais écoulé, Martial, an lieu d'écouter ma mère... je ne serais |ias ici, s'éi ria i airb.ise d'mie vTiix iléi liiraule el eé.l.iut enfin à ses angoisses, à ses terreurs, jusqu'alors conlennr s par l'irrlbieneo rie la vcn e. C'est votre Lule... soyez ruaniiile, ma mère!
— Elle se repent .. elle m'aceusr... tu dois jouir, beia? dit la veuve h Son fiU avtH! na éclat de rtnt dùboli<4ue.
LES MYSTÈRES DE PARIS
Sans lui répondre, Maniai se lappioclia de Calebasse, dont l'agonie comnienç;iil, el lui dit avec compassion :
— Panvre sœur... il est trop laid... maintenant.
— Jamais... trop tard... pour cire làilie ! dit la mère avec une fureur froide. OU ! quelle race ! quelle race! Ucuieusemcnt Nicolas est évadé, lieureusement François et Amandine... t'échapperont... Ils ont déjà du vice... la misère les achèvera !
— Ah ! Martial, veille bien sur eux... ou ils finiront... comme nous deux ma mère. On leur coupera aussi la téie! s'écri;» Calebasse en poussant de sourds gémissenienis.
— H aura beau veiller sur eux, s'écria la veuve avec une exaltation féroce, le vice el la misère seront plus forts que lui... et un jour... ils vengeront père, mère el sœur.
— Votre horrible espérance sera trompée, ma mère, répondit Martial indigné. Ni eux ni moi nous n'aurons jamais la misère à craindre. La Louve a sauvé la jeune lille que Nicolas voulait noyer. Les parents de cette jeune lille nous ont proposé ou beaucoup d'argent, ou moins d'argent et des Icrres en Alger... à colé d'une lèrnie qu ils ont déjà donnée à un homme qui leur a aussi rendu de grands services. Nous avons préféré les terres. Il y a un peu de danger... mais ça nous va... à la Louve et à moi. Demain nous partirons avec les enfants, el de notre vie nous ne reviendrons en Europe.
— Ce que tu dis là est vrai? demanda la veuve à Martial d'un ton de surprise irritée.
— .le ne mens jamais.
— Tu mens aujourd'hui pour me mettre en colère.
— Kn colère, parce que le sort de ces enfants est assuré?
— Oui, de louveteaux on en fera des agneaux. Le sang de ton père, de la sœur, le mien, ne sera pas vengé...
— A ce moment ne parlez pas ainsi.
— J'ai tué, on me tue... je suis quille.
— Ma mère, le repentir...
La veuve poussa un nouvel éclat de rire.
— Je vis depuis trente ans dans le crime, et pour me repentir de trente ans on me donne trois jours, avec la mort au bout... E>i-ce que j'aurais le temps? Non, non, quand ma lèle tombera, elle grincera de rage et de haine.
— Mon frère, au secours ! emmène-moi d'ici ! ils vont venir, murmura Calebasse d'une voix défaillante, car la misérable connnençail à délirer.
— Veux-tu te taire? dit la veuve exaspérée par la faiblesse de Calebasse ; veux-lu le taire? Oh ! I infâme !... et c'est ma fille !
— Ma mère ! ma mère! s'écria Martial déchiré par celle horrible scène, pourquoi m'avez-vous fait venir ici ?
— Parce que je croyais te donner du cœur el de la haine... mais qui n'a pas l'un n'a pas l'autre, lâche !
— Ma mère !
— Lâche, lâche, lâche !
A ce moment il se fit un assez grand bruit de pas dans le corridor.
Le véiéran tira sa montre cl regarda l'heure.
Le soleil, se levant au dehors, éblouissant et radieux, jeta tout à coup une nappe de clarté dorée par le soupirail pratiqué dans le corridor en face de la porte du cachot.
Cette porte s'ouvrit, el l'entrée du cabanon se trouva vivement éclairée. Au milieu de celle zone lumineuse, des gardiens apportèrent deux chaises (I), puis le greffier vint dire à la veuve d'une voix émue :
— Madame, il est temps...
La condamnée se leva droite, impassible ; Calebasse poussa des cris aigus.
Quatre hommes entrèrent.
Trois d'entre eux, assez mal vêtus, tenaient à la main de petits paquets de corde très-déliée, mais très-forte.
Le plus grand de ces quatre hommes, correclenient habillé de noir, portant un chapeau rond el une cravate blanche, remit au greffier un papier.
Cet homme était le bourreau.
V.c. papier était un reçu des deux femmes bonnes à guillotiner. Le hoinrean prenait possession de ces deux créatures de Dieu ; désormais il l'M répondait seul.
A relVroi désespéré de (lalebasse avait succédé une torpeur hébétée. Deux aides du bourreau furent obligés de l'asseoir sur son lit et de l'y soutenir. Ses mâchoires , serrées par une convulsion lélanique , lui permellaiint à peine de prononcer (pielquos mots sans suite. Elle rouiail anlour d'elle des yeux déjà ternes el sans regard, son iiieiitou touliait à sa poitrine, el, sans l'appui des deux aides, son corps serait uiiilié en avant comme une masse inerte.
Martial, après avoir une dernière fois embrassé celle malheureuse, [ restait immobile, épouvanté , n'osant, ne pouvant faire un pas, cl comme fasciné par cette terrible scène.
La froide audace de la veuve ne se démentait pas : la tèle haute el iroilc, elle aidait elle-même à se dépouiller de la camisole de force qui
(11 Ordinairement la toilette des condamnés a lieu dans l'avant-nrefl'c; mais ILiilqucs réparalinns indispensables obligeaient de faire dans le cachol les sinisres apprêts.
emprisonnait ses mouvements. Celte toile tomba, elle se trouva vêtue d'une vieille robe de laine noire.
— Où làul-il me mettre ? demanda-t-elle d'une voix ferme.
— Ayez la bonté de vous asseoir sur une de ces chaises, lui dit le bourreau en lui indiquant un des deux sièges placés à l'entrée du cachot.
La porte étant resiée ouverte, on voyait dans le corridor plusieurs gardiens, le directeur de la prison et quelques curieux privilégiés.
La veuve se dirigeait d'un pas hardi vers la place qu'on lui avait indiquée, lorsqu'elle passa devant sa lille.
Elle s'arrêta, s'approcha d'elle, et lui dit d'une voix légèrement émue :
— Ma fille, embrasse-moi.
A la voix de sa mère. Calebasse sortit de son apathie, se dressa sur son séant, el, avec un geste de malédiction, elle s'écria : i", — S'il y a un enfer, descendez-y, maudite !
— Ma lille, embrasse-moi, dit encore la veuve en faisant un pas.
— Ne m'approchez pas! vous m'avez perdue ! murmura la malheureuse en jetant ses mains en avant pour repousser sa mère.
— Pardonne-moi !
— Non, non, dit Calebasse d'une voix convulsive ; et, cet effort ayant épuisé ses forces, elle retomba presque sans connaissance entre les bras des aides.
Un nuage passa sur le front indomptable de la veuve ; un instant ses yeux secs el ardents devinrent humides. A ce moment, elle rencontra le regard de son fils.
Aiircs un moment d'hésitation, et comme si elle eût cédé à l'effort dune lutte intérieure, elle lui dit :
— El toi?...
Martial se précipita en sanglotant dans les bras de sa mère.
— Assez ! dit la veuve en surmontant son émotion et en se dégageant des étreintes de son fils. Monsieur aliend, ajouia-t-elle en mon- Iraut le bourreau.
Puis elle marcha rapidement vers la chaise, où elle s'assit résolument.
La lueur de sensibilité maternelle qui avait un moment éclairé les noires profondeurs de cette àme abominable s'éteignit tout à coup.
— Monsieur, dit le vétéran à Martial en s'approchant de lui avec intérêt, ne restez pas ici. Venez, venez.
Martial, égaré par l'horreur et par l'épouvante, suivit machinalement le soldat.
Deux aides avaient apporté sur la chaise Calebasse agonisante ; l'un maintenait ce corps déjà presque privé de vie, pendant (pie l'autre homme, au moyen de cordes de fouet excessivement minces, mais irèslongues, lui attachait les mains derrière le dos par des liens et des nœuds inextricables, et lui nouait aux chevilles une corde assez longue pour que la marche à petits pas fût possible.
Cette opération était à la fois étrange et horrible : on eût dit que les longues cordes minces qu'on ilistiiigiiait à peine dans l'ombre, et dont ces hommes silencieux entouraient, garrottaient la condamnée, avec autant de rapiilité que de dextéiité, sortaient de leurs mains comme les fils ténus dont les araignées enveloppent aussi leur victime avant de la dévorer.
Le bourreau el son autre aide enchevêtraient la veuve avec la même agilité, sans que les traits de cette femme oiïrisseiit la moindre altéralion. Seulement de temps à autre elle toussait légèreiiieiil.
Lorsque la condamnée (ut ainsi mise dans l'impossibililé de laire nu muuveiiieni, le bourreau, tirant de sa poche une longue paire de ciseaux, lui dit avec politesse :
— Ayez la complaisance de baisser la tête, madame. La veuve baissa la tète en disant :
— Nous sommes de bonnes pratiques ; vous avez eu mon mari, maintenant voilà sa femme et sa fille.
Sans répondre, le bourreau ramassa dans sa main gauche les longs cheveux gris de la condamnée, et se mil à les couper très-ras, très-ras, surtout à la nuque.
— Ça fait que j'aurai été coiffée trois fois dans ma vie, dil la veuve avec un ricanement sinistre : le jour de ma première conimiinion, quand on m'a mis le voile ; le jour de mon mariage, quand on m'a mis la Heur d'oranger; et puis aujourd'hui, n'est-ce pas, coilTeur delà mort !
le bourreau resta muet.
Les cheveux de la eondanuiée étant épais el rudes, l'opération fut si longue que la chevelure de Cahbasse tombait entièrement sur les dalles alors (pie celle de sa mère n'était coupée qu'à demi.
— Vous ne savez pas à quoi je pense? dit la veuve au bourreau, après avoir de nouveau conleMi|)le sa fille.
Le bourreau conliiiua de garder le silence.
Ou n'entendait que le grincement sonore des ciseaux et que l'espèce de hoquet el de i aie qui de temps à autre soulevait la poitrine de Calebasse.
A ce moment on vit dans le corridor un prêtre à figure vénérable s'approcher du directeur de la prison et causer à voix basse avec lui. Ce saint uiiiiistr(; venait tenter une dernière fois d'arracher l'âme de la veuve à rendurcisscinent.
LKS MYSTEill':S DE PARIS.
— Je pense, reprit la veuve an bout de quelques nioinenls.et voyant que le bouricau tio lui rëpciiKhiil p:is, je pcii-.e qu'à i iii(| aus ma lille, à qui ou va coupL'r la trie, élait l;i plus jolie eufaiil (pi'ou jiuisse voir. Elle avait des elicvcux blonds (!t desjuues roses et blanches. Alors qui est-ce qui lui aurait dit (pii'... Puis ensuite d'un nouveau silence, elle s'écria, avec un éclat de rire et une expression impossible à rendre : Quelle comédie (|ue le sort !
A ce moment, les dernières inéclies de la chevelure grise de la condamnée tombèrent sur ses épaides.
— (Test lini, madame, dit poliment le bnurreau.
— Merci!... Je vous reconunande mon lils Nicolas, dit la veuve, vous le coificrez un de ces jours !
Un gardien vint dire quchpies mots tout bas à la condamnée.
— Non, je Vous ai déjà dit que non, répondit-elle brusquement.
Le prêtre entendit ces mots, leva les yeux au ciel, joignit les mains et disparut.
— Madame, nous allons partir; vous ue voulez rien prendre? dit obséquieusement le bourreau.
— Merci.., ce soir je prendrai une gorgée de terre.
Et la veuve, après ce iinuvean saicasnic, se leva droite ; ses mains étaient attachées derrière son dos, et un lien assez lâche pour qu'elle pût marcher la garrotlait d'une cheville ù l'autre. IJnoicpie son pas l'ût i'erme et résolu, le bourroiui et un aide vouliu'ent obligeanuneijt la soutenir ; elle (il un geste d'impatience, et dit d'une voix impérieuse et dure :
— Ne nie touchez pas, j'ai bon pied, bon (cil. Sur l'écharaud, on verra si j'ai une boinie voix, et si je dis des paroles de repentanec...
El la veuve, accostée du bourreau et d'un aide, sortant du cachot, entra dans le coi ridor.
Les deux autres aides furent obligés de transporter Calebasse sur sa chaise; elle était mourante.
Après avoir traversé le hing corridor, le funèbre cortège monta un escalier de pierre qui conduisait à nue cour extérieure.
1-e soleil imiudail de sa lumière chaude et dorée le faite des liaules murailles blanches qui entouraient la cour et se découpaient sur un ciel d'un bleu spiendide ; l'air était doux et tiède, jamais journée de printemps ne fut plus rianle, plus magnilique.
Dans cette cour on voyait un piquet de gendaiincrie dé|)arlemenlale, un liaere et une voituie longue, étroite, à caisse jaune, attelée de liois chevaux de poste qui hennissaient gaiement en faisant tinter leurs grelots retentissants.
On montait dans celle voilure comme dans un omnibus, jiar une portière située à l'arriére. Celle ressemblance inspira une deiniere raillerie à la veuve.
— Le conducteur ne dira pas... Complet, dit-elle. Puis elle gravit le mari bepied aussi lestement que le lui permellaienl ses eniravcs.
Calebasse, expiranie et soutenue par un aide, fut placée dans la voilure en lace de sa mère; puis on ferma la portière. Le cocher du liacie s'était endormi, le bourreau le secoua.
— Excusez, bourgeois, dit le cocher en se réveillant et en descendant pesauMnent de son iirge ; mais une nuit de nii-caième, c'est rude. Je venais jusiement de conduire aux Vendanges de Bourgogne une tapée de déliardeins et de déhardeuses qui cliantaient la mère Godiehon, quand vous m'avez pris à l'heure.
— Allons, c'est bon. Suivez cette voilure, et... boulevard Saint-Jacques.
— Excusez, bo.rgeois... il y a nue heure aux Vendanges, maintenant à la guillotine I Ça prouve que les courses se suivent et ne se resseuihlenl pus, coiume dit c'i'aulre.
Les deux voilures, précédées et suivies du piquet de gendarmerie, sortirent de la porte exiérieure de Bicèlre, et prirent au grand trot la route de l'aris.
CUAPITRE II.
Mnrtial et le Chonriiieur.
Nous avons présenté le tableau de la toiletlc des condaninés dans toule son efli oyable vérilé, parce qu'il nous semble qu'il ressort de cette peinture de puissants arguments
Contre la peine de mort,
Contre la manière dont celle peine est appliquée,
Conire l'eflet qu'on en attend connue exemple donné aux populations.
Quoique dépouillé de cet appareil à la fois formidable et religieux dont devraient vUt; au moins enlonrés tous les actes du suprême ehàtiment que la loi iulligc au nom de la vindicte puhliipie. la tuilelle est ce qu'il j y a de plus terriiiant dans l'exéculion de l'arrêt de mort, et c'est cela que l'on cache à la mnliilude.
Au contraire, en Espagne, par exemple, le condamné reste exposé
pendant trois jours d.ias nue eh.TpeIle irdenle, son cercncil est coiiiinnellement sons ses yeux ; h's prêtres disitil les prières des agoni^auls, les cloches de l'église tintent jour et nuit un glas funèbre (1).
On conçoit que cette espèce d'inilialion à une mort prochaine puisse épouvantci' les criminels les plus endurcis, cl inspirer une terreur salutaire à la foule qui se presse aux grilles de la chafielle mortuaire.
Puis le jour du su|iplice est un jour de deuil publi( ; les cloches de toules les paroisses sonnent les trejiassés ; le cundanuié est lentement conduit à l'échafaud avec une ponq)e imposante, lugubre ; son cercueil toujours porté devant lui ; les prêlres, chantant le^ prières des morts, marehcnl ù ses côtés; viennent ensuite les confréries religieuses, cl enlin des frères quêteurs demandant à la foule de cpioi dire des m''sses pour le repos de lame du supplicié... Jamais la foule ne reste sourde à cet appel...
Sans doute, tout cela est épouvantable, mais cela est logique, mais cela est imposant, mais cela montre que l'on ne retranche pas de ce monde une créaliirc de Dieu pleine de vie et di; force comme on égorge un bœuf, mais cela donne à penser à la mnliilude, qui juge toujours du crime par la grandeur de la peine... que i'homieide est un forfait bien abominable, puisque son châtiment ébranle, atlriste, émeut toute une ville.
Encore une fois, ce redoutable spectacle peut faire naître de graves réilexions, inspirer un utile eflioi... et ce qu'il y a de barbare dans ce sacrilice bumaiu est au moins couvert par la terrible majesté de son exécution.
Mais, nous le demandons, les choses se passant exactement comme nous les avons rapiioriées (et quelquefois même moins gravement), de quel exemple cela pcul-il être'.'
De grand malin on prend le condamné, on le garrotte, on le jette dans une voilure fermée, le postillon fouelle, touche à l'échafaud, la bascule joue, et une tête tombe dans un panier... au milieu des railleries .ilroces de ce qu'il y a de plus corrompu dans la populace!...
Encore une fois, dans cette exécution rapide et furiive, où est l'exemple? où est l'épouvante?...
El puis, comme l'exécution a lieu pour ainsi dire à huis clos, dans un endroit parfaitement écarté, avec une précipilalion sournoise, toule la ville ignore cet acte sanj^lant et solennel, rien ne lui annonce que ce jiiur-là on « tue un homme .. » les théâtres rient et chantent... la loulc bourdonne insoucieuse et bruyante...
Au [Aint de vue de la société, de la religion, de l'humanité, c'est pourtant quelque chose qui doit inqiorler à tous que cet homicide juridique commis au nom de l'inlérêt de tous...
Enlin, disons-le encore, disons-le toujours, voici le glaive, mais où est la couronne ? A côlé de la puniliim, montrez la récompense ; alors seulement la leçon sera complète et féconde .. Si, le lendemain de ce jour de deuil et de mort, le peuple, qui a vu la veille le sang d'un grand criminel lougir l'échafaud, voyait rémunérer et exalter un grand houiine de bien, il redoulcrait d'autant plu, le supplice du premier qu'il aiiibitionnerait davantage le iriomphe du second ; la terreur empêche a peine le crime, jamais elle n'inspire la vertu.
Considère-t-on l'effet de la peine de mort sur les condamnés euxmêmes ?
Ou ils la bravent avec un cynisme audacieux...
Ou ils la subissent inanimés, à demi nmrts d'épouvante...
Ou ils offrent leur lêle avec un repentir profond et sincère...
Or, la peine est insiiflisanlc pour ceux qui la narguent...
luiilili! pour ceux (pii sont déjà morts moralement...
Exagérée pour ceux (pii se repentent avec sincérité.
Répêlons-le : la sociélé ne lue le meuririer ni pour le faire souffrir, ni pour lui iniligcr la loi du talion... Elle le lue pour le meure dans l'impossibiliié de nuire. .. elle le tue pour que l'exemple de sa punition serve de frein aux meurtriers à venir.
Nous croyons, nous, que la peine est trop barbare, et qu'elle n'épouvante pas assez...
Nous croyons, nous, que dans quehpies crimes, tels que le purricide, ou aulies forfaits qualifiés, VdveiKjIrmenl et un isolement pcrpélnel mettraient un condamné dans l'impossibilité de nuire, et le puniraient d'une manière mille fuis plus redoutable, tout en lui laissant le temps du rc pentu' et de la rédemption.
Si l'on doutait de celle asserlion, nous rappellerions beaucoup de fails conslalant l'horreur invincible des criminels endurcis pour risoleiiicnt. Ne sait-on pas que quehpies-uns ont commis des meurtres pour être coiidaninés à mort, pieféiaiit ce supplice à nue cellule?... Quelle serait donc leur terreur, lorsque l'aveuglement, joint à l'isolement, ôierail au coiidainué l'espoir de s'évader, es|ioir qu'il conserve et qu'il réalise quehpielois niênie en cellule et chargé de fers ?
Et, à ce priqius, nous pensons aussi que l'abolition des cond.imnalions capitales sera peiil-êtie une des conséquences loreées de lisolemenl peniienliaire : l'effroi que cet isolement inspire à la génération (pii pi nple à cette heure les prisons et les bagnes étant tel que beaucoup (i'eulre (es incurables prc.éreront eneouiir le dernier supplice que l'ein. prisonneiuent cellulaire, alors il faudra sans doute snpi>rimer la peine
(1) C'est ainsi que cela se passait cii Espajne LciidaiU le séjour que i'v lis de 18'24àl8i5.
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