II
de mort pour leur enlever cette dernière et épouvaulable alternative.
Avant de poursuivre notre récit, disons quelques mots des relations récemment établies entre le Clioiirineur et Martial.
Une fois (jeriiiain sorti de prison, le Cliouriiiour prouva facilement qu'il s'était volé lui-même, avoua an juge d'inslrudiou le hul de cette singulière niyslificalion, et lut mis m liberté après avoir été justement et sévèrement admonesté par ce niMgistial.
N'ayant pas alors retrouvé llenide-^larie, et voulant récompenser de ce nouvel acte de dévouement le Chourineur, auquel il devait déjà la vie, lîddolphe, punr combler les vœux de son rude protéfjé, l'avait logé à l'hdtel de la rue Plumet, lui promettant de l'emmener a sa suite lorsqu'il retournerait en Allemagne. Nous l'avons dit, le Clioiiriiieur éprouvait pour Rodolphe rallaclieuient aveugle, obstiné du chien pour i-on maître. Demeurer sous le même toit que le piince, le voir quehpiefois, attendre avec patience une nouvelle occasion de se sacrilierù lui ou aux siens, là se bornaient l'ambilion et le boulieur du Clioiiiineur, qui prélérait mille fois cette condition à l'argent et à la ferme en Algérie que liodolphe avait mis à sa disposition.
Mais, lorsque le prince eut retrouvé sa fdle, tout changea ; malgré sa vive recoimaissance poiu' l'honime qui lui avait sauvé la vie, il ne put se résoudre à euunener avec lui eu Allemagne ce témciin de la première houle de Fleur-de-Marie... Bien décidé d'ailleurs à combler tous les désirs du Chourineur, il le lit venir une dernière fois, et lui dit qu'il attendait de sou attachement un nouveau service. A ces mots, la physionomie du Chourineur rayonna ; mais elle devint bientôt consternée, lorsqu'il apprit que non-seulement il ne pourrait suivre le prince en Allemagne, mais qu'il faudrait (piilter Ibotel le joui' même.
Il est inutile de diie les coinpensatious brillantes que llodolphe offrit an Chourineur : l'argent qui lui était destiné, le contrat de vente de la ferme en Algérie, plus encore, s'il le voulait... tout était à sa disposition.
Le Chourineur, frappé au cœur, refusa : et, pour la première fois de sa vie peut-être, cet luuume pleura... Il fallut l'instance de Kodolplie pour le décider à accepter ses premiers bienfaits.
Le lendemain, le prince lit venir la Louve et Martial ; sans leiu' apprendre que Fleur-de-Maiie était sa lille, il leur demanda ce qu'il pouvait faire pour eux ; tous letus désirs devaient être accomplis. Voyant leur hésitation, et se souvenant de ce que Fleur-de-Marie lui avait dit des [,'oûts un peu sauvages de la Louve et de sou mari, il proposa au hardi aiéiiage une somme d'argent considérable, ou bien la moitié de celte soiiune et des terres eu plein rap|port, dépendantes d'inie ferme voisine lie celle qu'il avait fait acheter p(Mn' le Chourineur, et qui était aussi à vendre. En faisant celte offre, le prince avait cncoie songé (|ue Martial ■l le Cliomiiieur, tous deux rudes, énergiques, tous deux doués de bons 3t valeureux instincts, synq)atbiseraicnt d'autant mieux qu ils avaient iiissi tous deux des rai.-ons de; rechercher la solitude, l'un à cause de >0M passé, l'autre à cause des crimes de sa famille.
H ne se trompait pas : Martial et la Louve acceptèrent avec transport; luis, ayant été, par I iiUermédiairo de Miirph, mis en rapport avec le lliouiineur, tons trois se félicitèrent bientôt des relations que prometail leur voisinage en Algérie.
.Malgré la profonde tristesse où il était plongé, ou plutôt à cause même Je eetle tristesse, le Chourineur, touché des avances cordiales de Mariai et de sa femme, y répondit avec cflusion. Bientôt une amitié sincère mit les futurs colons : les gens de cette trempe se jugent vite et s'aiiient de même... Aussi, la Louve et Martial, n'ayant pu, malgré leins ilfe< luenx elTorts, tirer leur nouvel ami de sa sondjre létliargie, ne iiriipiaient plus pour l'eu distr.dre que sur le mouvement du voyage et •ur I adivité de leur vie à venir; car, une fois eu Algéiie, ils seraient ililigés de se mettre au fait de la culture des terres qu'on leur avait donlees. les piopriétaires devant, d'après les conditions de la veiile, faire .iloir les fermes pendant une année encore, alin que les nouveaux pos- ■csseurs fussent en état de surveiller plus tard l'exploitation.
Ces préliminaires posés, on couq)rcndra qu'inslruil de la pénible cnrevne à laquelle Martial devait se rendre pour obéir aux dernières voonlés de sa mère, le Chourineur ait voulu accompagner sou nouvel ami usqu'à la porte de Bicètre, où il l'atlendail dans le liacre qui les avait inienés, et qui les recondui^it à Paris après que Marli.il, é|iouvanté, eut luilté le cachot où l'on faisait les terribles préparatifs de l'exécution de a niere et de sa sœur.
La physionomie du Chourineur était complètement changée : l'expresion d audace et de bonne humeur qui caraclérisail ordinairement sa mâle ligure avait fait place à im morne abatleiueut ; ^a voix même avait lerdu quelque chose de sa rudesse ; nue dimleiu' de l'àme, douleur jus- [u'alors inccjuuue de lui, avait rompu, brisé celte nature énergique.
Il regardait Maniai avec compassion.
— Courage, lui disait le Cliourinenr, vous avez fait tout ce qu'ini brave ;arçon pouvait faire... C'est (iui.. Songez à votre fcnune, à c(n eid'aiils («c vous avez empêchés d'être des gueux comme père et mère... Et mis cnlin, ce soir luius aunuis qiiiit(' Paris pom- n'y plus revenir, et 'OUS n'enlendiez plus jamais parler ùe ce qui vous afilige.
— C'est égal, voyez-vous, Chourineur... après tout, c'csl ma mère... i'cst ma sœur.
— Enfui, que voulez-vous... ça est... et, quand les choses sont., il faut bien s'y soumettre... dit le Chourineur en éloulïaiit un soupir.
Après un moment de silence, Martial lui dit cordialement :
— Moi aussi je devrais vous cousoler, pauvre garçon... toujours cette tristesse...
— Toujours, .Martial...
— Eniln... moi cl ma femme... nous comptons qu'une fois hors de Paris... Ça vous passera...
— Oui, dit le Chourineur au bout de quel(|ues iusitaats el presque en frissonnant malgré lui, si je sors de Paris...
— l'uisqne... nous parlons ce soir.
— C'est-à-dire vous autres... vous partez ce soir...
— Et vous donc'/ est-ce que vous changez d'idée maintenant?
— Non...
— Eh bien ?
Le Chourineur garda de nouveau le silence, puis il reprit, en l'aisaiu un effort sur Ini-nième :
— Tenez, Martial... vous allez hausser les épaules., mais j'aime autant vous loul dire .. S'il m'arrive quelque chose, au moins ç.i prouvera que je ne me suis pas trompé.
— Uu'y a-t-il donc?
— Quand... M. lî(jilolplie... nous a fait demander s'il nousconviendrail de partir ensemble pour Alger et d'y être voisins, je n'ai pas voulu vous tromper... ni vous ni votre femme... Je vous ai dit... ce que j'avais été...
— Ne parlons plus de cela... vous avez subi votre peine... vous êtes aussi bon et aussi brave que pas un... .Mais je conçois que, comme moi, vous aimiez mieux aller vivre au loin... grâce à notre généreux prolecteur... que de rester ici. . on, si à l'aise el si houuêles ipie ncuis so\oiis, lui nous reprocherait toiijiiurs, à vous un méfait (pie vous avez payé et dont vous vous repentez pourtant encore... à moi les crimes de mes parents... dont je lie suis pas responsable. Mais de vous à nous... le passé est passé... et bien passé... Soyez tranquille... nous conqitons sur vous comme vous pouvez compter sur nous.
— De vous à moi... peut-être... le passé est passé; mais, comme je le disais à M. Rodolphe... voyez-vous, Martial... il y a quelque chose làhaut... et j'ai tué un homme...
— C'est un grand malheur: mais, enfin, dans ce moment-là vous ne vous connaissiez plus... vous étiez comme fou... et puis enlin vous avez sauvé la vie à d'aiilres personnes... et ça doit vous coniiiter.
— Ecoutez, Martial... si je vous parle de mou malheur... voilà pourquoi... Antrefoisj'avais souvent un rêve... dans lc(iiiel je voyais... le sergent que j'ai tué... Depuis longtemps... je ne l'avais plus... ce rêve... et celte nuit... je l'ai en...
— C'est un hasard.
— Non... ça m'amionco un malheur pour aujourd'hui.
— Vous déraisonnez, mon bon eamaradi'...
— .l'ai un pressentiment (pie je ne sortirai pas de Paris...
— Encore une fois, v(uis n'avez pas le sens commun... Votre chagrin de (piiller notre bieul'aiteur... la pensée de me C(jnduire aujourd'hui à Bicètre... où de si tristes choses m altendaieiit... tout cela vous aura agité cette nuit ; alors iialiircllement votre rêve... vous sera revenu...
Le Chourineur secoua tristeiiient la lêle.
— Il m'est reveun juste la veille du départ de M. Rodolphe... car c'est aujourd'hui (]u il part...
— Aujourd'hui ?
— Oui .. Hier j'ai envoyé un commissionnaire à son h(')lel... n'osant pas y aller moi-même... il me lavait déleudu... On a dit ipie le prince partait ce matin, à onze heures... par la barrière de l!hareiilon. -\ussi une fois que nous allons èire arrivés à Paris... je me posterai là... pour tâcher de le voir; ça sera la detniere fois!... la dernière!...
— II paraît si bon, que je comprends bien que vous laiinicz...
— L'aimer! dit le Cliourinenr avec une émotion profmde el concentrée, oh oui!... allez... Voyez-vous, Martial... eouelier par terre, manger du pain noir... être S(mi chien... mais être où il aurait été, je iie demandais pas plus... Celait trop... il n'a pas voulu.
— Il a été si généreux pour vous!
— Ce n'est |)as ça (pii I, il que je l'aime tant... c'est parce qu'il m'a dit que j'avais du cu!ur et de 1 lionuenr... Oui, et dans un lemps où j'étais iarouclie coinnie une bêle brute, où je me mépri-ais commit le i chut de la canaille... lui m'a f.iil eomprendie (pi'il y av;iil cm oie du bon en moi, puisque, ma peine laite, je m'étais lepenii, et ipi après avoir soulfert la misère des misères sans voler, j'avais travaillé avec courage pour g.iguer iionuêtemeilt ma vie... s.ins vouloir de mal à |iersoiiue, (pi(ii(|ue loul le monde m'ait regardé comme un biigand lini, ce (pii n'était pas eneourageant.
— C'est vrai; souvent pour vous maintenir on vous mettre dans la bonne route, il ne faut que quelques mots qui vous encouragent el vous relèvent...
— Nest-ce pas, Martial? Aussi (|uand M. Rodolphe me les a dits ces mots, dame ! voyez-vous, le cœur m'a b.dtii haut et lier. Depuis ce tempslà, je me mettrais dans le feu pour le bien... Que l'occasion vienne, on verrait... Et ça, grâce à qui'/... grâce à M. Ro(l(il|die.
— C'est justement parce que vous êtes mille fois meilleur que vous
LES MYSTÈRES DE PARIS
n eiiez que vous ne devez pas avoir de mauvais pressenlimenis. Voire rêve ne signifie rien.
liiidii nous verrons, ("est pas qne je clierche un niallieur exprès...
il n'y (Ml a pas pour moi de plus grand (|ne celui qui ni'airive... Ne plus le voir jamais... .M. Ilodnlplu'! Moi (pii croyais ne [dus le (pnller... Dans mon espèce, bien eulondii... j'aurais éli- là, à lui corps cl ànie, toujours prêl... C'est égal, il a peul-èlre lorl... Tenez, Martial, je ne suis (pi'iin ver de terre auprès de lui... eh bien! ipielqnclois il arrive (pie les plus petits peuvent être utiles aux plus grands... Si ça devait être, je ne lui pardonnerais de ma vie de s'être privé de moi.
— (Jui sait ,'... un jour |ieut-ètrc vous le reverrez...
— UIj 1 non. 11 m'a dit : « Mon garçon, il faut que tu me promettes de ne jamais chercher à me revoir, cila me rcnilr:i service. » Vous comprenez, Martial, j'ai promis... Coi d'homme, je tiendrai... mais c'est dur.
— Une l'ois là-bas vous oublierez peu à peu ce qui vous cliagi inc. Nous travaillerons, nous vivrons seuls, traïupiilles, comme de bons fermiers, sauf à fiire quelquefois le coup de fusil avec les .\rabes. . Tant mieux ! ça nous ira à nous deux, ma femme; car elle est crâne, allez, la Louve !
— S'il s'agit de coups de fusil, ça me regardera, Martial ! dit le Cliourineur un peu moins accablé. Je suis garçon, et j'ai été troupier...
— Et moi braconnier !
Jlais vous... vous avez voire femme et ces deux enfants dont vous
êtes cmmne le père... Moi, je n'ai que ma peau... et, puisqu'elle ne peut pins être bonne à l'aire uu paravent à M. Rodolphe, je n'y tiens guère. Ainsi s'il y a un coup de peigne à se donner, ça me regardera.
— Ça nous regardera tous les deux.
— Non, moi seul... tonnerre!... A moi les Bédouins!
— A la bonne heure ; j'aime mieux vous entendre parler ainsi que comme tout à l'heure... Allez, Choiiriueur... nous serons de viais frères ; cl puis vous pourrez nous enlreteuir de vos chagrins s'ils durent encore, car j'auiai les miens. La journée d'aujourd'hui compteia longtemps dans ma vie, allez... Uu ne voit pas sa mère, sa sœur... comme je les ai vues... sans que ça vous revienne à l'esprit... Nous nous ressemblons, vous et moi, dans trop de choses, pour qu'il ne nous soit pas bon d'être ensemble Nous ne boudons au danger ni l'un ni 1 autre; eh bien! nous serons moitié fermiers moitié soldats... Il y a de la chasse là-bas... nous chasserons... Si vous voulez vivre seul chez vous, vous v vivrez, et nous voisinerons... sinon... nous logerons tous ensemble. Kous élèverons les enfants comme de braves gens, et vous serez quasi leur onde., puisque nous serons frères. Ça vous va-t-il'.' dit Martial en tendant la main au Chumiueur.
— Ça me va, mon brave Martial... Et puis enfin... le chagrin me tuera ou je ie tuerai... conune on dit.
— Il ne vous tuera pas... Nous vieillirons là-bas dans notre désert, et tous les soirs nous dirons : « Frère... merci à M. Rodolphe... » Ça sera noire prière pour lui...
— Tenez, Martial... vous me mettez du baume dans le s ing...
— A la bonne heure... Ce bête de rêve... vous n'y pensez plus, j'espère?...
— Je lâcherai...
— Ah çà!... vous venez nous prendre à quatre heures! la diligence part à cinq.
— C'est convenu... Mais nous voici bientôt à Paris ; je vais arrêter le fiacre. J'irai à pied jusqu'à la barrière de Cliarenlon ; j'attendrai M. Rodolphe pour le voir passer.
La voiture s'arièla ; le Chourineur descendit.
— N'oubliez pas... à quatre heures... mon bon camarade, dit Martial.
— A quatre heures !...
Le Chourineur avait oublié qu'on était au lendemain de la mi-carême ; aussi fut-il élraiigement surpris du spectacle à la fois bizarre et hideux qui s'offrit à sa vue lorsqu'il eut parcouru une partie du boulevard extérieur, qu'il suivait pour se rendre à la barrière de Cliarenlon.