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CH.\P1TRE III

Le doigt de Dieu,

Le Chourineur, au bout de quelques instanis, se trouvait emporté malgré lui par une foule compacte, torieut po|)iilaire qui, descendant du lauboiirg de la Glacière, s'amnncelait aux abords de cette barrière, pour se rendre ensuite sur le boulevard Saint-Jacques, où allait avoir lieu l'cxéciition.

Qiioiipi'il fil grand jour, on eiilendait encore au loin la musique retciiiissaïUe de loicliestre des guiugiiettes, où éclatait surtout la vibration sonore des cornets à pistous.

11 faudrait le pinceau de Callot, do Rembrandt ou de Goya pour rendre l'aspect bizarre, hideux, presque faiilasliqiic, de cette niullitiide. Presque tous, lioiiiines, femmes, enfants, claient vêtus de vieux costumes de mascarades ; ceux qui n'avaient pu s'élever jusqu'à ce luxe

portaient sur leurs vêlements des guenilles de couleurs irancbantes; quelques jeunes gens étaieiit affublés de robes de femmes à demi déchirées et souillées de boue ; tous ces visages, llétris par la débauche et par le vice, marbrés par l'ivresse, étiiicelaienl d'une joie sauvage en songeant (pi'apres une nuit de crapuleuse orgie, ils allaient voir mettre à ■ mort deux femmes dont l'éclialaiiil était dressé (1). |'„

Ecume fangeuse et féiide de la po|inlaiion de Paris, cette immense j''" cohue se composait de bandits et de femmes perdues qui deuiaiidentll"' chacpie jour au crime le pain de la journée... et qui chaque soir ren-l" Irent largement repus dans leurs lanières {i}.

Le boulevard extérieur étant lorl resserré à cet endroit, la foule entassée relliiait et entravait absolument la circulalion. Malgré sa force alhlelique, le (Chourineur fut obligé de rester presque immobile au milieu de cette masse compacte... Il se résigna... Le prince, parlant de la, rue l'iumet à dix heures, lui avail-ou dit, ne devait passer à la barrière ^ de Cliarenlon qu'à onze heures environ, cl il n'était pas sept heures

Quoiqu'il eût naguère forcément fréquenté les classes dégradées auxquelles appartenait celle populace, le Chourineur, en se retrouvant an milieu d'elles, éprouvait un dégoût invincible. Poussé parlerelliix delà foule jusqu'au mur d'une des guinguelles dont fourmillent ces boulevards, à travers les fenêtres ouvertes, d'où s'écha|ipaient les sons étourdissanls d'un orchestre d'iiislnimentsde cuivre, le Chourineur assista, malgré lui, à un spectacle éliauge...

Dans une vaste salle basse, occupée à l'une de ses exlrémilés par les musiciens, entourée de bancs et de tables chargées des débris d'un re pas, d'assiettes cassées, de bouteilles renversées, une douzaine d'hommes et de femmes déguisés, à moitié ivres, se livraient avec imporlement à cette danse folle et obscène appelée la chuhui, à laquelle UD petit nombre d'habitués de ces lieux ne s'abandonnent qu'à la lin du bal, alors que les gardes municipaux en surveillance se sont retirés.

Parmi les ignobles couples qui tiguiaient dans celte saiurnale, le Chourineur en remarqua deux qui se faisaient surloul applaudir par le cynisme révoltant de leur poses, de leurs gestes et de leurs paroles...

Le premier couple se composait d'un homme à peu près déguisé en ours au moyen d'une veste el d'un pantalon de peau de mouton noir. La lêle de l'animal, sans doute trop gênante à porter, avait été remplacée par une sorte de capuce à longs poils qui recouvrait cnlieremeni ^ le visage; deux trous, à la hauteur des yeux, une large fente à la hauteur de la bouche, permeitaienl de voir, de parler et de respirer... Cet homme masqué, l'un des prisonniers évadés de la Force (parmi lesquels se trouvaient aussi Barbillon et les deux meurtriers arrêtés chez l'ogresse du tapis-franc au commencement de ce récit) ; cet homme niasiiué était Nicolas Martial, le (ils, le frère des deux femmes duul l'échafaud était dressé à quelques pas... Entraiué dans cet acte d'insea sibiliié atroce, d'audacieuse l'url'aulerie, par un de ses compagnons, redoutable bandit, évadé aussi... déguisé aussi... ce misérable osait l'aide de ce travestissement, se livrer aux dernières joies du cap naval...

La femme qui dansait avec lui, costumée en vivandière, portail un chapeau de cuir bouilli bossue, à rubans déchirés, une sorte de juslaU' corps de drap rouge passé, orné de trois rangs de boutons de cuivre i la hussarde; une jupe verte et des pantalons de calicot blanc; ses ch& veux noirs tombaient en désordre sur son front; ses traits hâves el plombés respiraient l'effronterie et l'impudenr.

Le vis-à-vis de ces deux danseurs était non moins ignoble.

L'homme, d'une très-grande taille, déguisé en Robert .Macaire, aval lellement barbouillé de suie sa figure osseuse, qu'il était méconiiaissa. ble ; d'ailleurs un large bandeau couvrait son oeil gauche, et le blam mat du globe de l'œil droit, se détachant sur cette face noirâtre, la ren dait plus hideuse encore. Le bas du visage du Squelette (on l'a déjà reconnu sans doute) disparaissait entieremenl dans nue hante cravati faite d'un vieux cliàle rouge. Coilfé, selon la liadition, d'un chapeai gris, 1 àpé, aplati, sordide et sans fond ; velu d'un babil vert en iain beaux et d'un (lantalon garance rapii'cé en mille endroits et allaché au! chevilles avec des ficelles, cet assassin, outrant les poses les plus grotesques el les plus cyniques de la chahut, lançant de droite, de gauche en avant, en arrière, ses longs membres durs comme du fer, les dépliai el les repliait avec tant de vigueur el d'élasticité, qu'on les eût dits mi en niouvemeni par des ressorts d'acier...

Digne coryphée de cette immonde saiurnale, sa danseuse, grande e leste créature au visage impudent et aviné, costumée en débardeur coilfée d'un bonnet de police incliné sur une perruque poudrée, grosse queue, portail une veste et uu pantalon de velours vert éraillê assujetti à la taille par une écharpe orange aux longs bouts lluliaot derrière le dos.

Une grosse femme, ignoble el bommasse, l'ogresse du tapis-franc assise sur uu des bancs, tenait sur ses genoux les maiileanx de lartau d celle créature el de la vivandière, pendant qu'elles rivalisaient toute

(1 ) L'exécution de Norbert et de Després a eu lieu celte année le lendemain i

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