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CHAPITRE m

Les redicrtlies.

Les deux inconnus étaient jeunes et vêtus avec élégance. Quoiqu'il fit Irès-froid, ni l'un ni l'autre n'étaient déligurés par ces abominables sacs. si mal imités du norlh-west des marins anglais, et appelés paletots par les tailleurs français. Le pkisjeime de ces deux hommes, blond, mince, d'une charmante tournure, porl.iit par-dessus ses vêtements une redingote de drap blancliâtie, ouatée, à l<Migue et large taille. Le gros na'ud de sa cravate de salin noir était fixé par une petite épingle de turquoise ; son pantalon, presque juste et d'un bleu tres-elair, s'ccliaucrait avec grâce sur ses bottes glacées d'un brillant vernis. L'autre inconnu, brun, un peu plus âgé, avait aussi les dehors d'un homme du monde; il portait un surtout couleur de bronze, doublé au collet et au levcrs de velours de même nuance, mais écrasé. Scui pantalon, gris clair, laissait voir un fort joli |iicd chaussé d'un soulier à bottine de Casimir noir ; une cravate de fantaisie, d'un rouge brique, à larges raies blanches, assorlissail à merveille son teint et ses cheveux bruns.

Nous insistons sur ces puérils détails, parce qu'ils expliquent la curiosité avide et pour ainsi dire sauvage avec hupielle ces deux hommes luienl examinés par les habitués du café Lcba^d'. L(! plus jeune des deux inconnus, blond et d'une figure remplie de distinction, semblait en proie

à une vive émotion. En entrant, il cita son chapeau, s'assit presque avec accablement devant nue table, et aiipny;i sa têlo dans ses deux mains, parfaitement bien gantées de peau de Suéde. — (Jue diable! lui dit son ami (que nous appelferous Alfred), que diable! Gaston, caluicz-vous; vous vous serez tronqié, vous dis-je... ce n'était sûrement pas elle.

— Ce n'était pas elle? reprit Gaston en relevant vivement la lête et en souiiaiit avec amerluuie. Ce n'était pas elle? Comment! quand, au bal masqué, je la reconnaîtrais entre mille fenmies rien qu'à sa démarche, rien qu'à ce je ne sais quoi qui n'appartient qu'à elle, vous voulez que je me sois trompé? Allons donc, Alfic il, vouî me prenez pour nu enfant; je l'ai vue quitter sa voiture et mouler en fiacre, vous dis-je, un petit fiacre bleu à stores rouges ; elle était avec sa maudite madame Bloudeau, (jui portait le coffret.

A ces mots, prononcés assez haut par le jeune homme, les habitués du café Lcbœul ne purent retenir un mouvement de joie. M. Godet dit à voix basse a ses complices : — Entendez-vous? cuteniliz-vous?... le coffret!... (l'est sans doute celui que la vieille femme a apporlé tOLit à l'heure an domestique du Vampire. Br;ivo! cela se coiupliipie, cela devient fort intéressant. Ecoutons. Donnez-moi un journal; je vais me glisser adroitement près de ces deux messieurs, qui m'ont l'air de gaillards de la plus haute volée.

En disant ces mots, il s'approcha de la table où causaient ces deux jeunes gens. Ceux-ci, s'apercevant qu'on les regardait avec altenlion, contrariés du voisinage de M. Godet, reprirent leur conversation en anglais, au grand désappoinlenient des curieux.

— .Mais quel était ce coffret? dit Alfred.

— Un coffret qu'elle m'avait donné, et que mon valet de chambre a été assez sol pour remettre à celte madame Bloudeau, croyant (lu'elle venait de ma part. Ce matin, en rentrant chez moi, Pierre ni'apprend celle belle é(piipee; dans mon élounement, je cours chez elle... elle élait sortie. Je vous rencontre au pont Royal, devant le pavillon de Flore; pendant que nous causions, je la voi- aussi clairement que je vous vois, de l'autre côté du pont, monter en fiacre bleu avec madame Bloudeau.

— Le (iacre part, reprit Alfred ; nous n'avons que le temps de traverser le pont, p('ndant cpie vous observez la direction de la citaduie ; je cours rue du Bac chercher un cabriolet de régie ; je l'amène, nous y montons, et nous suivons le petit fiacre jusqu'à rentrée de la rue du Temple. Depuis une heure, nous battons toutes les rues pour le retrouver : impossible... Mais, encore une fois, que voulez-v(uis qu'elle vienne faire au ;\larais,dans celte solilude? Elle n'y connaît pas une âme. m'avez-vous dil... Allons, vous vous serez trompé, vous dis-je... Ih bien! non, non, soit, repiit Alfred à un nouveau mouvenienl d'impalience de son ami ; soit, c'est bien elle que vous avez vue ; mais alors, entre nous, je ne conçois plus rien à votre dépit, à votre inquiétude. Vous me disiez encore hier que vous vouliez rompre celte liaison, que votre mariage...

— Eb ! sans doute, oui, je voulais rompre : depuis deux mois, je trav;iille somdemeut à cette rupture; mais j'avais mille laisons pour la ménager, et il m'est odieux d'être prévenu. Ce coffret renfermait ses lettres, je suis au désespoir d'en être dessaisi. J;uuais je ne rends les lettres : c'est un système... on ne sait pas ce qui |ieul arriver.

— Mais comineut alors Pierre a-t-il remis ce coffre?

— Eh ! cette infernale Bloudeau est venue, mon Dieu ' le lui demander de ma paît, disint que j'étais chez sa maîtresse. Pierre a cent fois vu Bloudeau venir in'apporter des leltres, ou l'aire des commissions de confiance : il ne s'eït méfié de rien, il l'a crue.

— EUc savait donc que ses lettres élaient dans ce colîiet?

— Sans doute... elle me l'avait donné pour les y enfermer; j'en avais la clef et le secret. Il était dans un meuble de ma chambre à coucher, que je ne ferme pas., car j'ai toute confiance en Pierre.

— Mais, mon cher Gaston, j'y songe, il y a là-dedans quehpic chose d'inexplicable : au lieu d'emporter ce coffret je ne sais où, [lourquoi ne l'a-t-elle pas tout bonnement gardé chez elle?

— Elle ne l'aurait pas osé.

— Elle ne l'aurait pas osé!... Ce n'est pas, j'espère, la jalousie de son mari qui pouvait i'cffraycr, dit .Alfred, en souriant malgré lui.

— Je ne puis vous eu dire davantage, reprit Gaston d un air trèsembarrassé et en rougissant beaucoup; mais «//c a des raisons pour croire ce coffret beaucoup plus en sûreté partout ailleurs que chez elle.

Alfred regarda Gaston avec étonnemenl. — C'est diflérent, dit-il; alors je vous crois. Mais, au pis-aller, ce ne sont <iue des lettres rendues involontairement, et je ne vois pas...

— Non, ce n'est pas tout! Sachez donc que sur ses leltres il y avait des notes de moi et d'une autre feuuue sur cet amour... Eh! mon Dieu, oui! un défi, une exagération de rouerie, je ne sais quelle fanfaronnade de régence du plus mauvais goût où je me suis laissé mallienrcusement entraîner, et que je maudis maiuleuaut. Car si die le veul, et j'avoue que j'ai assez mal agi avec elle pour qu'elle le veuille, elle peut me faire un mal horrible. Je connais son esprit, sa volonté, vous savez sou inihiencc dans le inonde... Ah! tenez... tenez, Alfred, avec mes pivientions de finesse, j'ai agi comme un écolier, comme un sot : je suis maintenant à sa merci !

— Allons, allons, mon cher Gaston. C'est bien assez d'attendre les remords sans ;dler au-devant d'eux... pas d'exagérations. Vous avez eu

(les torls... envers elle, (Jilcs-vous. Mais la question n'est [las là : il s'agit de savoir si ces torts peuvent vous nuire ; eh bien ! je ne le crois pas. On la dit généreuse et (ière; autrefois, vous-même ne tarissiez pas sinles qualités de son cœur ; vous la souteniez incapable dune perfidie, d'une noireeur.

Eh,! vous savez comme moi que ce sont justement ces caractèreslà qui, quelquefois, souffrent, s'irritent, se vengent le plus cruellement des perfidies... jamais je n'ai eu à me plaindre d'elle, et pourtant je lui ai donné bien des motifs de jalousie; mais c'est un de ces caractères entiers qui dévorent leurs larmes el qui vous accueillent toujours avec un front serein. Ça en est souvent blessant pour l'amour-propre ! A part cela, encore une fois, je n'ai rien à lui reprocher. Si vous n'étiez pas venu me proposer ce mariage, qui fera monter ma fortune à plus de cinquante mille écus de rente, sans les espérances, j'aurais pardien conservé cette liaison, si ce n'est comme un bien vif plaisir, du moins comme une habitude agréable; et puis, il n'y avait rien de gênant dans nos relations, ça m'était commode... et, après tout, on sait ce qu'on quitte, et on ne sait pas ce qu'on prend.

— Tout cela, mon cher Gaston, est raisonné à merveille; c'est du triple bouquet d'égoisme; toute votre conduite s'est, jusqu'ici, ressentie de cet adorable parfum de personnalité. Ne vous laissez donc pas égarer par de vaines terreurs. Vous vouliez rompre? eh bien ! l'enlèvement de cette cassette est un flagrant motif de rupture. Quant aux notes, comme vous appelez ça, quant aux notes qu'elle y trouvera, une femme dans sa position, une femme qui se respecte autant qu'elle, ne risque pas une vengeance qui peut la perdre ou la faire passer pour avoir été sacrifiée à... ma foi, je ne vous demande pas à qui... peu m'importe... Encore une fois, mon cher Gaston, croyez-moi donc... tout ceci est pour le mieux... Eh! mon Dieu 1 s'écria-t-il après un moment de silence et frappé d'une idée subite, elle s'est peut-être tout bonnement fait conduire au bord de la rivière pour y jeter ce coffret.

— Mais vous êtes fou, Alfred ! Elle aurait brûlé les lettres chez elle, et tout eût été dit. Encore une fois, elle les garde, c'est pour en faire un méchant usage.

— Un méchant usage ! dit Alfred en haussant les épaules avec impatience. Que prouvent ces lettres, après tout?... que vous avez mal agi avec elle, que vous l'avez sacrifiée ? Eh ! qui diable prend jamais le parti d'une femme sacrifiée ? Accablez une femme du monde des plus odieux procédés, traitez-la publiquement avec la plus atroce cruauté, ses amis intimes crieront partout que la malheureuse n'a que ce qu'elle méritait, et les hommes envieront votre brutale insolence sans oser vous imiter, comme les petits voleurs envient les assassins !

— Je vous dis que vous ne la connaissez pas, reprit Gaston. Voyant la pâleur et l'agitation de son ami, Alfred lui dit cette fois en

franfais : — Allons, Gaston, remettez-vous; nous étions entré; dans cet abominable cabaret pour nous reposer un moment et pour boire un verre d'eau. — Vous avez raison, reprit Gaston en regardant autour de lui ; mais tout ici a l'air si malpropre, que nous ne pourrons peut-être pas seulement avoir un verre d'eau supportable.

Ces inconvenantes paroles augmentèrent la colère de madame Lebœuf et celle de ses habitués, furieux de n'avoir pas pu prendre part à la conversation des deux jeunes gens, depuis que ceux-ci avaient parlé anglais. — Madame, un verre d'eau sucrée, je vous prie, dit Gaston à la veuve.

Celle-ci, sans répondre, agita majestueusement une sonnette cassée, en criant d'une voix glapissante : — Boitard! Roitard 1 un verre d'eau sucrée! — Quelle affreuse odeur de poêle! dit Gaston en appuyant son

dit Gaston avec impatience. — Mais, monsieur, il me semble que j'ai sonné Boitard assez fort, répondit aigrement la veuve en agitant de nouveau sa sonnette. — Au fait, c'est vrai, Gaston, madame a sonné Boitard, dit Alfred avec beaucoup de sérieux ; ayez, un peu de patience. Mais, comme je me défie de la présence de Boitard, par précaution je vais allumer un cigare.

Alfred tira un cigare d'un cigarero de paille de Lima, prit une allumette chimique dans une petite boîte d'argent damasquince, et commença à fumer. Les habitués du café se regardèrent avec stupéfaction, ne sachant comment qualifier cette audacieuse innovation. Quelques-uns toussèrent, d'autres poussèrent quelques hum ! hum 1 énergiques. Nul doute que, sans l'intérêt de curiosité qu'inspiraient ces jeunes gens, par le rôle qu'ils semblaient jouer dans l'aventure du coffret remis au domestique du Vampire, nul doute que la veuve el ses partisans n'eussent vivement prolesté contre ces manières de, tabagie. A ce moment parut Boitard, garçon joufflu, aux bras nus, et pour qui toute saison était canicule. Il portait sur un plateau écaillé une carafe, un verre de deux pouces d'épaisseur, et cinq morceaux de sucre dans une soucoupe fêlée. Pendant que Gaston semblait livré à de profondes réflexions, Alfred, les deux mains dans ses poches, regardait le verre d'eau avec une défiance mêlée de dégoût ; tout à coup il s'écria : — Mais, Boitard, mon cher, il y a une araignée dans votre carafe, (l'est plus que nous n'avons demandé. Nous sommes pressés. Nous voudrions un simple verre d'eau sans araignée, si c'est possible.

Boitard passa une grosse main rouge dans ses cheveux, se gratta la

lêie, regarda attentivement dans la carafe, el reconnut en effet la présence réelle d'une araignée. Au lieu d'être accablé par celte abuniiriabU^ découverte, il haussa les épaules en se tournant à demi du côté de la veuve el des habitués. Ce mouvement semblait dire : — En vérité, ce monsieur fait bien le dégoûté avec son araignée! A quoi la veuve el les habitués répondirent par une autre pantomime signifiant à peu près:— Ah! mon Dieu! ne nous en parlez pas, Boitard; cela fait piiié! Alors Boitard, haussant de nouveau les épaules, prit la carafe d'une main, enfonça à plusieiu'» repi'ises son gros vilain doigl dans le goulot, cl commença une pêche d'un nouveau genre. Cette pêche fut couronnée d'un plein succès. Builard relira l'araignée, la prit délicatement enlre le pouie et l'index, l'écrasa sous son pied, remit, avec un imperiurbabtc sangfroid, la carafe sur la table, et dit à Alfred, comme s'il lui eût reproché un ciiprice d'enlanl gâié i — Eh bien ! monsieur, j'espère que vous ne me direz plus qu'il y a des araignées dans l'eau, mainfcnanl !

Alfjed avait contemplé la manoeuvre de Builard avec une admiralinu profonde. Ces derniers mots lui parurent sublimes. Il lui mit cent sou^ dans la main, el lui dit: — Ceci est pour vous, Builard ; toute perfeciiDu a son prix, cl, dans votre spécialité, vous êtes, mon cher, magnifiquement malpropre. Boitard regardait tour à tour Alfred, l'argent, la veuve el les habitués, d'un air slupide. Gaston, toujours resté rêveur, dit à demi-voix, en se parlant à lui-mêuie ; — Que faire?... que faiie?... Où est à celte heure ce coffret ? Et il avança machinalement la main vers la i^ carafe. — Du diable ! si vous touchez à cela, Gaston, dit Alfred. Et il raconta à son ami la pêche à l'araignée. Gaston repoussa le plateau avec horreur, et s'éciia avec impatience : — Allons, il est impossible de boire un verre d'eau : j'ai la tête brûlante, j'ai la gorge en feu... Venez, Alfred ; tâchons de trouver quelque endroit un peu moins répugnant.

Ces mots mirent le comble à la colère de la veuve. Elle s'écria d'un air indigné en s'adressant à Alfred : — D'abord, monsieur, on ne fume pas ici comme dans un estaminet, entendez-vous? Et puis, je suis bien aise de vous dire, malgré votre air ricaneur, que, si vous ne buvez pas ce qu'on vous sert ici, vous ne devez pas chercher à en dégoûter les autres.

Alfred répondit avec un sérieux imporlurbable : — Croj'cz, ma chère madame, que je n'ai pas abusé de mon infiuenee sur monsieur. Je vous déclare que, lorsqu'il est abandonné à ses propres penchants, il ne mange jamais d'araignée. — Venez, cette femme est folle, dit Gaston en jetant un louis sur le comptoir.

La veuve repoussa fièrement la pièce d'or, ens'écriantque, dans son établissement, on ne payait que ce que l'on avait consumé. — J'ai donné à ce drôle pour son araignée, dit Alfred à Gaston.

Celui-ci reprit son louis, et les deux jeunes gens sortirent.

A peine avaient-ils fermé la porte du cale, que M. Godet les suivit nutête, malgré le froid. — Voire chapeau, M. Godet ! s'écria la veuve, qui devina les intentions de son habitué. — Mon chapeau! dit M. Godet, il n'en est pas besoin ; je vais à l'instant vous les ramener ici pieds et poings liés, et doux comme des moutons, ces beaux godelureaux.

En deux enjambées il rejoignit les jeunes gens, et loucha légèrement la manche d'Alfred, qui lui inspirait plus de confiance. — Que voulezvous, monsieur? dit ce dernier, étonné de la grotesque figure de l'habitué. — Je veux, monsieur, vous rendre un immense service si j'en étais capable, ainsi que cela se doit faire enlre bons citoyens; je vous propose de nous liguer contre l'ennemi commun. Or, dans ce moment, notre ennemi commun c'est le Robin des Bois, en d'autres termes le Vampire.

Alfred et Gaston regardèrent M. Godet sans comprendre un mol à son étrange langage. Gaston finit par dire à Alfred : — Venez, mon ami : ne voyez-vous pas que ces gens-là sont fous? — C'est que celui-ci a l'air bien bêle pour un fou, dit Alfred.

M. Godet, craignant de voir sa proie lui échapper, ne releva pas le propos, et ajouta très-vite, d'un air mystérieux : — Je sais tout, vous cherchez une jeune dame qui était dans un petit fiacre bleu à stores rouges avec une femme plus .igée. Chapeau noir, manteau puce, cheveux gris, voilà le signalemeni de la vieille: cheveux blonds, sourcils et yeux noirs, voilà le signalement de la jeune.

— Ce sont elles ! s'écria Gaston ; puis, reprenant son sang-froid, il dit à M. Godet, qui triomphait d'une joie maligne:— En effet, monsieur, j'aurais intérêtà savoir quelle direction ont prise les personnes dont vous parlez. — Et surtout à savoir où elles ont. porté la petite cassette d'écaille incrustée d'or, n'est-ce pas, monsieur? reprit M. Godet. — Comment êtes-vous instruit de cela? reprit Gaston, de plus en plus étonné.- Tout ce que je puis vous affirmer sur l'honneur, c'est que la vieille femme en question a remis, il y a une heure, devant moi, le coffret au domestique du Vampire, dit M. Godet.

Cette nouvelle était tellement inattendue, si surprenante, que les deux jeunes gens ne la pouvaient croire. Mille sentiments contraires, rin(|(iiélude, la colère, la jalousie, la vengeance, la curiosité, se heuiferoui dans l'esprit de Gaston. — Monsieur! s'écîia-t-il en palissant, il faut que vous me disiez à l'instant quelle est la personne que vous avez surnommée le Vampire, et quelle est sa demeure.

— Peste! vous n'êtes pas dégoûté, mon cher ami, pensa M. Godet, qui n'était pas disposé à abandonner sitôt ses viclinies. Il reprit, eu montrant son crâne chauve : — Je vous ferai observer, messieurs, qu'à mon âge je ne suis plus dans mon printemps. Si vous vouliez renirer au

café Lebœuf, nous y causerions sans y geler. — Soit, monsieur, dit Gaston eu reprenant avec ini|ialience le dieniin du café de la veuve.

Jamais triomphateur romain, traînant à sa suite des populations esclaves, ne fut plus lier que M. CoJet en rentrant clans le café de la veuve, suivi des deux jeunes gens. Il fil un signe aux liabitué<, allu de modérer leur curiosité, et s'enfonça dans un coin du calé. M. Godet se garda bien d'apprendre tout de suite aux deux jeunes gens le nom du colonel; malgré leur impatience, il leur fallut subir toutes les absurdes histoires forgées par le doyen des habitués du café Lcbœul. Sans les faits précis, évidents, que cet impitoyable curieux avait déjà révélés, (îastoii n'aurait pas ajouté la moindre foi à ses paroles; il lut pourtant obligé d'entendre l'histoire du coup de fusil, de la voilure magniiiquement harnachée, de l'uniforme du colonel, et, enfin, de ses sacrilèges stations au cimetière du Père-Lachaise.

A travers toutes ces sottises, les jeunes gens furent du moins frappés de l'existence étrange du colonel. — Enfin, monsieur, dit Gasion, j'ai l'honneur de vous le demander pour la vingtième fois, faites-moi la grâce de me dire où demeure cet homme. Tous ces détails sont fort curieux, s.ins doute, mais, encore une fois, l'adresse du colonel, son adresse?... — Suivez-moi, messieurs, dit Godet en se levant subitement d'un air imposant.

Il ouvrit la porte du calé, allongea le doigt, montra à Gaston la petite porte de l'hôtel d'Orbesson, et lui dit : — Voilà, nmnsieur... la demeure du Vampire, en face... la porte à guichet. Gaston courut vers l.i porte sans prononcer une parole. M. Godet referma la porte, et s'écria en se frottant les mains avec une joie diabolique : — Ça chauffe, messieurs, ça chauffe ; maintenant à nos trous, à nos trous.

Les habitués du café Lebœuf se remirent en observation. Gasion sonnait avec violence. La figure du vieux domestique du colonel parut, non pas à la porte, mais au guichet. Les deux jeunes gens semblèrent faire les plus vives instances pour entrer ; prier, menacer même, tout lut inutile; il fallut que Gaston se résignât à passer par le guichet sa carie, sur laquelle il écrivit à la hâte quelques mots au crayon. S'apercevant que les deux inconnus parlaient avec chaleur, M. Godet entr'ouvril la porte du café, et entendit distinctement Gaston dire d'uiie voix courroucée : — A demain matin neuf heures. Il n'y aura pas d'excuses, j'espère.

Les deux jeunes gens disparurent en marchant à grands pas.

CBAPITRE IV.

Le rendoz-veus.

Le lendemain matin à neuf heures, la voiture de Gaston s'arrêta devant l'hôtel d'Orbesson. Le valet de pied sonna, la petite porte s'ouvrit, le vieux domestique parut. Gaston et Alfred descendirent. — M. le colonel Ihik '.' dit Gaston.

Le domestifpie s'inclina sans répondre, et précéda les deux jeunes gens, liien de plus triste, de plus désolé que l'intérieur de cette vaste maison. Plusieurs grandes dalles provenant sans donle de quelques démolitions étaient couchées çà et là sous l'herbe qui envahissait la cour. On eût dit les pierres sépulcrales d'un cimetière abandonné. Toutes les fenêtres étaient extérieurement fermées ; la porie vitrée du vestibule cria sur ses gonds rouilles, et fit retentir d'tm bruit lugubre la voûte sonore du grand escalier. Le colonel habitait le re/.-de-chaussée. Le domestique conduisit les deux jeunes gens dans un immense salon à peine meublé, ses hautes fenêliessans rideaux et à petits carreaux s'ouvraient sur un jardin entouré de grandes murailles, triste comme un jardin de cloître. — M. le colonel va venir à l'instant, dit le domestique, et il disparut.

Le jour était sombre, bas ; le vent gémissait tristement à travers les portes mal closes. Tout dans cette demeure révélait, non pas la misère, non pas l'incurie, mais la plus profonde insouciance du bien-être matélicl. Alfred et Gaston se regardèrent quelques moments en silence. — Depuis que nous sommes entrés, dit Alfred eu frissonnant de froid, on dirait que je me sens sur les épaules une chape de plomb glacé. Il n'y a de feu nulle part... C'est un vrai Spartiate que cet homme-là.

— Cet honune ! quel est-il? quel est-il? dit Gaston en se parlant à lui-même.

— Elle seule aurait pu vous éclairer ; mais elle est partie cette nuit, je crois ?

— Cette nuit, répondit Gaston.

— Uliik ! dit Alfred, Ulrik ! ça doit être un nom russe, prussien ou allemand. Je suis allé hier au club de l'Union, espérant y trouver quelques membres du corps diplomatique; en etfet, j'y ai vu trois ou quatre secrétaires de légation ou d'ambassade. Mais aucun ne connaît le colonel Ulrik. 11 n'y a plus de ressource pour nous éclairer que dans M. l'ambassadeur de Russie, mais je n'ai pu le rencontrer.

— Après tout, que m'importe ? dit Gaston Cet homme a mon secret ; elle m'a sans doute sacrifié à lui, c'est une indigne trahison. Je le tuerai ou il me tuera.

— N'allez pas si vite, mon ami ; peut-être cet imbécile d'hier nous a-l-il mal renseignés. Sans doute, toutes les apparences tendent à faire

croire qu'e/(e-même a apporté ce coffret ici ; mais, remarquez-le Litii, ell» n'est pas entrée : c'est madame Blondeau qui l'a remis au domestique; etilin, G.islon, je m'en rapporte à vous; vous avez trop 1 lialiiiudi' du monde et de ces soi tes d'affaires pour vous conduire en enlant ; ceci est grave; ce que nous pouvons faire de mieux est de nous mesurer sur les circonstances qui vont suivre.

— Ce qui m'exaspère, s'écria Gaston, c'est la fausseté de cette femme ! Je la croyais incapable, non pas d'un mensonge, mais de la plus légère dissimulation. Eh bien! jamais elle n'a même prononcé devant moi le nom de cet homme, et c'est à lui qu'elle confie... Tenez, il y a là un odieux mystère que j'ai hâte de pénétrer.

— Tout ce que ce bavard nous a raconté hier de la vie du colonel est assez étrange, dit Alfred ; il en ressort du moins que c'est un être infiniment bizarre. Cet intérieur délabré n'annonce pas non plus un caractère des plus réjouissants; sans vos tristes préoccupations, je serais ravi de me trouver face à face avec Robin des Bois, avec le Vampire, comme disent ces bonnes gens. Mais quel froid '... quel froid ! Si c'est le diable, il devrait au moins, par égard pour ceux qui viennent le voir, jeier ici comme un rellet de sa rôtissoire infernale.

A ce moment, le domestique ouvrit une porte; le colonel entra. C'étail un homme de haute taille, très-simplement vêtu. Il paraissait âgé de trente-six ans, quoique ses cheveux bruns commençassent à grisonner légèrement sur les tempes. Son teint élait très-basané ; le pli profond qui séparait ses sourcils noirs, droits et prononcés, lui doiniait une physionomie dure, hautaine, quoique ses traits, d'ailleurs très-réguliers, eussent pu dans d'autres temps exprimer des sentiments plus doux. Il tenait à la main la carte de Gaston : il y jeta les yeux, et (dt d'une voix ferme, brève, et sans aucun accent étranger, en interrogeant à la fois les deux jeunes gens? — Monsieur le e^mue Gaston de Senneville?

— C'est moi, monsieur, dit Gaston. Puis, montrant sou ami : — M. le marquis de Baudricourt.

Le colonel fit de nouveau un léger mouvement de tête en manière de salut. Regardant Gaston bien en face, croisant ses mains derrière sou dos, il attendit que ce dernier lui expliquât le sujet de celte visite. Malgré sou assurance, malgré son habitude du monde, Gaston resla un moment interdit. Les traits durs et bronzés du colonel étaient impassibles; on eût dit un masque d'airain. Ses grands yeux gris avaient un regard clair, fixe, pénétrant, qui, à la longue, devenait insupportable. Rien de plus difficile que de rompre certains silences. Soit qu'Alfred attendit que Gaston prît la parole, soit que celui-ci attendît que le colonel parlai, tous trois restèrent muets quelques minutes.

Alors seulement Gaston sentit qu'il lui serait assez difficile d'expliquer le sujet de sa visite sans compromettre la femme dont il croyait avoir à se plaindre. Ainsi que cela arrive souvent, au moment de l'explication qu'il venait demander, Gaston fut assailli de mille réllexions qu'il aurait dû faire avant que de se présenter chez le colonel. L'embarras, le dépit, la colère, lui firent monter la rougeur au front. Alfred, voulant initire un terme à cette scène embarrassante, dit au colonel : — Monsieur, vous savez sans doute le sujet qui nous amène auprès de vous? — "Son, monsieur, dit Ulrik. — Il s'agit, monsieur, d'un coffret qui m'appartient, s'écria Gaston, et qui vous a éié remis hier par une lèmme que vous dewz connaître... car elle est sans doute l'émissaire d'une autre femme qui ne peut sans doute vous être inconnue... — Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur, répondit le colonel. — Monsieur '... dit vivement Gaston. — Monsieur!... dit le colonel sans élever davantage la voix.

Il y eut un nouveau silence; Gaston se mordit les lèvres de dépit. Alfred reprit avec sang-froid : — M. de Senneville a le plus grand iniérêl, monsieur, à savoir si un coffret qui lui appartient, et qui renferme des papiers fort importants, vous a été remis hier dans l'après-midi. Si vous voulez bien, monsieur, lui domier votre parole d'honneur que ce eolfret n'a pas élé ou n'est pas en votre possession, .M. de Senneville se déclarera satisfait.

— Je ne me déclarerai satisfait que si...

— Mon ami, vous avez bien voulu me prendre pour conseil, dit Alfred, permettez-moi donc de m'expliquer avec monsieur.

— L'explication sera fort simple, messieurs, dit le colonel en faisant quelques pas vers la porte pour montrer que toute autre question serait vaine : je n'ai aucune réponse à faire.

— Ainsi, monsieur, s'écria Gaston, vous refusez de donner votre parole que...

— Je refuse, monsieur, de répondre aux questions dont je n'.idmets pas la convenance, dit le colonel ; et il s'avança toujours vers la porte.

Gaston et Alfred restèrent près de la fenêtre. — Monsieur, dit Alfied en se contenant à peine, votre mouvement vers la porte signifierait-il que cette conversation a trop duré ?

— Trop... peut-être, monsieur, dit le colonel en mettant la main sur la serrure, mais certainement assez... Je n'ai rien à dire ni à écouter.

— Et moi, je vous déclare, monsieur, que je ne sorLiMi pas d'ici que vous ne m'ayez répondu, s'écria Gaston. Ce collret est-il ici, oui ou non?

— Un mot, monsieur, je vous prie, dit Alfred, qui semblait vouloir épuiser toutes les voies de conciliation. Vous êtes homme du monde, ujoMsieur, et nous nous sommes adressés à vous en gens du monde, imus nous y sommes résolus après de sûrs renscignemenis : ces renseignements nous donnenl la eerlitiide (pie le cotfrel dont il s'agit a été remis, sinon à vous, monsieur, du moins à un de vos gens. Si vous iunu-

rez celte circonslance, veuille/, interroger votre domestique. —Cela est iiiulilc, nion'^ieui'.

— M:iis alors, s'écria (jastou eu frappant du pied avec violence, il faut...

— Gastou... uu mol ciicorr", dit Alfred ; et il ajouta :

— PuisqLic vous nous refusez cet éclaircissenieiil, monsieur, vous reste?, seul responsalile du fiil eu (]iiestiou. Nous nous adressons une dcrnièro fois à votre lionnciir, pour obtenir de vous une réponse positive. M. de Seuncville sérail aux regrets de sortii' des bornes de la modération, et vous êles, monsieur, de trop bonne compagnie pour ne pas accueillir avec politesse une demande faite avec politesse.

Gaston, choisissez, monsieur. — Cela m'est indillérenl, monsieur. — L'épée donc, monsieur. — L epée donc ! dil le colonel en refermant la porte sur les deux jeunes gens, sans que sa figure, sans que sa voix, eussent trahi la moindre éiiiolion.

I.c vieux doni(;>li(|uc reconduisit les deux jeunes gens, et l'Iiôtel d'Orbesson redevinl silène ieux el solilaire. Les habitués du café Lebieuf, aux aguets depuis le malin, avaient vu entrer les deux jeunes gens. Lorsque ceux-ci sortirent poiii' remonter dans leur voilure, M. Codet, poussé par sou invincible curiosité, ouvrit la porte du café, s'avança lêle nue vers (îaston, et lui dil d'un air mystérieux et familier — Eh bien, jeune homme ! où en sonunes-noiis '? Vous qui avez pénétré dans le capharnaûm du Vampire, vous pouvez nous dire cominenl est l'iiitéi ieur de son antre. Vous a-t-il rendu le colfrei de la jolie dame? Vous l'avez, j'espère, jolimenl tancé, joliment rabroué?

Alircd et (l'astoii monlërenl en voiture sans répondre uu mut aux questions de M. Codet. Le valet de pied referma la portière, dit au cocher : A l'hôtel... et l'Iiabitué resta désappointé. — Impertinent! joli ca;ur' dit Godet. Tu étais bien plus poli hier, lorsqu'il s'agissait de mo soutirer mon secret! C'est égal, ils étaient paies... ils avaient l'air vexé; c'est toujours cela

le colonel Ulrik.

— J'ai déjà eu l'honneur de vous dire deux fois, messieurs, que je n'avais aucune réponse à faire à ce sujet, répéta le rolonel, toujours calme cl froid.

Alfred et Gaston se regardèrent avec indignation. — Il est évident, monsieur, dit Alfred, que nous no pouvons vous forcer à parler el à vous explique)' ; mais... — Il est innlile de prolonger davantage cet entretien, monsieur, dit fermcmenl Gallon, refusci' de répondie, c'est avouei- (pie vous possédez ce coffret; j'ai des raisons de regarder celte possession comme un outrage pour moi, jt; vous en demamlc donc satisfaction.— Soil, monsieur, dil le colonel en ouvrant la porte du salon. ! — Monsieur voudra bien venir dans la journée s'enlendre avec vos témoins, dit Gaston eu montrant Alfred. — D'est innlile, monsieur; nous pouvons à l'instant choisir I heure, le lieu, les armes, dit le colonel. — Kli bien! monsieur... l'heure... demain malin, dix heuics, dil Gaslon. — ]A dix heures, dit le colonel. — Au bois de Vinceimcs, près la faisanderie. — Au bois de Vinceunes, dit le colonel. — {iuaM aux armes, dit

Un valet de pied me suivait portant un carreau armorié pour mes pieds. — lAGE lli.

En rentrant dans le café, M. Godet fui assailli d'interrogations. Il prit un air imporlaiil, et répondit : — Ces messieurs n'ont eu que le temps de me donner ipiehpies détails et de me remercier de mon obligeam i'. C'est demain malin (pie tout s'éclaircira- Cette défaite, (p.ii se iKuiva par hasard être la vérité, fut parfaitement accueillie par les habilués ; ils attendirent le lendemain avec impatience. Ce jour devait être, en effet, un grand jour pour les curieux du ealëi,eb(euf. A linil heures, le doiuesti(pie du colonel sortit seul ; il revint emiron une heure après en liaere, amenant avec lui deux soldais d infuiterie. — Tien-, s'ér.ria M. Godet, déjà placé à sou posie d obscrvaliur, il est allé chercher la garde! C'est peul-étie pour défendre son niailic coiilie les deux jeiUKS gens. Il parait que le Vampire n'est pas crâne. — Si celait la garde, lit observer quelqu'un, les soldats auraient leurs fusils cl leurs giberneSi

tandis qu'ils n'onl que leurs sabres. — C'est juste; mais alors à quoi bon des soldats, si ce n'est pour prêler main forte an Vampire?

I.a (listussion en était là lorsqni> la porte de l'hôtel d'Oibcsson s'onviil: le eoloncl en soilit enveloppe d'un grand nianleau, il monta dans le tiacre avec les deux soldats. La voilure partie, le vieux domestique, an lien de renircr au^silôt dans l'inlériein- de la maison, selon son liahilude, resla qnehines uiomenls sni' le seuil de la porte eu jetant nu roijard in(|iMel dans la direction de la voiture, puis il se retira et referma Lirusqiienieul la porte. Ces mouvements n'édiappèient pas aux espies du calé l.eliœuf ; ils ne comprenaient rien à la conduite du colonel. On ponvail-il aller en compagnie de CCS deux soldais'.'

La venve lit observer qu'elle avait cru voir coiiinie nu fourreau d'épée sortir de dessous le manteau du enlonel, mais elle n'osa r^iffirmer.

— (!(miiMent, une épée ? mais alleiidcz donc , attendez donc, dit M. Godelensefrotlant joveiiseinent les mains ; mais vous piiniiiez avoir raison, il s'agil peut-être d'un duel avec ces deux jjodelnreaux d'hier.

Mais (.a devient Irèsamusanl. ISoiis en aurons pour notre arg.'iit ! Iiiavo ! — S'il y avait un duel, s'écria la raiienniérc veuve, je donncMaishien qncl- (pje <liose do ma poche pourqnecegi'and licanenr (pn a fait tant sesendianas |ioiir nue malhrnrense araigiiée allrapàl un hiin (0\)p lie... n'irnporle quoi.

— N'ayant pas aiilremcnl à me louer de la politesse et de la reconnaissance de ces godelureaux , je me joins à vous pour leur sou lia lier (pjelque chose de très-désagréahie, ma chère madame Lehœnf. l'ourlant s'il s'agissait d'un duel, il lanihait des témoins.

— Eh ! ces soldats?

— Allons donc , ma chère madame LehoMiT, le Vampire est colonel, il n'irait pas prendre pour témoins lieux simples voltigeurs. Ce serait conire tontes les règles de la discipline. Ah çà 1 que diable vient encore faire ce domestique sur le seuil de la porte ? ajouta M. Godet en regardant à travers les carreaux.

Depuis que son maître est parti, voilà trois fois qu'il vient se

planter là, droit comme un terme. Ceci n'est pas naturel, il se passe quelque chose, il a l'air inquiet. Si j'allais l'interroger? — Le moment serait mal choisi, monsieur Godel, dit la veuve; ne vous exposez pas aux brulalilés de ce vieux misérahle. — Silence ! silence! j'enlends le roulement d'une voilure, dit M. Hodet en collant de nouveau sa figure aux carreaux.

En eflel, le fiacre revenait avec les deux soldats et le colonel. Celuici santa lestement de voilure, dit quelques mois aux soldats, leur serra la main et les congédi:i. Madame Leho'uf afliima plus tard avoir vu une larnie couler des yeux du vieux domesiiipie lorsqu'il relèrma sur

son maître la petite porte de l'hôtel. Malheureusement pour les habitués du café Lebœuf, à ces deux journées si fécondes en événements, succédèrent des jours d'une monotonie désespérante. Ils ne virent plus arriver ni lettres, ni coffret, ni voiture ; chaque matin le pouivoveur apporta sa provision accoutumée, mais ce fut tout. L'épreuve di'la cendre, souvent renouvelée dans la ruelle, prouva que le Vampire continuait ses promenades nuclmncs. Quoique M. Godet ne se sentît pins le goût de les partager, il ne doula pas qu'elles ne fussent toujours dirigées vers le cimetière du Peie-l.aehaise. Le seul fait qui réveilla pass.igcrement la curiosité des habitués tut l'apparition de la femme

âgée qui avail appo té le coffrel. lieux mois environ après le duel du colonel, celle femme revint à l'holel d'Oi besson , cl remit un paquet assiz volumineux audomelique du colonel. Depuis elle ne reparut plus. Nous raconterons dune cette dernière visite de madame blondenu au colonel Ulrik.

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