CHAPITRE XXII
[.a nuit purte conseil.
Olte scène s'était passée si rapidement, ([uc j'eus A peine le temps de m'approciier de madame Sécherin, et de lui dire : — Au nom du ciel, miidame, parlez plus bas ; on peut vous entendre, votre fils va rentrer d'un momenl à l'autre. — Il nie larde qu'il soit ici, répondit cette femme iiidexible. M. Cbopinelle restait anéanti, stupélail; debuul auprès d'Ursule, il ne put prononcer une parole. — Madame! m'écriai-je à mon tour, ma cousine est plusiinpiudenle que coupable. — Mon pauvre fils... mon pauvre fils, dit madame Séclierin sans nie répondre, en regardant avec douleur la lettre qu'elle venait de surprendre. Et, pour celle (émmc, il se lue de travail ! et, pour cette femme, il oublie quelquefois sa mère! Mais le bon Dieu est juste; oui, oui, il est juste... il ne pcinicl pas que les coupables soient impunis. Elle sonna. Une servante vint. — .\llez dire à mon Iils de venir me parler à l'inslanl même; il doit être à la fabrique, dit inadaine Séclierin. La servante obéit, Je regardais Ursule; sou calme imperturbable me confondait. — Vouj allez être enfin traitée comme vous le niérilez, lui dit madame Séclierin avec indignation, en montrant la lettre-, mon fils va tout savoir... Ursule avait repris tout son sang-froid. Elle regarda sa belle-iiu-re de l'air du monde le plus naïvement étonné, et lui dit : — En vérité, in.idame, je ne comprends pas vos reproches; je ne sais pas à quoi vous faites allusion en me disant que je serai traitée comme je le niéi ile ; il me semble qu'avant de m'accuser vous devriez ouvrir celte lettre, si cette lettre cause votre courroux, et vous assurer de ce qu'elle contient.
Madame Séclierin leva vivement la tète, et regarda ma cousine avec une profonde surprise. — Comment Ivoiis osez dire... s'éeria-t-ellc. — Mon Dieu, madame, rien de plus simple... I e jour de la fête de mon mari arrive bientôt. J'ai chargé monsieur (elle montra M. Cliopinelle) d'une commission relative à une surprise que je ménage à M. Sécherin. Prévoyant le cas où .M. Cliopinelle ne pourrait m'cnlretenir seule de cette commission, et voulant que tout ceci demeurât secret, je l'avais prié de m'érrire un mot à ce sujet... \'oilà ce grand mystère... et tout niiiuientce dont il s'agit, madame... Soulagée d'un poids énorme, je me jetai an cou d'Ursule. Elle s'était exprimée d'une manière si simple, si naturelle, si na'ive, que je nie reprochai amèrement de l'avoir soupçon-
née. Je dis à madame Sécheiin : — Vous le voyez, madame, vous vous êtes trompée. Madame Séclierin resta stupéfaite. Elle regardait lixenient la lettre (pi'elle tenait entre les mains, cl semblait ne pouvoir croire à ce qu'elle enleiidait. — Comment, disait-elle, en se parlant a elle-mime, je me serais trompée ;i ce point? Depuis tant de tenqis que je les observe !... Mais non, non, reprit-elle vivement, eu décachetant la leitie, le cœur d'une mère ne se trompe pas... Pourquoi rcsscntirais-je tant d'aversion contre cette femme? .'e ne suis ni injuste, ni haimuse, moi... non... non... il faut qu'elle soit coupable, elle est co pable ! Elle s'approcha de la lampe pour lire la lettre, et cberclia ses lunettes. La pliysioiiumie de ma cousine resta iiupassible. Elle dit en souriant à V. Chopinelle : — Allons, ii;onsieur... adieu notre surprise. Le soiis-préf.t regarda ma cousine d'un air stiipide, eff.iré, puis il prit brusquement son chapeau, et se précipita vers la porte. Il y rencontra M. Sécheiin. I!clui-ci le saisit par le bras, le retint et lui dit en riant : — Commenl, vous vous en allez d jà, Chiqiinelle? Est-ce que vous êtes fou? El ma levauche il l'écarté que vous devez me donii' r? allons donc, allons di^ne. on ne m'échappe pas comme ça. — Enfin, voila mon fils ! s'écria madame Séclici iii, qui tenait toujours la lettre ouverte, sans y avoir encore jeté les yeux, tout \a s'éclaiicir.
SI. Sét herin avait ramené avec lui M. Chopinelle, et le tenait loujnnrs par le bras. — .^'éclaircir, quoi donc, maman? dit-il. — Oh ! nioii ami, une bien terrible aventure, se hâta de dire Ursule avec gaicti-. Figurezvou^ que M. i:iiopinelle ma remis tout à l'Inuie une lelln- en secret... Won Dieu, oui... très-inystérieuseinent, tout comme s'il se fil t agi dune véritable déelaralion d'amour. Maintenant, savez-vons ce (pie c'est que cette lettre?... liélas! il faut bien se décider à vous l'apprendre .. Elle contient quelques len^eignenlents relatifs à une surprise que je vous ménageais pour le jour de votre fêle, et dont j'avais chargé >1. l'Ii.ipiiielle ; (cmme il éiait luit [irobable que je n'aurais pas roc(asioii de m'cnlretenir seule avec monsieur, je l'avais prié de m'écrire ce qu'il ne pourrait pas me dire, afin que personne ne se doutât de rien. .Malbeureiisement, maintenant, voilà tout ébruité, je ne pourrai pas jouir de ma surprise... — Tiens... tiens, mais c'est juste, c'est aprcs-deinaiu la Saint-Benoit, dit M. Sécherin. Comment, ma Icmmc, tu nieg.ites comme Ça? Et tu prends ce cher Chopinelle pnur complice? Ah ! ah ! moiisiiur le sous-piéfil, vous voulez vous liguer avec ma femme ! ;ijoula-til en riant aux éclats. Ah! vous complotez tous deux pour me faire des surprises ! — Une surprise, dit madame Sécheiin, en jetant mi regard pciçant sur Ursule. Nous allons bien voir. Elle déplia la lettre. M. Ch qiinelle devint livide. Je frissonnai ; un alfreux pressentiment me dit (pi Ursule, par une présence d'esprit qui me confondait, et ;'i l'aide d'un mensonge audacieux, n'avait fait que retarder un éclat terrible. Voyant l'émotion du sous-préfet, je fus persuadée que celte lettre était une lettre d'amour. Je voulus, .i tout hasard, teiiUr une deinièrc fois de sauver Ursule: je m'écriai, en tachant de cacher rali(''ratii)n de ma voix ; — Vous savez, mon cher cousin, que ces sortes de surprises sonl sacrées, qu'il faut les respecter. — Je le crois bien! ainsi, maman, je vous en prie, ne lisez pas cette lettre ; rendez-la à Ursule, afiu qu'elle et son complice puissent machiner ensemble leur scélératesse; je ferai semblant de ne rien savoir. — Donnez, donnez la lettre, maiJanurI s'écria Chopinelle en avaiiçnit la main. Celte main tremblait comme la feuille. Je crus (|ue tout était perdu.
A ce moment, Ursule, qui n'avait pas quitté sa belle-mère des yeux, et qui s'était approchée d'elle peu à peu et sournoisement, saisit la lettre en riant aux éclats, et s'écria : — Ma bonne maman, il n'y aura pas de préférence... ni vous non plus ne connaîticz pas celte surpri.-e. — Dravo!... bravo!... sauve-toi, ma petite femme! sauve-tui, s'écria M. Sécherin. Ursule sortit rapidement. Je la suivis machinalement, ainsi ipie M. Chopinelle ; une fois hors du salon, il s'écria d'n;i air éperdu, en s'essiiyant le front : — Quel sang-froid!,., elle nous a sauvés !... Ah ! (pielle femme!!! quelle femme!!! Dès que nous filmes Si uls, ma cousine déchira la lettre, et la mit en morceaux dans la poche de son tablier. — Ah ! Urside, lui dis-je d'un ton de lepi 0( lie, j'en tieinble encore, quelle terrible leçon ! Dieu veuille qu'elle ne soit pas peidne. — Vous pouvez vous vanter d'avoir une fameu.-e présence (l'e.sprit... Sans vous, tout était découvert. Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines, dit M. Clmpinclle d'un air consterné. Alil. . Ursule... quelle femme vous êtes ! Si j'avais pu conserver le moindre soupçon, ces dernières paroles de M. (îhopiuelle, son éutulion, eu-scnl suffi pour m'éciairer. Ma cousine nous regarda tons deux avec les manpies du plus grand éionnemcnt, se mil à rire, et me dit : — .\li ç,à ! entre nous, ma bonne Mathilde, parles-tu sérieusement ? à qui donc en as-iu avec la terrible leçon? Pourquoi me dis-tu cela? quel r.qrport ont ces terribles paroles avec une innocente surprise qui a failli être découverte? ne dirait-on pas qu'il s'agit de quelque chose de grave? ne vas-tu pas croire, comme ma belle-mere, qu'il s'agit djine déclaratioa d'amour ? ajouta-l-elle en riant aux éclats.
Cette assurance railleuse cl cfl'rontée m'effrayait, et me rendait nnieltc. Le sous-prél'et, non moins stupéfait que uiei, me regarda, et s'écria sottement : — C'est étonnant... c'est à ne pas croire ce (|u'on entend. Ah! quelle femme ! Ursule redoubla d'éclats de rire, et dit : — Et vous aussi, monsieur Chopinelle? Vous vous troublez... vous palissez... vous vous extasiez sur ma présence d'esprit qui a empêi hé, diies-vous, que tout ne filt découvert ? En vérité, je suis désolée des émotions que je
TOUS ai causées en vous chargeant Je celle pauvre commission. Mais savez-vous que vous éles fort peu adroil? ajouta-1-i.lle ;\vcc un sourire méprisant, mais save/.-vous (pie votie air enipélré, effaré, auiail sufli pour donner une apparence de vraiseinijlance aux siiupçons de ma belle-mère... l'our un iulur homme d Elat, vous èles hicn peu mainc de vous... et à propos d'une niaiserie encore... (lue serait-il donc arrivé, je vous le demande, s'il s'était agi de cpielque chose de sérieux ? .le doute fort que vous fassiez votre chemin dans la poliliipie, mon pauvre monsieur Chopinelle. — Connnenl, m'écriai-je malgré moi, indignée de tant d'audace, si Ion mari eût ouvert cette lettre I— Il savait (piel était le cadeau que je voulais lui donner pour sa fête ; notre surprise était nianquée, voilà tout... Et Ursule me regarda (ixement sans rougir. Ses traits claicnt aussi calmes, aussi rianis que si elle eût dit la vérité. Nous étions restés sous le vestihule. M. Sécherin nous rejoignit, souriant toujours, gai toujours comme d'hahilude.
Ursule s'écria, dès qu'elle le vit : — Votre mère est bien fâchée de mon enfantillage, n'esl-ce pas? Apres tout, ce que j'ai fait était trèsmal. Jlon Dieu... mais mainienant j'y pense, savez-vous que j'avais l'air de craindre que vous ne lussiez cette lettre? Tenez, je suis sûre que voire mère vous aura parlé dans ce sens ; el elle aurait eu raison, car les apparences sendilcnt être contre moi. — Ah! ah! ah ! dit M. Sécherin en riant aux éclats. Est-ce que lu es lolle... avec les apparences? Au contraire... à mon grand élonnement, au lieu de se fâcher de ce que tu lui avais olé la lettre des mains, quand tu as été partie, maman m'a regardé fixement sans me dire un mot ; puis elle m'a demandé mon bras, et elle est rentrée dans sa chambre; je n'ai pas pu en tirer une parole. Ursule secoua tristement la tête, et dit : — Voyez-vous, mon ami, j'en étais sûre, voilà votre mère fâchée contre moi. Que je m'en veux donc d'avoir agi ainsi connue une étourdie! Tenez... je ne me le pardonnerai jamais. Et une larme brilla dans les yeux d'Ursule. — Allons, allons, s'écria son mari d'un air attendri, voilà que tu vas te bouleverser, te faire du mal pour une bêlise... quand je te dis que maman n'a pas prononcé un mot ; voyons, sois donc tranquille. — C'est justeiiicnt pour cela ; son silence m'accuse, elle est profondément blessée, elle aura au moins pris celte folie pour un manque d'égards de ma part. M. Ciiopinelle s'esquiva pendant que AI. Sécherin consolait Ursule. Je prétextai une migraine pour monter chez moi. Ursule et son mari m'accompagnèrent jusqu'à ma porte, et me soubailèreiit le bonsoir. Je restai seule. Ursule était coupable... je ne pouvais pas conserver le moindre doute à ce sujet. Mon cœur se serra ; j'éprouvai une des plus douloureuses angoisse&|que j'aie jamais ressenties... Ursule m'avait mciili ! toujours ineiili I
Elle était fausse ; sa mélancolie éplorée, sa Iristesse rêveuse, ses besoins d'idéalité, ses scrupules, qui s'effarouchaient de ce qui n'élail pas d'une délicatesse exquise, tout cela n'était qu'un jeu, (pi'uue apparence. Je m'étais apitojée sur ses souffrances morales, et elle ne souffrait pas ; elle avait commis une faute, el celu inêine sans l'excuse de la passion, de renlrainemcnl que peut inspirer un homme éiuineminent doué. Elle avail sacrilié ses devoirs à un liominc ridicule dont elle rougissait, car elle le raillait, car elle le reniait avec une iinperturbable assurance. Dans cette scène qui pouvait la perdre, son iront était resté calme, inliépide ; elle avait conjuré l'orage qui allait éclater avec une présence d'esprit, avec un sang-froid, avec une audace qui m'épouvanlaieiil. Ces drcouvertes me firent un mal Injrrible. Hélas ! je l'avoue à ma honte, peut-êtie ramerlunie de mon désillusionnement s'angmcnta-t-ellc encore du dépit qu'on éprouve toujours d'être dupe de sa propre bonlé. Pourtant non... non... plus je rappelle mes souvenirs, plus il me semble que je fus surtout accablée de cette pensée : que je n'avais plus de sœur, que; celle en qui je mettais tant d'es|iérances n'était plus digne de celte amilié. Je passai une nuit triste et agitée. Le leinleniaiii matin, à mon réveil, ma femme de cbanilire me dil (pie M. Sécherin élail déjà venu plusieurs fois savoir quand je pourrais le recevoir : il avait absolument à me parler.
Assez inquiète, je m'habillai à la hàle, j'envoyai chercher mon cousin. Il vinl bienl(")l, il me parut Irisle et soucieux. — Qu'avez-vous à ne dire, mon cher cousin? — (.luehiue chose de très-grave... ma cousine. Comme vous êtes de la lamille, el la meilleure amie de ma femme, nous ne devons pas avoir de secret pour vous... Devinez ce qui m'arrive? Une luile qui me tombe sur la tête. Jamais je ne me serais douté de cela... Mais,(piaiid les gens âgés se mettent quelque chose dans la lèle... — Je ne comprends pas, mon cousin. — Vous seriez-vous jamais doutée que niauian fùl dure et injuste pour ma pauvre femme? s'écria-l-il. Eh bien ! cela est pourlant. Cette nuit. Ursule m'a tout conté en fondanl en larmes, j en avais le cœur navré-, croiriez-vous que, quand je ne suis pas là, maman la traite avec injustice? qu'elle la bonne, ipi elle la gronde?... et Ui>ule... comme une pauvre brebis du bon Dieu qu'elle esl, souffre tout cela sans se plaindre ? Il a fallu la scène d'hier pour combler la mesure. — La scène d'hier ? — Mais oui... eerlaiuemenl... Uisule m'a tout raconté... Les soup(.ons absurdes de maman à propos de celle lettre de Chopinelle, c'est ça surtout qui a profoudémenl hlessé ma femme, et il y avail bien de quoi. Car enliii. comme ma femme me le disait celle nuit : — Tu comprends bien, mou pauvre loup, (pie tant (pi'il s'est agi de choses iudilférenlcs, j'ai pu me taire; mais inainlenaiil il s'agit d'un soupçon qui porle atteinte à Ion honneur el au mien, je ne puis me lésijjuer plus longtemps au silence envers loi. Ce serait presque avouer
que ta mère a raison de m'accuser. Mais voilà ce que c'est, s'écria M. Sécherin, les bcllcs-inères el les brus, c'est le feu et l'eau, c'est le diable à confesser. J'aurais di1 m'allendre à cela, el encore, non, car ma pauvre fcinme ne souillait jamais un mot, elle cédait en tout à maman... Elle esl si bonne ' si excellemmciil bonne!
Et il se mit à marcher avec agilalion. Je vis qu'Ursule, dans la crainle d'être prévenue par sa belle-mcre, avail tout avoué à son mai i, et usé de son inlluence [inur s'iunocenlcr c(iuipléleiiienl. Quoique je fusse indignée de la conduite d'Ursule et peinée de raveuglemcnl de son mari, je ne voulus pas dire un mot ipii pùl éveiller ses soupçons, mais je tâchai de calmer l'iirilation qu'il siuiblail avoir cnnlre sa mère. — Tout ceci s'apaisera, mon cher cousin, lui dis-je ; vous le savez, le co-ur d'une mère esl toujours un peu ombrageux, un peu jaloux. C'esl le déf.iut de la véritable leudresse. — Aussi, je ne lui en veux pas, à la bonne femme. Je n'aurais, d'ailleurs, (pi'à lui dire une chose bien simple : \ ous prétendez, maman, que Chopinelle fait la cour à ma femme depuis trois mois ! Eh bien ! c'est justement depuis trois mois que ma femme esl plus genlille pour moi (pi'clle ne l'a jamais élé... Mais c'est que c'est vrai, cousine ; vous n'avez pas idée comme depuis trois mois surtout Ursule me câline, comme elle me gâte: c'est mon gros loup par-ci, mon bon chien par-là, car Ursule fait comme voire tante voulait (pie je fisse ; c'est une justice à lui rendre, elle garde tous ces jolis petits noms-là |)oiir quand nous sommes seuls. Enfin, c'est pour vous dire que, depuis trois mois, jamais, jamais je n'ai élé plus heureux, plus gai, plus content. Ce ne sont pas des rêves, des propos, cela I... C'est la vérité, je l'ai éprouvé, je l'éprouve ! Aussi tout ce que maman me dirait ou rien, ce seiaii la même chose... Ah ! ali ! ab ! ajouta-l-il en riant sincèrement, ma femme amoureuse de Clio|iinelle... l'cul-on a\oir une idée pareille? mais c'esl du délire.. El, comme Ursule me le disait encore celle nuit, si ça n'avait pas élé pour ne pas faire une malhonnêteté à Chopinelle, el le butter contre le chemin vicinal ipii me serait si nécessaire à ma fabri(pie. Il y a beau lemps (lu'elle l'aurait envoyé promener avec ses duos ; il l'ennuyait à périr, il lui écorchail les oreilles; car, au lien de chanter, il parait qu'il cric comme un diable enrhumé, à ce que dit Ursule. Ça m'avait loujoursbien fait un peu cet eflél-là ; mais, comme je ne m'y connais pas, je n'avais rien dit... ni Ursule non plus, de peur de me contrarier en se moquant de mon ami intime. Je vous demande un peu ou il Tint que maman ail la tête pour imaginer de pareilles choses? Un ;;ros garçon si bêteinenl fal ! Enlln, il faut qu'il soit bien ridicule, Chopinelle, pnisiiue ma pauvre Ursule, malgré ses larmes, en a tant plaisanté celle nuit, que nous avons fini par en rire comme deux eufauls. Elle esl si drôle, si gaie, ma femme, ipiaud elle s'y met... Vous n'avez |ias d'idée de ça, cousine, parce (pie, devant vous, elle s'observe dans la crainle de vous paraître mauvais ton... Mais, entre nous, il n'y a pas de pelilc réjouie comme elle; c'est pour cela que ça m'affeele tanl de la voir triste; c'esl qu'aussi il faut avoir un C(Eur de pierre pour laflliger, ))auvrc cher agneau .. et maman, qui est si bonne d'oidinaire, va jusieinenl la prendre en grippe... Elle... elle...
— Je suis sûre, mon cousin, qu'Ursule n'a rien à se reprocher; mais, vous le savez, la vieillesse est soupçonneuse... et puis, enfin, il me semble que madame votre mère ne vous a rien dil contre votre leninie jusqu'à présent? — INon sans doute, mais, tenez, ça ne va pas manquer d'arriver; mainienant je comprends l'air que maman avail hier soir. C'esl dans son caractère de ne rien faire à demi, voyez-vous... Ce silence-là présage une forte scène ; je connais maman, elle ne dit que quand elle a à dire, mais alors... elle devient terrible. — Les familles les plus unies ne sont pas à l'abri de ces discussions, vous le savez, mon cousin... mais ces légers orages passent et s'oublient bienU'jl. — S.iiis doute, mais après ça, comme me disait Ursule, pour éviter ces oiages dont vous parlez, peut-être, pour nous comme pour maman, serait-il mieux de vivre un peu plus séparés... Il y a, à deux iiorlées de fusil d'ici, une très-jolie maison à vendre; niuis nous y établirions avec ma femme en laissant ceci à maman; vous conqirenez, elle serait bien plus à son aise... car, après tout, comme disait Ursule, c'est pour maman,., ce (pie nous en ferions. — Quiller votre mère ! mon cousin .. prenez garde... depuis si longtemps elle est habituée à vivre près de vous. — Oh ! ce ne serait pas la quitter, nous la verrions Ions les jours, plut()l deux ou trois fois qu'une... El puis, vous concevez, Ursule a la poitrine très-délicale, malgré son air de bonne santé; les heures de repas de maman sont si différentes de celles dont ma liinme avail l'Iiabitude, qu'elle a toutes les peines du monde à s'y faire. A l.i longue, elle en lomberait malade ; elle a lutté tanUpi'elle a |iu sans me rien dire, la pauvre petite, mais à celle heure elle m'a avoué (pi'elle ne pouvait plus tenir. — Ainsi, mon cousin, vous voilà presque décidé à vous séparer de votre mère. Cette résolution est bien grave; il me semble qu'elle a élé prise lre^-brn^(pleulelll : hier vous n'y songiez pas.
— Non, sans doute... e'esl-à-dire quelquefois, ma femme m'en avait parlé à bâtons rompus ; mais, celle nuit, elle m'a fait cmnprendre qu'après tout ce qui s'était passé, ça serait pour maman cl pour nous le parti le plus convenable, et je suis tout à l'ail de son avis... .Maintenant (pie je sais (lue maman esl injuste envers ma lémme, tôt ou lard ça jetterait du froid dans nos ndalioiis. Est-ce tpie vous ne lioinez pas que nous avons raison d'agir ainsi, ma cousine? Oh ! d'abord, Ursule m'a dit : — Avant tout, consulte Mathilde, et suivons son conseil. — Puisque vous me demandez mou couseil, je vous engagerai à patienter encore.
Votre pauvre mère ne s'attend pas h cette séparation soudaine ; ce serait pour elle lin coup teiiiblc. — Vous croyez, cousine? — Mais vous, n'en éiuonvez-voiis donc aucun? — Certes, j'éprouverais un affreux chagrin, s'il s'agissait de quilti r maman tout à fait... je ne sais pas inênie si je pounaib iii'y résoudre; niais il ne s'agit que de nous aller élalilir à deux petites portées de fusil de celle maison, pas davantage... — Malgré tout, croyez-moi, cette déterniinalion lui serait lrès-pénil)le ; ne vous pressez pas... croyez-moi, alteudiz... rclléeliissez... Une des servantes de madame Sécherin entra, cl dit à mon lousin : — Monsieur, madame Séeheriu vous dit de venir la trouver ; elle prie aussi madame de vouloir bien vous aceoiiipaguer. Elle attend dans la chambre aux trois fcnèties... — Dans la chambre de feu mon iiére !... dit mon cousin eu nie regardant avec un élonnemciit mrlé de crainte ; qn'est-ce (pi'il y a doue d'extraordinaire? Depuis la mort de |iapa, ma nicre ne va jamais dans cette chambre que pour prier; c'est, pour elle, comme une chapelle... Tenez, cousine, vous n'avez pas d'idée de la tristesse, de la peur que ta me cause... je connais ma mère : il va se passer quelque chose de très-grave.
Très-étonnée d'être aussi convoquée p;n' madame Sécherin, je suivis mon cousin avec un noir pressentiment. .J'ai conservé un long ressouvenir de celte steiie de famille. Il me semble qu'elle a dû bien des fois se renouveler. Les seniiiuents qui s'y trouvaient en jeu étaient, sont et seroiil toujours profondément humains L'entielien que je venais d'avoir avec M. Séeheriu me prouvait évidemment ce que j'avais à moitié deviné : qn'Ursule, loin de souffrir de la vulg;iiilé de sou mari, alfectait delà partager, alin d'assurer davant;ige encore son influence sur lui. La ruse, l'habileté de ma cousine m'elhayèienl. .l'eus liate de (|uitier Ronvrav; je me repentis d'y être venue; un secret presseniimenl me disait que ce voyage me serait fatal, lui me rappelant mon enfance, les humiliations que mademoiselle de Maran avait fait soulfrir à ma cousine à cause de moi, en comparant ma position à la sienne, je commençai à me persuader (|ue, malgré ses continuelles assurances d'affection, Ursule était trop fausse, trop perfide, trop intéressée, pour n'être pas aussi profondément envieuse. .le sentais vaguement qu'elle ne pouvait pas m'avoir pardonné les avantages apparents que j'avais tonjours eus sur elle, et que tôt ou lard elle cherclierait à s'en venger. Le sang-froid, l'audace que je lui avais vu développer la veille m'épouvanlaienl. Une femme aussi jeune, aussi belle, aussi hardie, aussi adroite, aussi perverse, me paraissait la plus dangereuse créature dn monde. Ne rougissant de rien, osant tout, mentant avec une imperturbable effronterie, joignant le don des larmes touchantes au plus séduisant sourire... spirituelle, chaimante et sans âme... que ne pouvait-elle pas entreprendre ? qui pouvait lui ^é^ister? ;'i ([uoi ne réussirait-elle pas ? lîn suivant .M. Sé(bei in pour aller rejoindre sa mère, je songeais à l'adresse inlinie avec laquelle Ursule avait préparé sou mari aux révélations que madame Sécherin allait s;in« doute lui faire. .J'entrai avec mon cousin dans la chambre oi'i l'atlendail sa mère.
CIIAPITKE XXIIL La femme cl la belle-mère.
Il y avait (pielque chose d'imposant, de lugubre dans l'aspect de celap. parlemeni, ([ui avait été celui de leu M. Sécherin. Sa veuve, par un pieux souvenir, avait laissé celte pièce dans l'étal où elle se trouvait lors de la mort de son mari. Çà cl là, sur les meubles, on voyait quelques (ioles encore remplies de médicaments; sur un bureau une lettre à demi écrite, sans doute la dernière que la main de M. Sécherin eût tracée... était recouverte d'un globe de verre... Cet appartement, toujours fermé, était humide, froid comme un sépulcre, sa tenture sombre; le faible jour qu'y laissait pénétrer une persicnne entrouverte augmentait encore la désolante tristesse de ce séjour, où tout rappelait d'une manière si frappante el si funèbre l'agonie et la mort. Malgré moi je frissonnai ; mon cousin p:'ilii, et s'approcha de sa mère avec une crainte respectueuse. MadameSéciierin était, selon son habitude, vêtue de noir ; elle avait substitué un bonnet de veuve au bavolet blanc qu'elle portait ordinairement. Ses cheveux en désordre s'échappaient de cette triste coiffure, ses sourcils gris étaient froncés, ses lèvres coutraciées douloureusement; sa physionomie avait un beau caractère de tristesse, de souffrance et de sévérité, qui m'émut et qui m'imposa profondément. Tout à coup, sans prolérer une parole, niad.imc Sécherin tendit ses bras ;'i son (ils; il s'y jeta en pleurant, pendant quelques momeuls il tint sa mère étroitementenibrassée. Celle-ci disait d'une voix élouflée : — Mon enfant... mon pauvre enfant... du courage...
M. Sécherin essuya ses yeux, et dit à sa mère avec émotion : — Mon Dieu ! maman, pourquoi nous faire venir ici, dans la chainbie de mon père? Ça vous rappelle à vous, el ;'i moi aussi, de bien cruels moments! cela vous l'ail mal... ça n'est pas raisonnable. — Cet endroit est sacré pour moi, mon enfant. In les:iis; j'y viens souvent prier... C'est comme un saint lieu... 11 me semlili! que ton pauvre père nie voit et m'entend mieux (piand je suis ici. Puis, s';idn;ssant ;'i moi : — Madame, vous éles de la fuinillu, vous êtes un auge de vertu, de boulé... C est pour
cela que je me suis permis de vous appeler... Vous avez do l'amitié pour mon iils, vous savez s'il est honnêle el bon, vous ne nous abandonnerez pas ! Vous ne serez pas contre nous ! vous serez pour la justice, n'est-ce pas? El madame Sécherin tendait vers moi ses mains tremblantes. — Madame... je ne sais en quoi je puis... — Je vais toiit vous dire... el, quoique celte malheureuse lémine vous appelle sa sœur, vous serez juste... j'en suis bien sûre... vous ue pouvez avoir rien de commun avec les méchants. M. Sécherin me regarda, me (il nu signe d'intelligiiiee comme pour me dire qu'il devinait la pensée de sa mère. Ccile-i i prit la imiiii de son (ils dans les siennes, le regarda ;ivec une solliciliide touchante, et lui dit d'une voix profondéineut émue : — Mon enfant, s'il l'arrivait un grand malheur, lu viendrais à moi, n'est-ce pas? lu te consolerais pri's de moi... Je te lieudrais lieu de tout ce que tu aurais perdu... tu ne serais jamais tout à fiit malheureux, puisque tu m'aurais, n'est-ce pas? — Mais, maman... pourquoi me dire cela? — Ecoule, licoute; je te dis cela pour te prouver que le Seigneur n'abandonne jamais ciMix qui sont bons el hoiiiiêles... entends-tu? Si un cœur faux et méclwnl les trompe, eh bien l ils trouvent, pour se consoler, un cœur tout ilévoiié à eux... le cœur d'une mère... et avec cela... ils oublient les indignes créatures qui les abusent. Du courage, mon pauvre eiifaiil... du courage. Sans doute madame Sécherin voulait et croyait préparer son (ils au terrible coup (|u'elle allait lui porter en lui révélant la conduite d'Ursule. M. Sécherin me parut iuiiiaiienl de ces préliminaires.
Enfin sa mère, ne pouvant contraindre davantage son indignation, s'écria : — Il faut la (piitler... l'abandonner sans la revoir... eutends-tu? Voih'i ce qu'elle mérite... Mais je le resterai, moi... — Mais, encore une fois, maman, expliquez-vous... — Eh bien!... mon Iils... — Eli bien''.. — Mon (ils, la lèmme le trompe... dit madame Sécherin d'une voix émue, en regardant mon cousin avec effroi. Elle s'attendait à une crise violente ; que devint-elle lorsqu'elle vit son fils hausser les épaules en disanl simplement : — Tenez, maman, laissons cela ; je sais ce que vous voulez dire... Vous voulez parler de Chopinelle? Eh bien! entre nous, Ça n'a pas le bon sens. Il est impossible de peindre la stupeur de madame Sécherin en entendant son Iils accueillir ainsi celte révélation, qu'elle croyait si accablante. Son instinct de mère l'éclaira tout à coup : elle s'écria : — Elle m'a prévenue, elle m'a prévenue ! Et elle cacha sa lêie dans ses mains. — Eh bien! oui... s'écria son fils, oui, ma femme m'a prévenu qu'hier vous avez semblé croire que la lettre que lui avait remise Clwpinellc était une letlre d'amour; elle m'a prévenu que vous croyiez que cet homme l'aimait, el qu'elle l'aimait aussi... Eh bien ! maman, vous vous trompez... vous avez mal vu... Ne parlons plus de cela, et embrassez-moi... Seulement, si j'avais été moins conlianl envers Ursule que je ne le suis... ça aurait pu nie faire beaucoup de
peine car ça m'aurait donné des soupçons sur ma pauvre petite
iemme.
Mou cousin paraissait si complètement rassuré, si aveuglément persuadé de l'honnêteté de sa femme, que sa mère voulut frapper un coup terrible, décisif, pressentant que des ménagements seraient inutiles. Elle se leva droite, calme, imposante, elle leva les mains au ciel, et s'écria avec un accent inspiré qui semblait partir du plus profond de ses entrailles ; — Par la mémoire sacrée de voire père ! aussi vrai que Dieu est au ciel... que je sois punie comme sacrilège pour l'éternité, si votre (emme n'est pas coupable... Celte accusation éiaii (ormidahle... Ce serment solennel avait une telle autorité dans la bouche d'une femme pieuse et austère, que M. Sécherin, malgré sa foi profonde dans Ursule, devint pâle comme un linceul. Immobile, les yeux lixes, il contemplait sa mère avec une angoisse indicible. Je fus aussi étonnée qu'effrayée de l'expression de douleur, de rage, de désespoir, qui durant un insiani donna nn caractère d'énergie pri sque sauvage aux traits do M. Sécherin, ordinairement si débonnaires. — Les preuves... les preuves de cela, ma mère! s'écria-l-il. — Des preuves, tu demandes des preuves... et je l'ai juré, et je le jure par la mémoire sacrée de ton père ! dit madame Sécherin d'un ton de douloureux reproche. — Mon Dieu !... mon Dieu!... est-ce possible? est-ce possible? s'écria M. Sécherin en cachant sa tète dans ses mains avec accablement.
Sa mère continua : — Hier j'avais une preuve entre les mains, j'en suis bien sûre... mais ce démon me l'a arrachée... J'ai été si bouleversée de son audace, que je n'ai pas pu dire un mot... Et puis je voulais encore une fois bien me recueillir, bien demander au bon Dieu ce ipie je devais faire... Toute cette nuit j'ai pensé à cela... Je me suis rappelé ce que j'avais vu, leurs signes d'intelligence, leur manège. J'ai prié le ciel de m'éclairer ; ce matin je suis venue ici, je me suis mise .à genoux, j'ai supplié ton pauvre père, qui nous voit el qui nous entend, de in'iuspircr aussi... Mes prières ont été exaucées... Je me suis sentie... si couvaincue de ce que je le dis, ((uej'en fais le serment... entends-tu? le serment sacré... Tu me connais... je mourrais plutôt que d'.accuscr un innocent ; je ne damnerais pas mon àme pour l'éternité par un sacrilège !.. il faut donc que ce soit nue révélation d'en haut qui me dise que cette malheureuse est coupable. — C'est vrai ! ma mère ne ferait pas nu sacrilège ; il faut qu'elle soit bien sûre, et pourtant... Mon Dieu ! que croire?... que croire?... niuiimirait M. Sécherin d'une voix sourde, en iqipuyaiil avec violence ses deux pniiigs (èiinés sur sou front.
Si mère leva le- ■ iv au ciel d'un air sup|ili.iiil, puis s'a|-procha de son (ils, appuya ses deux mains vénérables sur ses cpuules, et lui dit
avec un accent de pilié, de tendresse ineffal)le : — Il faut croire ta mère, car le bon Dieu l'inspire, mon pauvre enfant; il m'a sans doute clioisie pour te porter ce coup cruel, parce que je puis te consoler, te calmer, te guérir... Nous vivrons seuls tous les deux comme autrelois... Oh ! lu verras, (ii verras, tune l'apercevras pas de l'absence de cette mauvaise femnio... ïu me trouveras là... toujours là... Je serai avec toi bien pins encore que je n'y ai été jusqu'à présent, parce que, vois-tu... je m'apercevais que je l'étais moins nécessaire... depuis qu'elle était ici... elle. Je n'osais pas le le dire, mais cela me faisait de la peine... oli! bien de la peine ! C'est cela qui augmentait encore la tristesse (|ue j'avais depuis la mort de mon pauvre mari. Mais maintenant je lâcherai d'être plus gaie. Je le serai pour te distraire... Je t'en réponds... j'en suis sûre... lu verras... lu verras... dit la pauvre mère en essayant de sourire à travers ses larmes. Je serai si heureuse de ravoir mon enfant à moi loule seule, que je redeviendrai joyeuse comme dans ma jeunesse ; je l'assure que lu ne l'ennuieras pas un instant avec moi... J'ai encore de bons yeux... Eh bien ! le soir, je te ferai la lecture, ça te reposera de les travaux... Et puis je prierai le bon Dieu à ton chevet ; lu l'endormiras béni par la mère. Nous mènerons une existence bien douce, bien calme... Je t'assure que je t'aimerai tant... oh ! tant... que lu n'auras rien à regretter.
A ce moment une porte s'ouvrit. Ursule entra... Je suis persuadée qu'Ursule avait écouté le commencement de cet entretien, et qu'elle avait habilement ménagé son entrée. Pressentant le gr.ive événement qui allait se passer, elle avait redoublé de coquetterie dans sa parure... Je la vois encore arriver calme, souriante, ingénue; jamais elle ne m'avait semblé plus jolie... Elle portait des manches courtes qui laissaient voir ses bras nus d'une blancheur et d'une admirable perfection ; sa robe de mousseline anglaise fond blanc, à petits dessins bleus, un peu décolletée, montrail ses charmantes épaules, et dessinait à ravir sa taille alors accomplie, car elle avait pris l'embonpoint qui lui manquait avant son mariage ; ses cheveux bruns, épais, lissés en bandeaux jusqu'aux tempes, tombaient en boucles nombreuses sur son col, et encadraient à ravir son visage irais el rosé; une frange de longs cils noirs comme ses sourcils voilait ses grands yeux bleu foncé. Eu entrant, elle jeta un coup d'œil furtif à son mari, en lui faisant un petit signe de tète rempli de grâce. Le regard d'Ursule fut si chargé de tendresse el de langueur... que M. Sécherin, malgré l'angoisse où il était plongé, ne put s'empêcher de rougir, de tressaillir d'amour et d'admiration... Sa physionomie, jusqu'alors assombrie par le doute, s'éclaircit tout à coup; il attacha sur sa femme des yeux avides et charmés ; de ce moment il sembla fasciné par l'influence irrésistible de cette séduisante beauté. Je le répèle, de ma vie Ursule ne m'avait semblé plus ravissante. .Ma cousine paraissait complètement ignorer ce qui se passait. Elle salua respectueusement sa Lellemère, s'assit non loin d'elle, sur un divan, appuya son bras frais et rond au dossier de ce meuble, croisa ses jambes l'une sur l'autre, de façon à ce que sa robe découvrit la cheville du plus joli pied du monde, bien cambré, bien étroitement chaussé d'un petit soulier de maroquin mordoré à cothurne.
Si dans une circonstance aussi grave j'insiste sur ces détails, en apparence puérils, si j'insiste même sur la pose d'Ursule, c'est que je suis certaine que tout, jusqu'à cette pose remplie d'une coquetterie provocante, avait été calculé par ma cous'uie avec une incroyable habileté. Fut-ce hasard on réflexion? Ursule s'assit justement sous lerayon de soleil qui pénétrait dans ce sombre appartement par une des pcrsicnnes entr'ouvertes. Jamais je n'oublierai ce contraste frappant. Là, Ursule, dans tout l'éclat de la beauté, de la jeunesse, de la plus fraîche parure, semblait entourée d'une lumineuse auréole rendue plus éblouissante encore par le Iriste demi-jour où restait l'autre partie de cette chambre. Plus loin, dans l'ombre, était la mère de M. Sécherin, lugubrement vêtue de deuil, pâle, désolée, courbée par le chagrin et par la vieillesse. Hélas ! lorsque je vis la question qui s'agitait posée pour ainsi dire entre ces deux femmes, dont l'une touchait à la tombe, et dont l'antre touchait au lirintcmps de la vie, je fus saisie d'tme tristesse immense. J'allais assister à l'une de ces luîtes fatales si communes dans la carrière de tous, et qui mettent aux prises les sentiments les plus sacrés et les passions les plus Immaines. .le me sentais une profonde sympathie pour celle pauvre vieille mère, par cela qu'elle était vieille, parce qu'elle était mcrc. Mon cœur se navra d'un douloureux pressentiment... Je me souvins qu'à l'instant même où, s'ingéniant de toutes les forces de son cœur pour consoler son (ils, elle lui énumérait avec une naïveté touchante les distractions qu'elle lui réservait, et lui demandait ce qu'il pouvait regretter... à ce moment même entrait Ursule, belle, coquette, hardie, agaçante. Funeste hasard, funeste rapprochement, qui semblait dire à ce malheureux homme : Choisis... Il fanl désormais passer ta vie avec celte femme austère, pieuse, au visage flétri par la tristesse et par les années, ou avec cette femme enchanteresse qui réunit à tes yeux toutes les séductions...
Sans doute, l'instinct maternel de madame Sécherin lui révéla la grandeur el le danger de la lutte qu'elle allait avoir à soulenir. Sa physionomie n'avait jusqu'alors exprimé que les sentiments les plus tendres ; à la vue de ma cousine, son front s'obscurcit, ses traits se contracièrent violemment, et révélèrent l'indignation, le mépris el la haine. Slupéfaile de l'audace de ma cousiue, madame Sécherin avait un moment gardé le silence. Tout à coup elle s'écria : — (Jue venez-vous faire ici ?... sor-
tez... sortez. Et, se levant à demi sur son fauteuil, elle lui montra la porte d'un doigl impérieux. Urside regarda d'abord sa belle-mère avec un élonnement naif et douloureux, puiselle interrogea M. Sécherin d'un coup d'œd rempli de douceur et de résignation. — Mais, maman... dit celui-ci en hésitant. — Je veux qu'elle sorte, je ne veux pas qu'elle souille davantage de sa présence celte chambre sacrée pour moi. Elle est indigne de rester ici... Je veux qu'elle sorte, mon fils. Entendezvous? je veux qu'elle sorte ! M. Sécherin lil nu mouvement d'impatience, el dit à sa mère : — .Mais enlin, mam m, on ne condanme pas les gens sans les entendre, non plus. — Vous la soutenez !... vous la soutenez! s'écria madame Sécherin en joignant les deux mains: puis elle répéta en les laissant retomber avec accablement : Il la soutient encore ! Ursule, tournant vers son mari ses grands yeux, où commençait à briller une larme, lui dit d'une voix émue, tremblante : — Mon Dieu... mon Dieu, mon ami... qu'est-ce que cela signilie? Et vous, madame, ajoula-t-elle en se retournant d'un air suppliant vers sa belle-mere, dites-moi, mon Dieu, que vous ai-je fait pour mériter un tel traitement? — Ce que vous avez fait? Vous avez fait le malheur de mon llls... Vous l'avez indignement trompé... Mais il n'est plus votre dupe, je l'ai éclairé... et il a pour vous tout le mépris, loule l'aversion que vous mériiez.
A ces mots, prononcés d'une voix éclatante, Ursule regarda son mari dans une angoisse inexprimable; elle cacha sa tète dans ses mains, et ne dit que ces mots, d'un ton de reproche navrant : — Ah ! mon ami ! Elle appuya son visage sur le dossier du divan ; on ne vit plus que ses blanches et charmantes épaules agitées par une sorte de tressaillement. — Maman, s'écria M. Sécherin en frappant du pied, pourquoi ditesvous cela?... pourquoi dites-vous que j'ai de l'aversion, du mépris pour ma femme? — Parce qu'elle le mérite. Tu sais bien... qu'elle le mérite. Viens... viens, mon pauvre enfant, laissons-la... Et madame Sécherin fit un mouvement pour se lever. — Cela ne peut se passer ainsi ! s'écria son iils ; il ne s'agit pas d'accuser ma femme sans me donner des preuves de la faute qu'elle a commise, dites- vous... Ecoulez donc, maman ; il s'agit du bonheur de loule ma vie, à moi ; vous sentez bien que je n'irai pas, certes, sacrifiei' cela légèrement. — Légèrement, légèrement, mon iils? quand je vous ai juré que celle femme éi.iit coupable ! — Elle est coupable, elle est coupable... cela vous est bien aisé à dire... .le ne puis pas, moi... renoncer à lout le bonheur de ma vie, parce que vous êtes persuadée d'une chose... — Tout le bonheur de votre vie, elle? et que suis-je donc pour vous, moi ? s'écria madame Sécherin indignée. — Mais, mon Dieu, maman, vous êles ma mère, je vous respecte, je vous aime tendrement. Mais, s'écri,vl-il avec déchirement, j'aime aussi passionnément Ursule, je l'aime comme on aime la première, la seule fenune qu'(jn ait aimée, et je ne la sacrilierai jamais : non, je ne la sacrilierai jamais à vos préventions, si elles ne sont pas fondées... — Vous m'accusez donc d'être parjure, malheureux enfant! — Je ne vous accuse pas... Vous me dites que ma fenune est coupable : eh bien ! prouvez-le-moi !
Madame Sécherin s'écria avec un accent d'indignation terrible : — Vous osez me demander d'autres preuves que le serment que je vous fais ici à la face du Dieu qui m'entend... par la mémoire sacrée de votre père?... — An nom du ciel, maman, ne vous fâchez pas... .le voudrais ne pas douter de ce que vous dites; mais enlin, après loui, vous pouvez vous tromper de bonne foi, vous pouvez être aveuglée par l'éloignement que vous ressentez pour ma femnie, et prendre (lour une révélation d'en haut ce qui n'est que la suite de votre aversion pour elle ; car, puisque nous en sommes là, je vous dirai que
je sais d'aujourd'hui seulement que vous n'aimez pas ma femme
et cela m'explique mainienanl bien des choses... — Eh bien ! oui, je la hais, oui, je la méprise, parce qu'elle vous a indignement trompé, parce qu'elle déshonore votre nom... et je ne souft'rirai pas qu'une malheureuse comme elle déshonore un nom que votre père et moi avons toujours honoré. Ursule ne faisait entendre que quelques sanglots étouffés. Son mari, rougissant de colère, s'écria : — Ma mère... il ne faut pas abuser de votre position... Encore une fois, si vous avez des preuves contre ma femme, fournissez-les; la voilà... accusez-la. Si elle ne peut se défendre... si elle est coupable, je serai sans pitié pour elle... Mais jusque-là... ne l'insultez pas... Non... je ne soull'rirai pas qu'on l'insidie devant moi... — Entendez-vous? Il me menace... Mon Dieu! lu lenlends... il me menace dans la chambre où son père est mort... — Moji Dieu! maman... maman... pardonnez-moi, s'écria M. Sécherin en se jetant aux genoux de sa mère et eu saisissant sa main, qu'elle relira avec indignation.
Tout à coup ma cousine releva son charmant visage inondé de larmes. Je la considérai allentivement. Pour la première lois, je m'aperçus de ce que je n'avais peut-être pas su remarquer jusqu'alors, c'est que ses yeux, quoique baignés de pleurs, n'étaient ni rouges ni gonflés; ils paraissaient peut-être môme plus brillants encore sous les larmes limpides qui coulaient doucement, je dirais presque coqueltemenl. si je les comparais aux sanglots amers et convulsifs de la vériiable dnulcur. Je compris seulement alors qu'on pouvait rester belle en pleurant ; les traits les plus enchanteurs m'avaient toujours semblé délisurés par la contraction nerveuse du désespoir. Au mouvement que lil Ursule en se levant, son mari se tourna vers elle. — .Mmi anii, lui dilelle ilune voix ferme, digne, tonelianle, jamais je ne serai un sujet de désaccord entre votre mère el vous ; j'ai eu le malheur de lui déplaire, je me résigne à
mon sort. Elle vous all'n nie (]iifi je suis coupable, elle vous l'allcsle par im sertiieiit solennel ; ne lui faites pas l'Injuie d'en douter. Croyez-la... Oul)liez-Mioi co le lUle leniine indigne de vous. Malliilde nie ramènera elle/, mon père, vous resterez auprès de votre mèr<î, et vous lui ièivz ouldicr par votre tendresse le chagrin (|ue je lui ai l'ait, liiilas ! bien involontairement.
Madame Sécbei In regarda fixement sa bclle-lille et lui dit durement : — Croyez-vous (pic vous réparerez aini li' mal (pie vous avez lail à mon liis.' Il aurait pu épouser une rcninie digne de lui ! (iràcc à vous, le voilà seul inaiiiteiiaut et pourtant eiicliainé pour la vie. Ileiirensenient je lui reste, et je le consolerai de tout. — .\\i ! ne craignez rien, iiiadaiiic, je le sens là, et Ursule appuya ses deu\ mains sur son cœur, dans peu de temps votre lils sera libre... Il pourra mieux choisir, ajoiila-t-elle avec un accent de tristesse lugubre, coinnie si sa louibe eût déjà été eiitr'ouverle. M. Séchci in ne tint pas à ce dernier trait ; il fondit en larmes. 11 élail aux genoux de sa mère, il se retourna vers Ursule, saisit sa ni. du (|u'il couvrit de baisers en lui disant d'une voi\ en- Irecoiipée : — Ma pauvre femme, cahiie-loi, calme-toi... ma inère ne pense pas ce ([u'elU; dit, n'y fais pas altenlion, pardonne-la! Est-ce que je t'accuse, moi ? est-ce que je peux vivre sans loi '.'est-ce que je ne suis pas sûr de ton cœur? i>a douleur si vraie de cet excellent honiine nie toucha proloinlémont. J'étais révoltée de la fausseté d'Ursule, mais que poiivais-.e dire'.' ftladanic Sécheiin, voyant le brusque leviremciit de son lils, s'écria : — Ainsi donc vous me sacrifiez à cette hypocrite ? ainsi donc il suffit de quelques fausses larmes pour lui donner raison contre votre mère ?
iW. Sécherin se releva biusipiement et répondit en se contenant à peine : — Mais vous voulez doue me rendre fou, ma mère? Une dernière fois, avez-vous, oui ou non, des preuves contre ma femme? Vous croyez que Chopinelle a fait lu cour à Ursule et qu'il l'aime, n'est-ce "(las? ch bien ! moi, je ne le crois pas. Vous croyez que la lettre qu'il lui a écrite hier était une déclaration ou une lettre d'amour ; eh bien ! moi, je ne le crois pas. Vous dites (jne ma femme fera mon malheur ; cil bien ! moi, je vous déclare que jusqu'ici elle m'a rendu le plus heureux des hommes. J'ai d'iniioiiibiables preuves de l'affection d Ursule, de son amour, de sa tendresse. Maintenant pour l'accuser il me faut des preuves, mais des preuves positives, irrécnsables, de sa perfidie et de sa trahison. Jamais je n'aurais le courage de sacrifier mon bonheur à vos autipalhies. — Mais moi je saurai sacriller le vœu le plus cher de ma vie an bonheur de votre mère, mon ami, s'écria Ursule avec une dignité loiu hanie. Ma présence lui est importune, eh bien 1 c'est à moi de in'éloigner. N'oubliez jamais que votre mère est votre mère. Depuis votre cnlance, elle vous a comblé de soins, de tendresse : moi, je vous aime de|iuis un an à peine, mon affection ne peut donc pas se comparer à la sienne. Si j'avais été assez heuieusc pour vous avoir consacré de longues années, j'essayerais de lutter peut-être contre les injustes préventions de votre nicre que j'aime, que je respecte. Mais, hélas! j'ai si peu fait pour vous, j'ai si peu de droits à faire valoir, que je subirai mon soit sans nie plaindre. Adieu, adieu, et pour toujours... Adieu.
Ursule lit lin pas vers la porte en mettant ses mains sur ses yeux. Son mari se précipita vers elle, la retint, la ramena, la força de s'asseoir, et, se retournant vers madame Séelieriii, il s'écria: — Vous voyez bien, ma mère, que c'est un ange, un ange du bon Dieu; pas une pl.iinte, pas un leproclie, et vous la traitez comme la dernière des créatures. Madame Sécherin sourit amèrement. — Eles-vous assez aveugle, assez insensé de croire à ses protestations hypocrites? Ne voyezvous donc pas que c'est par l'impuissance où elle est de se défendre qu'elle lait la victime et qu'elle veut s'en aller avec sa honte?
— Non, madame, ne croyez pas cela, dit trislement Ursule; je me tais, parce que je respecte, parce (jue j'admire le sentiment qui vous dicte votre conduite ! Oui, niadarne, rien n'est plus saint .à mes yeux que l'amour d'une mère pour son fils ! Si j'osais comparer rainoiir d'une femme pour sou mari à cette alfeciion sacrée, je vous dirais que je comprends tontes les jalousies, tous les dévouements, si aveugles qu'ils soient, parce (pie, moi aussi, je suis capable de les ressentir. Encore un mol, madame : depuis le comniencemcut de cette discussion cruelle, Matbilde, ma cousine, ma sœur, est restée silencieuse; vous connaissez ses vertus, son caractère loyal : ah ! si elle m'avait crue con|)able, malgré son amitié, malgré les liens qui nous unissent, elle m'eût condamnée. Hélas ! madame, je sais combien elle souffre de ne pouvoir me défendre: mais me défendre c'est vous aciuser, vous accuser pres(|ue de sacrilège, aussi est elle obligée de se taire. — Vous, et vous aussi, vous la soutenez? s'écria la malheureuse mère en joigii:int les mains avec
angoisse, en se tournant vers moi. Mais c'est iiiipos>ilile p:irlez,
parlez... que celte perfide ne puisse pas dire que votre silence l'absout.
(Jue pouvais-je faire ? accuser ma cousine ? jamais je n'en aurais eu le courage, je ne pus donc que répondre : — Mad;iine, les ;ipparences sont quelquefois trompeuses, et... — Vous le voyez bien, ma iiieie, ma cousine est aussi convaincue de son innocence ! s'écria M. Sécherin. — (jn importe cela? se hâta de dire tristement Ursule. Ma cousine a beau proclamer mon innocence, entre votre mère et moi, mon ami, vous n'avez p;is à hésiter un inoment. SeuleiiieiU, mailanie, s'écria Ursule d'une voix cnlri'coiipéc par les sanglots, seiileinenl, coinme je liens à ('i;i|Hirler avec moi pour seule consolatioii l'eslime de rboiniiie à (|ui j':iiiiais dévoué ma vie avec tant de bonheur, vous me permettrez de nie justi-
fier, n'est-ce pas? vous me permettrez de deinandcr si, dans ma conduite, vous pouvez citer un seul fait qui me condamne... cela, madame, oh ! cel;i seulement p:ir pitié ! — Uh ! sans doute, sans doute, vous êtes si rusée, si adroite, que vous n'avez eu garde de vous laisser surprendre, malgré ma surveillance, s'éiri:i madame Sécherin mise hors d'ellemême par tant de fausseté. Ah ! je porte la peine de ma faiblesse ; si, lors de mes premiers soup(;ons, je les avais dévoilés à mon fils. Il vous aui:iit mieux épiée que moi, lui; je suis vieille, infirme, je n'étais pas de force à lutter avec vous. Ne restiez-vons pas des heures entières enfermée avec ce M. Chopinelle, sous le prétexte de chanter? — .Mais, mon Dieu, madame, vous êtes venue souvent dans l'appartement où j'étais. Mon mari, d'ailleurs, m'avait priée de chanter avec son ami.
— Mais vous ne comprenez donc pas, s'écria ni:idanie Sécherin, que c'est jnslement parce que je n'ai aucune preuve palpable, et que pourtant je suis convaincue de votre crime comme de mon existence, que le bon Dieu m'a donné le courage de faire un serment, un serment sacré pour vous convaincre d'imposture? Eli! cette lettre, cetie lettre d'hier vous aurait confondue. Vous saviez bien ce que vous faisiez en risquant tout pour la reprendre.
— Encore cette lettre ! ça n'a pas le bon sens, dit M. Sécherin. Tourner justement contre ma femme une attention qu'elle avait pour moi !
— Mon Dieu , mon Dieu ! mais je suis pourtant iimocente, moi, s'écria Ursule en se jet:int aux pieds de madame Sécherin. Vous voyez bien que vous n'avez aucune preuve réelle contre moi. Je me soumets à tout, j'abandonneiai mon mari, je ne le verrai plus, je sortirai de chez vous, j'irai vivre dans l'obscurité, dans la douleur, dans les regrets : mais au moins laissez-moi emporter mon honneur et restinie de mon mari; je ne vous demande que cela, oh ! que cela, pour m'aider à passer le peu de jours qui me restent. Vous êtes bonne, généreuse; c'est l'amour aveugle que vous ressentez pour votre fils qui vous prévient contre moi. Soyez seulement juste, ayez seulement un peu de pitié pour la pauvre Ursule, qui aurait tant aimé à vous appeler sa mère.
Ursule voulut porter à ses lèvres la main de madame Sécherin. (Jeiieci la repoussa durement en s'écriant : — Ne me touchez pas. Infante hypocrite. M. Sécherin ne put tenir à ce dernier trait. Il prit doucement sa femme par le bras en lui disant d'une voix tremblante de colère :
— Relève-toi, Ursule, relève-toi, ma bonne et digne femme; assez d'humiliation comme cela... c'est moi seul qui suis juge. Je te déclare innocente, et, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, je te regarderai toujours comme ma meilleure, comme ma plus sincère .imie. — Malheureux ! ce n'est plus de l'aveuglement, c'est de la folie, s'écria m;idame Sécherin. Prends bien garde... tu te couvriras de tant de ridicule en restant la dupe de cette femme, qu'on ne pourra même plus te plaindre.
Ces derniers mots de la belle-mère d'Ursule furent d'une grande imprudence, ils blessaient au vif ramour-pro|ire de M. Sécherin; aussi reprit-il avec irritation : — Eh bien ! j';iime mieux être ridicule qu'injuste, traître et méchant. — Pour qui dites-vous cela, mon fils? répondez.— Je ne m'explique pas. Cette scène a assez duré; elle fait un mal horrible à ma feniine, à vous et à moi. Ce que vous pourriez ajouter serait inutile. Je suis décidé à ne plus souffrir qu'on attaque devant moi cet ange de douceur et de bonté. — Vous osez me menacer dans la maison de votre père! me menacer pour soutenir une infâme qui au fond de son cœur se rit de vous ! — Ma mère, ne me poussez pas à bout. Je vous le répète, quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, j'aimerai, je respecterai ma femme, oui, et je la défendrai contre tous ceux qui l'aliaquent, quels qu'ils soient. — Contre moi? n'est-ce pas? Oses-tu le répéter, fils ingrat? — Eh bien ! oui, oui, même contre vous, si vous l'attaquez injustement! s'écria M. Sécherin, ne pouvant plus se contenir. Elle ne veut que mon bonheur, elle, et vous ne voulez que me rendre malheureux en torturant ce que j'ai de plus cher au monde.
Ursule, à demi étendue sur le divan, cachait sa tête dans ses mains, et pleurait à chaudes larmes. La figure (Je madame Sécherin prit une expression menaçante ; elle dit d'une voix ferme et profondément accentuée : — Mon fils... vous savez que ma volonté est irrévocable... ou cette femme sortira de la maison de votre père, et vous resterez auprès de moi... ou vous vous en irez avec elle, et je ne vous reverrai de ma vie... — Ma mère... — Madame, m'éciiai-je, prenez garde... ne cédez pas à un premier mouvement. — Je vous dis, mon fils, que si vous n'abandonnez pas celte femme à l'instant même, je ne vous reveriai de ma vie, reprit madame Sécherin, vous sortirez tous deux d'ici ; et, comme je n'aurai plus d'ciifant, je dénaturerai ma fortune personnelle pour la laisser aux pauvres. — Vous croyez donc, ma mère, que je suis assez niiséiable [loiir m'arrêler à une pareille menace, à une considération d'argent? s'écria M. Sécherin. — Oui, maintenant, car celte femme vous a rendu aussi avide, aussi intéressé qu'elle... Vous priver île ma succession, c'est un moyen de vous punir tous les deux... — Ainsi, ma mère, vous me chassez de la maison de mon père .. vous me désliéiitez parce que je ne veux pas partager votre Jiaine aveugle contre ma femme? — Oui, oui, je te chasse, fils dénaturé... je le chasse pour n'avoir pas sous les yeux cette créature... je le chasse. Ici la voix, l'accent de la malheureuse mère changea complilement d'expression, et elle s'écria avec une émolion déchirante et foiuhint en larmes : — Je léchasse... mon Dieu... [laiee que je ne pourrais pas te voir ainsi continuellement trompé, m.ilht'ureux enfant I je te chasse pour que lu ne me voies pas mourir de chagrin !
MATIIILDE.
Ces derniers mois furent prononcés avec tant cl'àine, avec un déchi- j renient si maternel, que M. Séclierin courut à sa mère, se mil à ses gcniius, et lui cria : — l'ardon... pardon!... A ce moment, Ursule poussa un profond gémissement, elle laissi retomljcr sa tèle sur le dossier du divan, un de ses bras pendit a terre, elle s'évanouit. Le hasard voulut encore que sa pose fût adorable de langueur et de grâce. Ses joues étaient toujours vermeilles ; de ses yeux fermés s'écliappaienl des larmes transparentes comme des gouttes de rosée ; son sein battait violemment. Deux ou trois fois, elle porta macliinalement la m:iin h son corsage comme si elle eût été douloureusement oppressée. Je croyais à peine à la réalité de cet évanouissement. Néanmoins je courus à elle. — Mais vous la tuez, ma mère, vous voyez bien que vous la tuez! s'éciia M. Sécherin éperdu, désespéré, en se précipitant vers sa feuuiie. La colère de mndaine Sécherin se ranima ; elle s'écria avec une indignation furieuse : — Elle se moque de vous ! Cet évanouissement est une comédie comme tout le reste. Ne vous en occupez pas... elle reviendra bien d'elle-même, riiypocrile ! — Ah ! c'est horrible, cela... s'écria .M. Sécherin, pas seulement de pitié! Eh bien! puisque vous le voulez, ma mcie, séparonsnous, séparons-nous pour toujours... Après des paroles si impitoyables, je ne pourrais désormais vous voir sans douleur... — Fils indigne... le Seigneur te punira par ton piopre péché... Va, je le maud... — !\!adame... c'est votre (ils... et, me précipilaut vers madame Sécherin, j'arri"'(ai la malédiction qui lui était venue aux lèvres.— Non, je ne le maudirai pas... 11 a perdu la raison... Dieu s'est retiré de lui... qu'il reste avec cette infâme... Celte punition est affreuse... mais il la mérite..-. Et la malheureuse mère sortit.
M. Sécherin, agenouillé près d'Ursule, couvrait ses mains, ses cheveux, son front de baisers et de larmes, en l'appelant à grands cris. — Mais elle se meurt... ma consine, s'écria-l-il. Délaeez-la donc, vous
voyez bien qu'elle se meurt
La lin de cette scène fut, hélas ! ce qu'elle devait être : la crise nerveuse d'Urside cessa quehpies moments aprè^ le départ de madame Sécherin. En revenant à elle, Ursule fondit en larmes, et per^isla dans sa résolution de retourner chez son père; il lui était désormais impossible de rester avec sa belle-mère. Je voulus en vain tâcher de faire entrevoir la possibilité d'une réconciliation, Ursule s'opiniàtra à voidoir se sacrifier. Les dernières hésitations de M. Sécherin disparurent devant(e(te iiilluence irrésistible pour lui. Le soir même de cette scène, il déclara à sa mère qu'ils iraient habiterune maison voisine alois en vente, la séparalion lut résolue et convenue. Au moment même où M. Sécherin venait in'apprendre cetle triste nouvelle, j'enlendis un bruit de chevaux dans la cour. Je courus à la fenêtre : c'était mon mari, c'était Contran.