CHAPITRE XXIV
nctoiir et ilép.irt.
Je tombai en pleurant dans les bras de Goniran. De (elles émolions ne peuvent se décrire... Il me revenait sauvé... sauvé du plus teirible danger qu'un homme puisse courir. Je vis sur ses beaux traits allérés, fatigués, les traces récentes des chagrins qu'il avait soulferts. Il fut pour moi d'une bonté, d'une grâce adorables, vingt fois il me demanda pardon des peines involontaires qu'il m'avait causées, me promettant de me les faire oublier à force de soins et d'amour. J'oserai presque dire que je ne regrettai pas les cruels événements dont j'avais été victime depuis quelques mois, tant le contraste de ce passé sombre et douloureux donnait d'éclat à ma situation pré^ente. Ce qui prédomina surfont, au milieu du chaos de tendres émolions qui m'agitèrent au retour de Conlran, ce fut une sérénité profonde, une confiance entière dans l'avenir; je ne croyais pas aux boidieurs parfaits, il me semblait que ma vie venait d'être assez durement éprouvée pour que je pusse, sans prétention exorbitante, compter désormais sur des joiu's calmes et heureux. Chose étrange! avant l'arrivée de Contran, j'étais quelquefois efirayée en làchant de me figurer ce que je ressentirais à son retour, en pensant à sa mauvaise cl fatale action. En vain, ne pouvant l'excuser, je m'étais dit que j'aurais agi comme lui ; je redoutais néanmoins ma première impression ; mais, en le revoyant, j'oubliai complètement l'acte honteux qu'il avait commis. Je ne fus préoccupée que du désir de lui cacher la nuit terrible que j'avais passée( dans la maison de M. Lngarto. J'étais aussi avide de savoir comment M. de Lancry me déguiserait les véritables motifs de son brusque départ et de son retour. Je craignais qu'il ne mentit trop bien... cela m'aurait rendu défiante pour le reste de ma vie. Je concevais que, jusqu'alors, il m'eut caché le funeste secret qui existait entre lui et M. Lngarto. Cet aveu n'eût pas sauvé Goiilran, cl il aurait soulevé en moi les jikis épouvantables terreurs... Mais il alhiit avoir à m'expliquer une assez longue absence ; je n'aurais pas voulu qu'il fit preuve de trop d'imagination pour m'en rendre compte.
Mes craintes ne se réalisèrent pas. Coulran évila, pour ainsi dire, le mensonge, en m'avouant une partie de la vérité; il me dit qu'il avait eu de grandes obligations d'argent à M. Lngarto ; qu'en outre celui-ci av.dt eu entre les mains des papiers fort importants qui pouvaient conqiromettrc, non-seulement lui, Gontran, mais l'honneur d'une famille de la
manière la plus funeste, me laissant entendre qu'il s'agissait des lettres d'une femme. M. de Lancry ajouta que, pom- ravoir ces papiers, (pii n'étaient plus en possession de M. Lugarlo, il lui avait lallu aller en Angleterre, où il les avait enlin repris et détruits après des angoisses sans nombre. Je m'étais mallieureuscmeiit trop in(iuiélée de la manière dont Contran me mentirait, sans rélléchir que, moi-même, j'avais à lui dissimuler des événements bien importants. Plusieurs fois mon mari nu; demanda si, depuis son départ, je n'avais pas vu M. Lugarto. Ainsi que me l'avait recommandé M. de Mortagne, ainsi que je l'avais déjà écrit à M. de Lancry, ji; lui répondis qu'aussitôt sa lettre reçue, j'étais partie pour la Toio'aiiie, prél'éiaut passer le temps de son absence aujucs d'Ursule. D'après les questions de M. de Lancry à ce sujet, je devinai qu'il s'expliquait difficilement conuuent M. Lugarto lui avait renvoyé le faux qu'il avait jusqu'alors si précieusement g;uilé. Mon mari voulait savoir si mes prières ou mon inlhience n'avaient été pour rien dans la restitution qu'avait faite M. Lugarto. Je me repentis de nouveau d'avoir à dissimuler quelque chose à M. de Lancry; mais, me souvenant des recommandations de M. de Mortagne et de la promesse que je lui avais faite, je me tus à ce sujet.
Sans doute Contran craignit d'éveiller mes soupçons en m'inlerrogeant plus longtemps d'une manière détournée, car il ne me paila pas davantage de M. Lugarto. Une dernière chose m'embarrassait. M de Mortagne avait payé à M. Lugarto les sommes que lui devait mon mari. Dès que Contran, qui ignorait celle circonstance, voudrait s'acquitter, loul se découvrirait peut-être. M. de Lancry me rassura, pour qiieliiue temps du moins, à cet .égard, en me disant qu'il payerait plus tard l'argent qu'il devait à M. Lugarto, en lui tenant compte des iulérêts. Ces explicalions données cl reçues, Conlran parut délivré d'un grand poids. Sa physionomie exprima une sorte de confiance insoucieuse que je ne lui avais pas encore vue, même avant mon mariage. Rien de plus simple : depuis (pie je le connaissais, il s'était toujours trouvé sous le coup des menaces de M. l.ugarto, son mauvais génie. Ilélas! le dirai-je? un moment je fus assez injuste envers la Providence pour regretter pi e^que la teinte de mélancolie et de tristesse que U: chagrin avait jusqu'alors donnée aux traits de Gontraii. Il me seudila follement que, nialheuieux, il m'appartenait davaiita;.;e. Le voyant si jeune, si beau, si gai, si brillant, et alors si libre de ioute mallicureuse préoccupation, j'eus presque peur pour l'avenir. J'avais déjà ressenti les horribles lortures de la jalousie, et p(juilanl, en s'occupanlde la princesse Ksernika, Gontran n'avait fait qu'obéir aux menaces de M. Lugarto... Et pourtant Contran était alors dévoré d'inquiétudes ; d'un nioiiient à l'autre il pouvait être déshonoré ; malgré cela n'avait-il pas été charmanl auprès de celle femme? (Ju'eûl-il donc été si son goût, si son caprice l'eussent seuls décidé à s'occuper d'elle'/... Bienlôt je rejetai ces tristes pensées loin de moi comme un outrage au bonheur qui m'était rendu
Ilélas! cetle crainte élail un pressenlimenl. J'instruisis Conlran de la rupture qui avait eu lieu entre M. Sécherin et sa mère, sans lui eu dire la cause. Le secret d'Ursule ne m'appartenait pas. J'altrihiiaià des discussions d'intérêt, d'abord légères, puis de plus en plus aggravées, la délerminalion que prenait mou Cflu>in de vivre sépaiénient de sa mère. Gontran me parut vivement contrarié de ne pouvoir, comme il l'espérait, passer (pielques jours à Vouvray. — Ce délai eût suffi, me dil-il, pour faire exécuter à noire château de Maran quehpies travaux indispiMisables, afin de le rendre plus habitable, car il n'avait pas été occupé depuis longtemps. Mais les tristes divisions qui venaient d'éclater enlre ma cousine et sa belle-mère ne nous permeltaient pas de prolonger noire séjour à Vouvray. En vain le lendemain, me iioiivaiit seule avec M. Sécherin, je voulusde nouveau tinter un rapprochement entre lui et sa mère; il me parut encore plus ulcéré que la veille. Ursule avait continué de jouer son rôle avec sa siipériorilé habiluelle, elle ne s'était pas permis un mot de réciiminalion contre sa belle-inèie ; elle coinprcnail, elle admirait, disait-elle, cetle jalousie d'affection qui pousse une mère à demander le sacrifice de sa belle-fille. Son mari n'avait (ju'un mot à dire, et elle courbait sou front ; elle consenlail à tout, s'il le fallait, elle abandonnait l'époux de son cœur, pour plaire à madame Sécherin. L'aiigéliquc douceur d'Ursule avait encore exaspéré M. Sécherin coiiire ^a nièic. Celle-ci, comme toutes les personnes d'un caractère ferme et juste, se montra de sou coté de plus en plus inilexible dans son aversion pour Ursule. J'allai trouver madame Sécherin pour lui faire mes adieux. En vain je lui parlai de sou fils, de l'abandon, de risolemenl où elle allait vivre, elle ne voulut entendre à rien jusqu'à ce que mon cousin eût chassé sa femme.
Ce ipii me prouva davantage encore l'incroyable et fatale inlluencc de ma cousine sur son mari, c'est que je le trouvai, lui poarlanl si bon fils, lui pourtant d'un si noble, d un si généreux cœur, je le trouvai, dis-je, presque indiiférent à cetle doulomense séparation. Il me dit que sa mère se calmerait, qu'alors il viendrai! la voir ions les jours. Il était presque content de ce qui était arrivé, car tôt ou tard il aurait l.dlii en venir à une séparation. L'accusation de madame Sécherin n'éiaii, se Ion le mari d'Ursule, qu'un prétexte pour éloiL'uer sa bru, qu'elle n'avait jamais pu souffrir, parce qu'elle aimait trop son fils. — Oui, ma cousine, toute la question est là, s'était écrié M. Sécherin : nia femme m'aime trop; ma mère en est jalouse. Ilélas! le hasard me réservait un nouveau coup bien cruel, et qui, dans ces circonstances, semblait être une raillerie de la destinée. Le lendemain du jour de son arrivéei Gou-
tran nvait élé donner quelques ordres relaiifs à notre départ, qui devait avoir lieu dans l'après-midi. J'avais prolité de ce moment pour avoir, avec M. Séclicrin, l'enliclien dont je viens de parler; nous nous étions lonf,'teu)ps pi'omcnés en causant dans luic avenue de cliaruiiile trèstonfliiei située au milieu du jardin. Mon cousin me (|uitta. [testée seule, je m'assis, rêveuse, sur un bane situé au pied d'un groupe de pierres peintes leprésenlant un berger et une bergère. Ces statues, assez communes dans les jardins du siècle passé, s'élevaient au bout de l'allée dont j'ai parlé. Leur piédestal était large, carré et cnlouié de cpiatie bancs. De la façon dont j'étais iilacée, je tournais le dos à l'allée, et j'étais ab- :soliimont cacbée par la hauteur de ce petit monument.
Je ne sais pourquoi, au lieu de songer à mon hordieur, à Oontran, je pensai à la perfidie d'Ursule ; depuis la scène de la veille, ma cousine m'avait constamment évitée. Tout à coup j'entendis sa voix. Elle causait avec quelqu'un, et se ra[)procliait peu à pou. Un serrement de cœur me dit qu'elle parlait à (iontran. J'écoutai... je ne me trompais pas. \n lieu de me lever et d'aller rejoindre Ursule et mon mari, j'eus la honteuse pensée de vouloir surprendre leur conversation. Sans raison, sans motifs, un éclair de jalousie m'avait soudainement traversé le cœur. Je suspendis ma respiration, j'écoutai avidement... maintenant que je suis de sang-froid, je me demande si j'agissais alors sous l'empire de quelque soupçon. Je suis forcée de convenir que je n'en avais aucun; cette résolution fut instantanée, involontaire. J'écoutai avidement. Le sable qui criait sons les pieds d'Ursule et de l.'oiitran pendant leur marclie m'empêcha d'abord d'entendre, de rien distinguer. Quand ils furent à quelques pas de moi, je saisis ces mots que disait Ursule de sa voix la plus douce et la plus mélancolique: « ... Tant de tristesse dans la solitude .. car c'est être seule que d'élro... » Je ne pus rien entendre de plus. Contran et elle, arrivant au bout de l'allée, se retournèrent, s'éloignèrent, et le bruit de lenrs pas cessa d'arriver jusqu'à mon oreille.
Dans les mots d'Urside que j'avais surpris, rien ne devait m'étonner on me blesser. Ma cousine, fidèle à sa manie de passer pour ime fenune incomprise et malheureuse, répétait sans doute à Gontran le romanesque mensonge qu'elle m'avait tant de fois répété, à moi. Et puis... ce n'était peut-être pas d'elle-même qu'elle parlait? Pourtant je ressentis au cœur un coup si douloureux, nue angoisse si poignante... l'avenir, que je venais un moment d'entrevoir si riant et si beau, se couvrit subitement d'un voMe si funèbre, que je fus frappée d'un invincible et fatal pressentiment. Pourquoi, me disais-je, éprouverais-je une émotion si douloureuse, si profonde, pour quelques paroles insignifiantes? Elles cachent donc quelipie perfidie, quelque trahison'.' Encore sous fimpression de la cruelle scène à laquelle j'avais assisté la veille, je voulus voir, dans la crainte qui m'agitait, une révélation divine semblable à celle qui avait éclairé si vainement madame Sécherin sur la conduite coupable de ma cousine. Je ne puis dire avec quelle angoisse, avec quelle anxiété j'attendis le second tour de promenade qu'allaient faire Gontran et Ursule. Un moment je rougis de honte en songeant à quel ignoble espionnage je descendais; je lis même un mouvement pour m'en aller, mais une funeste curiosité me retint. Je les entendis se rapprocher de nouveau. Mon cœur commença de bondir avec force, ou eût dit que chacun de ses battements se réglait sur le bruit léger et mesuré de leurs pas. Cette fois j'entendis la voix de Gontran. Oh ! je la reconnus, celte voix d'un timbre si charmant; il parlait, ce me semble, avec une expression remplie de giâce, et tellement bas que je n'entendis que ces mots :« Vous souvenez-vous, dites, vous souven( .!-vous? Oh 1 vous étiez si... » Le reste de la phrase fut perdu pour moi. Us s'éloignèrent encore.
Hélas! dans ces mots de Gontran, il n'y avait rien non plus qui pût me donner lieu de le soupçonner; pourtant, en songeant à qui ils étaient adressés, ils me firent un mal affreux. Quels souvenirs évoquait-il? Pourquoi demander à cette femme si elle se souvenait? De quoi pouvait-elle se souvenir ? Alors je me souvins, moi, que, pendant un mois avant mon mariage, Gmiiran avait vu Ursule chez ma tante presque chaque jour. Alors malheur... malheur! je me souvins, moi, qu'Ursule m'avait dit cent fois qu'elle trouvait mon mari charmant, que j'étais la plus heureuse des femmes, qu'un bonheur comme le mien n'était pas fait poiM- elle. Alors malheur... malheur!... je me souvins, moi, de l'humiliation, de la rage d'Ursule, lorsque après son mariage, devant Gcmtran, mademoiselle de Maran, avec une inlernale méchanceté, avait fait valoir tous les ridi( ules de M. Sécheiin. Connaissant alors la perfidie, la dissimulation, la corruption de ma cousine, n'avaisje pas ;'i craindre qu'elle ne voulut se venger de tout ce que mademoiselle de Maran lui avait fait autrefois souffrir, sans doute dans l'esjioir de me rendre un jour victime de cruelles représailles? Sans doute, ma tante, avec son effroyable sagacité, avait deviné, dès la jeunesse d'Ursule, les défauts et les vires qui devaient, en se développant, m'être si funestes : car notre amitié d'enfance, nos liens de p;ircnté, devaient un jour forcément nous rapprocher l'une de l'autre... Ces tristes réilexions furent interrompues de nouveau. Gontran parlait encore. Cette fois, son accent était gai, railleur. Ursule lui répondit sur le même ton, car j'entendis un éclat de rire doux et fiais.
Gontran reprit : « Vous verrez que j'ai raison... vous verrez. J'aimerais tant à vous le prouver... — Tenez, mou cousin, répondit Ursule, d'un tOD de coquet et gracieux reproche, vous êtes fou, c'est une hor-
reur de...« Plus rien, plus rien. Ils s'éloignèrent encore. Que signifiaient ces mots? A quoi Gontran faisait-il allusion en di^ant à ma cousine qu'elle verrait, ipie voulait-il lui prouver? Et elle, pourquoi lui disait-elle si coquetlcment (pi'il était fou? Mon Dieu ! de quoi causaient-ils donc? Ilélas ! j(! me souviens (|ue je lus alors assez stupidement naïve pour m'indigner de ce que ma cousine et mon mari ne parlaient pas de moi ! Oui... il y a tant de puéril égoïsme dans la douleur; des (|u'on soulfre, on se croit si intéiess:uit, si digne de pitié, que, dans un désespoir insensé, l'on demande des sentiments humains à ceux mêmes qui vous blessent. Ainsi, je me disais avec ainertume : — Comment Gontran et Urside qui m'aiment tant... ne pensent-ils pas ;'» moi dans ce moment? Rien de plus naturel, cependant. Oui... et cela est si naturel, (pi'ilfaut qu'ils soient nécessairement sous le charme d'une vi\e préoccupation pour choisir un autre sujet d'entretien. Ilélas! maintenant je rougis de ces sots raisonnements ; mais je commençais à reconnaître que li; chagrin n'est jamais plus intense, plus all'reux.quc lorsqu'il vous inspire des raisonnements absurdes et touchant an grotesque, les pas se rapprochèrent. Il me sembla cette fois qu'Ursule et Gontran marchaient |)lus li'nlement, que de temps en temps ils s'ariètaient. Gontran disait d'une voix douce et suppliante : « Je vous eu jirie... cela, eh bien! cela. »
Les pas s'arrêtèrent. Ursule répondit avec un accent qui me parut très-dmti : « Vous n'y pensez pas, ce serait trop pénible. Vous ne savez pas toutes les larmes que j'ai dévorées depuis i\uc... Mais, tenez, je suis encore plus folle que vous, vous me faites dire ce que je ne vondr.'iis pas dire... vous ne méritez pas... » ;ijonta-l-clle, et en parlant d'une voix précipitée en marchant si rapidement que la fin de celle phrase m'échappa... Je me sentais défaillir. Cette position était horrible. Les plus violents soupçons me bouleversaient, et cela pour ipjelques lambeaux de conversation qui n'avaient d'au.trc sens que celui (jue ma jalousie insensée leur donnait. Après ces terreurs, venait le doute; puis une lueur d'espoir. V.n admettant qn Ur nie fût assez indigne peur tacher de phiire .i Gonti an, et je pouvais le penser sans la cahjmnier : navaitelle pas déjà oublié ses devoirs pour un homme sot et vulgaire? en admettant, disais-je, celle indignité, lui!... lui, Gontran, à qui j'avais voué ma vie, à qui je n'av:iis donné jusqu'alors que de l'amour et du bonheur ; Gontran, pour qui j'avais déjà tant et tant souffert, aurait-il jamais le courage, la cruauté dem'oubliei' pour elle?... — Non, non, cela est impossible, m'écriai-je; je ne sors pas d'un abîme de chagrin et de désespoir pour retomber à l'instant dans un abimc plus profond encore. Non, non, cela est impossible, Contran est arrivé hier, il repart ce m;itin; il est impossible que, dans un entrelien d'ime heure, il ait voulu plaire, il ait plu à cette femme, et que déjà il songe à me tronqier. Ursule est bien audacieuse ; mais la femme la plus élionlée garde des dehors. Et puis à ces lueurs d'espérances succédaient des doutes accablants. Tout ce que m'avait dit madame de Pnclieville du caractère égoïste et léger de Gontran me revenait à la pensée.
Ursule me paraissait de plus en plus séduisante et dangereuse. Si mon mari la rencontrait à Paris, sous le prétexte de notre amitié, ne pourrait-elle pas venir souvent chez moi? Cette idée et les émotions (pie je contraignais depuis quelques moments me boulevcTsèrent tellement, que, sans penser que je dévoilais mon espionnage en sortant brusquement delà cachette où j'étais jusqu'alors restée, j'entrai dans l'allée. Ursule et Contran étaient très-loin, à l'autre extrémité. Je vis M. Sécherin venir à eux et les accompagner du coté de la maison. Je respirai plus librement, je restai quelipie temps encore dans le jardin. Par une bizarre, une inexplicable mobilité d'impression, une fois qu'Ursule eut disparu, peu à peu le calme rentra dans mon cour; j'eus honte de ma faiblesse, je me reprochai de flétrir, de gaieté de cœur, le bonheur que la Providence m'envoyait; n'allais-je pas être :»cide à .Maran avec Gontran? les beaux jours du clialet de Chantilly n'allaieut-ils pas renaître? L'hiver était bien loin encore, si je redoutais la coquetterie d'Ursule envers mon mari, je trouverais mille moyens de l'éloigner ; enfin, s'il fallait arriver à ces extrémités, je raconterais à Gontran l'aventure de M. Cluqùiielle, et il n'éprouverait alors pour Ursule que du mépris. Par ipiel étrange contraste cette accès de folle confiance succéda-t-il au plus douloureux accablement ? C'est ce que je ne puis dire.
Avant de quitter Vouvray, je voulus aller faire mes adieux à madame Sécherin. Je la trouvai calme, digne et forle; elle me teudit la main, je la baisai pieusement. — Cesoir, me dit-elle, mou fils et cette femme ipiilteront cette maison, j'y vivrai désormais solitaire eu attendant mon lils. Oui, reprit-elle en voyant mon air éionué, un jour mon lils me reviendra, le bon Dieu me le dit... Il me laissera sur la terre assez longtemps encore pour voir mon enlànt bien malheureux, mais aussi pour le consoler. Je fus frappée de l'accent presque inspiré avec lequel madame Sécherin prononça ces dernières paroles. Elle ajouta en nie regardant avec conqKifsiou : — Vous êtes bonne et généreuse, vous êtes convaincue comme moi, j'en suis sûre, que cette femme est une indigne, mais vous n'avez pas eu le ciuuage de l'accuser.. .-Si vous vous étiez jointe à moi, elle était perdue. Je ne vous fais pas un reproche de votre clémence ; au contraire, je prierai le Seigneur pour que celle que vous avez épargnée ne vous cause pas un jour bien des chagrins. — Que dites-vous, madame? ra'écriaije en sentant mes craintes renaître. — Je vous dis ce que le bon Dieu m'inspire... rien de plus... Ilélas ! ces pa- I rôles n'étaient que trop prophétiques, surtout si je les rapprochais de
la scène de l'iillée. Le moment de partir arriva. Ursule m'embrassa avec son olfiision ordinaire, mon consin nous fit des adieux remplis de cordialité. Rien dans les paroles ou dans l'expression des traits de Gonlran ne put me l'aire soupçonner qu'il quittait Ursule avec rcyrct. Nous abandonnâmes celte maison si piisible à mon arrivée, et qui avait été depuis le tliéàlre de si pénibles divisions.