CHAPITRE XXV
Le château de MaraD.
A mesure que nous nous éloignions de Vouvray, je me sentais moins oppressée. Bientôt j'oubliai presque complètement les douloureuses agitations que j'y avais ressenties, pour ne songer qu'an bonheur de me retrouver enlin seule avec mon mari. Je me faisais une joie de ce voyage eu me rappelant les tendres paroles, les prévenances délicates dont Gonlran m'avait comblée, lorsqu'après mon mariage nous éiions partis paur Cbantilly. .le trouvais une grande ressemblance entre ces deux épo(pies de ma vie. Celte fois aussi je partais seule avec Goniian pour un long séjour au milieu d'une riante et paisible soliliide. Cette impression de bonheur fut si profonde, cet e>poir fut si radirux, qu'il domina toutes mes autres pensées. J'attendais avec impatieni e le premier mot de Gonlran. Depuis notre dépari de Vouvray, il était silencieux. Je trouvais mille raisons dans mon cœur |>our que ce premier mut fût rempli de grâce et de bonté. Je me disais presque avec satisfaction que mon mari avail quelques torts à se reprocher envers moi, qu'il allail les expier par ces douces flatteries, ces attentions exquises dont il avail le secret. Tout à coup M. de Lancry bâilla deux fois assez haut, appuya sa tète sur l'un des accotoirs de la voiture et s'endormit profondément sans me dire nue parole.
Celte indifférence me lit d'abord un mal affreux. Je ne pus retenir qucliiiies larmes en me souvenant des ravissantes tendresses que Gonlran m'avait prodiguées dans noire premier voyage. Je me denwndai avec douleur en quoi j'avais démérité. Ne devais-je pas an contraire lui être plus chère encore'? n'avais-je pas déjà bien soiiflérl pour lui ' A ce premier mouvement si pénible succéda la réflexion. J'eus honte de moimême. Je m'accusai d égoisme, d'exagération ridicule el romanesque. Quoi de plus simple, de plus naturel, que ce sommeil que je reprochais à Gonlran'? Devait-il se gêner, se contraindre pour moi ? n'agissail-il pas au contraire avec une conliance pleine de sécurité? Je séchai mes larmes, je contemplai ses traits. On n'y voyait déjà plus les traces des fatigues el des chagrins qui les altéraient jadis. Jamais il ne m'avait paru plus beau de cette beauté délicate, charmante, qui rendait sa physionomie si alirayante; nu de ces demi-sourires qui annoncent toujours nn sonnneil heureux et Iranquille donnait à sa biiuebe une ravissante expression de linesse un peu malicieuse, l'ar deux fois il agita légèrement ses lèvres comme s'il eiU prononcé ipielqucs paroles. J'écoulai avidement... Je n'entendis rien.
En le voyant dormir ainsi, beau, calme, souriant, je me sentais heureuse de tout le bonheur qui lui était départi : libre de l'odieuse domination de M. Lugarlo, jeune, riche, aimé de moi jiisqu''» l'idolâtrie, y avaii-il au monde un homme plus admirablement doué ? INe .eur.issait-il pas tons les avantages, toutes les conditions de la félicité humaine? En m'appesantissanl ainsi sur ses qualités, ini moment j'eus peur; nous devions rester à Maran jusqu'au commencemenl de l'hiver : ce long avenir de solitude me ravissait, mais plairait-il à Gonlran ? Je commençais à nie défier de moi-même, à craindre de ne pas i)laire assez à mon mari. J'avais déjà tant souffert, que je ne ressentais plus ces élans de gaieié douce el ingénue que m'inspirait anirefois la présence de Contran. Je comparai ce que j'étais avant mon mariage on pendant notre bienheureux séjour à Chantilly avec ce que j'étais en arrivant à Maran, et malgré moi je his reprise de folles frayeurs. Je me crus enlaidie, attristée, appaiivrie; je me demandai s'il nie restait assez, d'avantages pour plaire à mon mari durant les longs jours que nous allions passer dans la solitude ; puis cet entrelien de l'allée, qu'im moment j'avais oublié, me re- Neii.ui à la pensée. J'en venais à exagérer mes iniperfeclions, à dénalurei mes avantages, à envier l'esprit, le caractère d'Ursule, a envier aussi sa physionomie tour à tour animée, coquette, toiicbante, mélancoli(pie ou naive...
Sans orgueil insensé, je me savais plus régulièri'menl belle que ne l'clait ma cousines je me savais des qualilés solides, un cœur loyal, une Irancliise à tonte é|ireMve, un dévouement sans bornes pour mon mari, dévouement déjà éprouvé et qui n avait jamais failli... ,Fe ne pouvais douter qu'Ursule ne fûl menleuse, dissimulée, qu'elle n'ciit un ])rofond mépris pour tout ce que levèrent les âmes honnêtes el élevées. Eh bien ! lorsque je pensais qu'elle plaisait peut-être à Gonlran, je me prenais à regretter de ne pas ressembler à ma cousine... Oh ! sacrilège... j'allai jusqu'à dédaigner les vertus que j'avais, et à jalouser les vices que je n'avais pas. Hélas!... hélas!... c'est qu'aussi les hommes ne savent pas qu'en affichant certaines préférences... ils dépravent souvent les plus fières, les plus généreuses natures... ils ne savent pas que lorsqu'on aime avec passion, avec délire, on veut plaire avant tout et à tout prix,
et que, si verlueuse que l'on soit, on blasphème quelquefois les qualités les pins nobles comme inutiles et vaines, lorsqu'on se voil sacrifiée à des femmes qui n'ont pour séduire qu'hypocrisie, audace et corruption !...
l'uis, comme toujours... après ces abattements, après ces humiliations impitoyables que je m'inlligeais, venaient des exaltations toutes contraires, une réaction d'orgueil insensé. Je me demandais en quoi ma cousine pouvait rn'être comparée, quelles garanties de bonheur elle aurait pu donnera mon mari... Mais je retombais bientôt, écrasée sous le poids de celle horrible pensée : Qu'importe, s'il l'aime ainsi?...
l'cndant la roule, Gontian fui distrait, silencieux ; j'altribuai ces préoccupations au changement politique qui venait d'avoir lieu, cl ampicl il n'était peut-être pas aussi indifiérenl qu'il voulait le paraître. J'ai oublié de due qu'en chemin nous avions appris la llévohition de juillet. Si éliangère que je fusse à la polili(pie, j'éprouvais un sentiiiient de profonde el respectueuse pitié pour ce vieux et bon roi qui retournait sans doute une dernière fois sur une terre d'exil, loin de cette France qu'il avail tant aimée, et que sa famille avail arrosée de son sang. J'avais toujours vu le peuple heureux el calme, les ilhislratious personnelles jouir d'avantages égaux, souvent même supérieurs à ceux dont jouissait la plus haute ari.-.locratie. Je ne comprenais donc pas le bien el l'avantage de celte régénération sociale qui venail, disait-on, de soilir des sanglantes barricades de 1850. J'avais une grande impatience d'arriver à Maian. Dloiideau m'avait souvent dit que ma mère avait passé deux élés dans celle terre de Maran avec moi, et «pielle l'y avait accompagnée, alors que j'étais âgée de deux ans à peine ; jamais ma mère, disait-elle, ne s'était trouvée |ilus heureuse que dans celle solitude, où elle échappait aux méchancetés de mademoiselle de Maran et à l'indilléreuce glaciale de mon père. J'étais ravie de savoir que le château était resté inhabité ; ces souvenirs si précieux pour moi me semblaient ainsi plus entiers, |)lus saintement conservés.
Blondeau devait me donner mille précieux renseignements sur les apparlemenls que ma mèie avail habités de préférence, sur les promenades qu'elle affectiomiail. C était avec nn religieux intérêt que je m'approchais de cette habitation (pii, pour tant de raisons, était sacrée pour moi. 11 me semblait aussi (pi'uue fois là, dans ce lieu où tout parlait de ma mère, je serais sous son invisible protection; que du haut du ciel elle veillerait sur son enfant, qu'elle demanderait à Dieu de ne pas m'inlligerde nouvelles souffrances. Plusieurs fois j'avais pu appréeieiletact, la délicatesse de Gonlran, j'étais donc assurée de lui voir pai lagcr la véuéralion que m'inspirait cette maison. En parlant de Vouvray, j avais écrit à Blondeau de venir sur-le-champ me rejoindre à Maran. M. de Lancry, en passant à Paris, avail déjà envoyé une partie de notre maison dans celte terre, située à quelques lieues de Vendôme. Nous y arrivâmes par une belle matinée d'été. Une longue aveinie de cIk'mics séculaires conduisait à la cour d'honneur. 11 fdiait traverser deux pouls jetés sur la petite rivière qui baignait les murs du château, bâti en briques et composé d'un grand corps de logis, avec deux grandes ailes en ictour, dans le goill du siècle de Louis XIII ; un dernier pont de pierre conduisait à la première cour, fermée par une grille parallèle au Corps de logis principid. Autour du château, la végétation était magnifique : les chênes, les peupliers d'Ilalie, les ormes, y poussaient à une haulenr admirable; d'immenses praiiies s'étendaient à perte de vue, et avaient pour horizon de grands massifs de bois.
Le régiss(iin', prévenu de notre arrivée par notre courrier, nous allei> dait à la grille; il nous conduisit dans une longue galerie située au rezde-chaussée el remplie de tableaux de famille. Les six fenêtres de cette pièce immense s'ouvraient sur le (ossé rempli d'eau vive qui enluurail le cbàleau. Malgré la chaleur de l'été, il faisait presque froid dans cet énorme salon. Ses niLuailles étaient si épaisses, que i embrasure des fenêtres avait cinq ou six pieds île prokuideur. Impatiente de visiter la maison, j'offris en souriant mon bras à Gonlran, el je lui dis : — Allons, mon ami, venez vile, je suis impatiente de tout revoir ici, ipioique je ne me souvienne de rien. Vous n'avez pas d'idée comme le cœur me bal à la pensée de parcourir les lieux autrefois habités par ma pauvre luère. Et puis, il faut que je vous fasse les honneurs de chez moi. Je suis si heureuse, si lière de vous avoir ici ! Oh ! ajout;\i-je en souriant, je suis la châtelaine de ces lieux, vous voici dans mon empire, et je vais vous accabler de l'amour le plus despotique. An lieu de partager ma gaieté comme je m'y attendais, Contran me répondit d'un air contraint, en s'efforçant de sourire el en regardant autour de lui avec une expression de répugnance ; — Entre nous, notre manoii' me parait un peu délabré, noble châtelaine, si toutes les pièces ressembicni a > cci... Il est 1;. ux que mes dernières préoccupati-ens m'aient empêché de penser à envoyer ici un architecte; sans reproche, vous qui n'aviez qii à songera cela, ma chère amie, vous auriez dû vous charger de ce détail. Vous saviez dans quel déplorable étal était le château.
Mon mari av;dt d'abord faiblement souri, il finit par me parler presque sèchement. Je le regardai avec un élonncment douloureux, et je lui dis doucement : — Mais, mon ami, souvenez-vous que j'élais aussi lourinentée que vous de toutes ces secousses qui nous ont bouleversés; et puis, vous le savez, j'ai éié très-malade, il ne m'a pas été possible de m'occuper de ces soins. Je croyais que... — Eh! mon Dieu, médit Gonlran, en m'interrompant avec impatience, encore une fois je ne vous fais pas de reproches, ma chère amie... Seulement je regrelte que vous ou moi n'ayons pas songé aux réparations indispensables à celte
MATIIILDK.
babilntion. Mainlenant il n'y a plus à recnlor... GrArn à celte révolution niaiulile, on ne peiil v()yat;<'r nulle part, on ne peut iillcr aux eaux. D.ins quinze jouis iicut-ètic i'Euiope sera en l'eu. Paris ihiit êlie insupportable. Il fiuil di)nc nous résif^iicr à rester ici ("est ce qui lait que je regrille (le nous voir si ma! élablis. — fl'est surtout pour vous (pie je suis tIc'-oli'C (le ce inanqucMie confort, mon ami... (Jiiant à moi, je suis si beurense d't^tic ici avec vous, que je nie trouverai toujours hicii. — Vous êtes milli^ fois lionne, ma chèn^ Je suis aussi Irés-lieureux de partager celte soliliide avec vous; je comprends toutes les raisons (pii vous rendent cette li:il)il:itinn pix'cieiise... Mais ce n'est pas une raison pour se passer de lapis et de persieimes... car je n'en vois à ancnne fen(Hre, et ce château a l'air d une lanterne.— .l'en suis d(5sol(>e, miin ami, mais rassurez-vous, nous trouverons moyen de reniëdicr à cela en Taisant venir queltpies ouvriers de Vcndiime... Je me charge de surveiller et de lialer ces Iravaux. l'ar aniour-propK^ de co'ur, je liens à ce que Maran soit pour vous le plus agiciable séjour du monde ; seulement je vous demande un peu d'indulgence pour mes elforls.
— Des ouvriers!... s'(icria-i-il avec impatience, il ne manque plus que cela ! Il n'y a rien de plus insupporlahle que des ouvriers... et |)Ourlaiit, il faudia'bien s'y résigner... Ali ! ça va être bien agréable... une jolie distraction que j'aurai là! — Contran, dis-je, loul alliislée de l'hiiinenr de mon mari, uois nous exagérons peut-être le délabrement de cetl(! habitation... nous n'avons vu que celle galerie. — Eh! mon Dieu ! on peut parfaitement juger du reste par cet écbanlillon ; c'est la pièce d'honneur, c'est le salon de réception. (.In voit que le régisseur a accumulé ici touies les splendeurs de l'habitation, ajouta-t-il en se remettant à rire d'un air contiainl. Allons, ma chère amie, inspectez votre manoir, cl tachez d'en tirer le plus de parti possible, en attendant les oiiviiers, puisipi'il faut se résigner à cet ennui. Quant à moi, je vais aller aux écuries : je parie que ce sont de véritables halles sans stalles, sans box ! Kt moi qui viens justement de ramener une douzaine de chevaux d'Angleterre! C'est fort agréable!... En vérité, je ne sais pas à quoi pensent vos gens d'affaires, de laisser cette habitation dans un tel ét;it (le délabrement! — J'en suis désolée, mon ami... Je vous en supplie, ne vous fâchez pas... donnez-moi vos ordres, je les ferai exécuter de mon mieux.
Ma résignation loucha sans doute M. de Lancry : il regretta son impatience, et me dit en s'apaisant : — Encore une fois, je ne vous accuse pas, ma chère amie, vous n'y pouvez rien ; mais, si les écuries sont mauvaises, ça n'en sera pas moins désagréable, d'autant plus que, pendant les cinq ou six mortels mois que nous allons passer ici, je n'aurai pour liint jilaisir (pie mes chevaux et la chasse... A propos, sommesnous loin de Vendfime? — Mais à six on huit lieues, je crois, mon ami.
— De mieux en mieux ; ça sera fi>rt commode pour les approvisionnemenlsde viande de boucherie ; nous n'aurons déjà pas de marée. Il ne nous manque plus pour nous achever que de faire une chère détestable. Je ne sais pas, en vérité, comment votre famille se résignait à vivre ici.
— Bliin père a fort peu habile Maran, mon ami... Ma mère senlemenl y a passé (pieUpie temps, et vous savez que, nous autres femmes, nous nous contenions de peu. — Libre à vous, ma chère amie, de vous nourrir de rêverie et d'idéalité; quanta moi, je vous déclare qu'à la campagne je deviens très-positif et très-matériel. J'en demande ini million de pardons à votre exaltation romanesque : mais, (piand on n'a pas d'autre plaisir que la table, il est, je crois, permis de vouloir que la chère soit bonne. Vous m'obligerez donc beaucoup, n'est-ce pas'.' de vous entendre avec votre maitre d'hfilel pour Irouver les moyens de nous approvisionner le mieux possible. J'aurai, s'il le faut, un fourgon et deux chevaux de service pour aller à Veiid(')nie faire la provision : car, iioi, je ne vis pas d'abstractions ; je tiens au solide... Sur ce, je vais aux écuries, (.'onirau sortit.
Tel fut notre premier entretien en arrivant au chàleau de Maran.