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CHAPITRE XXVI

La vie de cliStcau.

Quelque temps après notre arrivée à Maran, je me sentis faible, souffrante ; je restais quelquefois pendant une heure accablée par un malaise inconnu. BiciU(")t je reconnus que je m'étais lait une grande illusion en espérant que Contran rcviendr.iit pour moi ce qu'il avait élé pendant le premier mois de notre niaiiage. Son caractère semblait s'aigrir dans la solitude. Pourtant, la vie qu'il menait pour (ni semblait lui plaire. Souvent, en ma présence, il paraissait pensif, absorbé : tantôt je me persuadais qu'il pensait à Ursule, tantôt (pi'il reiîieltait malgré lui les chagrins que son indiflérencc me causait. Si je l'interrompais au jnilieu de ses réflexions, il me répondait avec aigreur, ou se levait avec impatience sans dire une parole, comme si je l'avais disliait d'une chère et douce rêverie. I^c qui me donnait pourtant quelquefois une lueur d'espoir, c'était le brusque changeuient de mon mari à mon égard. Un refroidissement successif m'eût clfrayée davantage, il cilt élé plus naturel. Ce fui un jour fatal que celui où j'eus la conviciion (|ue Contran ne m'uiiuait plus d'amour ; dès lors, il ne crut mente plus nécessaire de

garder envers moi ces formes de bonne compagnie, ce respect di s bienséances que tout homme doit aux femmes, même à la sieiuie. Des lors, plus de douces prévenances, plus d'épanchcmenls de cœur, rien qui prouvai en lui le désir on le besoin de me plaire.

Quelques mots sur la nouvelle existence (jue menait Gontran sont indispensables. Depuis notre élablissement à Maran, il avait fait venir des chiens et des chevaux de (basse d'Anglelerre. Il avait loué une des forêts de l'Etal qui louchait à nos propriétés , il y chassait trois fois par seiiiaiiie à courre, trois l'ois à tir. Il se reposait le dimanche ; c'était le seul jour ipi'il passait près de moi. Ilabiluclleuient, il parlait après déjeuner, je ne le revoyais que le soir au retour de la chasse. .Nous nous millions à table, il dînail longuement, me parlait peu, liuvail souvent Irop pour sa raison, et, l'avouerai-je, liélas! il lui l.illiit quelquefois l'aide d un de nos gens pour regagner sou appartemcnl, qui était contigu au mien... J'avais toujours vu mon mari d'une recherche, d'une élégance extrême; seul avec moi, il se négligeait comme à plaisir : il ne semblait vivre (pie pour la chasse et pour la bonne chère. Oli ! honte! oh! profanation ! (juant à moi, je n'étais plus pour lui qu'une des conditions de sa vie grossière et sensuelle. Longtemps je soufiris en silence de cet abandon, de ce changement dans ses manières, qui, au moins jusqu'alors, avaient toujours élé parfaites.

Celte existence solitaire, sur laquelle j'avais fondé tant d'espérances, s'écoulait pour moi morne, flétrie, décolorée. Selon mon liabilude, je concentrai mon chagrin jusqu'à ce qu'il débordât ; le jour arriva où je ne pus souffrir davantage. Je me décidai à parler, à tout dire à Gontran. C'était un samedi; il avait fait un vent violent pendant presque toute la JOUI née ; sans doute la chasse de Contran avait élé mauvaise, car le soir, lorsqu'il rentra au château, ses piqueuis ne sonnèrent pas leurs fanfares accoutumées. Je le savais par expérience : ces jours-là, mou mari avait de l'Iinmenr. J'allai craintive à sa rencontre; mon cœur se serra lorsque j'entendis résonner ses grosses bottes éperonnées sur les dalles de l'escalier. — Voire chasse n'a pas été heureuse, luon ami? lui dis-je. — Non ; je suis harassé, me dit-il; el il entra dans un petit salon où je me tenais de préférence, parce que ma mère l'avait occupé. .M. de Lancry se jeta sur un canapé, l'air soucieux et contrarié, sans me dire un seul mot. En le voyant ainsi, avec se^ vêlements couverts de boue, sa barbe longue, ses cheveux en désordte, qui s'échappaient de sa cape de chasse, qu'il gardait sur sa tête, je pouvais à peine le reconnailie, lui que j'avais toujours vu d'une si exquise élégance. — Sonnez donc, ma clière, qu'on nous fasse diner le plus lot possible, j'ai tres-faim ; dit (ioniran en se retournant sur le canapé. Puis, altiraiii du bout de sou pied une petite chaise de tapisserie, il y allongea ses boites couvertes de fange. — Ab ! m'écriai-je en courant à lui, grâce pour celte chaise, elle a élé brodée par ma mère; prenez un autre tabouret, je vous en prie.

Conlran haussa les épaules, s'établit sur un autre siège, el me dit : — Mon Dieu ! que vous êtes donc singulière avec vosaflèctalions! Je vous demande un peu ce (pie cela lait à la mémoire de votre mère que je nielle ou non mes pieds sur cette chaise? — Je m'étonne, mou ami, que vous ne compreniez pas le culte du passé... il est souvent la seule consolation des jours présents. — Ah! si vous allez reconiiiicncer à faire de la mèlapliysi(pie de senliinent... j'y renonce... la vie que je mène est peu l'aile pour développer rinlelligenec. — En effet, depuis quelque temps, Contran, vous agissez, je crois, beaucoup plus que vous ne pensez. — Dieu merci ! j'avais toujours rêvé quelques mois d'une vie toute nialérielle, d.uis laquelle la bête, comme on dit, prendrait le dessus. Eh bien ! cette vie, je la mène, et je m'en trouve à merveille... Il n'est pas jusqu'à ces superiluités d'élégance, de recherche de toilette, que je n'aie mises bravement de coté. J'étais un vérilable sybarite ; me voici, à celte heure, un vérilable Spartiate, un ours, un sauvage. Eh ! ma foi, je trouve fort comniode d'être ainsi au vert pendant (pielque temps... de rester grossière chrysalide jusqu'au momi'nl où il me prendra la fanlaisie de me transformer de nouveau en brillant papillon... Mais sonnez donc, je vous |irie . je veux dire à Hébert (c'était notre maîlrc d'hôtel) de me nieitie une bouleille de vin du Itliin à la glace; c'est un caprici^ Il y a longtemps que je n'ai bu de vin vieux du Itbin... cl celui que vous avei ici est excellent : c'est du jobaiinisberg jaune comme de l'ambre... Où volie père avail-il eu ce vin-là? — Il me semble, mon ami, avoir entendu dire à mademoiselle de Maran que l'empereur d'Aulricbe en fit cadeau à mon père lors de sa mission à Vienne. — .Ma foi, voire père a eu raison d'oublier ce vin ici, car il est parfait.

Je sonnai ; mon mari donna ses ordres ; il bâilla et me dit : — Jouezmoi donc, sur votre pi.ino, l'ouverture du Siège de Corinthr, eu atleudaiil le dîner. Je regardai Conlran avec chagriu. Il ne se rappelait pas sans doute qu'on représentait cet opéra lorsque je m'étais, pour la première fois, tion\ée avec lui dans la loge des genlilsbommes de la cliambre. S il n'avait jias oublié cette circonstance, sa demande était nu amer sarcasme. Les larmes me vinrent aux yeux malgré moi; je lui dis tristement : — Pardonnez-moi, mon ami, je ne saurais jouer ce morceau. — Est-ce parce que je vous en prie'? Allons, soil... faites comme vous le voudrez, jouez-m'en un autre, alors. Je vous demande cela pour tuer le temps en allendaiil l'Iieure du diuer. — Pour tuer le temps?... Il vous pèse donc bien maiiiteiiant. d'ontran? — A moi? pas du tout... je le lue sans lui en vouloir le moins du monde... jamais la vie ne m'a passé plus vite. Je n'avais pas idée de celte bonne et matérielle existence de genlillioinine campagnard, je la trouve adorable. Je ne sais pas si elle con-

MATiltl.DK.

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liiiiiora (le in'aiiiKScr longlcnips: mais, jiisfin'à iiiom'ih, je suis cncliaïUo, la rlias'c est (lovi 11110 chez !i!oi une viaie passion... Mon tlief d'éqiiip;ige isl cxcelleiil... .\\cc lui, sur ^\\\ l'ois, je prends huit... J':ii un llreur iiiyal. Thomas esl un cuisiuici' paifail. Uràce à (pielipics amélioralions, lés ceurii'S soûl niaiiilenaul furl logeables : nous sommes à piu pi es bien clalili- (luis ce vieux tliàleaii ; vous èles Imijours jolie comme un ange; coinmeul vouIe/.-vous que le Icnips me pèse?

;'*lon mari me parlait avec lanl tic simérilé, avce tant d'abandon, il paraissait trouver sa conduite si simple, si naturelle, qu'il ne suiipronnait évidcmineut pas le chagrin qu'il me causai!. Celle [icnséc adoin it ramcriiime de mes reprochis. Je regardai Guntian fixement; je lui dis avceémolion : — Et moi... Contran, me croyez-vous heureuse?

A driui coiu'IiB sur le canapé, il me répondit en Tnippant négligemment du bout de si:n (oiiet sur ses bottes : — Vous? je vous crois, ma l'di, tres-heureiise, aussi heureuse que vous pouvez l'être avec votre diable de pclit caractère... (Jue vous manque-t-il'? — Rien, vous avez raisou, Guntran... Je vous vnis le malin 5 l'heure du déjeuner... puis le soir à labli'... (pielquefois une heure on deux le dimanche... lorsque vous me fiiites nicllre an net votre livre de chasse. — Eh bien ! que vonlez-vousde plus? ne faut-il pas que je soiscontiniielleinent pendu à votre coté ? Croyez-moi, ces éternels tète-à-lète vous seraient bientôt d'un ennui niorlel. — .le vous av.iis demandé, mon ami, de iiiiinler à cheval avce VOUS; ainsi, j'aur;iis pu vous suivre qiieNiuefois à la chasse... — r>ali ! bah ! vous êtes trop peureuse, ma chère amie ; et puis, il n'y n rien de plus embarrassant qu'une femme à la chasse ; elle n'y prend aucun plai-ir, et empêche les autres d'en prendre Si j'avais en quelqu'un à qui vous confier, à la bonne lnurc ; mais nous n'avons pas un voisin sort.ibic : et d'ailleurs, vous ne voulez voir personne : vous êtes une solitiiirc (les |)l(is hirouches. — Ce serait pour moi un grand plaisir de mo:iler à e!iev;d avec vous, mon ami ; in;iis scnlemeiit avec vous... — .Mors, c(Mimie je vous le dis, c'est impossible... Etes-vous fantasque, ma paii-ire Maihililc... Vous ne voulez jamais que des choses déraisonnables. — C'est juste ; n'en parlons plus... je suis la plus heureuse des fcmimes. Mon bonheur doit me siifiire... El je portai mon mouchoir à mes yeux.

GoiMian avait trouvé fort naturelles cl fort peu blessantes les réponses qu'il venait de me faire. Il parut aussi surpris que contrarié de me voir pleincr. — Ali ça ! me dit-il avec impatience, à ([iii eu avez-vous? Nous sommes à causer là tranquillement, et vous voilà en liuines! Mais à propos de quoi ? C'est donc une scène que vous voulez me f;iirc? — Une scène? non, Contran, non ; je n'ai rien à vous dire, piii-que, depuis nolic arrivée à Maian, vous ne vous apercevez pas du coiiirasie qui existe entre la vie «pie nous menons et celle que nous menions à Chantilly. — Ah 1... nous y voilà !... Chantilly, encore Chantilly, toujours Chantilly I Vous ii':ivez (pie ce mot à la bouche comme un reproche. Mais savezvoiis (pi'à force de me parler ainsi de ce temps-là vous finirez par me faire prendre en grippe le souvenir de celle ravissanle lune do miel ? Et il ajouta, eu riant de celte plaisanterie : — Que voulez-vous, m;i chère, Cl lune de miel, elle a vécu... ce que vivent les lunes de miel. » Le vers n'y esl pas, mais la pensée y esl... c'est égal. — Ah! Gonlran, ne bla-> pliémcz pas les seuls heureux souvenirs qui me restent. — Eh bien ! alors, ne me répétez pas toujours la même chose; sans cela, je vous punirai de la surle. Voyons... raisonnons en bou^ amis, sans nous fâcher... Croyez-vous ipic je me sois marié pour passer ma vie à vos genoux, à vous roucouler (tes fadeurs? Vous n'êtes jamais coiileiite I Si nous sommes dans le monde, vous èiesjahuise ; si nous vivons seuls, ce sont des exigences à n'en pas finir, (ad.i devient iiipatientant .. à la (in ! s'éci i;i-l-il, ne pouv;inl pas se coutcuir davantage.

— Gimtian, vous êtes sans pitié... Vous oubliez que j';ii déjà beaucoup soufierl, que j'aurais droit à quelques iiléuagcinenls. — Ah! mon lïh'ul mon Dieu! quel caniclère ! Est-ce encore une ré(aiiniii:ition? Voyou-, dites-le friinchemeiit. Vous avez beaucoup sou(iVit?Si c'est à cuise de Lug;irlo que vous me dites cela, vous avez tort. — J'ai tort ! — Cerlaiiiemeiit, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit dans le temps à ce sujet. Si vous aviez eu l'ombre d'adresse, de sagacité, avec qiieli]iu's baïuililés affectueuses vous nous en auriez débarrassés sans vous compriuiiettrc comme vous l'avez l'ait. — Sans me compromettre, mon liien ! El;iit-cc ma faute? — Mais il n'imporlel que ce soit votre faille ou non, vous avez été compromise, et c'est nmi rpii, tôt ou l;ird, en siippi lierai le ridicule. — Moi! je serais méprisée, moi!... — Eh I madame, j';iimerais mieux encore ma part que la vôtre; si vous crovez qu'il sera bien agréable pour moi, lorsque nous serons de retour à l'aris, d'être niontié au doigt comme un mari trompé... M.iis, en vérité, rcpril-il avec colère, il faut que vous soyez folle, archifolle... d'élever de pareilles discussions .. Tenez, brisons là... vous me feriez vous dire quelipie dureté, vous éclateriez en reproches, en sangluls, et je veux que vous diniiz tranquille et moi aussi.

— Ce que vous ni(^ dites là est horiible, rcpris-jc après un mnmeiit de stupeur ; c'est moi que vous accusez !. ,. moi la victime de loiiles les ealoiimies de ci t homme. Allez, Contran, je ne sais quel sort me menace dans l'avenir... mais pour ce soir, r.issuvez-vous, je n'éclaterai pas en s;iiigIots, vous pourrez diiier Irauqnille; j'ai tant pleuré déjà, que mes larmes se l-.iiissciit. Le milheur m'a (li)uiié de la raison, je ne vous ferai pas de reproches, ils seraient inuliles; je veux seulement vous apprendre que je soiiflre, que je suis résigni'e... mais iirm |ias insensible à votre indifl'éicncc. — Allons, parlez, dit M. de Lanciy en se

levant briisiiucmiiil et en marclianl à gr.inds pas. J'ai fait toiil ce ipie j'ii pu pour loin lier ceci en plaisauleiic, je ne pourrai pas é( happer à une scène. Ce matin j;ii fait une marnai e chasse, la hn de l.i jouiii 'o sera digne du coiiimeiiccnieiit. Voyons, dites... finissons... Vous savez poiirlaiit (|ue je n'ai qu'un désir, celui de vivre en repos et de vous voir licnreiise... — Je vous remercie de vouloir bien m'enicndre, Coiilraii. Eh bien! il m'est cruel de voir que, depuis que nous sommes loi, \oiis n'avez pas eu pour moi un mol de tendresse, un mot de cœur ; vous vivez auprès de moi comme si je n'existais pas.

— M;iis, au nom du ciel! qu'est-ce que s'gniric tout ce jargon? Que voulez-vous donc que je vous dise? Si vous ;iimez tant à vous ciilendrc r.iconter des g;ilaiileries, inspirez-m'en. — Vous ;iv( z raison. Il y a longtemps que je suis pénétrée de cette triste véiilo ; On mérite ce ipi on inspire. M;i!£;ré vos duretés, je vous aime toujours ; vousiiiéiitiz cet amour. — Eh bien ! alors, soyez donc raisonnable, puisque ni vims ni moi ne poii\ons rien à ce qui est, me dit Contran avec moins de colère, l'uis il ajouta : — Eu vérité M;ilhil(le... votre caractère roiii;in. sipic, cxalié, vous rendra la plus inalheiireuse des femmes; soyez donc r.usomiable. Je vous l'ai dil cent fois, l'on ne se marie pas pour conjuguer perpéluellement et sur tons les Ions le verbe j aime; on se marie pour avoir imo maison, un iiitéiieur, une existence plus assise ; on se m.uie pour vivre sans gi'iie ni coiilrainle tout le temps qu'on reste seul avec sa femme. Il est clair t\ur si l'on se mari;iit pour conlinucr à faire sa cniir, a dire des beiger;ides, autant vaudrail rester g irçon. — Eii ! Cou- Iran. .. Contran... (|uel réveil... — Vous me saurez gré, un jour, de faire justice de ces creuses rêveries; il faut savoir quelquefois être sévère, c'est notre rôle, à nous autres hommes... à nous qui sommes appelés à devenir pères de f;imille ; c'est à nous à parler le lang.ige de la raison, et je vous le parlerai... Oh ! d';iboid, je suis décidé, bien déeidé, à ne vous laisser aucune bille illusion; une fois qu'elles seront déiruiles, vous verrez que vous vous arrangerez parfaitement bien dans la réalité qui vous restera.

— Cela ostvi;ii, Contr.iii, une fois toutes mes illusions détruites, je m'arniiigerai parfaitement dans la ré.dilé qui me restera, comme vous le dites, seulement ce sera pour l'éternité. — Allons, des menaecs de mort, maiiiteiiaiii, comme c'est gai! quelle conversation agréable!... Et puis vous vous plaignez après cela de me trouver maussade ! Je reiiire ; au lieu de vous voir une figure avenaule, souriante, heureuse, je vous vois triste et sombre; a\ouez au moins que ce n'esl pas fait )io;ir me mettre en train d'être aimable. — Il est vrai, mou àiiic est désolée... je ne puis vous le taire plus longtemps, dis-je avec ameilume; car le Ion peisilleur, ironiipii', que Gonlran affect;iit, nie blessait encore plus (pie ses duretés. — Il n'y a rien de plus impatieutaiil, je le conçois, rcprisje, que de voir tomber les pleurs qu'on fait verser... Mais ce n'est pas ma faute... je ne puis plus, cumine autrefois, sourire à chaipic blessure.

— Eh bien 1 soit, je me résignerai à vous voir toujours eu 1 innés; ipie voulez-vous que j'y fasse? Puis-jc vous empêcher devons trouver la plus malheureuse des femmes? — Contran, soyez juste, mou Dieu... Voyons, (pielle est ma vie? Qu'èlcs-voiis (lour moi?... ou plutôt, que sni-je pour vous? Bonjour, bonsoir... Ma chasse a été bonne ou mauvaise .. Jouez-moi cet air sur voire pi;ino... Faites écrire à nos feiiuiers en relard... Voilà pourtant ma vie, Contran, voilà ma vie ; et vous voulez que je vous égayé, que je sois i iaiile, que je sois joyeuse. . I!sl-cc possible? Hélas!... c'était volrc boulé, votre amour, (|iii faisaienl iii;i gaieté d'anliefois. — Eiiliii voilà le diuer, dil Goulr.in eu eiit( nd.iiil la cloche, j'aime beaucoup mieux aller me nietlre à t;ihle que de vous répoudre, car vons (iniriez par me mettre hors de moi, et j'en siMais désolé , disculer avec vous à ce sujet, c'est se battre contre des moulins à vent.

On annonça que nous étions servis. — Venez-vous? me dit Contran.

— Excusez-moi, mou ami, je n'ai p;is faim, je suis soufiranle. — C'est agréable, et surtout d'un excellent effet pour vos gens, me dit Gonlran. .\ votre aise, ma chère amie. 11 sorlil pour aller se mettre à l.dile. . . . A|iics le départ de mou mari, je rentrai d.uis ma chambre, et je fondis eu firmes. Itieu n'avait pu le toucher; jeu av;iis la certiliide. 11 ne soupçoniiail même p:is retendue des cli;igrins qu'il me causait. Dans mes plaintes, il ne voy;iit (pi'nne exaltalion v:igue, romanesipie : tout espoir de lapitoyer était à jamais perdu pour moi. Malgré sou égiusmc, ni;dgré sa personnalité, il n'eût pas été absolument insensible à mes souffrances, s'il les ciit comprises.

« — Si je ne vous parle plus le tendre laug;ige d'autrefois, c'est que vous ne me l'inspirez plus, » m'avait-il répondu. C'était là une de ces révélations écrasantes qui se dressaient entre moi et l'espérance comme un mur d'airain. Dans mon abaltemenl je ne savais que répondre ; hélas! j'avais dix-huit ans à peine... et devant moi la vie... la vie tout entière... Et encore je me disais que je irél:iis peut-être qu'au comnieiicenieul de mes chagrins. Je pouvais déjà les couip;irer... en me snuvcnanl des tortures de la j.ilousie... j'avais peut-cire tort de me plaindre. L'existence morne, hoide, que je meu;iis à Maraii... était presipie lu'gative, je n'avais au moins à regretler que le bonheur dont j'aurais |u jouir. Hélas! peiit-èlre fallait-il compter ces tristes jours parmi les meilleurs (pie me réservait l'avenir. Je descendis alors dans mou cieur, je me demandai si, après tant de cruelles épreuves, mon amour pour Contran élail diminue. Ce dernier enlrelien avec lui ven;iit de me blesser tclleinenl, que je me sentais dans un rare accès de franchise envers moi-

MA'IHII.DR.

même. Hclas ! je m'aperçus avec une sorte do joie amcie fine je l'ainiais lonjoiirs... lonjniirs aiilaiil (inc par le passé, .l'ai inaiiileiiaiil peine à coinpreiulrc c<aio aveugle opiiiiàlrelé d alloclion. lillc dcvail iiaiire de celle coiivlclioii (pic (ioiilraii pouvait encore, s'il le voulait, me rendre heureu;e comme autrelois.

Madame Sécherin.

Ce dernier espoir, auquel je ni'altacliais de toutes mes forces, siiliisail pour ciilrolenir, pour aviver ce t'alal aiiiour. Un mélange d'oigneil et de déliaiHc me pcrsuad,,ii ipit' j'élais eneiire capable d inspirer a jioniran i'adiralile tendresse (pi'il avait ressenlie, niai^ qaeji^ uiinupiais d'adresse de eu'ur, si cela peut se dire. Je m'expliqu is de la sorle ces passions indomptables (pii survivent (.liez, les lémmes aux dédains les plus liarbares. D'enivranis souvenirs vous dirent (pu- le bonbeur est là, dans nu regard, dans im som Ire, d.ms une parole de Ibonnne (pie l'on chérit, et l'on ne peut croire que laulùt, que demain, il ne nous adresse encore ce soin'ire,ce regard, celte parole, anvijuels noire vie nous semble atlacbée. Lorsque l'amour arrive à cet el;,l d'exaltation lébrile, d'opiniâtreté désespérée, d a, ce me seudde, tmi- l"S caractères de la fureur du jeu, lelle (jne je l'ai enlendn analyser. Un gain passé vous donne une eonliauce a\eiigli; dans I avenir: malgré vous, \olre espérance s'augmente de cbaenne de vos déci plions, clia(|ne pas lait dans celle voie brillante, douloureuse, semble v. ns r.ippioeber du bit insaisissable que vous poursuivez : plus vos perles se miilliplienl, diles-viiiis, plus vos cbauces de gain s'aeeroissent. « Le sort se lassera, » dit-on, et l'on rassemble ses dernières pièces d'or, et le goiilfre du basard les eiiglonlit encore, et l'on a tout perdu, 'i 11 se lassera de me dédaigner, » dit-on, et l'on redouble de persévérance; l'on é, uis;^ ses dernières preuves d'alfectiun, ses dernieis dévouements ; l'on lenlc nue deiiiUift, une

leriible épreuve: cl comme le joueiu' s'csl brisé conirc un basard slupid(!, vnns vous brise/, conire une slupide imlinérence.

Alors vous n'avez pins rien... plus rien... alors votre cœur est vide, alors vous avez usé loiile votre puissance d'aimer, alors il ne vous reste, commi! au prodigue, que le regret éternel d'avoir bi)iiteiisemciit dissipé de si magniliipies tié.s' rs. .le n'en élais pas cncivic l.i. Tout en l'accusanl, j'aimais loiijonrs (Jonlran. Uiielqneruis je; le croyais occupé du souvenir d'Ursule, je comevais alors que la jalousie redoublât |>our ainsi dire nn)n amour an lieu de l'.aiicdir. La jalousie met en jeu les senliiiients les plus violents, l'aiiionr-|iropre, l'oigneil, la crainte, l'espérance, et l'amoui' vil suiloul d'agilaiioiis. Li jaloiNic ne diminue pas la passion, elle l'aiigmenle; pins celui qu'on aime diarmc et plail, plus on vous dis] ne son cœur, plus sa valeur augmente à vos yeux, -le voulus leulenine diMniére épieuveetvoirjih(|u'à ipiel pointj'étais encore éprise de Goiilian. riiisienrs lois, pensant au dévouement de M. de Mortagne, j'avais aii'si songea i^l. de lîocbegnne, à son aficction si fervente. La sérénité même avec laquelle j'allais au-devant de ces souvenirs me prouvait combien ils étaient peu coupables, .l'éprouvais pour M. de Fbicliegune de l'admiialion, du respeci, un senliinenl analogue à celui que m'inspirait M. de Morlagiie, senliment rempli de c;diue, de douceur. Quoique ses Iraits ne fussent pas d'une régulai iti prfaile, je leur trouvais une expression pleine de noblesse cl de dignilé. (Juand je pensais à l'intérêt qu'il me purlait à mon insu, if |.nis si liing'cmps, et dont il m'avait dinmé l.ml d.' preuves, (piand je me rappel. lis loiiles les hellci actions qu'il avaii lailes. qiiaml je r ll(''clnssais qu'à celle compalissanle bouté il joignait un courage à lonic; épreuve, un caractère ardent, clievaleresqui', je recomiaiss.iiî que .M. de Rocbegmie rénnissail toutes les rares qualités qui doivent inspirer la passion la plui vive...

Que je sois punie comme sacrilège si votre femme n'est pas coupable. — PAcr. 88. ,

El pourlant, loin d'éprouver du regret en pensant que j'aurais pu l'é-

po.iscr, je le senl.iis, à celle benre encore, j'aurais pu ( boisir entre lui et Gontran, que mon co'ur enl toujours élé pour (.ioniraii. Hélas! cet. aveu me cnille, il esl sans doule le signe d'une nalnre mauvaise. Aux yeux de l,i raison, de l'éipiite, il n'y avait pas de comparaison à faire

entre M. de Lancry et M. de liocliegune quant aux (iiialités essentielles, et même quant à Tétat qu'on faisait de chacun dans le nuindc. Je ne m'abusais pas; Contran plaisait aux jeunes gens et aux iLinincs par ses glaces, par son élégance, par son esprit, pai' sa gaieté ; mais on comptait sérieusement avec M. de Rocliegnne : il connnandait cette déférence, cette grave considération qu'on n'accorde jamais qu'aux houunes d'une haute iiositioii on d'un très-grand caractère ; je ne parle pas même de sa naissance illustre, de sa brillante fortune, quoique ces avantages, joints à ceux qu'il possédait déjà, donnassent plus de poids à la place qu il occupait dans le monde. Eli bien ! à ma honte, je le répète, cette comparaison ne faisait rien perdre à Gouiran dans mon cœur. Oui, je

le dis... à ma honte...

parce que je crois qu'un amour indigue est le l;»it d'une nature ou mauvaise ou pervertie.

Les amours qu'on est forcé d'excuser en disant que la passion est aveugle sont presque toujours des amours l)assemenl placés ; eu persistant dans mon adoration pour un homme dont je subissais les mépris, les insultes, j'étais, je le sens, coupable d'un de ces amours sans nom.

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