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Mademoiselle de Maian
L;i physionomie de Slok, ainsi se nommail cet ancien serviteur, avait perdu son expression iél);nbalive. — ('.ommeiii se porte M. le marquis?
non... M. le colonel, veu\-jc dire, puisque voire maître préfère qu'on l'appelle aiiisi.
— Toujours de, même, madame lilondeau ; le coips e-t de fer, mais la tète est f.iible ; quelquefois monsieur passe des journées à pleurer comme im enfinl. Lui pleurer 1 lui ' On m'eill dit cela il y a im an, voyez-vous, que je ne l'aurais jamais cru ! et puis presque tontes
les nuils El Sink
soupira. — fonjoiiis an cimeiière? juste ciel! — Toujours, madame niondeau ; c'est a fendre l'àme. — Et le reste du lemps, monsiiur Slok''... — Il rcve, il se désole, il se promène dans la petite chambre carrelée qu'il habile. Elle est cent fois plus froide, plus humide que les autres, car elle servait de salle de bains. Eh bien ! on dirait que monsieur l'a choisie exprès parce qu'elle est la plus mauvaise de l'hôtel. Tenez, madame liloii 'eau, il y a ipielqiie chose qui a l'air d'un enrantlllage, et pourlani les larmes me viennent aux yeux qumd je vois cela. — (^luoi doue, moiisieiii Slok?
— Depuis six mois que nous liahitons celle maison, à force de marcher dans celle petite chambre, de la porte à la fenèlie, cl de la fenêtre à la porte, loujonrs dans le même eiidroil, mon maîlie a lellcmcnt usé le carreau, qu'on y voit creusée l.i trace de ses pas. — .\b ! en ellct, c'est liori'ible ! quelle vie, mon Dieu I
— Hclas ! madame Blotuleau, on dirait que snii pspiit est si fort c(in- Cciilré siii' une seule tliose, qu'il csl iiidiiréient à lout le resie, :iu fioid, à l;i l'aiiii. Si je ne l'avei lissais des heures de ses repas, il ne peu erait pas à ui;.ui;er. l'eiidaut les giaiides gelées de cel hiver, par un caprice (|ur' je ne comprends pas, il n'a pas xmjuIu de feu. Ilu reste, je puis vous dire unr clir)S(! qui vous étonnera, madaiiie llloniliaii : depuis trente ans, cliaipic jour, selon une vieille coutume de notre province, mon iiiaitre me pcrniel, lorsque je me relire, de lui haiscr la main. Dans nos usages, c'est une marque d'atlachenienl et de respect. V.h bien.' inalgjé CCS grands froids, sa pauvre main était loujoius sèche, hi ùlaute, comme si une fièvie ardente l'eût dévoré. Malgié cela, il n'est pas changé; cela S(! conçoit. Il est d'une constitution si énert;i(pie ! Dans nos canq)agnes contre! les Turcs, je l'ai vu rester à cheval vingt, trente heures sans manger, prenant seulement de temps à autre nu peu delà neige qui couvrait la criinère de son cheval pour étancher sa soir, ne se plaignant jamais. S'il était blessé, quand je m'approchais de lui, Il souriait, mais d'un sourire si bon, si doux, que, malgré mes craintes, je me sentais lout rassuré. Hélas ! depuis un au, ce sourire-là n'a plus jamais icparn sur ses lèvres. Il ne voit personne, ne va chez iiersonne. Une seule fois il est sorti pour ce duel... — Ah I ce duel, ce duel, monsieur Stok, quand je pense que ce malheuK nx coffret l'a causé !
— Pour ce qui est du duel, je n'étais pas absolument inquiet, madame Blondeau, je savais l'adresse et la force de mon maître. Autrefois il battait les [dus fameux maîtres d'armes; pourtant, malgré moi, j'allais, je venais à la porte. Eidin, quand je l'ai vu rentrer avec les deux soldats qu'il ni'avail envoyé chercher poin- léumins ici près, à la caserne, mon pauvre vieux cœur a bondi de joie. Ce jeune bonunc en a clé quitte pour un coup d'ipée qui l'a tenu un nio s couché. Le soir du duel, mon maître a dit un mot qui m'a bien étoinié de sa part ; il se parlait à lui-même comme cela lui arrive souvent. Il a murmuré à voix l)asse : « Je ne bais pas cet homme ; excepté à la guerre, la vue du sang m'a toujours révolté, et j'ai vu coider le sien iivec une joie féroce, .l'ai été sur le point de ne plus le ménager, et puis la voia; m'a dit de lui laisser la vie ; je l'ai écoulée. » — Quelle voix, monsieur Stok'.' — Je ne sais, madame Blondeau. Quchpiefuis il interrompt brusquement s;i promenade, s'arrête, paraît écouter, i-iiel les deux malus sur son front et reconnnenceà marcher.— Pauvre colonel ! — Mais voyez connne je suis égoïste, je ne vous parle que de mon maître, dit Stok. Lt nia- (I.i:;ie la vicomtesse? — Madame est toujours en Touraiue, toujours bien Miiilfiaute. — Ah ! madame Blondeau, depuis que nous nous connaissons, (pie de changements, que de malheurs ! — Fasse le Seigneur qu'ils soient à leur terme pour ma maîtresse, monsieur Stok ! Je n'ose faire le même vœu pour votre maître, quoiqu'on dise que tout chagrin a sa (in, — Pas ceux-là, madame Blondeau, pas ceux là, dit tristement Slok en n'couant la tête. — Ne puis-je encore voir M. le colonel? Je désirerais 1; i remeltie ce paquet et reprendre ce soir la voiture de Tours. J'ai I aie de retourner près de madame.
— Monsieur ne m'a pas encore sonné. Quelques moments de plus ci: lie moins ne seront rien pour vous, dit Slok d'un ion |jresqne suppliiut. El si vous saviez ce que c'est pour mnusieur quelques moments de bon sonmieil? Ça lui fait tant de bien! il dort si peu! Il est encore renlié ce matin bien tard. — Quelle vie! dit madame Blondeau en soupirant.— Je ne me plaindrais pas, reprit ï^tok, si je n'avais qu'à songer à mon maître ; niais vous ne croiriez pas les ennuis que me donnent une demi-douzaine de vieux imbéciles qui imus espionnent toute la journée. H n'y a pas de ruses qu'ils n'aient essayées pour s'introduire ici ; ils sont conlinuellemenl pei chés comme des corbeaux sur les chaises du café d'en face, pour espionner ce qui se fail ici. — Ce sont eux sans donle qui semblaient être aux aguets tout à l'heure lorsque j'ai frappé à la porte, dit madame Blondeau. — F.nx-mcmcs. Pourlaul j'ai domié une bonne leçon à l'ini d'eux. Bien n'y fait.
En ce moment une sonneite tinta. — Monsieur me sonne. Attendezmoi, je vous prie, madame Blondeau. Je vais prévenir mou maître de votre arrivée. Un quart d'heure après, nnidame Blondeau entia dans la chambre du colonel. Il était debout, vêtu d'une longue pelisse turque, de couleur foncée. I.a feuclre basse, au travers de laquelle on voyait une allée de marronniers aux troncs noirs et dépouillés, jetait un jour douteux dans l'appartement. L'espèce de coutraclion douloureuse ([ui donnait à la ligure du ecdonel une expression dure, et pour ainsi dire pélriliée, sembla diminuer im peu lors(]u'il vit madame Blondeau ; ses traits se déleudireul. — Connneut se porte Mathilde? dit-iLavec un ;iceent renqili de douceur et de bonté. — Hélas ! monsieur, madame est toujours bien accablée.
Et la voix de la pauvre vieille femme s'alléra, ses yeux se remplirent de larmes. — l'ardounez-moi, monsieur, dit-elle, c'est que je ne puis enlendie pi énoncer ce nom sans me seulir tout émue. — Je l'appelle ainsi devant vous de son nom de jeune lille, parce (pie vous l'avez élevée, parce que vous lui avez été dévouée comme nue mère. — Ah! monsieur, je ne mérite pas... je ne suis qu'une (lomesli(pie. — Ce n'est reudre justice ni à vous ni à elle que de parler ainsi. Je sais votre conduite, je sais ;iussi que Malhilde r:ip|irécic comme elle le doit. Bonne et excellente femme que vous êtes. . Mais que voulez-vous? — Madame m'a priée de vous apporter ces papiers, ne voulant pas les conlier au hasard de la poste. Elle m'a bien recommandé de vous dire encore, monsieur, qu'elle ne vous demande pas de lui répondre. Vous lirez cela
(piand vous voudrez, m'a dit madame; elle sait... — Bien, liien, dit doucciiicul le colonel, coninie ".'il eût voulu chasser iiii soinenir pénible. Et il posa l'einelopi.i' sur la table. — Et le coffret? dcm::nda-l-il à madame Blondeau. — Madame m'a dit de vous prier de coutinuer à le garder. Malgié l'accueil phin de boulé qu'il avait fait a madame Blondeau, on voyait que le C(di>uel élail sous le poids d'une di^lr.iclion profonde; à peine eut-il prononcé ces dernière- paroles qu'il retomb : d;nis sa rêverie. Cl oisaiil ses deux I ras sur sa poitrine, il baiss;i la tête et commença de' marcher à pas lents, oubliant la pi êsence de madame Blondeau ('elle-ci, n'osant dire un mot, te retira bientfit. La lettre suivante était jointe à un assez voluiiiiiieux manuscrit que madame Blondeau venait d'apporter au colond de la part de Mathilde.
Château de Maran, 15 avril 1838.
Je ne sais pas, mon ami, si d'ici à bien longtemps vous aurez le courage d'ouvrir celte lettre. J'ai connu... j'ai ;iiiné, oh ! j'ai bien aimé celle que vous pleurez ; je connais votre cœur, votre caractère ; je sais ce que vous étiez pour elle, je sais ce qu'elle était pour vous : comment ne senlirais-je pas que votre désespoir est à lout jamais incurable ? .Mon ami, mon frère, vous n'avez plus ici-bas de cn'ur plus dévoué que le mien. Je n'ai jamais eu d'autre :eiii rpie vous. Vous le savez, si j'avais plus souvent écouté la voix se cre. iiillexible, de votre sainte amitié, que de regrets amers j'aurais évités ! Mais dans celle lettre ne parlons pas de moi, mais de vous, de vous, noWe et grand cœur : de vous, l'idéal de la bonté humaine. Vous souffrez, m(m ami, vous soufl'rez (J'un chagrin désespéré I Plus vous creusez cet abîme, plus il devient profond, plus ses ténèbres augmentent ! H y a un an, lorsque j'ai su l'épouvantable catastrophe, je suis tombée à genoux, j'ai prié pour elle, j'ai surtout prié pour vous ; vous lui surviviez!
Je n'ai pas un instant alors songé à vous écrire, à vous voir... Il est de ces malheurs que la vanité des consolations irrite et exaspère encore. Vous avez tout quitté pour venir, près des restes chéris d'Emma, mener une vie b oide et muette comme sa tombe. C'est une chose .i la fois étrange et magnilique, mon ami, que de voir combien les grands caractères, grands par le courage, grands par le cœur, prévoient sûrement ce qu'ils doivent ressentir. Il y a trois ans, Emma vous disait : « Si vous me perdiez, que deviendriez-vous? » Je vous entends encore, mon ami, lui répoiiiJre avec ce sourire qui n'appartient qu'à vous et sans cacher les larmes i|ui vous vinrent aux yeux : « J'irais ou vocs seriez, je vivrais dans l'isolement... je ne me consolerais jamais... Peut-être n'aurais-je pas le courage de revoir Mathilde... notre amie... notre sœur... »
Ces simples paroles, dites par tout autre, n'auraient semblé que tristes ou exagérées... diles par vous, elles avaient un caractère de vérité désolante. Emma et moi nous fondîmes en larmes, aussi efuayées (pie si la main de Dieu nous cùi eu ce moment dévoilé l'avenir. A celle terrible promesse, non plus qu'i'i toutes celles que vous aviez faites, mon ami, vous n'avez pas manqué. Je vous envoie ces papiers en toute couliance, sans crainte d'être importune; quand vous lirez celle lettre, c'est que vous vous sentirez le courage de penser à moi, qui étais si souvent avec lile. Ce ne sera pas une preuve que votre désespoir s'alf.iiblit... Hélas ! non... ce sera au contraire avec une sorte de joie criiellt! que vous croirez aviver encore vos blessures déjà si douloureuses, eu cherchant parmi ces pages celles qui parlent d Emma.
l'eut-être... d'ici à bien longtemps... ne lirez-vous pas cela... Peutêlre ne le lirez-vous jamais... Alors... mon ami... vous recommanderez ces papiers à la lidélité de Slok, ainsi que le coffret que vous avez reçu... il y a deux mois... Je désire que tout soit anéanti. Si vous lisez l'écrit que je vous envoie, vous saurez pourquoi je vous ai envoyé ce colbel. Un remords éternel me poursuivra. Ce dépôt aurait pu vous être fatal... J'ai tout appris... Ce (juel! Ah! Dieu m'est lénioin que je croyais que personne au monde ne saurait que ces papiers étaient entre vos mains. Par quelle fatalité ce secret a-t-il été découvert? Par quelle falaliié votre vie... celle d'une personne que je ne puis plus accuser... onl-elle.^ élé compromises? C'est ce que je ne saurai sans doute jamais. Mainlenaul un mol de moi, mou ami. Depuis longtemps, depuis une année surioni, j'ai élé bien malheureuse. Comparer mes chagrins aux vôlres serait hlaspln mer; pourtant la vie m'a été lourde et pénible... Lorsipi il y a deux mois je suis venue dans celle retraite, où je (illirai probablement mes jours, le souvenir du passé me causait un étonrdisscment douloureux.
J'avais un tel besoin de calme, ou plutôt d'oubli de tout et de tous, que ce bruissement loinlain du temps qui n'était plus m'était odieux. Alors j'ai fait celle réilexion bizarre : — On calme, on use des chagrins en les conlianl. l'enl-èlre, en écrivant celte histoire de ma vie, me déharrasserai-je des souvenirs qui m'obsèdent, peut-être celte muette confession me rendra-tclle le repos. J'ai pensé aussi que je trouverais une sorte de joie anière à revenir une dernière fois sur le passé, à y choisir quelques fleurs précieuses encore, (pioique desséchées, à jeter le rcst(> au vent de l'oubli... à pouvoir enliii épancher les indign.iiions que ma (ierté avait jusqu'ici toujours contenues... Je ne me suis pas trompée dans celle espérance, mon ami ; ce loyal aveu de toute ma vie, nobles aciions ou lâches erreurs, m'a soulagée; les fantômes dont s'efirayait num imagiuaiion se sont évanouis.
En jetant un coup d'œil désabusé sur les temps qui n'étaient plus.
mathii.de.
en faisani le compte de mes larmes, en calculant froidement ce qni les avait cau--é(S, le dédain a remplacé la douleur; à de ciiielles agitalions a succéd lin c:dmc morue et iriste. J'ai dit le bien sans orgueil, le mal sans lau>;e liumililé; je n'ai pas dénigré mes ennemis, je n'ai pas loué mes ;i!nis; j'ai dit leur conduite envers nu)i. J'ai jeté sur ma vie un regard jiisie, sévère coiiuie celui d'un juge. Dans ma pensée, c'était à notre amie, à notre sœur que je m'adressais; c'ét;iit;i vous. Je me souvenais que bien des fois vous et elle m'aviez dit. dans ce temps si heureux : « liatomez-nous doue quelques pages de votie cœur. » Je me souvenais que ma franchise vous charmait, vous effrayait tour à tour. Si vous lisez ces pages, mon ami, vous ne m'aimerez pas plus, mais vous m'estimerez peut-être davantage. Maintenant mon but est reiiipli : mon cœur est vide, mais tranquille. Le passé me répond de l'avenir. C'est à vous que je dois le repos que je goûte... Jamais je n'eusse fait à d'autres ces coiilideuces. Et ces conlidences ont calmé de bii n vives douleurs. Adieu, mon ami! .idieu, mon fréie ! Souvenez-vous de Mathilde on lisant dans ces pages deux noms qui vivront toujours saintement unis dans mon cœur, connue ils l'ont été dans ce monde.