CHAPITRE XXXVl
iîc'loiir.
Après le départ d'Ursule, mon premier mouvement fut d'.iller trouver mon mari, et de lui racouler mou enlrelieii avec ma cousine. Mallieureusemcnl Gonlran élait sorti dès le matin pour aller à la chasse. Je dis à [ilondrau de me prévenir de sou retour. L'heure du déjeuner sonna, (jonlran n'élait pas encore de relour. Je trouvai niademoibelle de Maran dans le saliin. Elle me demanda où élait ma cousine, je lui dis qu'elle ét;nt sans doute cliez elle. Ou alla l'y chercher, on ne la trouva pas. La matinée était assez belle, je supposai qu'elle se pr(Mn(nait dans le parc; on sonn;i une seconde fois, elle ne parut p:is. Tout à coup l'idée me vint (pi'elle était peut-être allée rejoindre Gontran. Mais on me dit (pie mon m:iri élait sorii sur un poney avec un de ses gardes el ses (biens, pour chasser au marais. Cela me Irampiillisa, je me mis à table avec ma taule ; elle ne m'épargna pas ses méi hautes remarques sur l'absence d'Ursule et de mon mari. J'avais de telles préoccupalions, (pie ces perlides insinuations qui, dans d'autres circonstances, m'eussent élé pénibles, m'étaient alors presque iudifférenles. En sortanl de table, je prélexlai de quelques lettres à écrire avant l'arrivée du courrier pour re-
monter chez moi. Je laissai mademoiselle de .Maran occupée à son tricot. l)eu\ heures sonnèrent, ni Ursule ni Goiilrau n'étaient encore de relour.
Je vis venir lilondeaii, je la priai de s'informer auprès de la femme de chambre d'Ursule si sa maitresse lui avait donné quelques ordres. Blonde ;ui revint in';ippieiiilre (juc madame Sécheriu avail pris un livre dans la bibliothèque, et qu'elle était allée pour se promener. Je parcourus le pare en tous sens, je ne trouvai pas Ursule. Une petite porte donnant sur la forêt était ouverte. !*Ia cousine avait dû sortir par là. Peut-êlre la veille était-elle convenue d'un rendez-vous avec Conlran. Celte idée m'effrayait, j'attachais la plus grande iiii|>orlauce àne pas être prévenue par Ursule auprès de mon mari. Je revins au cliàteaule désespoir dans l'àme. Mademoiselle de Marau me dil qu'elle commençait à être sérieusement inquiète d'Ursule, (pie je devrais envoyer (pielques-uus de mes gens dans la forêl, qu'elle s'était peut-être égarée. A ce moment ma cousine entra. Elle me salua avec une cordialité aussi intime que si la scène du niaiiii n'avait pas eu lieu.
Son teint élait animé, ses yeux brillaient, je ne sais quel air de triomphe et d'orgueil éclatait sur tous ses traits ; ses botlines de soie un peu poudreuses montraient qu'elle avait assez longtemps marché, les rubans dénoués de son chapeau de paille doublé d'incarnat lloltaieut sur ses épaules, el les longues boucles de ses cheveux bruns, un peu défrisées, s'allongeaient jusqu'à la naissance de sou sein, à demi voilé par un lieliu à la paysanne. Elle tenait dans une de ses malus un gros bou- (piet de Heurs sauvages. Elle dit à mademoiselle de Maran et à moi qu'elle avait voulu sortir du parc, et ((u'elle s'était à demi égarée dans la forêt; mais ipie, trouvant le temps magnifique, elle avait voulu profiter d une des dernières belles journées d'automne ; elle s'était amusée à cueillir des fleurs, el n'avait songé à retrouver son chemin qu'après avoir fait au moins une grande lieue. Un bûcheron, auquel elle s'était adressée, l'avait rencontrée, et l'avait ramenée jusqu'au château. Ce récit, fait simplement, n;iturellement, dissipa ma défiance, si justement éveillée. Je crus d'autant plus à ce que disait Ursule, qu'environ une demi-heure après son retour, au momenl où le courrier venait d'apporter nos letlres, le garde qui avait accompagné mon mari vint me dire de sa part que sa chasse s'était prolongée plus qu'il ne l'avait pensé, que je fusse sans inquiétude, qu'il reviendrait le soir pour le dîner. J'interrogeai ce g;irde; il me dit n'avoir quitté mon mari que depuis une heure environ, à l'étang des Sources, où il chassait encore. Ces renseignements me rassurèrent couiplélement. J'attachais tant de prix à voir mon mari avant Ursule, que de nouveau je recommandai à Blondeau de guetter son arrivée et de le conduire chez moi en lui disant que j'avais à lui parler des choses les plus importantes. Cet ordre donné, je rentrai au salon.
Je trouvai mademoiselle de Maran lisant avec attention les lettres qui venaient de lui arriver de Paris. Je ne sais si elle s'aperçut ou non de ma présence, mais elle ne quitta pas des yeux les lettres qu'elle lisait, et s'écria plusieurs fois avec les marques du plus graud étonuemenl : — Ah ! mon Dieu... mon Dieu... qui est-ce qui aurait cru cela? on lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Qu'est-ce que cela va devenir? faut-il le prévenir?... faut-il lui cacher? c'est terrible!... Impatientée de ces exclamations, ne pouvant supposer que ma tante ne m'eill pas vue entrer... je lui dis : — .\vez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame? Mais elle, sans me répondre, sans paraître m'enlendre, continua de se parler à elle-mêeme. — Quel écl.il ça va faire... D'un antre coté, comment l'empêcher?... Comme c'est encore heureux que je sois venue ici pour arranger toui cela ! Ces derniers mots de ma tante me donnèrent à penser et m'eftrayèrent. J'ignonds ce dont il s'agissait; mais, en entendant dire à mademoiselle de .Maran qu'il élait « heureux qu'elle fût venue pour arranger quelque chose, « un secrel pressentiment m'avertissait que son arrivée à Maran cachait de méchants desseins, et (pie ses terreurs des révolutionnaires de Paris n'étaient qu'un prétexte.
Je m'approchai d'elle ; je lui répétai cette fois assez haut pour qu'elle ne pùi feindre de ne |ias m'enlendre: — Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame? Elle fit un mouvement de surprise, et me dit ; — Comment... vous éliez là... Est-ce que vous m'avez entendue?... — Je vous ai entendue, madame ; mais je n'ai pu rien comprendre à ce que j'ai entendu. — Tant mieux, tant mieux; car il n'est pas lemps... Ah! mou Dieu, mon Dieu, c'est-y donc possible! reprit mademoiselle de Maran en levant les mains au ciel. — Vous semblez préoccupée, mitdame... Je vous l.iisse, lui dis-je. — Je semble préoccupée... je le crois bien, il y a de (pioi, vous n'en saurez qi:e trop lot hi raison. — Cette leilre peut donc m'iniéresser, madanie? — Vous iniéresser? vous intéresser... plus que vous ne le pensez. Hélas! vous m'en voyez lout abasourdie... louie je ne sais comment, de cette nouvelle ! Mais je ne puis encore y croire... non, non; n'est-ce pas que vous êtes incapable de cela? — Mais de quoi, madame? sont-ce de nouvelles inquiétudes que vous voulez me donner! De grâce expliquez-vous. — Que je m'expli- (pie ! est-ce que c'esl possible en l'abseùec de votre mari ! Il faut l'attendre... El encore je ne sais si j'oserai... Dites donc, est-ce qu'il est toujours viiilent comme on dit (ju'il était avant son mariage? C'est qu'alors il faudiail de fameux ménagements.
Je regard. li lirniement ma lanle. — J'aurais été bien étonnée, madame, que voire ;urivée ne lût pas signalée par quelque triste événement... Je suis résignée à tout, el jenicts luaconliance dans le cœur de
mnn innri.— Ali ! bien alors, puisciiril en est ainsi, lanl niionx ! je n'juirai pas à picndi c de grandes pioc;iiili(iiis or;ilolics : voiH .ivoz raison de placer voire confiance dans lo cœur de vilrc mari, ç.i répond à lont... Vons avez là une ingénieuse idée... C'eslégal, déliez-vous l(>ii]<inrs de son premier mnnvenient, ef làcliez de n'être p:is seule : car, hélas! pauvre clicrc enfanl, je suis bien faible, bien xieille, et je ne pourrais pas vous déléiidre. — Me déleiidre... et contre ipii? — Contre votre maii... car, nialgié moi, je pense toujours que le prince Ksernlki a souvent battu coiiime plaire la belle princesse Ksernika, sa femme, pour bien moins que ça, ma foi! — Je vois avec plaisir, madame, à ces evagératioijs, ()ue vous voulez faire une triste plaisanterie. — Une plaisaulerie? Dieu m'en garde!... Vous ne verrez que trop que rien n'est plus sérieux; tout ce que je puis, lont ce que je dois faire comme graud'parcnte, c'est de m'iuierposer si les choses allaient trop loin.
Je connaissais trop ma tante pour espérer de la faire s'expli(pier ei de mettre un terme à ses mystérieuses rélicences ; je lui répondis donc avec un sang-froid qui la contraria extrêmement : — Veuillez m'excuser si je vous quitte, madame ; je voudrais aller m'habiller pour diucr. — Allez, allez, chère petite, et faites-vous le plus jolie possible ; ça désarme ! quelquefois les plus furieux : la belle princesse Ksernika s'y connaissait, et elle n'y manquait jamais. Elle s'atlilait toujours à ravir pour conjurer l'orage conjugal, elle arrivait toujours trioinphanle et pimpante ; ' aussi gagnait-elle à ses beaux atours, de n'avoir jamais qu'un membre cassé à la fois par ce cher et bon prince. Je sortis sans entendre la suite des odieuses plaisanteries de mademoiselle de Maran; je tnont;ii chez moi pour attendre (Jontian. A son retour de la chasse, il vint me trouver, ainsi que je l'en avais fait prier. Je fus frappée do son air radieux, épanoui, lui que j'avais vu depuis plusieurs jours si pensif et si triste. Lu entrant chez moi, il m'embrassa tendrement, et me dit : — Pardon, mille pardons, ma chère Matbilile, de vous avoir peut-être inquiétée ; mais je me suis laissé aller connue un enfant au plaisir de la chasse, et, comme toujours, j'ai compté sur votre indulgence.
Les excuses de mon mari me surprenaient : depuis lougtenips il ne m'en faisait plus. — Je suis ravie, lui dis-je, que cette chasse ail été heureuse ; vous sembicz moins soucieux que ces jours passés. — Mon Dieu, rien de plus sinqile : vous le savez, souvent les plus petites causes ont de grands effets. Ce malin, eu m'en allant sur mou poney, j'étais de mauvaise humeur, je commençai la chasse machiiialemonl, sans plaisir; le ciel était voilé de brouillard. Tout à coup un brillant rayon de soleil perce les nuages, lu nature semble s'illuminei', resplendir : je ne sais pourquoi je (is comme la nature ; mais, j'étais morose, et je devins tonl à coup heureux et gai... heureux et gai comme à vingi ans, ou mieux... heureux cl gai comme le jour ou vous m'avez dil : Je vous aime. Voyons... regardez-moi, me dit Gontran avec charme, reg irdezmoi et comparez, madame, si vous avez, comme moi, conservé un souvenir immortel de ce beau jour. Cela était vrai, de la vie je n'avais vu à mon mari une physionojnie ;i la fois plus riante et plus indiciblemenl heureuse. — En eflél... lui dis-je sans pouvoir cacher m;i surprise, votre (igure respire le bonheur, et me rap|ielle de bien beaux jours... — Oli ! oui, reprit-il avec expansion, mon bonheur est immense, il resplendit autour de moi et malgré moi... 11 s'agirait, je crois, de ma vie, que je ne pourrais cacher combien je suis heureux ! — Péni soit donc ce rayon de soleil, mon ami, puisqu'il a eu le pouvoir de vous changer ainsi.
Contran me regarda en souriant. — Oh ! il faut lout vous avouer ; ce n'est pas seulement ce rayon de soleil cpji m'a changé ; il y a eu aussi, pour ainsi dire, un rayon de soleil moral qui est venu dissiper les ténèbres de mon esprit. Ai-je besoin de vous apprendre, bon ange chéri, que c'est votre pensée adorée qui a opéré ce prodige? — Vraiment, Gontran '.' l\lon Dieu ! et comment cela ? — Je me suis demandé pourquoi ma sombre tiistcsse contrastait ainsi avec le brillant éclat de la nature. Je me suis demandé si je n'avais pas tout ce qui rend l'existence adorable, si je ne devais pas lont cela :'i une lenmie bien-aimée, la plus belle, la meilleure, la plus généreuse de toutes celles qui se soient jamais dévouées au bonheur d'un homme ; Ce n'est pas tout, me suis-jc dit, un nouveau gage d'amour, un nouveau lien ne vat-il pas nous unir plus étroitement encore ? Et je suis sombre, et je stns triste, et je ne jouis pas avec délices de chaque instant de celle vie ! Alors, .Mathilde, il m'a semblé que je sortais d'un mauvais songe. — Oh ! C(Milrau... Contnin... ditcï-vous vrai ? mon Dieu ! — Oh ! oui, je dis vrai... le bonheur rend si confiant, si sincère .. Une fois dans celle bonne voie, que la pensée m'avak offerte, Mathilde, je n'ai pas craint de rechercher la cause première de celte sotte mauvaise humeur on j'étais retombé depuis queUpies jours... Encore une petite cause, vous l'avouerai-je? oui, j'aunn ce courage. J'ai été assez sot pour ressentir un profond dJpit des railleries de votre cousine! Oui, comme un écolier, comme un provincial, je lui avais gardé rancune de s'être mo(piée de mes déclarations; j'avais vu l;i une terrible atteinte, non pas ;i mon amour... vous le préseivcz, mais à mon amour-propre... Heureusement, en songeant à Malhilde, au petit ange qu'elle promet à notre doux avenir, j'ai chassé ces m;iuvaises pensées, et je lui reviens plus repentant, el, ce qui vaut mieux, plus tendre, plus épris, plus passionné que jamais... Lt mon mari me baisa les mains avec une grâce enchanteresse.
Je croyais rêver. Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Quel revirenwnl subit dans l'esprit de Gontran avait opéré ce changement? Ses
paroles me semblaient naturelles, sincères; il invoquait la pensée de notre enfanl avec une émotion si sérieuse, que je ne pouv;iis supposer qu'il me mentit : cl puis, quel eût été son but? Ce bonheur inespéié, joint iiux émotions si diver-es de la journée, me bouleversa tellenieni, que je tomliai dans un fauteuil comme affaissée sur moi-nu'me. Je mis mon fronl dans mes deux mains pour recueillir mes idées. Après un moment de silence, je dis à Contran : — Pardon à mon tour, mon ami, si je ne réponds pas mieux à toutes vos ravissantes boutés; mais, quoi- (lue bien douce, ma surpiise est si profonde, que je ne puis trouver de paroles pour vous exprimer ma recomiaissauce. J'él;iis dans un embarras extrême : je croyais à la sincérité du retour de mon maii; je ne savais si je devais ou non lui faire pai t de mou eniieiien avec Ursule, de ses cruels aveux et de l'espèce de déli qu'elle m'avait jeté au sujet de Gontran.
Pour t;'(cher de pressenlir mon mari, je lui dis : — A propos, M. Sécheiin est parti ce matin; le savez-vons, mon ami? — Je le s;ivais. Pourtpu)! sa femme ne l'a-l-elle pas accompagné ? c'était pour elle une excellente occasion de remplir sa promesse, me dil Contran du ton le plus naturel. Elle aurait dû agir ainsi, a;outa-t-il d'un ton de reproelie, par égaid pour vous, puis(pie je lui avais confié (pie voire ti anquillilé dépendait presque de son départ. — l'eul-être, dis-je eu uUhant ûc. sourire pour cacher mon émotion, peut-être se repent-eile de s'êlre montrée si cruelle pour vous et d'avoir repoussé vos soins, peut-être ce dédain de sa part était-il alfecté. — Oh! alors, t;ini pis pour elle, nie dil gaiement Contran ; elle a laissé passer le « cpiart d heure du diable, » coiume on dit... Maintenant, il est trop tard; mon ange gardien est avec moi, et il a trop de beauté et trop de honte pour ne pas me piéseiver et ne pas me délèndre de tons les maléfices. — \ otis êtes maintenant bien rassuré, mon ami, dis-je en continuant de soutire ; mais ma cousine est bien adroite, bien sédiiis;inle, et votre pauvre Mathilde... — Oh ! ma pauvre MalbiUb!, me dil Contran avec un accent rempli de tendresse, ma pauvre Mathilde est une petite moqueuse .. Au lieu de prendre cet air humble et résigne, elle doit s'apercevoir qu'elle est, de ce moment, ma souveraine maîtresse. Tenez, entre nous, je lui crois, à celte pauvre Mathilde, des inlelligences surnaturelles avec je ne sais quels bons génies invisibles, qui, d'un soufile, cliangenl l'orage en calme, la tristesse en joie douce et seieine ; elle leur a lail un signe, et mon àine a été inondée de félicité... Ma pauvre Malliilde me rappelle enfin ces fées qui cachent longlemps leur pouvoir pour le révéler un jour dans toute sa majesté; et j'aurais peur d'être désormais par trop son esclave, si ce n'était régner... que de lui obéir... Mais je vous laisse. . mon bel ange gardien : faites-vous jolie, bien jolie, pour que lunis puissions nous dire d'un coup d'œil, en regardant votre cousine : « tielle pauvie Ursule ! » Contran, me baisant au fronl, me quitta, et me laissa dans une sorle d'cnchanleiiient.
CHAPIinE XXXVII.
Les bruits du monde.
Maintenant que je rélléchis de sang-fioid ;i ces paroles de mon mari, je ne comprends pas coimncnt j'ai pu croire :i leni sincérité ; comuienl ce brusque el Icndrc retour de Contran, si éliaiigeiiieni, si fabuleusement molivé, n'éveilla )tas mes soupçons. Mais alors j ignorais encore que les proleslations les plus passionnées servent souvent de voile ;i la perfidie, à la trahison. El puis j'élais si malheureuse, j'avais lanl besoin de trouver un bon senlinienl chez mon mari, que je me laissai aller aveuglément à ce bonheur inespéré. Je comptais d'ailleurs sur ma sagacité, sur ma pénétration, pour découvrir les véritables intentions d'L rsule. Le dîner fut très gai. Mademoiselle de Maran ne dit pas un mot qui eût trait aux menaces détournées qu'elle m'avait faites. Uisule me couibta de préveuanees. De son coté Conir.iii m'entoura de soins si marqués, si afiectueux, que plusieurs fois ma tante rcii plaisanta.
A la (in du repas ma consini; me dit avec une expression de regret : • — Ah ! que lu es heureuse de passer l'automne el une partie de l'hiver ;i la campagne, loi ! — Eh bien ! reprit mademoiselle de .'(larau, il me semble que c'est un bonheur que vous partagez, ma clièic ; est-ce que cet exccllenl M. Séelieriii n'est pas le plus heureux des hommes de vous voir et de vous s.ivoir ici, jusqu'il la fin des sièc les? Est-ce qu il n'a pas pris le soin compl;iisanl de vous y ;uiieiier lui-inênie, s'il vous pi. lit? — Sans doute, maiiame, reprit Ursule, mais on ne fait pas toujours ce qu'on désire; aussitôt après son retour ici, retour que je viens de b;iter eu lui écrivant taiitol, mon iii.iri sera obligé de partir pour Paris, et, ualurellemeni, je l'y accompagnerai. — Ah 1 mon Dieu, s'écria ma tante, mais c'est du finit noiive;iu, cela 1 Avant son départ il ilisiiit qu'il pouvait rester ici jusqu'au mois de janvier, ijue vous ne reviendriez à Paris qu'avec Malliilde et Conlran,' — Oui, madame, mais un de ses corres|iondants de Paris, diuit j'ai reçu tantôt une lettio, car j'ouvre les leltrcs de mon mari en son :ibsence, dit Ursule en souriant, lui annonce qu'il est iuHspens;ible qu'il se rcnile^:i Paris pour la fondation de la maison de Banque à la(|uellc M. Séclierin s'est associé coiunie il vous l'a dit; aussi, ma bonne Malliilde, je n'ai plus que quatre ou cinq jours à
nasser avot loi : el même, une fois à Paris, nos sociétés seront si dilTerentes Moi, nioilostc femme de banquier, toi, la biillante vicomtesse de Lancry, nous nous verrons donc bien rarement : ce sera presque une séparation. . . „ .
— M lis vous iloviez habiter ensemble a Pans pour coiiluiuer ce modèle lies in.iiai^es unis et confondus, s'écria mademoiselle de Maran. Toutes CCS Ixdies résolutions sont donc changées? — C étaient mallieiircuscmcnl di; ces rêves de pensionnaiies, impossibles a réaliser, madime dit l'iMile on souriant, ynoiipio. pour ma part, je regrette heancoiM.'de renoncer a cette espérance, je m'y résigne. — Ll puis avouez un peu ma cousine, dit gaiement mon mari, que le tableau que je vous al lait (lu seul appartement dont nous pouvons disposer pour vous ne vous a pas séduite? — Vous êtes très-injuste, moli cher cousin : nous nous serions accommodés de bien moins
encore, pour avoir le plaisir de ne pas quitter cette chère Matliilde; mais le faubourg Saintllonoré est si loin du centre des affaires, que mon mari ne pourrait s'y fixer.
Le diner était terminé, je me levai. Contran donna le bras à mademoiselle de Maran et (lassa devant moi et Ursule. Celle-ci, au moment d'entrer dans le salon, me dit tout bas :
— Voilà comme je me venge. Eles-vous contente? Lorsque les getis eurent servi le café, mademoiselle de Maran prit un air grave, solennel, et dit: — Maintenant, nous sommes seuls el en famille" nous pouvons parler à cœnr (iiiveit. En disant ces mois elle tira de sa poche les lettres qu'elle avait reçues de Paris le malin, en me jelant un regard d'ironie et de méchanceté. — (jue voulez-vous dire, madame? (lit fîontian. — Vous all('/. le savoir :
mais d'abord il faut me proiiiellredétre calme, de ne pas vous laisser enlraliier à un premier monveinenl... Mais j'y pense , Ursule , allez donc voir s'il n'est resté personne dans la salle à manger.
Ursule se leva, ouvrit la porte, regarda et revint. — Il n'y a pcrsiinue, madame. — Mais encore, à quoi bon toutes ces précautions? reprit tionlian.
— Poiiaparlea dit (pi'il fallait l.ivcr son linge sale en famille. Passezmoi l'expression en faveur (le la pensée, qui est toiile pleine de bon
réserve. A mesure que mademoiselle de Maran parlait, Ursule me regardait avec une snrpiise croissante; si je n'avais pas été si souvent trompée iiar son hypocrisie, jamais presque dit qu'elle me regardait avec inlétvl. — Mais, madame, encore une fois, de quoi s'agil-il? demanda Gonlran avec impatience. — Mon pauvre Gontrao, lui dit elle, vous ne saurez cela que trop tôt, car ça vous regarde au preiiucr chef ; et trop tard, car je crois bien que le mal est sans remède; mais, d abord, U faut que vous me donniez votre parole de geiirilboinme de ne croire tout au |ilus que la moitié de ce que je vous dirai, et de faire la part des circonstances et des mauvaises langues : après tout, c'est moi qui ai élevé votre femme; et, pour moi comme pour elle, il ne faut pas trop vous hàler de la juger défavorablement sur les apparences. Voyez-vous, nous pèserons liien sincèrement le pour et le contre ; et puis après,
n'est - ce pas ? nous prendrons une résolution.
Il m'était impossible de prévoir où mademoiselle de Maran voulait en venir. J'avais une telle conhance dans moi-même, que je n'étais nullement inquiète, bien que je m'attendisse à quelipie méchanceté. — Puisqu'il s'agit de moi,' madame, lui di^-je, je vcjus demande en grâce d'abréger ces préliminaires et d'arriver au fait.
— Allons, allons, voilà une généreuse impatience qui me rassure et qui est de bon augure. Eh bien donc, monsieur de Lainry, savcz-vous quel est le bruit, ou pluli'it, ce qui est bien plus grave , quelle est la conviction des personnes de notre société que la révolution n'a pas chassées de Paris? — ISon, madame. — l.h bien !
l'on est persuadé, l'on sait qu'avant d'aller à Vouvray, chez sa cousine, votre femme a été en catimini passer une nuit dans une maison de campagne de M. Liigarlo, et que ce bel Alcaiidie à étoiles d'or en champ d'argent s'y trouvait seul bien entendu : ce qui peut joliment passer pdur un tête-à-tête luicturne.
M;idemoisclle de Maran, en disant ces mots, me lança un regard (le vipère. Je palis. — EU bien ! eh bien ! s'écrial-elle, voyez donc celle pauvre chère petite , comme la voilà déjà toute bouleversée ! Ah!
mon Dieu ! que je m'en veux donc d'avoir parlé maintenant ! Mais aussi
La chasse. — page 104.
esi tome iiieiiie iie uvii
sens. Mais avant de commencer, ajouta mademoiselle de Maran en se reloiinianl vers Ursule, il faut que je vous expliipie, chère pelile, la coiilradiclioii apparente que vous remanpien-/. enire ce que je vais dire et ce que je vous ai appris. — Comineiil cela, iiiadaïue? — J'étais convenue avec Matliilde de ne pas parler des horrililes calomnies (huit elle avait été victime, des affreux chagrins qui avaient em|ioisi)nné les premiers mois do sou mariage. Je vous ai doue repri'siiilc votre cousine, jusqu'ici, connue la plus adorablement heureuse des créatures; hélas I il n'en était rien, mais rien du tout : vous ;illez bien le voir, et apprendre qu'au coniraire, dei'uis (pi'elle est mariée, à part quelques petits
ninriieis de lune de miel, la vie de notre pauvre Malliilde n'a été qu'une •■» . ..wi ..,..=. ,. ... - ;".•■■. ,„„„.
Cgue torture, et que ce n'est rien encore auprès de ce que le sirt lui secrel de Contran s il en cla.t encore temps
elle semblait si sûre d'elle-même! Ursule, donnez-lui doiK: vite des sels, voilà mon flacon. Ursule s'approcha de moi avec un air de commisération proteclrice et triomphante : je la repoussai doucement, en lui dis;iiit que je n'avais besoin de rien. Ce premier coup fut terrible, je n y étais pas préparée, je restai muette. Mon mari, (pu un moment etai devenu pourpre de colère ou de surprise, se leinil, partit d un grand éclat de rire et s'écria : — Cominent, mademoiselle de .Maran... vous... vous donnez dans de pareilles histoires? Je crois bien que cette p:invre Maihilde reste stupéfaite ! U y a de quoi ; qui pourrait s'attendre a une pareille folie? ' ,. , , , i..
Je (lien hais à la hâte le inovcii de me disculper, en respectant le ' ■ Mademoiselle de Maran
parut très-étoiinée de l'indiCférence avec laquelle Contran accueillait celte révélation.
Klle reprit : — Mais attendez donc avant que de rire, mauvais garçon, que jo vous complète au moins les faits qu'on me dénonce. On dit donc que votre femme a passé la nuit dans la maison de ce Lugarto. Maintenant les uns assurent et croient que c'était volontairement et par amour. Ce qui me semble hasardé, car ça ferait supposer que ma chère nièce est une indigne créature. Les autres prétendent, au contraire que la pauvre chère petite s'y était rendue, en tout bien, en tout honneur, poui' racheter à Dieu sait quel prix un papier (pii pouvait vous diffamer, mon cher Gontran. Là-dessus, remarquez bien, mes enfants, que je suis dans tout cela et de tout cela ni plus ni moins innocente que la nymphe Echo. Je ne pouvais plus en douter, M. Lugarto avait tenu parole :pour se venger, il avait écrit à mademoiselle de Maran ou à quelque personne de sa connaissance plusieurs versions de cette nuit fatale qui devaient ou me perdre de réputation ou déshonorer Gontran. Le faux et le vrai étaient si perfidement combinés et confondus dans cette horrible calomnie, que le monde, par indifférence ou par méchanceté, devait tout admettre sans examen.
J'osais à peine lever les yeux sur Gontran, je m'attendais à une explosion terrible de sa part; ma stupeur égala le désappoiniemoni de mademoiselle de Maran.
Mon mari , après avoir surmonté de nouveau une légère émotion, rc|)rit avec le plus grand sang-froid, en haiis';ant les épaules :
— Maintenant, madame, ce ne sont plus même des calomnies, ce sont dos folies : et, en vérité, les temps où nous vivons sont bien graves pour qu'on puisse s'anmser à propager de si stupides niaiseries.— Comment !
s'éciia ma tante, c'est ainsi que vous prenez cela? Peste soit de votre philosophie! — On serait philosophe à trop bon marché, madame, si l'on méritait ce litre parce qu'on méprise de vains J)ruiis qui n'ont pas même la consistance dune calomnie.
Mathilde ne doit pas s'inquiéter de ces sottises ; en deux mots je vous rappellerai les tristes circonstances grâce auxquelles le nom de Lugarto a pu être malheureusement rapproché de celui de madame de Lancry. Cet homme a lâchement abusé d'une intimité que son amilié m'avait presque imposée, pour tâcher de nuire à la réputation de madame de Lancry. J'ai répondu à celle lâcheté comme je le devais, par un démenti et par une paire de soufllets en face de vingt personnes; une rencontre a eu lieu, j'ai donné un coup d'épée à M. Lugarto ; le lendemain je suis paili pour l'Angleterre, où m'appelaient d'assez graves inlérèts. Aussilôt après mon départ, Malhilde a quitté Paris pour venir chez sa cousine passer le temps de mon absence ; j'ai été la rejoindre à mon retour de Londres, et je l'ai ramenée ici : voilà, madame, toute la vérité. IJuant aux ridicules inventions dont on se donne la peine de vous faire part, et sur lesquelles vous croyez devoir appeler notre attention, je vous le répète, cela ne vaut pas même un
87 Pari'. —Imprimerie Schaeiderjrue d'Eifuith, t»
Le châtiment. — page 126.
démenti ; je n'y songerais même déjà plus, si Malhilde n'avait pas été assez enfant pour s'en attrister un instant. Mais elle est excusable ; elle entre dans le monde, son âme pure et ingénue est naturellement impressionnable à des misères qui, plus tard, n'exciteront pas même son dégoût. Puis, s'adressant à moi, Gontran me dit avec l'accent le plus tendrement affectueux : — Pardon, ma pauvre Mathilde, ma malheureuse liaison avec Lugarto vous cause encore celle contrariété, mais, je l'espère, ce sera la dernière.
Je fus profondément touchée du langage simple et digne de Gontran. Depuis le connnencement de cet entretien, ma cousine semblait profondément absorbée : l'expression de sa figure avait complètement changé. Mademoiselle de Maran, malgré son assurance, était déconcertée ; elle regardait attentivement, moi, Ursule, mon mari, pour tâcher de pénétrer la cause de l'indifférence ou de la modération de Gontran ; modération qui m'étonnait moi-même autant qu'elle me touchait, car mon mari pouvait être justement blessé de certaines assertions de mademoiselle de Maran. Après cette muette observation, qui dura quelques secondes, ma tante repiit d'un air de réflexion : — Allons, Gontran... vous ne vous laissez pas déferrer, c'est déjà quelque chose ; vous sentez bien que tout ce que je demande au inonde, c'est de pouvoir ne pas croire im mot de ce qu'on m'écrit, et d'y répondre par un fameux démenti: mais, d'un autre colé, comme dit le proverbe, il n'y a pas de fumée sans feu. Eh bien! voyons. Entre nous, qui peut avoir allumé celte atroce flambée de mauvais proposlà? Comment imaginer que des gens graves, séiieux, car ce sont des gens graves et sérieux qui m'écrivent, s'amusent à inventer l'histoire de la visite nocturne de Malhilde à M. de Lugarto, s'il n'y avait rien eu de vrai là-dedans'? Après tout, vous devez le savoir mieux que personne, mon garçon : 1° ce Lugarto a-t-il eu entre les mains de quoi vous déshonorer'.' 2° est-il capable, dans celte occurrence, de se dessaisir de ce susdit moyen de vous perdre, unii|uement pour le plaisir de faire une action généreuse'.' Quanta moi, ça me paraîtrait joliment problémaliquc , liypotliétiquc , pour ne pas dire drolatique, de la part d'une pareille espèce toujours griiichanle et malfai<;inte.
L'infernale méchanceté de mademoiselle de Maran la servait penl-èire à son insu. Il était imposbihie de loucher plus crnelli'menl le vif des soupçons que devait avoir Goniraii, au sujet de la n'ildiliou du làux. que M. Lugarto semblait lui avoir fiile volonlaireuient. (Juoi(]iic' mon mari ne pùl soulever celle queslion avec moi, puisqu'il me croyait dans une complele ignorance de celle funeste acliou, j'avais luujours icmari|ué ipi'il entrevoyait quelque cause myslérieuse dans la rcstilulion de M. Lugarto. Mademoiselle de Maran éia'il-elle inslruiie de louf? c'est ce que je ne savais pas encore. Néanmoins, je m'attendais cette fois à un mouvement de colère de Gontran.
MATHILDR.
Je fus presfjne effrayée en le voyant écouter iiuilcinoiselle de Maraii avec le liK'iiie calme iiisoiici.iiil ; il haussa le^ épaiiles, sourit cil me rcgai'ilaiit, et rif|ioiulit ; — Cila n'est plus ni une caloiiinie, ni une stupidilé. cela tuiiilie dans \r iiimaii, dans le binnatiiicl. I',st-ce lont, madame/ vos coire>|iondaiils ne vous maiideiil-ils rien d(> plii^ .' (^e serait dommage de s'aircicr en si bon cliemin. — Non, ceilainement. ce u"csl pas toiil ! s'écria mu (aiilc, ne pouvant plus conicnirsa rage, je vous ai dit ce ilont les gens les plus respect.ililes étaient convaincus... maintenant je dois vous dire (|uels seroiil les elfets de ces convielions... Ils vous seront joliment agiéa|jle!>, ces elTets-la ! (Iiioiipie vous ciiic/. au luinan et au snrnatniel, vuub et votre femme, vous aine/, tout siniplenieiit l'inconvénieiit d'être parloul moiilrés au doigt, et de ne pas reo voir un salut sur dix ipie vous ferez, '^a vous étonne ? vous aile/, peut-être dire que c'est de la magie .' rien de plus simple ponitant. Je vais vous déniunlrer cela, tonjonis d aines mon petit iigemciil... Uii lou croira que votre femme a saciilié sou iKUineiir pour sauver le votre, mon g.nx'on, et vous passerez pour un mi^éralile... ou lii<'n l'on croira ipie votre femme a cédé a son goill pour Lngarlo, et ellr passera pour une indigne, 6HI1S cnmpter ipie, d.iiis celle circonstance encore, on vous ng.irdera comme le dernier des hommes, vu ipie vous avez toléré ce goiU-là, soit parce tpie vous deviez de l'argent à ce vil.iin liomme, soit parce (pie voire femme vous ayant apporté toute sa fortune, vous troinez plus polili(|il0 cl pins ilcoiiomiqiie de feiiner lisyeu.'i. — \ raimenl, inad.ime... on cridt ccl.i.' dil (ionlraii. — Sans doute, voilà ce que croienl les bonnes gens, les gins luulfensifs, vos amis enlin —Et nos ennemis, madame'/
— Ali ! ail ! ah ! vos ennemis, c'est bien une aulie alfaire ! Ils croient, cun, (pie vous et .Malliilde vous vous enlendez comme deux larrons en loire : « S il n'y avail (pi'nn coupable dans le ménage, disent ceux-là, suit riiomme, soit la fcinine, il y aurait en scission entre eux. Une honnête femme ne reste pas avec un lioinme déshonoré, lille peut saci Hier son honuenr pour sauver celui de son mari ; mais, une lois le saciilicc accompli, elle rabandiinne. Si elle reste avec lui, elle lui devient coinjilice .. U'mi autre côlé, im honnête hoionie ne reste pas avec une femme qui l'a oulragé... S'il n'a pas de fortune cli bien! il \it de piivalions pliiKH que de laisser sou|igmiiier ipi'un honteux inléiêt le relient auprès d'une êpimse adultère... » Ainsi donc que concluront vos ennemis, ces langues assassines et vipéiines, en vous voyant toujours si bien ensemble'/ Ils concliiroiil que vous avez l'un poni l'antre tontes sortes d'abominables tolérances. — Enlin... je devine (ont inaiiitenant! m écriai-je en interrompant niadeinoiselle de Maran. Votre haine vous a'einpnrtée trop loin, madaini! ; vous vous êtes trahie malgré vou»... Béni soit Dieu qui nous dévoile ainsi les inimitiés ipii nous ponj'snivenl 1...
— ('oinmcul... comment... Elle est folle, celle petite... dit madeiiioiselle de M.iran — (îoiitraii... Goniran... je me demandai» |iomip.ioi celle qui est poiirlant la sii'iir de mon péie était venue ici... I.lle vous I apprend... (lui... madame. . mamteiianl je comprends loiil... Vous voulez, par vos calomnii^s, élever d'.il'freuses discussions entre nous et nous désunir... En ellél, mailaine, c'eût été nn beau triomphe pour vons. Il y a une année à peine que nous soinnics mariés! et une sêpar.itiou perdait à jamais on inni ou Goniran. car elle autorisait les biiiils les plus odieux, la contraelieii des sonicils de maileiiioi>elle de Maran me prmiva que j'avais frappé jn^le. Elle se prit, selim son habitude, à rire aux éclats pour cacher sa colère: — Ah !... ah !... ah !... (pi elle est donc amusante, celle chère petite, avec ses snpposilions. Mais, folle que vous êtes, est-ce ipie je vous parle eu umn nom ? Je viens, en bonne et loyale pareille, s'il vous plail, ne l'ouhliez pas, vous dire : Mes chers cnfinls, prenez gaide, voici ce (|u'on croit... Ce n'est pas nn vain biuit, nu cacpiel, nn propos ; ce sont les convii lions de personnes sérieuses, graves, dont l.i parole a la plus grande anlmité... Maintenant que le monde inlerprete ainsi votre conduite, piiiscpril e>t impossible de lui (Her celle créance... pnisipie vous êtes déshonoiés, sinon l'un et l'autre... du moins l'un ou l'autre... je viens en bonne et loyale parente vous...
Gontran interrompit mademoiselle de Maran el lui dit : — Il me semble, madame, que W. monde aurait nn moyen beaucoup plus simple el be.inconp pins nalmel d'inteipiéler la peisislanci^ de rattachemenl que moi cl madaine de Lancry eonliiiuons d avoir I un pour I autre, ce serait (h^ croire (pie nous vivons en honnêlcs gens; que. n ayant rien à nous reprocher inntiirlleinc lit, nous niéprismis profondément tant d'atroces caluinnies, et (pie nous avons trop de bon sens pour mettre notre bonheur à la merci de la preinieie (aloiiinie venue. t]('tle version aurait, de plus, l'avantage d être la seule possible et vraie, c (p\i n'csl pas peu de chose, je crois. En résumé, madame, je ne partage pas pourtant la susceplihililé et la (léliance de Malliilde. La pauvre enfant a dé-jà tant soulfert des inéchanls, (pie, dans smi rcs-enlinient un peu aveugle, elle a pn un niomenl vous coidondre avec eux. Elles(^ trompe, je n'en dmite pas. En nous parlant eoiiiiiie vons faites, vous cédez a l'inléiêt (pie lions vons inspirons. .Mettez donc le conihle à vos bontés, conseillez-nous : que devons nous faire pour convaini re nos amis ipi ils sniit dupes d'une calomnie, el pour prouver à nos ennemis ipiils sont des inlaiiies '/
— Mon beau iicvcn. dit iiiademidsclle de Maran avec rai;e, je ne conseille pins, 1 heure est passée; mais je devine el je prédis... Kidutez-moi donc, si vims êtes curienv du présent et de 1 aienir. Dans Mitre joli petit ménage, l'un de vous est dupe et viclime, I antre est fripon et bourreau. Une ruptur»» deviendra nécessaire entre vous, el cela plus proehaiiic-
ment (pie vous ne pensez, parce que la viclime finira par se révolter... Mais celle riiplure sera trop tardive, mes durs eiil.iiits. Le monde .lora pris I haliitnile de voir en vous deux complices... il continuera de vous ini'pii-cr... (iette séparalion, ipii aurait pn au moins Siinvifr la répnlaliun de I un de vons diiix, ne i-eraipi'nn nouveau grief conire vous., (Jn xous piendia pour de iix co(|niiis, même trop scelcials pour pouvoir toiitinuer de vivre cnsenible... Cela vous parait diole... el j'ai l'air d'une lunatique. . EIi bien!... vous viendrez me diie unjoursije me suis trompée... Un mol encore, el ne parlons pins de cela... telle aboiniiialile révolution a tellcmenl idlaroin hé mes amis, que je ne voyais presque pei'soiini;, et je ne savais pie.sipie rien de tout ceci. Sur (piebpies bruils qui m'en élaienl pourtant revenus, je prini voire oncle. M, de Veisac, et M. de Illjiiconri, deux de mes vieux amis, d'être aux a^iuets, de s'enipié' rir cl de m'écnre ce qu'ils entendraient dire ou sauraient avoir été dil... Voici leurs lettres... lisez-les .. vous verrez que ji; n invenlu rien. .Maintenant plus une parole à ce sujet... l'aisons un \vi.>tb, si vnus le voulez bien... Si Malliilde esl trop lalignce, nous ferons un niorl avec vous, Ur» suie... 'l'ont cela linit à in< rveill •. Vous êlcs conlenl et résigné, mou beau neveu ; tant mieux, j'en soi» tout aise, tuiil épaiiOiiie ; j (ii pi.nlè, j'(Mi triomphe ; car, dites donc, noi, qii'esl-cc que je veux'/ volie bonheur. Eli bien ! pln> on vous méprise tous deux, plus vous êtes lieiireiix. Ça me met joliment à inêuie de travailler à- votre félicité, n'esl-ce pas't Làdcssns, sonnez, et demandez des cartes...
Je remontai chez moi. laissant Ursule, nioo mari el mademoiselle de .Maran joner au vvistli. Celte occupation leur pcrmellail au muius de gard> r le silence après une scène si pénible.
cii.\piTnE xx.wm.
Bonheur et espoir.
J'clais dans une exirême perplexité ; je ne savais si le calme de Contran était réel ou siniuli'. Je fus encore sur le point, malgré b s ri ( (inimandalions de M. deMoilagne, de tnnl dire à mon mari au snj' l de celle nuit lalale. .Mais je pensai (|ue c'élail pent-êlie en grande partie le dé>ir de ne pas éveiller mes soupçon^ au sujet de ce uiallieiircux laiix, qui avait leiidn G 'iitian, en appareme, si indilVéreiit aux attaques de iii.<d< moisi Ile de Maran. Connaissant rinfeinale méchanceté de ma tante, je ne pouvais me dissimuler que nous avions lu aucoiip à redouter de la malviillanee (lu monde. La froideur gl ici.ile avec laquelle on avait accueilli Contran quelipies mois aup.n avant sembl.til presijue justilier les prévisions de ni. demoiselle de Maran. J'étais inquiète de savoir si Goniran viendrait chez moi avant de rentier chez lui; je voulais lui dire comliiiii j'étais contente de voir Ursule parlir. J'attribuais celle ré-olution de ma cousine moins an seuliincnl généreux qu'à la crainte de me voir prévenir son mari de mes soupçons, ainsi (pie je l'en avais menacée, et d'éveiller ainsi sa déliance pour l'avenir. Lu cela je reconnus la justesse des conseils de madaiiie de Iliclieville.
Sur les onze heures, Gontran frappa, et entra chez moi. J'interrogeai ses traits pres(]ue avec anxiélc tant je craignais de leur voir une expression menai.ante. Il n'en lui riin ; il avail pcutêlie au contraire l'air plus lenilre, plus afledntux encore. — Ah ! mon ami, in'écriai-je, que mademoiselle de Maran esl donc mécliaiile !... Nenir ici dans le but si odieux d'evcilcr entre nous peiit-èlie une rupture violente en nous rapportant les plus afin uses calomnies! — Sans croire positivement comme vons (pie lel ait été le but du voyage de vnlre lanle, je pense iprelles'enniiyaii un peu de n'avoir personne à louiuienler, el ipie, sacbiiii à peu pies d'avance le conteiin des lettres de mon oncle et de M. de Blaïuoiiit, (lleélail venue pour jeter entre nous ce biaiidonde discorde. Vous aviez raison, Malliildis mademoiselle de .Maran esl plus nii chante que je ne le pensais : dcsormais nous n'aurons aucun niolil pour la voir. — Ah ! ' mon ami. que vons êtes bon !... si vous saviez quel plaisir me l'ail celle promesse, j ai toujours eu le presseiilimenl (pie nos chagrins viendraient de mademoiselle (Je .Maran. — Ucurcuseinenl, dans cette tirconstaiicc, en voulant nous nuire, elle nous a servis presque à sou iusu. — Coininent cela?
— J'ai lu les lettres de mon onile el de M. de Blanconrt : il est évident (pie les bruits les plus mensongers et les plus odieux ciri nieiil sur nous, la malignité a exploité des laits Irés-siniples, et les a odiciis.inenl dénalurés; ainsi, parce (pie jetais allé chercher en Angleterre des papiers (pu pouvaient coinpioniellre une tierce personne, on a dit (pie Lugarto avait en son pouvoir de ipioi nie déshonorer. Je ne veux pas non plus rechercher davaniage ( c qui a |iu donner lieu à la fable ah>nide de (elle niiil que vous auriiz été passer dans la inaison de Lugarlo ; je sais l'horreur qii il vous iii-pirait ; mais, tenez, je suis lou... c'est vous outrager (pie de s'appesantir nn niomenl sur de pareilles inlaniies. Celle n éeliaiicclé de niademoisi Ile de Maran nous peul servir, en cel.i ipi'i Ile nou> apprend du moins ce ipie di-eiil nos ennemis. Celte révélation doit smliinl apporter (piel(|ues cliangemenls à nos pro cls : ainsi je .serais d avis, SI loiilelois vous y conseillez, d éloigner de beaucoup notre retour a l'aris, de n'y revenir, je sujipose, que dans nu au ou quinze mois, cl de rester ici jusque-là ; les évéuemculs politiques scruul uu cxcclleut
prétexie à notre absence... Je connais l'aris et le monde, dans six mois on ne s'occupera plus de nous ; dans un an toutes ces misérables calomnies seront compléiement oubliées... si, au contraire, nous arrivions à l'aris dans quelques semaines, comme nous en avions le dessein, nous tomberions au milieu de ce déchaînement universel qui vous étonnerait moins si vous connaissiez mieux le monde. Vous êtes belle, vertueuse, vous m'aimez, vous m'avez choisi ; en voilà plus qu'il n'en faut pour exciter toutes les haines et toutes les jalousies, qui ne manqueront pas d'exploiter ce qu'il peut y avoir de mystérieux dans mes relations passées avec Lugarto... Si j'étais seul, je mépriserais ces vains bruits, mais j'ai à répondre de voire bonheur, et je serais le plus coupable des hommes si je n'agissais pas de fa<,'on à vous épargner de nouveaux chagrins, à vous qui avez déjà tant souffert pour moi... Ce qu'il y a de plus sage, de plus prudent, est donc de suspendre indéfiniment notre retour à l'aris... Dites, Mathilde... ètes-vous de mou avis? je vous en prie, répondez-moi.
— Eh ! mon Dieu ! le puis-je, m'écriai-je dans un élan de joie impossible à décrire, pnis-je répondre lorsque mon cœur bat à se rompre de surprise et de bonheur! Mou Dieu, mon Dieu 1 vous voulez donc me rendre folle aujourd'hui, Contran .' Dites'? Oh! non, c'est trop de félicité eu un jiiur. Retrouver votre tendresse, avoir la certitude de rester Ici seule avec vous longtemps, longtemps, au lieu d'aller à Paris ; encore nue fois, Goutran, c'est trop... Je ne demandais pas tant... mon Dieu! Et je ne pus m'empêcher de pleurer de bien douces larmes, cette fois.
— Pauvre petite! me ditGontran. Ilélas! votre étonnement est un reproche cruel, et je ne le mérite que trop, cela est vrai pourtant; je vous ai assez déshabituée du bonheur pour que vous pleuriez des larmes de ravissement inespéré en m'eniendant vous dire que je vous aime et que nous resterons ici longtemps... Oh! tenez, cela est affreux... Quand je pense qu'un moment je t'ai méconnue; pauvre ange bien-aimé... D'où vient donc qu'au lieu de jouir de la délicatesse exquise de ton esprit, de l'adorable bonté de ton àme, j'ai laissé mon coeur s'engourdir jientlaiit que je me livrais à je ne sais quelle existence grossière, slupide et brulale? Est-ce un rêve? Est-ce une réalité? dites, dites, mon bon ange gardien? <Jh ! oui, diles-moi bien que nous nous sommes endormis à Chnnlilly, que nous nous sommes réveillés à Maran... — Oh! parlez ainsi, parlez encore de votre voix si douce et si charmante, dis-je à mon mai i en joignant mes deux mains avec une sorte d'extase. Oh ! pailez encore ainsi, vous ne savez pas combien ces bonnes et tendres paroles me font de bien ; quel baume salutaire elles répandent en moi... Oh! Contran. .. il me semble que notre enfant en a doucement tressailli ; oui, OU', joie et douleur, ce pauvre petit être partagera tout, ressenlir.i tout désormais... Aussi, merci à genoux pour lui et pour moi, mon tendre ami, merci à genoux du bonheur que vous nous causez. . . .,
Je passai les jours qui suivirent celte conversation avec Contran dans un eniliantcmenl continuel ; il était impossible d'être plus tendre, pins allenlif, pins prévenant que ne l'était mon mari. Mademoiselle de Maran, vovant ses méchants projets presque complètement avortés, ne dissiinnlait pas son mécontentement et parlait de son prochain départ, feignant d'èlre plus rassurée par les dernières nouvelles de Paris. Ursule attendait sou mari d'un moment à l'autre. Ainsi qu'elle me l'avait proinis, die lui avait écrit pour lui demander d'aller à Paris avec lui au lieu de rester à Maran, comme cela avait été d'abord convenu entre eux. Depuis le jour où elle avait entendu mademoiselle de Maran parler des caliinmies que nous avions à redouter, je remarquai un singulier changement dans les manières de ma cousine envers moi et Contran. Avec mon mari, elle était de plus en plus moqueuse, ironique, altière; avec moi, dans les rares occasions où nous nous trouvions seules, elle était gênée, confuse, elle me regardait parfois avec une expression d'intérêt que je ne pouvais comprendre ; souvent je vis qu'elle était sur le point de me parler avec abandon comme si elle eût en un secret à me confier, et puis elle s'arrêtait tout à coup. D'ailleurs j'évitais autant que possible de me trouver seule avec elle.
Je passais mes matinées avec Contran. Après déjeuner, nous faisions de longues promenades en voiture, pendant lesquelles on échangeait quelques rares paroles ; nous dinions, et le wistii de mademoiselle de Maran occupait la soirée. Maintenant que le passé m'a éclairée, je me souviens de bien des choses que je remarquais alors à peine, parce que je ne pouvais m'en expliquer la portée. Ainsi, quoique mon mari me témoignât toujours la plus parfaite tendresse depuis ce jour où il était revenu si brusquement à moi, il semblait profondément rêveur, préoccupé, (juelqiiefois il avait des distractions inouïes, d'autres fois il me semblait sous l'impression d'un étonnement extraordinaire, presque douloureux, comme s'il eût en vain cherché le mot d'un cruel et élrange mystère. Ses élans de joie folle, qui m'avaient d'abord tant élonnée, ne reparurent plus. Souvent même je vis ses traits obscurcis par une expression de tristesse amère. Je lui en lémoignai ma surprise, il nie répondit avec douceur : — C'est que je pense aux chagrins que je vous ai causés. (Juoique ces symptômes eussent dû me paraître singuliers, je ne m'en inquiétais pas; Contran était remiiii de soins et de bonlé pour moi, il me parlait de plus en plus de la nécessité de rester à Maran pend.mt au moins une année, autant pour donner aux propos le temps de s'oublier que par une économie que lujlie nouvel avenir rendait nécessaire. Je le répète, je ne pouvais donc pas m'cffrayer des singulières préoccupations de Contran, j'a'uais craint de l'impatienter par mes
questions à ce sujet. Sans doute avertie par son instinct qui la portail à aimer mes ennemis, mademoiselle de Maran semblait avoir pris Ursule en une tendre afièclion ; elles faisaient quelquefois ensemble de longues promenades à pied.
Ma tante avait d'abord évidemment cru que Contran s'occupait d'Ursule; ses plaisanteries perfides à M. Sécherin me l'avaient prouvé, mais les marques d'intérêt que me témoignait Contran et la froideur que lui marquait Ursule semblaient dérouler ses soupçons. Ursule se promenait presque tons les matins dans le pare, Contran avait choisi cette heure pour faire de la musique avec moi comme autrefois. Enfin, sauf l'emini d'avoir auprès de nous deux personnes que je me savais hostiles, jamais, depuis mes beaux jours de Chantilly, je n'avais été plus complétemenl heureuse. Cet étal de contrainte allait cependant cesser, j'allais me retrouver seule avec (îontran et notre amour. La dernière lettre qu'Ursule avait reçue de M. Sécherin, à qui elle écrivait K'giillèrement tous les deux jours, lui annonçait sou arrivée pour le 15 décembre. Je n'onbllerai jamais cette date. Ce jour est venu. (Jnoiqne M. Sécherin fût ordliiairemenl très-exact à répondre à s;i (emme, celle-ci n'avait p;isreçu de lettre de lui depuis trois jours. Elle n'était nullement ini|iili'lo de ce silence, elle y voyait, au conlraire, une nouvelle preuve de l'arrivée de son mari, qui l'aurint nécessairement avertie dans le cas où ses projets eussent été changés. J'allai me mettre à mon phino avec Contran. Blondeau vint me demander si je pouvais recevoir Urside. Mon mari prévint nn refus que j'allais faire en me disant : — Elle part aujourd'hui, c'est une formalité de simple politesse ; recevez-la, je reviendrai tout à l'heure. Quoique cette entrevue dût m'être extrêmement désagréable, je n'hésitai pas à suivre le conseil de mon mari. Ursule entra. Nous restâmes seules.