CHAPITRE XXXIX
Repentir.
Ursule était triste et grave. — Après ce qui s'e.st passé entre nous, me dit-elle, je n'ai pas crn devoir partir sans vous revoir et sans vous entretenir nn moment... Mon mai i arrive ce matin, dans une benre peutêtre une dernière explication ser:\it hii|inssible. — Une exiiliealiiin... à quoi bon? Elle est inutile. — Peut-être pour vous, me dit Ursule, vous n'avez rien avons reprocher à mon égard... timdis que mol, je vous l'avoue sans honte, j'ai eu de grands torts envers vous... Je regardai Ursule avec défiance, je m'attendais de sa part à quelque retour, non de sentiment, mais d'hypocrisie. Mais j'avais été tant de fois sa dupe, que je ne craignais plus d'être faible et conlianie comme par le passé. Pourtant nne chose m'étonnait : ma cousine n'affect;ill pins le ton mélancolique et plaintif qu'elle employait ordinairement comme l'une do ses séductions les plus irrésistibles. Son :ibord était froid et calme. — Vous avez en effet en des torts envers moi, lui dis-je; au moment de nous quitter, je ne vous les aurais pas rappelés : toute liaison, toute ;imitié est rompue entre nous ; nous resterons désormais étrangères l'une à l'antre. Peut-être un jour oublieraije le mal que vous m'avez fait. — !Se vous méprenez pas sur les motifs de cette dernière entrevue, me ilit Ursule, je ne viens pas vous demander d'onblier mes aveux sur l'envie que vous m'aviez de tout temps inspirée, ni sur les inslincls d'aversion qui en avaient été la suite. — Alors, pourquoi cet entretien ?
— Ecoutez-moi, Mathilde, déjà vous m'avez vue sons des faces bien différentes : un jour, femme éplorée, gémissante, incomprise, comme vous dites; l'autre jour, femme altière, Ironique, insolemment coquette, et affichant les théories les plus cynl(]ucs ; anjnm il'liui descendant à llatter les goûts vulgaires de mon mari, et le rendant, après tout, heureux comme il peut et comme il veut l'être; dem;iiu le trompant sans remords et usant de l'hypocrisie la plus perfide pour le détacher de sa mère qui nie délestait, hh bien 1 ces aspects déjà si divers de mon caractère ne sont encore rien auprès des mystères de mon àme, car je réunis en moi bien des coniraiiles, Mathilde... ;ilnsl j'ai un besoin immodéré de luxe, d'éclat et d'élégance ; celte passion de briller est poussée chez moi à nn tel point que, je l'avoue à ma honte, j'aurais épousé le vieillard le pins repoussant pour la satisfaire. Eh bien! j'ai pourtiint la courageuse patience d'aller m'enterrer en province dans une vie misérable et bourgeoise pour domier à mon mari le temps d'augmenter sa fortune et de me mettre à même de mener à Paris l'existence somptueuse que j'ai toujours rêvée, et pour hiquelle j'aurais été capable de tout sacrifier. J'aime à dominer impériensement, et il y a des dominations despotiques presque brutales que j'adorerais. Je suis fausse, dissimulée par nature et par calcul, et ipielquefois j'ai des accès de franchise insensée. En nn mot, je suis à la fois capable de beaucoup de mal el quelquefois de beaucoup de bien. Oh ! ne souriez pas d'un air incrédule et méprisant, Mathlldi'... oui, de beaucoup de bien. Dans ce momenl même je puis vous en donner une preuve. Sans doute ce bien est mélangé de mal cciinmc tout ce ipil ressort de l'humanité, mais je crois pourtant que le bien domine, vous allez en juger... Il y a hiill jours, nous eûmes ensemble un hnig entrelien où je vous avouai la joloiisie (pie vous m'aviez toujours inspirée; oui, je vous enviais profdiidénient : jeune, belle, riche, spirilnelle, doiniaiit une grâce Irrésistible à la vertu
MAIHILDE.
et à la (lignilé, scdiiHaul enfin par ik'S qu ililés qui ordinairement im- 1 posent mais n'aliircnl pas... je ne vuyais rien de pins parf.iii que vons
— Ces llattcries...
— Oli! ce ne sont pas des (laiteries, Malhildc; j'ai été témoin de vo Ire puissance de séduction : pour plaire à une pauvre vieille bourgeoii=e provinciale, je vons ai vue faire plus de frais et de frais charmants qu'il n'en faudrait pour tourner la tèle de vingt élégants; car vous avez, chose iuesliniablc, la coquetterie de la vertu comme tant d'autres femmes ont la cnqiietlerie du vice. Enfin, vous réunissiez alors, comme vous réunissez encore toits les avantages qui me manquent ; seulement, il y a huit jours, Malhilde, je vous enviais ces avantages parce que je croyais que vous leur deviez un insolent bonheur, mais aujourd'hui...
— Eh bien ! aujourd'hui? dis-je à Ursule en voyant son hésitation. — Aujourd'hui je vous sais malheureuse. Oui, je vous sais la plus malheureuse des femmes, et je n'ai plus le courage de vous envier ces rares et brillantes qualités. C'est encore im conirasle que vous expliquerez comme vous le pourri z. — Votie pénétration hahituelle est en défaut, dis-je à Ursule, car justement depuis huit jours, depuis que je vous semble si digne de pitié, je n'ai jamais été plus heureuse, et j'ajoutai avec orgueil : Jamais mon mari ne s'est montré pour moi plus prévenant et plus tendre. — Nous parlirons plus tard de ces prévenances et de ces tendresses, me dit Ursule avec un singulier regard. Parlons d'abord de la cause qui a changé ma haiiie et ma jalousie en pilié ; si vous me le permettiez, je dirais en iniérêt. Mademoiselle de Maran, je ne sais dans quel but, dans celui sans doute d'exciter davantage mon envie, s'est pin à exagérer encore voire bonheur h mes yeux jusqu'au jour on elle vous a appris devant moi les calomnies dont vous êies victime ; tout en faisant la pari de sa méchancelé, jcsuis restée convaincue d'une chose, c'est que vous êtes la plus honnêie, la plus noble femme qu'il y ait eu au monde, et que pourtant votre réputation est sinon perdue, du moins à tout jamais compromise. — Vous vons Irompcz, la vérité finit par se faire jour. — Hélas ! Malhilde, ne vous abusez pas, le faux et le vrai sont malheureusement si mélangés dans les événements qui ont motivé les injustes jugements du monde, qu'il sera bien diflicile de les combattre. Dans le doute, la société ne s'abstient pas, elle condamne ; aussi, je vous le répète, maintenant je me vois trop cruellement vengée des avantages que je vous enviais.
J'élais indignée de l'espèce de commisération qu'affectait Ursule ; ses louanges me révoltaient ; quoique ce qu'elle me disait sur ma réputation n'eût, hélas ! que trop de vraisemblance, je ne voulais pas en convenir devant elle. — Je conçois, dis-je à ma cousine, que vous ayez grand besoin de croire à celte singulière répartition de la justice humaine, qui flétrirait les honnêtes femmes ! mais ne vous hâtez pas de triompher ; quoique vous espériez le contraire, tôt ou tard chacun est jugé selon son mérite. Dispensez-vous donc de me plaindre; quant à mes qualités, vous leur supposez une telle fin et une telle récompense que vos louanges sont autant de sarcasmes.
Ursule reprit avec un sang-froid imperturbable : — C'est justement parce que ces qualités sont si mal récompensées que je les loue sans restriction, croyez-le bien. Quant à vous les envier, je n'ai garde, j'en serais trop embarrassée, ajouta-t-elle avec ce sourire qui lui était particulier. Je n'ai pas vu le monde plus que vous, reprit -elle ; mais par réflexion je le connais mieux que vous ne le connailrez jamais, quoi que vous disiez; je suis donc convaincue que votre réputation a subi une mortelle atteinte malgré votre éclatante vertu. — Madame... — Ne prenez pas celle redite pour nn outrage, Malhilde, non, non... Et tenez, reprit Ursule après un moment de silence, vous me croyez la plus fausse, la plus menteuse des femmes ; ainsi, au lieu d'être touchée de ce que je vais vous dire, vous allez sans doute en être irritée, vous allez encore me traiter d'hypocrite : il n'importe, en ce moment je parle pour mol et non pour vous. Eh bien ! mainienant que je sais les alTreiix t bagrins que vous avez ressentis, maintenanl que je connais ceux qui vous allendenl, eh bien! vrai, oh! bien vrai, Malhilde, je me suis repentie, profondément repentie du mal que je vous ai voulu, je n'ose dire du mal que je vous ai fait.
En prononçant ces dernières paroles, la voix de ma cousine était émue, tremblante ; sans ma défiance, j'aurais cru à ses remords ; mais je savais Ursule si fausse, si comédienne, que je souris avec amerlume, et je repoussai sa main qui chcrchail la mienne. — Malhilde, vous ne me croyez pas ? — Non, et vos larmes vont sans doule bieulftt venir à votre aide pour me convaincre? — Mes larmes?... non, Malhilde, non, celte fois je ne pleurerai pas, car ma douleur est si profonde, si sincère, que pour vous y faire croire je n'aurai pas besoin de larmes feinics.
Confondue du cynisme de cet aveu, je regardai ma cousine avec surprise. Eh bien ! oui, oui, je l'avoue, dussé-je passer pour slupide, pour folle, après tant de désillusions, après tant de décepiious, je fus émue, touchée malgré moi de l'expression de la physionomie d'Ursule et de l'indéfinissable douceur de son regard attendri. Celle expression me frappa d'autant plus qu'elle ne ressemblait en rien aux affectations habituelles de ma cousine. Je crus, je crois encore qu'elle était alors sous l'influence d'un scnlimenl vrai. Pourtant je voulus résister de tonlcs mes forces h celle sorte de fascination. — Oh ! vous êtes la plus dangereuse des femmes, m'écriai-je; laisse/.-moi ! laisse/.-uioi ! S'ils sont réels, vOg regrets sont vains, ils u'atlénuent en rien vos loris afficux envers moi .
vous avez voulu ilélruire mon bonheur. Je n'ai pas été dupe de votre m.Tnége envers m')n mari, et s'il n'avait pas pour vous le mép...
Le mot me paraissant trop dur, je voulus le lelenir. Ursule l'acheva.
— Le mépris, voulez-vous dire, Malhilde? dites, diles ! je puis, je dois tout entendre de vous maintenant. — Eh bien ! il n'a pas dépendu de vous que vous n'ayez séduii mon mari, que vous n'ayez porté le dernier coup à une femme qui ne vous a jamais voulu que du bien, et que vous trouvez déjà si malheureuse, si injuslement malheureuse, en admettant que voire intérêt soit sincère. — Eh bien! oui, cela est vrai, reprit Ursule , oui, dans cet entretien où vous assistiez à mon insu, je savais parfaitement qu'au lieu d'éteindre la passion de votre mari je l'irritais encore, autant par mon indifiérenee aiïeciéc que par mes railleries et par mes dédains. — La passion ! dis-je en haussant les épaules avec mépris, lui, Contran, une passion pour vous? dites donc le goût, le caprice passager. — Je dis la passion, Malhilde, parce qu'il s'agissait d'une p:ission, entendez-vous, parce qu'il s'agit d'une passion. — Il s'agit d'une passion, mainlenanl vous osez le dire? maintenant. — Ne croyez pas que je veuille [enj rien blesser voire amour-propre, je veux vous rendre un service, Mathilde, réparer en partie le mal que je vous ai fait, et. Dieu merci, il en est temps encore.
L'accent d'Ursule avait nue telle autorité que, malgré moi, je l'écoiitai en silence. — Oui, reprit-elle, je savais irriter la passion de votre mari. Ce calcul de ma part doit vous rassurer sur ce que je ressentais pour lui, mais non sur ce qu'il ressentait, sur ce qu'il ressent encore aujourd'hui pour moi. — Oh ! c'est indigne ! m'écriai-je, quelle odieuse calomnie ! ce sont donc l;i vos adieux? en parlant, vous voulez me laisser au cœur un afi'reux soupçon ! — Malhilde, par (litié pour vous, permettez-moi d'achever, mon mari peut arriver d'un moment à l'autre et rendre cet entretien impossible. — Par pitié pour moi ? — Oui, oui, par pilié pour vous, malheureuse femme. Ecoutez-moi, croyez-moi, je cède >à un mouvement de générosité qui me consolera peut-être un jour de bien des mauvaises actions : écoutez-moi donc, si ce n'est pour vous, que ce soit au moins pour l'avenir de votre enfent. — Quoi ! vous savez! m'écriai-je stupéfaite, car je n'avais confié ce secret qii'.à Contran.
— Oui, oui, je le sais, reprit Ursule, et celte raison surtout, en augmentant mes remords, m'a déterminée à agir comme je fais.
Après un moment d'hésitation, Ursule continua en baissant les yeux et d'une voix altérée : — Vous vous souvenez bien, n'est-ce pas, de cet entretien si vif que nous eûmes ensemble? — Oui, oui... Eh bien !... m'écriai-je avec angoisse, car mon cœur se serrait par je ne sais quel odieux pressentiment en songeant que mon mari avait dit à cette femme un secret que lui et moi seuls nous savions. — Je ne veux pas récriminer, reprit-elle avec une émotion croissante ; mais enfin, si dans cet «iilrelien je vous avais crûment avoué lenvie que vous m'aviez toujours inspirée, Mathilde, vous avez été pour moi sans pitié, vous m'avez reproché la honte d'une liaison que je n'avouerai jamais... vous m'avez reproché mes perfidies, et puis enfin, alors je vous croyais la plus heureuse des femmes... alors, je vous le jure... j'ignorais encore ce que vous avez souffert : car, rappelez-vous-le bien, Mathilde, c'est le soir... seulement le soir de ce jour-là que, par mademoiselle de Maran, j'ai appris une partie de vos chagrins... — Mais, au nom du ciel, parlez... parlez... Eh bien ! après notre entretien, que s'est-il passé? .Mais... oui... je me souviens, vous êtes allée vous promener dansfla forêt... — M.i- Ihilde... grâce... grâce... j'allais y retrouver votre mari ; il m'attendait dans une maison de garde inhabilée, où il m'avait donné rendez-vous.
Cet aveu était si inattendu, si horrible, que d'abord je ne pus y croire. Il s'agissait de ma dernière espérance, il s'agissait de croire que depuis huit jours la conduite de Contran envers moi était un tissu de mensnnges et de faussetés. 11 s'agissait de croire que la tendresse qu'il me témoignait n'était qu'une apparence pour cacher son intelligenre avec Ursule. Je ne pouvais, je ne voulais pas me rendre à cette odieuse vérité... hors de moi, je m'écriai : — Vous calomniez Contran ; il a passé ce jour-là à la chasse, un de ses gens est venu me le dire de sa part. — Eh ! cet homme a dit ce que son maître lui avait ordonné de dire. — Cela n'était pas vrai ? cet homme mentait? — Oui... oui... grâce... Malhilde... Egarée par l'aversion que je vous portais, voulant me venger de vous en vous enlevant votre mari... j'ai été coupable. — Je vous dis que je ne vous crois pas... je vous dis que vous vous calomniez pour me porter un coup affreux. — J'ai le courage de vous apprendre la vérité, .Mathilde, si honteuse qu'elle soit pour moi, si pénible qu'elle soit pour vous.
— Mon Dieu... mon Dieu, vous l'entendez! m'ecriai-je en levant les mains au ciel. — Grâce, Malhilde... car, lorsque j'appris plus lard combien vons aviez été malheureuse, lorsque plus tard je sus par Contran que vous étiez mère ; pauvre .iialheureuse femme. ..que vous étiez mère! oh ! cela, surtout cela m'a désarmée... j'ai eu horreur de ma faute, en songeant que j'avais cédé, non pas même à l'amour, mais à une basse haine, à un exécrable sentiment de vengeance... — Mon Dieu... mon Dieu ! m'écriai-je dans un accès de désespoir inouï, rendez-moi folle... folle ! ou retirez-moi la vie... Je ne puis phis... je ne veux plus... souffrir davantage. — Mathilde... Mathilde... pardon... je vous jure que je ne soupçonnais pas alors tous les droits que vous aviez à l'intérêt, à h plus tendre pilié... et puis, il faut avoir le courage de tout vous dire... Eh bien ! je ne soupçonnais pas alors l'odieuse indifférence de voire mari pour vous ; non... je ne croyais pas que l'amour qu'il ressemait peur moi pût le rendre aussi faux, aussi injuste, aussi cruel qu'il devait
l'êlre à votre égard, liélas ! car vous ne savez pas ses projets...— Mais, c'est épouvantable 1 m'écriai-je, elle a été au-devant du déshonneur, et elle vient accuser mon mari'. Mais qu'est ce donc que cette femme?... Qu'est-il donc lui-même?... (Jue siiis-jc moi-même?... (Juelle est cette vie? Est-ce un rêve? Est-ce une horrible réalité? Et vous... vous (jui êtes 1.1 devant moi, qui me regardez... qui que vous soyez... répondez... où suis-je ? Quelle est la vérité ? Quel est le mensonge ? Comment ! depuis huit jours la tendresse que me prodiguait Contran, c'était un piège, une fausseté insultante! Mais à quoi bon celte feinte?... Puisque vous parliez... puisque vous allez partir! Oh! c'est un chaos dans lequel ma tète s'égare et se perd... je délire, mon Dieu ! je délire ! !... ayez pitié de moi... éclairez-moi... Ursule, voyez, suis-je assez humiliée?... Suisje assez malheureuse? Tenez., me voilà à vos pieds, Ursule... à vos pieds.
— Au nom du ciel ! relevez-vous, Mathilde... Maintenant, c'est moi... c'est moi qui vous demande grâce. — Je vous pardonne, je vous pardonne... mais au moins dites-moi la vérité, tonte la vérité, si affreuse qu'elle soit... Je suis mère, je ne m'appartiens plus ; à force de douleur, je tuerais mon enfant ; je vous dis que je ne veux plus souffrir, je ne le veux plus ! si Contran m'a aussi indignement trompée... tout espoir de le ramener à moi est à jamais perdu... Eh bien! j'en prendrai non parti... je ne le reverrai plus.... je resterai seule ici ; et, quand j'aurai mon enf.mt, je pourrai être heureuse encore... Ainsi, Ursule, n'ayez aucune crainte... dites-moi tout... entendez-vous, absolument tout : votre franchise peut me sauver la vie... Parlez... Ursule... parlez... une certitude... pour l'amour de Dieu... une certitude si affreuse qu'elle soit : mieux vaut la mort que l'agonie... — Pauvre femme... pauvre malheureuse femme !... dit Ursule eu cachant dans ses mains sa figure baignée de larmes. — Oui, malheureuse, bien malheureuse... n'est-ce pas ? Eh bien! vous ne pouvez plus m'envier maintenant... n'est-ce pas? me poursuivre encore ce serait de la barbarie... Vous le voyez, il est impossible d'être plus malheureuse... c'est ce que vous vouliez. Votre aversion est-elle assez assouvie?... — Mathilde... ah ! je suis trop vengée... C'est horrible... horrible... malheureusement je ne puis rien sur le passé... mais je puis pour l'avenir... Ecoutez-moi bien... Voici une lettre que Contran m'a écrite, voici ce que je lui répondais : chaque jour je Voulais lui remettre cette lettre, elle n'atténue pas mes torts, mais elle prouve au moins que j'espérais les réparer ; dans cette réponse, je me montrais sous de si odieuses couleurs que, malgré mon regret de vous avoir outragée, jusqu'à présent j'avais hésité à remettre à Contran ces lettres si honteuses pour moi... les voici... Et Ursule me donna une enveloppe cachetée que je pris machinalement.
— Maintenant un dernier mot, Mathilde : j'aurais pu vous taire ce cruel aveu, partir pour Paris... et vous laisser dans un complet aveuglement ; mais, en lisant la lettre de votre mari, vous verrez quels étaient ses projets pour l'aveuir, vous verrez qu'il ressent pour moi une passion désordonnée dont les conséquences m'ont fait frémir... Je vous ai jusqu'ici parlé du mal que je vous ai fait ; maintenant, voici comment j'espère le réparer en partie... Avec la lettre qu'il m'a écrite, vous confondrez votre mari, il n'aura qu'à se jeter à vos pieds pour implorer son pardon... Avec celle que je lui réponds, vous lui prouverez qu'il ne lui reste aucun espoir de me revoir jamais... de plus, vous pouvez vous venger du passé et garantir l'avenir... Si je vous donnais l'ombre de jalousie... envoyez à M. Sécherin la lettre que j'ai écrite à Contran ; si vous voulez, vous vengei- du passé, Matliilde... remettez tout à l'heure cet écrit à mon mari, il ne lui laissera aucun doute sur l'étendue de ma faute : je le connais : autant sa bonté, sa conliance, sont aveugles, autant il sera impitoyable envers moi s'il est certain d'être trompé ; il me chassera, mon père ne voudra jamais me revoir, je serai s.",:is ressources, et de ce rêve d'opulence que je vais réaliser je tomberai dans la misère... Et vous ne savez pas, Mathilde... ce que pourrait me conseiller la misère! Et puis, voyez-vous, ajcuta Ursule d'iui ton presque solennel, il faut qu'il y ait quelque chose de fatal, de providentiel dans ce qui arrive... Je n'écris jamais... je suis trop rusée poui' rien faire qui puisse me compromettre, la faute que j'ai commise pouvait rester sinon dans le secret, du moins sans preuves, et pouitant j'ai écrit celte lettre qui peut me perdre, et pourtant je viens volontairement vous la conlier : rien ne me force, vous le voyez, à me mettre ainsi à votre discrétion... rien, si ce ne sont mes renmrds du passé, ma bonne résolution pour l'avenir, et ma conliance aveugle dans votre justice ; rien ne me force cnlin à agir ainsi, rien, si ce n'est l'un de ces contrastes bizarres, inexplicables de ma nature, dont je vous parlais, et dont vous vous railliez, Mathilde.
Je restais anéantie, tenant cette enveloppe entre mes mains. Cette corruption, ce cynisme auxquels se mêlait peut-être une sorte de géuérosiié, degrandeur, me semblaient incompréhensibles. Je me demandais et je me demande encore si l'aveu que venait de me faire Ursule était calculé par la plus infernale perlidie, ou s'il était dicté par un tardif intérêt pour moi... Affectait-elle de se mettre à ma discrétion pour pouvoir porter moLi désespoir à son comble en ni'apprenanl l'inlidélilé de mon mai i, ou bien voulait-elle sincèrement me donner pour l'avenir des garanties contre elle et contre Contran?... Je regardais ma cousine avec autant d'effroi que de surprise et de déliance. Tout à coup un bruit de chevaux se lit entendre dans la cour. Ma chambre à coucher U élait au rez-de-chaussée, UrsnW courut à la fenêtre, écarta l'un des ri-
deaux, regarda dans la cour, puis me dit avec ime simplicité touchante dont je fus frappée malgré moi : — Mathilde... la voiture de mon mari entre dans la cour... vous pouvez tout lui dire et vous venger du mal que je vous ai fait... Nous gardâmes quelques moments le silence... Ma porte s'ouvrit. Ursule, pétriliée, recula d'un pas... Ce n'était pas son mari, c'était sa mère, madame Sécherin, qui entra...