CHAPITRE XL
Le châtiment.
Madame Sécherin puisait sans doute dans les circonstances qui l'amenaient une force surhumaine. Je l'avais jusqu'alors vue marcher péniblement courbée par la vieillesse, par les inliimités... Elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre d'un pas ferme, délibéré, presque agile. Les rides semblaient avoir disparu de son front pour y laisser rayonner une sorte de satisfiiclion menaçante, de triomphe foudroyant qui donnait à sa physionomie un caractère majeslucux et terrible. On eût dit que, chargée d'exercer un arrêt de la vengeance divine, elle s'était un moment élevée jusqu'à la hauteur de celte lormidable mission. A son attitude haute et (ière, à son sourire farouche, à son regard acéré, on devinait que la mère outragée dans son idolâtrie pour son (ils, que la mère sacriliée à une épouse coupable venait dans sa joie cruelle exercer d'effrayantes représailles. A la vue de celle femme pâle, aux longs vêlements noirs, j'eus une telle épouvante, que j'oubliai tout ce qui venait de se passer entre moi et Ursule. Comme ma cousine, je restai muette, fascinée devant sa belle-mère.
Celle-ci s'écria d'une voix éloulfée, en levant les yeux au ciel : — Mon Dieu! mon Dieu! ne m'abandonnez pas.... donnez-moi, s'il vous plaît, la force d'accomplir votre volonté jusqu'au bout ! Trop de joie est trop de joie... comme trop de douleur est trop de douleur. Et, comme si elle eût succombé à une violente émolion, un moment madame Sécherin appuya sa main ridée sur le dossier d'un fauteuil, puis elle s'écria en transperçant pour ainsi dire Ursule de son regard : — Je vous le disais bien! malheureuse ! que le bon Dieu démasquait les méchants, et qu'il les écrasait tôt ou tard. Puis, se retournant de mon côté, elle ajouta : — Je vous le disais bien ! qu'un jour vous seriez punie par celle femme de la pitié coupable que vous aviez eue pour celle femme... je vous le disais bien, moi! que mon lils me reviendrait, et qu'il m'aurait alors pour seule consolation ! Et elle croisa ses bras en secouant la tête avec une expression d'orgueil farouche. Contran parut, suivi de mademoiselle de Maran et d'un homme que je ne connaissais pas. — Puis-je savoir, madame, ce qui nous procure l'honneur de votre visite, et quel est monsieur, qui s'est fait conduire chez moi par l'un de mes gens, et est venu me chercher de votre part? dit M. de Lancry. — Monsieur est le premier commis de mon fils; je ne pouvais voyager seule, mon fils lui a dit de m'accompagner. Puis s adressant à cet homme : — Firmin, nous repartirons dans une heure; allez-vous-en, et fermez la porte.
Contran me regarda d'un air surpris. Le commis sortit. Nous reslâmes, mon mari, mademoiselle de Maran, madame Sécherin, Ursule et moi. Contran et ma tante ignoraient le commencemenl de cette entrevue, et pressentaient néanmoins qu'il s'agissait de quelque grave événement. Madame Sécherin dit à ma tante : — Vous êtes de la famille, madame? Mademoiselle de Maran toisa la belle-mère d'Uisule sans lui répondre, et me la montra du regard comme pour me demander quelle él:iii celte femme. — Madame Sécherin, lui dis-je, et j'ajoutai en montrant ma tante à la belle-mère d'Ursule : Mademoiselle de Maran.
.Madame Sécherin, se rappelant les éloges que son fils, complètement abusé sur le caractère de ma tante, lui donnait toujours, s'avança vers elle, et lui dit : — Vous êtes aussi des nôtres, madame... vous êtes du parti des bonnes gens contre les méchants. Mon fils me l'a bien souvent répété... vous êles comme moi, simple, loyale et ennemie de toute hypocrisie... voire présence est utile ici; il lïe saurait y avoir irop de juges, car les coupables ne manquent pas. — (Juoiipie je ne comprenne pas du tout ce que vous voulez uire, ma chère madame, avec vos juges et vos coupables, dit ma tante, je ne perdrai certainement pas une si belle occasion de vous déclarer que vous avez le plus joli garçon de la terre, sans compter que tout ce qu'il vous a dit de moi, el de ma simplicité naive, prouve joliment en faveur de sa pénélralion el de sa judiciaire. J'ose espérer, en retour, que ce qu'il nous a dit de vous est tout aussi bien fondé; il ne nous resterait plus alors qu'à nous singulièrement congratuler sur la réciproque de notre rencontre.
Bladame Sécherin regarda attentivement mademoiselle de Maran : soit habitude d'observation, soit sagacité, instinct de son cœur maternel, soit eulin que le sourire moqueur de ma tante eût trahi son ironie, la belle-mère d'Ursule, après un moment de silence, répondit à ma tante en agitant l'index de sa main droite et en secouant la tête : — Non... non... je le vois... vous n'êtes pas, vous ne serez jamais des nôtres; votre regard est méchant, mon fils s'est trompé sur vous comme il s'est Iroinpé sur d'autres. Mademoiselle de Maran partit d'un grand éclat de rire, el s'écria : — Ahçà! mais, dites donc, chère madame, vous me faites fiuieuseuienl l'effet d'être une manière de sibylle, de pyllionisse, avec
vos prophéties pharamineuscs fit peu (laiteuses... seulement, permette/.moi de vous le faire observer ni plus ni moins que si j'avais l'houneur de parler à M. votre (ils ces propliélies-là sont un peu malhonnêtes, vu qu'à votre compte je ne l'erai jamais partie de la catégorie des braves gens. — Je ne sais pas le (pie c'est qu'une sibylle, madame, mais je sais quand on se raille de moi, dit madame Sécherin avec bailleur. — Je nie (eiai un vrai plaisir de vous remémorer, ma chère madame, que la sibylle de Cumes était une manière de devineresse qui propliéiisaii l'avenir avec des grimaces du diable et en gigoltant toutes sortes de posliqueries étonnantes.
Mon mari, effrayé de la pâleur d'Ursule, qu'il ne quittait pas des yeux, s'écria en s'adressanl à madame Scriierin : — Madame , puis-je savoir encore une fois ce qui me procure lliunneur de vous voir? Madame de Laucry parait fort iroublée, madame votre belle-tille semble aussi (rèsémue ; vous m'avez l'ail prier de me rendre à l'inslant auprès de vous. Que se passe-t-il? qu'y a-t-il? de grâce expliquez-vous. — Oh! vous allez le savoir, monsieur, vous allez le savoir, dit madame Sécherin. J'étais au supplice; je pressentais que cette femme avait quelque preuve accablante de la mauvaise conduite d'Ursule, mais elle ne se bâtait pas de la produire. Elle semblait savourer la vengeance, et jouir de l'horrible angoisse où elle tenait ma cousine. Celle-ci, malgré son sang-lroid et son audace habituels, semblait atterrée. Elle sentait que toutes ses séductions seraient impuissantes pour convaincre sa belle-mère.
Je l'avoue, malgré les motifs d'aversion (|ue je devais avoir contre Ursule, je ne pus réprimer une velléité de compassion pour elle, en songeant qu'elle allait être perdue au momenl où le remords de sa faute venait peut-être de lai inspirer un sentiment généreux. Madame Sécherin tira lentement de sa poche une enveloppe tonie pareille à celle que ma cousine venait de me confier. Cette remarque me fut d'autant plus facile, que l'une et l'autre de ces enveloppes avaient dû faire partie de la provision de papier à lettre qu'on avait mise dans l'appartement d'Ursule, et que ce papier était d'une couleur bleuâtre. On va voir pourquoi j'insiste sur cette particularité. — Connaissez-vous cette lettre '.' dil madame Sécherin d'une voix éclatante eu monlraut l'enveloppe à Ursule. Puis elle ajouta avec une dignité austère en levant an ciel l'index de sa main droite : — Voyez, si le doigt de Dieu n'est pas là I La preuve de voire premier crime élail une lettre que vous m'avez audacieusement dérobée. La preuve de voire second crime est encore une lettre, mais cette fois vous l'avez vous-même envoyée à mon (ils... le Seigneur vous ayant frappée d'une distraction vengeresse.
Ursule ne répondit pas nn mot, devint pâle comme une morte, s'élança vers moi, saisit l'enveloppe qu'elle m'avait remise et que je tenais encore à la main, la décacheta, l'ouvrit, y jeta un coup d'œil rapide, puis la laissa tomber par terre en baissant sa tête sur sa poitrine avec un morne accablement. Viclime d'une fatale erreur, la malheureuse femme s'était trompée d'adresse. Elle avait ainsi envoyé à son mari la lettre de Gontran et la réponse qu'elle lui faisait... elle m'avait remis, à moi, la lettre qu'elle écrivait à M, Sécherin. — Quand je vous dis que le doigt de Dieu est la, reprit madame Sécherin. Quand je vous dis que le Seigneur a voulu que vous, si fourbe, si adroite, vuu-. soyez déma'.qnce, perdue par une maladresse : vous avez mis sur une enveloppe un nom au lieu d'un autre. Voilà loM pourtant ! ! ! Et cette simple erreur a fait que mon pauvre fils a eiifin reconnu ce que vous éliez... il a vu qu'à Vouvray j'étais bien inspirée du Seigneur lorsque je disais : « Je jure que celte femme est coupable.... Chassez-la.... quoique les preuves de son infamie vous manquent! » Alors, n'est-ce pas .' je passais pour une folle en exigeant de mon fils, sans raison suffisante, ce qu'il ap|)el:iii un sacrifice insensé ; mais Dieu a pris soin de me juslilier, et de prouver qne les iiisiiucis maternels sont iiirailllliles.
Il y avait, en elTet, une si étrange fatalité dans cette révélation, qu'un moment nous restâmes tous frappés de stupeur. Mademoiselle dcBlarau rompit la première le silence, et dil d'mie voix aigre à la belle-mère d'Ursule : — Pour l'amour du bon Dieu , dont vous connaissez si bien tous les petits si crets, ma chère madame, expliquez-nous donc ce bel embrouillamini d'enveloppes; faites-nous grâce de vos muralités, et dites-nous (prest-ce (pie ça prouve. — La vieillesse impie, niéchanle et sans moeurs, donne toujours de mauvais exemples, reprit madame Sécherin en regardant lixemciit mademoiselle de Mar.iii, cl clic ajouta durement : — Maiiiteiianl, que je sais que vous avez élevé ces dcu\ jeunes lèmmes, je ne m'élomie plus de la p('rversité d(^ celle malheureuse (elle iiKMilra Ursule), mais je m'étonne des vertus de sa cousine (et elle me iiKinlra). — Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce (pie c'esl? s'écria mademoiselle (le Maran, ah çà, ma bonne dame, parc(^ (|ue vous êtes la femme de ménage de la Providence probablement, ce n'e>l pas une raiï^on pour être si iinpilovable au pauvre nioiidc. Quesl-ce (pu^ vous diriez donc, s'il vous plail, si je vous reprochais, moi, d'avoir édiiqiK' monsieur votre fils d'une si plaisante (àcoii qu'il mérite ce qui lui arrive? Dites donc : mais, c'est vrai, est-ce que je vous rends responsable, moi, de son inconvénient hyménéen? — Madame , (le grâce , finissons ce débat, dil (lontiaii à madame Sécherin. Il est incroyable que je ne (misse savoir ce (pie vous désirez. — Je veux, monsieur, faire lire à votre téinmc celle lollie que vous avez écrite à la femme de mon li'.s.
Et elle me remit une litre. — J(^ vcu\, mi)u:;ieiir, \ous faire lire la leltie que celle femme vous répondait, car... llieii est juste!... il faut que cette créature soit aussi détestée par celui qui a partagé son crime
que par l'homme qu'elle a indignement outragé ! Et elle remit une lettre à Contran. — Je veux, monsieur, lire à celle adultère la lettre que lui écrit mon fils. Puis madame Sécherin, toujours impassible, croisa ses bras, et nous regarda en silence. Mon mari était atterré ; il compieii.iit cnlin l'horreur de la position d'Ursule, et surtout combien je devais être accablée de cette découverte inattendue. Uisule, anéantie, semblait ne ri('n voir, ne rien entendre. Cetli: scène avait pris un caiacteiesi grave, que mademoiselle de .Maran (niblia un momenl sa méchante ironie, et Sembla sérieusement attentive. J'étais, moi, dans une sorte d'excitation fébrile qui me donnait (lour quelques moments encore une force factice, mais je sentais que je ne pourrais résister longtemps, et que je perdrais peut-être tout seiitimeiil avant que le fatal mystère filt écl.iirci. Pendant qu'Ursule était abimc'e dans ses rédexions, pendant que Contran lisait la lettre qii Ursule lui avait répondue et que la malheureuse femme croyait m'avoir remise, je lisais, moi, cette lettre de mon mari qui avait motivé celle de ma cousine.