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CHAPITRE XLI

M. de Lancry à Drsule.

« Non, non, Ursule, je ne puis obéir à vos ordres!... Votre conduite est tellement inexplicable, ce que je ressens est si étrange, après le bonheur inespéré i!ont vous m'avez comblé, qu'il faut que je vous écrive, puisque je ne puis vous parler, pnis(pio, par piudence sans doute, vous semblez fiiir toutes les rares occasidus où je pourrais vous voir seule avant voire départ. Je ne sais si je veille, si je rêve... Peut-être m'aide rez-vous à m'cxpliquer ce mystère. La possession d'une femiiie ardemment aimée rend toujours heureux et fier... et pourtant, le lendemain de ce jour, qui aurait dû être le plus beau de mes jours... je suis tombé dans une tristesse morne, que votre conduite incompréhensible augmente encore... Ce qui se passe en moi est élraqge, je vous le répèle, Ursule, j'en suis époiivanlé!... A l'agitation sourde, profonde, qui touruuule mon àme, je pressens que le plus grand événement de ma vie va... va s'accomplir !...Ma passion pour vous est immuable, falale, parce qu'elle est sans bornes et sans issue... elle est immnable, falale, parce que je vous aime mille fois plus que vous ne m'aimez!... Vous êtes la première femme qui m'ayez dominé ! Près de vous, je l'avoue, je me sens d'une iuférioriié absolue... Vous vouliez, disiez-vous, un tyran ou un esclave... Kh bien ! vous avez un esclave... un esclave aveugle, résigné, soumis.

(( J'ai honte de vous dire cela... et pourtant, je vous le dis, parce que j'espère que cette humble abnégation désarmera celle ironie impitoyable qui m'a poursuivi, je crois, même au sein de ce bonheur enivrant (iiii, jusqu'à présent, n'a pas en de lendemain! Oui. il m'a semblé ipi'alors j'étais à vous, et que vous n'étiez pas à moi... Dans vos regards, il n'y avait ni amour, ni volupté, ni remords... il y avait je ne sais quelle expression de Iriomphe haineux, de domination insoleiile, de cruel sarcasme... Tenez, Ursule, si je croyais au démon, si je croyais à ces « marchés d'âmes » (ju'il fait, dit-on, je lui donnerai^ votre regard dédaigneux et superbe, lorsqu'il voit un malheureux tomber à tout jamais en sa ])iiissance, par la force de son cbarme inlernal. Celte comparaison vous semble (olle, absurde ; vous vous en moquez peut-être... railleuse impitoyable, vous croyez que je plaisante... pourtanl, cette comparaison est sérieuse, elle est vraie; elle explique, aulaiit qu'on peut l'expliquer, une sensation réelle et ponrlaiil indéfinissable. Oui, de ce jour, Ursule, mou àme ne m'a plus appailenu... elle ne m'appartient plus... Ange on démon, elle est à vous !... Qu'en ferez-vons?... Cela est insensé, slupide, mais il me semble qne mon cœur ne bal plus dans ma poitrine, mais qu'il bat dans votre conir, à vous... Tenez, je vois avec elTioi que jus- (pi'ici je n'.ivais jamais aimé... >e prenez pas ceci pour une banalité, Uisule ; si je voulais vous dire des fadeurs, je ne prendrais pas cet amer cl triste langage : il ne peut eu lien m'être favoiable auprès de vous : il est ennuyeux, bizarre, et il ne vous apprend que ce que vous savez, car vous avez la conviction de votre toule-pnissance sur moi.

« iNou, non... je vous dis qne jusqu'ici je n'ai jamais aimé; j'ai toujours cru et je crois encore que l'Iiomme qui éprouve la seule véritable passion de sa vie doit presque ressentir des impressions aiialcgiics à celles (les reimnes en ce qu'elles ont de plus délicat, de plus crainti!', de plus soumis, de plus défiant... Eh bien! voilà ce que j'éprouve auprès de vous, Ursule... voilà ce que je n'avais jamais éprouvé... Un écolier n avouerait pas cela! c'est vous donner sur moi un avantage immense... ■Mais iiiiunpioi luilciais-je? a quoi Cela m'a-l-il servi de lutter contre mon amour, depuis que vous m'êtes apparue sous une physionomie si nouvelle, lors de ce long entretien (juo ma femme entendait ! Pourquoi de ce jour, où vous m'avez pourtant si imj)iloyableiiienl raillé... ]iourquoi mon gortt pour vous a-l-il |)i is soudainement tous les caractères de la passi('in la plus effrénée? Pourquoi n'ai-je pas été séduit par vos qualités, mais par l'audace et la témérité de vos principes, par l'élincelanle iiuuiie de votre esprit, par celte brûlante éloquence, avec laquelle vous peignez si voluptueusemeiil le b(Uilevei.-^enkeiit des sens à l'approche de riiomme aimé?... Tenez, Ursule, cette pensée est horrible; il

faut que je vous dise loul; savez-vous pourquoi la possession me laisse si malheureux, si iuquiel, si cliagrin? pourquoi elle ne nie donne pas sur vous cet ascendant, cet empire qu'elle doiuie toujours? pourquoi, ciilin, je vous le répèle, je suis à vous sans (pu; vous soyez à moi? C'est, je IrcMuis de le croire, de l'écrire... c'est... c'est qu'il me semijle que, vous... vous n'avez cédé ni à l'euivrenieut de l'aïuour, ni même à l'eiiirainerucnt des sens... On dirait que vous avez cédé, non pas à moi, mais à (piel(]ue mystérieuse influence qui m'est étrangère.

« Oli ! vous ne saurez jamais ce (pie vous m'avez laissé de regrets affieiix, de désirs hnilanls, de radieuses et folles es|)érauees; vous ne savez pas ce que c'est que de se dire : Cette femme (pii inspire tout ce que le désir a de plus exalté, je l'ai possédée sans la posséder... j'ai lous les droits sur elle, et je n'en ai aucun; un joui', elle s'est livrée à moi avec tant d iiisouciauce et de dédain, que je ne ressens qu'humiliation et auierlumc... Qu'élaisje donc, que suis je donc à vos yeux .' ai-je été votre jouet'.' Si vous ne m'aimez pas... pourquoi ces faveurs? avez-vous donc voulu me prouver que j'étais si peu à vos yeux que vous pouviez iuqiunénient me tout accorder un joui', et l'ouhlier le lendemain sans vous croire même obligée de rougir?... Non, non, voyez-vous, il n'y a pas d'impératrice romaine qui, dans ses mépris écrasants, ait plus audacieusement piouvé qu'un esclave n'était pas un homme ! Depuis ce jour, eu vain je lâche de lire sur votre physionomie impénétrable quelque tendre ressouvenir... Est-ce dissinuilatiou, calcul, insensibiliié, prudence? vos traits ne disent rien... rien que raillerie hautaine ou indifférence... Pourquoi me tiaiter ainsi? Ne snis-je pas votre amant? Ne le suis-je plus ? .\vez-vous donc voulu, par une coquetterie infernale, inouie, ne me laisser rien ignorer, pour me faire tout regretter avec plus de rage encore?

« Par le ciel, cela ne peut pas être ainsi ! Je n'ai pas fui en moi, mais eu mou amour désespéré... Ces émotions enivrantes dont vous parlez avec de si aidenies paroles, vous les ressentirez pour moi, entendezvous, Ursule !... Je vous inspirerai toute la fougue de la passion... Oli ! que vous serez belle ainsi ! Tenez, à celte seule espérance, mon sang bouillonne, ma tète se perd... Ursule, Ursule! pour être aimé de vous, lien ne me coûtera : dévouement, sacrilice, honte... tenez, si je l'osais, je dirais crime... Et, quand je pense que si votre charme voluptueux et irritant exalte l'amour jusqu'à celle frénésie, votre esprit étiucelant, hardi, ravit, domine et captive à jamais... Si vous aimiez... oh! si vous aimiez! y aurait-il au monde une maîtresse plus enchanteresse? Tenez, c'est à devenir fou, que de songer que, grâce à l'amour, vous, si intraitable, si moqueuse, si indépendante, vous deviendriez soumise, tendre et dévouée... mais soimiise, tendre et dévouée avec ce charme adorable qui n'appartient qu'à vous, et non pas à la manière des autres femmes, qui vous font prendre la tendresse, le dévouement et la soumission, sinon en haine, du moins en dédain ou en indifférence, parce qu'il est dans leur nature faible jpl chétive d'avoir ces qualités négatives.

« Après loul, que me fait, à moi, que la brebis soit douce et craintive? quel mérite a-t-elle ? !\lais que la panthère vienne, timide et caressante, ranq>er à mes pieds ; alors, oh ! alors, je ressens un bonheur, un orgueil, nu triomphe sans égal... Ursule... Ursule... je vous le répète, je le sens là, aux battements précipités de mon cœur, vous m'aimerez comme je veux être aimé de vous... Oh! je saurai bien vous y forcer... Oui, l'amour désespéré s'impose à force de dévouement; il s'imposera même à vous. Ne prenez pas cela [lour une présomption aveugle et ridicule... Je puise celle assurance dans la profondeur même de ma passion. Quelquefois, pourtant, j'espère : je me ligure que votre insouciance affectée est un jeu destiné à compléter l'illusion de ma fenmie et à lui faire croire plus aveuglément encore au retour que je feins d'éprouver pour elle... Mais non, vous m'auriez dit quelques paroles, nous nous serions eulendus par quelque signe d'intelligence : tandis que, depuis ce jour à la lois si cruel et si doux, vous avez pris à tache d'éviier les rares occasions que j'aurais eues de vous entretenir seule... (jui sait même si je parviendrai à vous remettre celte lettre ! Femme bizarre, incompréliensilile ! Si, par quelque allusion détournée, je vous parle de notre amour, vous me répondez par un sarcasme ! Chose plus étrange encc)re ! ma femme vous redoute, vous hait, vous le savez ; et, depuis le jour où vous l'avez outragée, vous semblez la regarder avec un touchant intérêt ! Esl-ce le remords? non, vous n'aurez jamais de remords, vous ; et puis, hélas ! le remords de quoi? Une faute pareille, est-ce une faute?... El, d'ailleurs, ne dirait-on pas que votre seul but mainteuaut est de me l'aire regreiter et adorer Mathilde ?

« N oyant votre inexplicable indifférence... autant pour détourner les soupçons de ma femme que pour essayer d'éveiller en vous quelque jalousie, j'ai feint d'entourer Maibildedes plus lendres soins... Au lieu de vous en alarmer, de vous en piquer... vous en avez paru satisfaite et nullement envieuse... Ursule... c'est à en perdre la raison. (Jui êtes-vous donc ? que me voulez-vous? Etes-vous mon bon ou mon mauvais génie? Quelquefois vous m'épouvantez ; il me semble que vous devez avoir sur n)a vie la plus fatale iniluence... Non, non, pardon, je délire... Ursule ! ne vous otfeusez pas de cette lettre ; vous êles de ces femmes supérieures auxquelles on peut tout dire.. .Celle incoliéieucede pensées vous prouve toute l'exaltation de ma pauvre tête. Mes idées se heurtent, se combattent; mille fantômes s'ofireut à mon imagination, parce que mon esprit et mon cœur sont incertains, parce que je ne sais pas ce que vous êles pour moi. Cet étal de doute est horrible; s'il continue, si vous ne me

rassurez pas, c'est à peine s'il me restera la force et la volonté de feindre une tendresse (pie je dois ièindre pour détourner les soupçons de Mathilde, et empêcher un éclat qui pourrait vous perdre, lleureusemen'i les distractions où me plongent taiil de pensées diverses passent aux yeux de ma femme pour des rêveries amoureuses dont elle est l'objet. Ouel(|ues jours encore, et tout sera éclairci.

« Vous ne me connaissez pas, Ursule ; vous ne savez pas l'invincible opiniâtreté de mon caractère. Je 1 ignorais moi-même avant que d'avoir ressenti la force de volonté que vous m'avez inspirée. Je ne renoncera à l'espoir d'être aimé de vous qu'après avoir tenté loul ce qu'il est humainement possible de tenter... Et encore non, je ne puis même admettre la pensée qneje renoncerai à cet espoir... non, une voix secrète me dit que je réussirai. Voici mes projets. N'essayez pas de les combat- Ire ; vous n'y changeriez rien. Vous partez dans quelques jours poiii Pari-. Prétexlaul des calonmies que nous a rapportées madenioiselle de Maran, j'ai persua^lé ma fenune de rester à Maran tout l'hiver. Quinze jours après votre départ, je vous rejoins à Paris. Des affaires dinlérêt motiveront suflisamment mon départ aux yeux de Mathilde. Une fois à Paris, les laisons ne me man(iueront pas pour y prolonger mou séjour. L'état dans lequel se trouve ma femme l'empêchera de venir me rejoindre; d'ailleurs elle le voudrait que son désir serait vain : jamais je ne me suis senti plus intraitable, sans pilié ; je serais cruel pour tout ce qui n'est pas mon amour pour vous. Il faui ma crainte de voir !\laihilde se laisser égarer par sa jalousie et vous perdre auprès de votre mari pour nie forcer de sinniler ce que je n'éprouve plus pour elle. Tiriez, Ursule, encore une remariiue qui vient à l'appui de ce que je vous disais, c'est que l'amour sincère et profond inspire des délicatesses inouïes... Jusqu'ici j'avais toujours menli en galanterie sans l'ombre de peine ou de regret ; cli bien ! je vous le jure, maintenant il m'est odieirx de dire à ma femme des tendresses que je ne ressens plus : il me semble que ce soui autant de blasphèmes contre la sincérité de ma passion pour vous.

« Il faut tout l'aveuglement de Mathilde pour ne pas découvrir combien le rôle que je joue auprès d'elle me coule et me révolte... Mais il aura bientôt sa lin ; je vais vous rejoindre à Paris, noire parenté me perrueltia de vous voir chaque jour sans éveiller les soupçons de votre mari. Alors, Ursule, une fois qu'aucune contrainte ne me gênera plus, je pourrai me faire aimer, et il faudr'a bien que vous m'aimiez... Exigez de moi tous les sacrifices possibles et impossibles, je m'y soumettrai avec bonheur, rien ne me corjteia, je ne regretterai rien, parce que maintenant tout ce qui n'est pas vous n'existe plus pour moi... Cela est affreux à dire, mais cela est... ma raison, ma volonté n'y peuvent rien... Toi... toi... Ursule, rien que toi... toujours toi... Oh ! dis... leveux-tu? brisons les faibles liens qui nous retiennent tous deux, allons cacher noire amour dans quelque pays loirrtain ; Ursule, ne soyez pas retenue par la pitié ! que ma passion soit heureuse ou malheureuse, le sort de ma femme ne peut changer ; elle réunirait plus de qualités et plus de per-fections encore, que, je le sens, tout sentiment pour elle est à jamais éteint dans mon ciBur.

« Vous êtes maintenant l'idéal, le rêve de mon cœur, de mon esprit, de mes sens, de ma vie... Jugez si Malhilde peut balancer votr-e irrdrrence si voirs m'airrrez, ou me consoler si vorrs ne m'aimez pas... Encore une fois, Ursule... vous... vous sans condition, je n'admeis pas de doirie à ce sirjet, je ne veux pas en adrirellre, parce que je ne veux pas entrevoir l'abûne sans fond qui s'ouvrirait devant moi si... mais, non, rron, vous rn'ainrez, il faudra que vous m'aimiez; le hasard ne vous a pas donné en vain mon àme, je n'existe plus que p.ir vous, que pour vous ; vous avez été à moi ! quoi que vous disiez, ipioi (pie vous lassiez, il faut que nous soyons désorirrais cl pour toujours l'un à l'autre. Je ne reculerai devant aucun moyen, vous entendez, devant aucun moyen pour y parvenir. . Cela sera, parce que la fatalité le veut ainsi. Adieu ! ange ou démon, je partagerai votr-e ciel ou votre enfer... G. »

Je dirai phrs tard la réaction brus(iue, profonde, que la lecture de celle lellre me causa. Pend.int ipio je la lisais. Contran, lui, lisait cette réponse qu'Ursule lui avail faite, et qu'elle avait cru me donner à la lin de mon enlreiicn avec elle.

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